L'Écuyère

Part 22

Chapter 223,753 wordsPublic domain

--«Parce qu'elle est riche!... Non. Il n'aime pas plus Mlle d'Albiac qu'il ne m'a aimée. Mais quel homme est-ce, alors? Qu'a-t-il dans la conscience pour se jouer ainsi des cœurs sans aucun remords?... Moi, ce n'était rien. C'est trop naturel qu'il ne m'ait pas comprise... Une pauvre écuyère qui n'était pas de son monde! On lui avait mal parlé de moi. Je n'avais ni nom ni fortune. Il a pu ne pas savoir ce qu'il faisait. Et pourtant!... Mais elle, cette Mlle d'Albiac, c'est une fille noble. Elle est charmante. Elle l'aime. Et c'est la même chose!... Mais pourquoi me regarde-t-elle? Est-ce que Jules lui aurait parlé de moi, comme à l'autre? S'il lui a livré mon secret aussi, comme c'est mal!... Et que lui aura-t-il dit? Qu'aura-t-elle cru?... Dieu! Je voudrais tant avoir le droit d'aller à elle et de l'interroger?... Si elle pense du mal de moi à cause de ce qu'il lui a raconté, c'est trop injuste... Il est sûr, pourtant, qu'elle sait qui je suis. Son père a demandé mon nom et le lui a répété. De cela, je ne veux pas douter. Je l'ai vue, de mes yeux, qui se penchait vers lui. Je l'ai vu, lui, qui se retournait de mon côté et qui parlait à son voisin. Je l'ai vue, elle, qui changeait de visage quand son père lui a transmis la réponse... Suis-je folle de douter! Oui, Jules m'a vendue à elle... Oui. Elle me croit une aventurière... Elle doit penser que je suis venue pour les espionner, pour me venger... Est-ce qu'elle ne comprend pas, à me voir auprès de Mme Tournade, que je suis ici par ordre?... Mais non. Mlle d'Albiac était loin. Elle n'a pas entendu, quand cette femme m'a parlé comme je ne parlerais pas à une _maid_... Avec ce sourire et cette expression, elle ne peut pas ne pas être bonne, sî bonne! Elle m'aurait plainte d'avoir été traitée de la sorte... Ah! qu'elle me plaindrait, si elle savait! Qu'elle me plaindrait!...»

Ainsi s'accomplissait, sans qu'elles le voulussent, dans ces deux âmes, faites pour se comprendre, dès que le hasard les aurait mises en présence, un de ces phénomènes de sympathie à distance, entre personnes étrangères, qui semblent tenir du miracle. Il faut renoncer à expliquer ce jeu des âmes les unes sur les autres par les lois connues de l'esprit. Mais les savants expliquent-ils davantage ces cas de télépathie ou de lecture de pensées, indiscutables pourtant, et qui offrent une analogie singulière avec le principe, tout physique, des vases communicants? On dirait vraiment qu'entre certains êtres un courant psychique s'établit à de certaines heures, qui met leurs pensées à un même niveau, si l'on peut dire, ou, pour prendre une image d'un ordre différent et plus exact, à un même diapason. Peut-être, doutant l'une et l'autre de celui qu'elles aimaient, Louise d'Albiac et Hilda Campbell étaient-elles plus disposées encore à subir ce magnétisme, cette contagion réciproque de mélancolie et de pitié. Chacune des deux se plaignait elle-même en plaignant l'autre. Chacune aussi, en préférant l'autre à Mme Tournade, se préférait un peu elle-même... Mais, si amoureuse et si rêveuse que soit une jeune fille, il ne faut pas qu'elle suive une chasse à courre quand elle veut s'abandonner tout entière à cette langueur éparse dans les horizons vaporeux d'une forêt d'automne. La brise qui détache les branches et suspend un instant en l'air la pluie des feuilles d'or caresse les fronts songeurs avec une douceur presque défaillante. Puis, cette brise se fait soudain vive et allègre, et voici qu'elle emplit, malgré tout, les poumons d'une fièvre d'agir quand la trompe sonne sur un ton de quête, et que le vent apporte un de ces appels dont les paroles légendaires expriment toute l'ardeur: «_Au retour, valets, au retour! Il est là, mes beaux chéris! Il est là! Oh! oh! au retour_...» Ou encore: «_Au retour, valets! Hourvari, mes beaux! Ha! Ha! Au retour, au retour! Hourvari!_»[7]. Et puis, encore, les détours de la poursuite amènent le cerf et la meute à quelques pas... Adieu, alors, les monologues intérieurs et les nostalgies! La chasse est la plus forte. Artémis est, pour un moment, victorieuse d'Eros... A une minute, et comme si la baguette d'une invisible fée s'était levée sur la forêt, cette magie de métamorphose agit sur les deux jeunes filles... Un «Bien allé» nouveau avait retenti, tout près. Du coup, d'instinct, le cheval de Mme Tournade et celui de Hilda s'étaient arrêtés, par imitation du cheval de Jules, que celui-ci avait retenu. Louise et son père s'étaient arrêtés aussi et la voix du jeune homme se fit entendre dans le silence de tous:

--«Ne bougez pas, Hector,» criait-il à son compagnon. «Les chiens se rapprochent... Le cerf va passer là, nous le verrons sauter... Tenez, l'apercevez-vous qui sort sur la route? Il est blond, moyen de corsage...»

--«Sa tête est belle,» répondit Hector, d'un ton comique de connaisseur, «mais un peu grêle.»

--«Tous les cerfs de cette forêt ont la tête grêle... Mais voici les chiens... En avant!... Voulez-vous?» Et, se tournant vers Louise et son père, le joyeux garçon ajouta: «D'Albiac, venez-vous, et vous, mademoiselle Louise?... Taïaut! Taïaut!...»

Il avait mis, en jetant ces dernières syllabes, sa monture au galop. Mlle d'Albiac en avait fait autant, son père de même. En quelques foulées, ils avaient rejoint Maligny et son ami. Déjà, les croupes de leurs quatre chevaux disparaissaient dans une allée transversale, tandis que Mme Tournade disait à Hilda:

--«Suivons-les, mademoiselle, je veux que nous les suivions...» C'était la femme jalouse qui parlait. Et, aussitôt: «Ne me quittez pas, surtout...» Cette fois, c'était la quadragénaire, peu habituée à pousser une bête dans son train. «Croyez-vous que nous les rattraperons?... Où sont-ils?...» C'était, de nouveau, la femme jalouse. La peureuse ne devait pas tarder à reparaître: «Je ne tiens plus ma bête. Elle me casse les bras... Mademoiselle!... Mademoiselle!...»

Cette interpellation, jetée maintenant d'une voix suppliante, était trop justifiée par l'allure que les deux chevaux, celui de l'amoureuse mûre et celui de sa jeune accompagnatrice, avaient continué de prendre. Au moment où elles arrivaient, à leur tour, vers l'orée de la grande allée transversale, elles avaient, en effet, constaté que le groupe formé par Maligny, Louise d'Albiac et son père s'était évanoui. Par où? Ce n'était pas un chemin, c'étaient six que les chasseurs avaient pu prendre. Ces premiers cinquante mètres d'avenue servaient d'amorce à plusieurs routes, sur lesquelles s'en embranchaient d'autres. Jules et sa troupe avaient dû tourner par une de ces sentes. Laquelle? Ils avaient pris, ensuite, un des six embranchements. Lequel? Hilda Campbell avait tendu l'oreille. Un son de trompe lui était arrivé.

--«La _Vue_...» dit-elle simplement. D'un petit appel de langue, elle excita son cheval, en le lançant dans la direction où elle croyait avoir le plus de chances de rejoindre les autres. La bête était partie de toute sa vitesse. La monture de Mme Tournade avait suivi. C'est alors que la pauvre femme avait commencé d'avoir peur, et, impuissante à empêcher que son cheval ne galopât tête à tête avec l'autre, poussé ce cri, puis supplié que la hardie écuyère ralentît son train. Miss Campbell l'avait regardée. Elle avait reconnu que la poltronne se tenait bien, malgré sa terreur, et ne courait aucun danger. Le terrain était très bon, les bêtes très sûres. Hilda n'avait pas tenu compte de cette imploration de l'apprentie cavalière. La sympathie subite éprouvée pour Mlle d'Albiac n'empêchait pas qu'elle n'aimât Jules et qu'un sursaut de jalousie ne lui eût étreint le cœur à voir sa rivale--la seule vraie--s'éloigner, botte à botte, avec le jeune homme. Sa douceur native n'empêchait pas, non plus, qu'elle ne gardât rancune à la veuve pour ses insolences de leur première rencontre et celles de la matinée. L'occasion s'offrait, trop tentante, d'exercer une petite vengeance, et dans les données de ce métier auquel la parvenue l'avait rappelée si durement. Au lieu de retenir son cheval, elle lui rendit tout. Du talon, elle le touche au flanc. Un second appel de langue l'anime encore. Il redouble de vitesse. Son camarade d'écurie ne veut pas rester en arrière, malgré les efforts désespérés de celle qui le monte et qui n'a même plus de souffle pour supplier, comme tout à l'heure... Les taillis succèdent aux taillis, défilant devant les yeux de Mme Tournade, hypnotisée d'épouvante, avec l'instantanéité folle des paysages traversés en automobile. Les routes succèdent aux routes. Evidemment, Hilda s'était égarée... Aucune sonnerie de trompe. Aucun aboiement de chiens n'arrivait plus aux deux amazones emportées ainsi dans ce galop insensé. Derrière elle, si elle eût la force de se retourner, Mme Tournade n'aurait aperçu aucun cavalier. Elles étaient parties si vite que Corbin, occupé, au même moment, à se battre contre les rétivetés de sa bête, les avait vues disparaître comme elles-mêmes avaient vu disparaître Maligny. Arrivé, lui aussi, à l'orée de la grande avenue, il avait hésité, comme elles, cinq minutes auparavant, sur la direction à prendre. Il s'était engagé dans l'allée précisément opposée... Et les chevaux des deux femmes galopaient toujours. Le visage de la jeune Anglaise exprimait une si farouche résolution que sa victime en demeurait médusée. L'idée lui était soudain venue d'un guet-apens prémédité et que l'écuyère voulait sa mort. Cramponnée d'une main à la crinière, et la jambe crispée sur la fourche, elle attendait la chute inévitable avec une angoisse qui décomposait ses traits, en même temps qu'une sueur d'agonie inondait sa face: et, résultat inattendu, que Hilda n'avait certes pas prémédité, la plus comique transformation s'accomplissait en elle. La teinture de ses cheveux ruisselait en longues raies noires sur sa peau, où la céruse avait fondu. Les secousses de cette course enragée déplaçaient, avec son chapeau, le postiche qui couronnait son front. D'autres mèches s'éparpillaient hors de son chignon... Les chevaux galopaient toujours. Enfin, la malheureuse Mme Tournade jeta un nouveau cri,--de salut, cette fois. A l'extrémité d'une contre-allée, s'apercevait un groupe formé de quelques cavaliers et de plusieurs voitures. Au même instant, Hilda ralentissait le train de sa bête. Le cheval de la veuve imita son camarade dans le passage à une allure modérée, comme il l'avait imité dans son emportement, et c'est au petit trot que les deux femmes se dirigèrent vers ce rassemblement. Voici ce qui s'était passé: tandis qu'elles s'égaraient sur une fausse piste, le cerf, lui, égarait les chasseurs d'un autre côté. L'entrée en scène d'un second animal, emmenant derrière lui une partie de la meute, avait mis l'équipage en désarroi. Plusieurs d'entre les habits rouges s'étaient ralliés là, autour du prince de La Tour-Enguerrand. Ils s'occupaient à délibérer. Des voitures étaient venues les rejoindre, et, parmi elles, celle de Mme Tournade. Le gros Gaultier n'eut pas plus tôt reconnu la loque vivante qu'était, en ce moment, sa maîtresse, lamentablement balancée sur le dos de sa monture, maintenant calme, qu'il dit d'un air triomphal, à son compagnon de siège:

--«Regarde Madame. Tu vois l'état où l'a mise ce cheval. Je l'avais avertie qu'elle ne prenne rien chez ces brigands de Campbell.»

Cette phrase vengeresse, prononcée délibérément d'une voix très haute, visait John Corbin, qui se trouvait à deux pas de la voiture. Sur ce point, son aventure avait ressemblé à celle de sa cousine. Il avait galopé pour rejoindre, à tombeau ouvert, et, au terme de cette randonnée solitaire, aperçu, comme elle, le rassemblement à une extrémité d'allée. Il était accouru pour ne retrouver, des personnes qui l'intéressaient, que Maligny, d'Albiac et Mlle d'Albiac. De Hilda, nulle trace, ni de sa compagne. Tout d'un coup, il les avait vues qui débouchaient dans une avenue, sur leurs chevaux blancs d'écume. Ses yeux de sauvage, habitués à distinguer de très loin les moindres détails, avaient reconnu aussitôt, à vingt petits signes, qu'un événement extraordinaire avait dû se produire. Les bêtes s'étaient-elles emballées? Cette inquiétude toute professionnelle suffit pour qu'il ne relevât point le mot injurieux du cocher. Elle se changea en une anxiété d'un autre ordre, quand les deux femmes, s'étant rapprochées encore, il discerna l'expression de la physionomie de Mme Tournade. La plus violente indignation avait succédé à l'épouvante dans le cœur de la veuve, enfin rassurée. A son aspect de vieille beauté déconfite, plusieurs des assistants, dont Mlle d'Albiac, n'avaient pu retenir un sourire. La femme de quarante ans avait remarqué cette moquerie. Elle arrivait, atteinte dans tous ses orgueils, dans toutes ses prétentions, dans sa chair même, et ce qui mettait le comble à son humiliation, c'était le contraste entre le misérable état où cette équipée l'avait réduite et celui où l'écuyère se trouvait. Ce galop fou avait seulement avivé l'éclat du teint de Hilda, parée de toutes les grâces fières de sa jeunesse, et l'espièglerie de sa vengeance dissipa, une seconde, sa mélancolie. Aussi une rancune, exaltée jusqu'à la haine la plus féroce, frémissait-elle dans l'accent des premières paroles que prononça la femme offensée. Jules de Maligny, étonné, comme Corbin, de cette apparition, et toujours ménager, malgré ses insouciances et ses légèretés, du grand mariage possible, avait fait faire, à son cheval, quelques pas au-devant des deux survenantes. L'occasion de reprendre sa revanche s'offrait maintenant à Mme Tournade, et trop tentante. Elle regarda le jeune homme fixement, sans rien chercher à dissimuler de la colère qui l'étouffait. Elle affecta de ne pas répondre à son salut, et appelant son cocher:

--«Gaultier,» dit-elle, «venez m'aider à descendre de cheval.»

Lorsqu'elle eut mis enfin pied à terre, elle regarda de nouveau, avec cette même insolente fixité, Maligny, miss Campbell, miss Campbell et Maligny. Puis, appelant celui-ci à part, elle commença de lui parler tout bas et vivement. Et, comme il protestait d'un geste, elle dit, très haut, ne se possédant plus, les confondant, Hilda et Jules, dans un même outrageant éclat de rire:

--«Vous avez voulu vous moquer de moi, monsieur de Maligny, avec votre maîtresse... Vous n'en serez pas les bons marchands. Je saurai vous retrouver tous les deux, mademoiselle et vous... Gaultier,» continua-t-elle, «nous rentrons à Rambouillet... Et vite...»

[1] SALNOVE, auteur de la _Vénerie royale_ (1665). VERRIER DE LA CONTERIE, auteur de la _Vénerie normande_ (1763). D'YOUVILLE, inscrit dans l'Almanach de Versailles de 1789 sous le titre de _Commandant de la Meute du Chevreuil_, auteur d'un _Traité de vénerie_ (1788). DESCRAVIERS, auteur du _Parfait Chasseur_ (1810).

[2] Voir _Un homme d'affaires_.

[3] Titre de la pièce de Shakespeare, connue en France sous le nom de: _la Mégère apprivoisée_.

[4] Il empaume la voie, et moi je sonne et crie. (_Les Fâcheux_, II, 7.)

[5] Il faut lire, dans le _Jacques du Fouilloux_, les chapitres xxii et suivants sur le _Jugement et Cognoissance_ du pied de cerf, des _fumées_, des _portées_, des _alleures_, pour goûter tout le pittoresque de ce charmant livre.

[6] «_Cernes_: terme de chasse, enceinte pour traquer le gibier.» (Littré.)--«_Gaignages_: on entend par _gaignages_, toutes les terres cultivées où les animaux vont, la nuit, chercher leur nourriture. (De Chaillou.)--Ronsard a dit:

Il savait par sus tout laisser courre et lancer. Bien démesler d'un cerf les ruses et la feinte... Les «gaignages», la nuict, le lict et le coucher...

[7] On trouvera toutes ces paroles et les airs adaptés dans le _Nouveau Traité de chasses à courre et à tir_, publié par MM. de Chaillou, de La Rue et de Cherville, dans _l'Encyclopédie des chasses_ (Goin, éditeur).

VI

LE DÉNOUEMENT

Heureusement pour le bon renom de l'infortunée Hilda,--et, ajoutons-le, pour celui même de son insulteuse,--le moment de la chasse était trop critique. L'intérêt du parti à prendre absorbait l'attention des divers membres de l'équipage de Montarieu, réunis en conciliabule autour de La Tour-Enguerrand. La violente algarade de l'ancien mannequin ne fut donc remarquée par aucun d'eux. Il y avait, dans les voitures, une vingtaine de personnes, des Parisiennes pour la plupart, et des Parisiens, qui n'eussent pas manqué, si l'écho des paroles prononcées par la femme exaspérée leur fût arrivé, d'en aggraver encore le caractère, déjà si grave. Le jour même, et de par leurs soins, eût circulé, à travers les salons et les cercles, le «potin» le plus meurtrier. Ces personnes étaient toutes occupées à causer avec les cavaliers, en train de piaffer auprès des victorias et des landaus. On pense bien, pourtant, qu'à deux au moins des spectateurs et des spectatrices, cette petite scène n'avait pas échappé. L'un était John Corbin, l'autre était Louise d'Albiac. Le fidèle cousin se trouvait tout à côté de la veuve quand l'atroce injure avait été prononcée. Il en était demeuré comme paralysé d'horreur, sans qu'un mot, sans qu'un geste trahît son impression. Il sentait trop bien qu'une dispute, à cette seconde, avec une créature capable de pareils procédés, risquait d'aboutir au plus irréparable scandale. Mlle d'Albiac, elle, n'avait pas entendu tous les termes de la phrase proférée par Mme Tournade. Elle n'avait surpris--avec quel frémissement!--que les flétrissantes syllabes: _maîtresse_... Tout innocente qu'elle fût, elle n'avait plus sa mère. C'est dire que, vivant beaucoup dans la société des amis de son père, elle avait écouté trop de libres propos, pour être une ignorante. Elle avait vu, sous l'insulte, le visage de Hilda se décomposer, comme si elle allait s'évanouir, et Jules de Maligny ne rien trouver à répondre. Un nouvel incident redoubla aussitôt le mystère de l'énigme pour sa curiosité épouvantée. Mme Tournade était remontée dans sa voiture, partie au grand trot de ses deux chevaux, et Maligny s'était rapproché de Hilda. Ils avaient poussé leurs montures à quelque distance, visiblement, afin d'être hors de portée. Là, le jeune homme avait commencé de parler, en proie lui-même à une si vive colère qu'il avait à peine surveillé ses gestes et moins encore sa physionomie contractée, convulsée presque. La pauvre écuyère l'écoutait sans répondre. Elle était devenue, de si pâle, toute rouge, puis, de rouge, mortellement pâle. Louise d'Albiac avait pu observer que ses mains tremblaient au point de retenir malaisément ses rênes. Sur quoi, et comme La Tour-Enguerrand, abordé par un piqueur, venait de crier:

--«Le cerf est retrouvé, messieurs... Lathuile nous attend... Il a fait rallier au gros de la meute... Ecoutez...» La trompe avait sonné l'air célèbre: «Il va là-haut!... Rallie là-haut! rallie là-haut!...» Et, en un clin d'œil, tous les cavaliers étaient repartis. Jules de Maligny, quittant Hilda brusquement, s'était mêlé à la troupe de ceux qui galopaient à la suite du prince. Il avait plongé dans la forêt, sans se retourner, cette fois, pour appeler d'Albiac et sa fille, trop évidemment préoccupé du désir d'échapper à une nouvelle explication avec son interlocutrice. Le tout avait été si rapide, que Louise aurait cru avoir rêvé. Mais non. Sa rivale était toujours là, immobile, les yeux fichés en terre, véritable image du désespoir. A côté d'elle, se tenait, non moins immobile, l'étrange figure du cousin. Mlle d'Albiac en avait été trop frappée déjà pour ne pas avoir demandé qui était ce phénomène au profil tout ensemble falot et tragique, avec son nez infini et son énorme balafre en bourrelet sous la visière de sa casquette. Et une troisième conversation s'était engagée, qu'elle n'avait pas plus entendue que les deux autres et qu'elle avait suivie de loin avec le même intérêt passionné.

--«Que vous a-t-il dit, Hilda?», avait interrogé Corbin en anglais. «Vous a-t-il demandé pardon de l'infamie qu'il a suggérée à cette abominable Mme Tournade?»

--«Ne croyez pas cela, John, avait répondu Hilda. «_Il_ n'est coupable de rien. _Il_ ne lui a rien suggéré. C'est moi, entendez-vous, c'est moi qui ai tout mérité.»

--«Vous?», interrompit Corbin. «Est-ce votre faute si cette hideuse Jézabel--que vous aviez raison, de l'appeler ainsi!--a voulu monter un cheval trop bon pour elle, et si elle a eu peur?...»

--«Je n'avais pas le droit de faire ce que j'ai fait!...» répondit Hilda. «Si mon père s'en doutait, jamais il ne me le pardonnerait, et vous-même, quand vous le saurez... Cette femme m'avait parlé si durement! J'étiais si jalouse de l'avoir vu, _lui_, parler avec Mlle d'Albiac!... J'ai poussé mon cheval pour le rejoindre, d'abord, puis quand j'ai vu qu'elle avait peur, j'ai poussé le sien aussi. Nous sommes parties à fond de train, malgré ses cris... Je l'ai fait galoper ainsi, je ne sais plus combien de temps. Je n'ai pas cru qu'il y eût danger, mais elle l'a cru... Alors, elle a pensé que j'avais voulu me débarrasser d'elle, la faire se blesser, se tuer peut-être, parce que j'aimais M. de Maligny. Elle ne pouvait pas ne pas le croire... Elle le lui a dit, et puis elle nous a insultés grossièment, brutalement. Elle était justifiée de m'accuser et _lui_ justifié de me parler comme il vient de me parler... J'étais coupable. Je n'ai rien trouvé à répondre.»

--«Il a osé vous adresser des reproches?» dit John, avec un ton de révolte passionné. Et il insista: «Des reproches? A vous? Lui? Lui?... Vous, coupable? Vous?... Vous?... Ah!...»

--«Soyez juste, John...» répondit vivement Hilda. «Que vouliez-vous qu'il pensât?... On parle de son mariage avec Mme Tournade. Vous le savez bien, qu'on en parle. Vous-même, vous m'avez répété les propos de Mme Mosé et de M. de Candale. Lui aussi, il sait qu'on en parle. Il me voit me conduire comme tout à l'heure, que doit-il supposer? Que j'ai voulu lui faire manquer ce mariage. Il ne m'a pas dit autre chose... Il me méprise, et il a raison de me mépriser...»

--«Dominez-vous,» repartit le cousin, d'une voix basse et saccadée, cette fois... «Je vous en conjure... A tout prix, retenez vos larmes... On vient vers nous...»

Son rude et sombre visage s'était crispé davantage en prononçant ce _nous_, qui enveloppait une menace redoutable. En effet, les personnes qui s'approchaient du groupe formé par Corbin et miss Campbell n'étaient autres que Louise et son père. Mlle d'Albiac n'avait pas pu supporter plus longtemps l'agonie d'incertitude où la jetaient tant d'indices multipliés coup sur coup, depuis qu'elle avait reçu cette funeste lettre anonyme, glissée là, dans la petite poche de sa jaquette. Elle avait emporté l'infâme billet sur elle avec l'idée tour à tour de le montrer à son père--et à Maligny. On sait quel scrupule l'avait empêchée de parler à l'un. On devine quelle pudeur l'avait retenue vis-à-vis de l'autre. Elle touchait, par moment, l'enveloppe de sa main et la faisait craquer, comme pour se prouver de nouveau la réalité d'une dénonciation que les incidents de ce début de chasse corroboraient d'une manière cruellement significative. Quand elle eut vu Jules disparaître après ce double entretien, d'abord avec Mme Tournade, puis avec miss Campbell, et le cousin de celle-ci s'expliquer sur un ton si évidemment passionné, le besoin d'apprendre quelque chose de plus positif fut le plus fort.

--«Comment trouvez-vous le cheval que monte cette miss Campbell?» avait-elle demandé à son père.

--«C'est une très belle bête,» répondit d'Albiac. «Mais si on la traite souvent comme aujourd'hui, elle sera bientôt claquée.»

--«J'en aurais bien envie,» reprit Louise, «Ma jument commence à être fatiguée. Elle n'est guère amusante, au lieu que ce cheval-ci...»

--«Tu en aurais envie?» fit le père. «Hé bien! il faut d'abord savoir s'il est vendu ou non à cette Mme Tournade, qui n'en a pas paru très satisfaite, entre nous... Ce n'est pas une raison... Je vais le demander...»