L'Écuyère

Part 20

Chapter 203,874 wordsPublic domain

--«C'est pourtant bien lui,» se disait Hilda au même moment... «Je ne rêve pas... Ah! que je suis punie d'avoir voulu le revoir à tout prix!... Il n'a seulement pas l'air de se rappeler qu'à deux pas d'ici, dans ce petit bureau de mon père, il m'a demandé d'être sa femme. Ce sont bien ses yeux. Ce n'est plus son regard... C'est bien le timbre de sa voix. Ce n'est plus sa voix... Il sait parfaitement qu'il n'a point parlé à Corbin, avant-hier. Il sait donc aussi qu'en lui écrivant, mon père a été induit en erreur par quelqu'un, et ce quelqu'un ne peut avoir été que moi. Nous avons assez causé ensemble, l'autre printemps, pour qu'il connaisse mon caractère. Il doit penser que, si j'ai employé ce moyen pour reprendre avec lui des relations, j'ai eu un motif, obéi à un sentiment, et alors s'il était encore ce qu'il était il y a six mois, s'il me portait un véritable intérêt... Non. Il est aussi tranquille, aussi gai, que si nous n'avions pas un secret entre nous. Oui, il y a six mois qu'il ne m'a pas revue, depuis le jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions, six mois, et de se retrouver ici ne le trouble pas!... Il se tairait, il nous montrerait, à mon père et à moi, de la froideur, je pourrais croire qu'il se domine comme je me domine, qu'il cache son émotion comme je cache la mienne, mais qu'il en a une... Non. Il n'a pas d'émotion... Pourquoi est-il venu, alors, s'il ne m'aime pas? Est-il possible qu'il me fasse l'affront de croire que j'ai l'idée d'être coquette avec lui?... Ou bien s'imagine-t-il que j'ai appris ses projets de mariage et a-t-il peur?... Peur de quoi? Je n'ai pas mérité cet affront, alors que j'ai accepté cette rupture sans un mot de reproche, sans une plainte... Oui, j'ai été folle de faire écrire cette lettre par mon père... Mais cela ne se passera pas ainsi. Il faut que je m'explique avec Jules, que je lui dise... Quoi?... Que John Corbin m'a appris son histoire avec Mme Tournade et Mlle d'Albiac, et qu'alors la douleur m'a emportée, comme dans un vertige?... Jamais, non, jamais, je ne lui dirai cela... Il croirait que je l'aime toujours, et je ne l'aime plus... Non, je ne l'aime plus, après qu'il m'a livrée à cette méchante femme. Dieu juste! Est-ce vraiment possible qu'il ait trahi notre secret? Pourquoi pas, puisqu'il n'a plus rien dans le cœur pour moi?... Il y a six mois, comme il était autre!... Mais, puisqu'il ne m'aime plus, qu'est-ce qu'il vient faire ici?... Il n'est pas humain, cependant, qu'il s'entende avec cette femme pour me faire souffrir. Pourquoi?... Je suis sûre qu'il ne sait même pas que je l'ai vue...»

Qu'il y avait de tendresse encore dans ce doute! Quel désir de pardon déjà! La visite de Jules ne devait pas s'achever sans qu'il eût donné le plus cruel démenti à cette affirmation que la malheureuse enfant essayait de s'imposer à elle-même, avec un tel besoin de justifier son ami de ce printemps,--malgré tout. Ce changement d'expression dans la physionomie du séduisant Jules n'empêchait pas qu'un irrésistible attrait n'émanât pour elle des lignes si fines de ce mâle visage, une séduction de chacun des gestes hardis et souples du jeune homme. Un mot, un seul, qui eût contenu une allusion attendrie à leurs communs souvenirs, et rien ne fût demeuré de toutes les pensées soulevées en elle par l'évidence de l'insensibilité de Maligny. A une seconde, et malgré le parti pris de son légitime orgueil de femme, une imploration passa dans ses yeux. Si les anciens fiancés eussent été en tête-à-tête, c'est elle qui se serait humiliée devant son bourreau, elle qui eût demandé pardon des souffrances qu'il lui avait infligées. Le subtil personnage observa bien que la raideur du début de leur nouvelle rencontre se détendait, que la rougeur de la timidité passionnée revenait aux joues de la jeune fille. C'était déjà trop tard pour qu'il en fût touché.

--«Mon système était le bon,» se dit-il. «C'est elle qui voudrait changer le sien, en constatant qu'elle n'a pas réussi à me piquer au jeu... Vous ne m'amènerez pas non plus dans ce chemin-là, mademoiselle Hilda, et, avant de partir, si vous avez quelque petite idée de chantage sentimental, je vais, à tout hasard, vous prouver que je ne vous crains pas... » Et tout haut: «Il me reste à vous remercier, monsieur Campbell. Je viendrai vous donner la réponse, pour un de ces chevaux, au premier jour... Je reverrai, d'ailleurs, M. Corbin à la chasse, très prochainement, sans doute, et aussi Mlle Hilda... J'ai su que vous allez accompagner une dame de mes amies,» ajouta-t-il, en se tournant vers la jeune fille, «Mme Tournade. Elle m'a dit qu'elle était venue hier et que vous lui aviez montré deux admirables bêtes... Je lui ai répondu,» et se tournant vers Campbell, «qu'il n'y avait, rue de Pomereu, que des chevaux de premier ordre et merveilleusement mis...»

--«Vous l'avez entendu?...» disait Hilda à Corbin, une demi-heure plus tard. Jules était parti, après avoir porté à la malheureuse ce coup si cruel--et si gratuit!--Campbell avait prié sa fille d'examiner avec lui un compte de leur sellier, qui lui paraissait trop élevé, et le brave homme n'avait pas cessé de chanter les éloges de Maligny. Cette vérification terminée, le gros Bob avait commandé qu'on attelât le tonneau. Il voulait aussitôt faire rectifier la note en question. Le fidèle Jack avait guetté le moment où sa cousine serait seule. Il accourait auprès d'elle, le cœur battant, comme s'il n'eût eu ni son âge, ni sa figure, ni son métier. Dans quelle disposition cette visite qui, lui, l'avait indigné, laissait-elle Hilda? Allait-il l'entendre répéter ces paroles de mépris pour son rival qui, la veille, avaient répandu un baume sur la plaie ouverte de sa jalousie? Il lui suffit d'entrer dans le bureau pour reconnaître, au seul frémissement de la voix, à quelle profondeur la jeune fille était bouleversée. Hélas! Toute la douleur qu'elle venait de subir, elle se préparait à l'infliger. Pour elle aussi, à cette minute, mal d'autrui n'allait être que songe. Mais quelle est la femme, si généreuse soit-elle, qui plaint réellement un sentiment qu'elle inspire et ne partage pas? «Vous l'avez entendu?...» répéta-t-elle. Point n'était besoin qu'elle prononçât un nom pour que Corbin comprît quels discours, et de qui, elle relevait avec cette amertume. Ce n'était certes pas ceux que venait de lui tenir Bob Campbell. «Vous étiez tout près de nous, quand il a osé me parler, à moi, de cette créature... Si mon père n'avait pas été là, je vous jure, John, que je l'aurais chassé de chez nous... Je lui aurais dit, je lui aurais crié: «--Allez-vous-en, allez chez elle. Allez épouser cette «vieille femme pour son argent... Allez vendre votre nom, votre jeunesse... Mais ne m'outragez pas, moi qui n'ai rien fait que de vous aimer, honnêtement, loyalement!...» Je me suis crue plus forte que je n'étais, mon ami. Je viens de trop souffrir, et trop, c'est trop... Il ne faut pas que cela recommence... Je ne veux pas _lui_ écrire... Je ne pourrais pas... Mais vous, Jack, vous pouvez empêcher qu'_il_ ne joue ainsi avec mon cœur. Vous le pouvez...»

--«Moi?», demanda l'écuyer. Qu'il venait, lui aussi, de trop souffrir! Seulement, il n'avait personne à qui dire ce plaintif: «mon ami», personne à qui montrer sa souffrance, et il entrevoyait une épreuve pire.

--«Oui, vous,» répondit Hilda. «Vous êtes le seul membre de ma famille qui ait su la démarche de M. de Maligny auprès de moi, quand il m'a demandé ma main. Car il me l'a demandée. Cela engage un homme d'honneur, tout de même. Vous avez le droit d'exiger de lui qu'ayant rompu le premier, il ne me rende pas impossible de conserver ma dignité...»

--«Vous voulez que j'aille lui parler?...» interrogea Corbin. Une véritable convulsion de haine contracta sa face devenue livide, et la cicatrice de son front trancha sur cette pâleur comme un bourrelet de chair sanglante. Puis, saisissant les mains de sa cousine: «Hilda,» supplia-t-il, «n'exigez-pas cela. Moi non plus, je ne pourrais pas...»

Il avait mis, à ce refus et à cette étreinte, une si sauvage énergie, son accent s'était fait si poignant, que la jeune fille en fut frappée, même dans la crise de frénésie où elle se sentait emportée. Elle regarda son cousin. Elle n'eut certes pas l'intuition complète de la tragédie, identique à celle dont son cœur était la victime, qui se jouait dans le malheureux homme. Elle en comprit cependant assez pour qu'il lui fût impossible d'insister. Elle se tut, un instant. D'un geste qui, à lui seul, aurait dénoncé l'intensité de son émotion, elle appuya, sur son front et ses yeux, ses deux petites mains dont la finesse se reconnaissait, même sous la peau rude des gros gants couleur sang de bœuf destinés à s'user au cuir des rênes, et, comme ayant reconquis un peu de calme:

--«Vous avez raison, mon pauvre Jack,» dit-elle. C'était bien peu de chose, ce mot de _pauvre_. Le farouche Corbin, s'il l'avait osé, se serait agenouillé de reconnaissance pour remercier sa cousine de l'avoir prononcé, et avec cette douceur, comme tout à l'heure: _mon ami_. «C'est moi qui ne dois pas vous demander une pareille démarche... A quoi servirait-elle, d'ailleurs? En se conduisant, aujourd'hui, comme il s'est conduit, M. de Maligny a prouvé qu'il n'est pas un _gentleman_. Il ne comprendrait même pas le sens de ce message. Il croirait que je veux lui faire savoir que je l'aime encore... Et je ne dois pas non plus l'aimer encore.» Elle répéta: «Je ne dois pas.» Elle n'osait point, maintenant, dire, comme la veille: «Je ne l'aime plus...» Elle continua: «Ma première idée, celle de ce matin, était la sage: ne pas me trouver là quand il est venu. Il m'a semblé que ce n'était pas fier, que j'aurais l'air d'avoir peur... Je me suis tenue, heureusement. Je n'ai rien fait qui trahit mon trouble. J'y aurai gagné le droit d'être prudente, une autre fois, de la plus sûre manière, en l'évitant. Lorsqu'il reviendra, je prendrai un cheval quelconque--j'ai toujours ce prétexte à ma disposition--et je m'en irai... Quant à Mme Tournade, si elle donne suite à son projet, c'est vous qui l'accompagnerez à la chasse. Si elle demande, auparavant, à essayer le cheval au manège, vous le lui mènerez en lui disant, pour la préparer à ne pas me voir ensuite, que je ne suis pas très bien... J'aurai du courage, Jack. J'en trouverai dans le mépris.» Et elle emprunta, à leur commun métier, une comparaison dont la trivialité même la soulageait: cela arrive quand on se venge des sentiments que l'on ne voudrait pas subir et que l'on subit, cependant. Elle eut cette expression brutale: «Le mépris, c'est la pointe de feu sur la jambe d'un cheval... La brûlure est pénible, d'abord. Ensuite, la bête va. J'irai...»

V

LA VRAIE RIVALE

Le «pauvre Jack» n'avait jamais étudié le cœur féminin qu'en ajustant de son mieux la muserolle ou la martingale aux montures destinées à sa cousine, et la mettant en selle avec des soins attentifs de frère aîné. Mais il avait déjà constaté trop de volte-face incohérents dans les résolutions de Hilda, depuis ces derniers mois, pour croire absolument à la durée de ce ferme propos de radicale abstention, si sage, en effet. Quatre jours se passèrent, durant lesquels la jeune fille fut plus affectueuse de manières, avec lui, qu'elle ne l'avait été, depuis le jour funeste de la première rencontre avec Maligny. Cette douceur s'accompagnait d'une telle tristesse, qu'il n'osa pas provoquer un nouvel entretien. Il attendait, avec une angoisse chargée de sinistres pressentiments, l'heure où reparaîtraient et Jules et Mme Tournade. Ce fut celle-ci qui se manifesta la première, sous la forme d'un coup de téléphone. Elle demandait, ainsi que Hilda l'avait prévu, où et quand elle pourrait essayer les deux bêtes choisies par elle. La décision avec laquelle sa cousine le fit partir à sa place pour le manège dans lequel ils présentaient leurs chevaux, rendit un peu de confiance à Corbin. Mme Tournade ne fit aucune observation. Les chevaux lui plurent. Elle dit qu'elle les retenait pour la semaine d'après, et, le surlendemain, arrivait, rue de Pomereu, un billet d'elle, adressé à miss Campbell et porté, cette fois, par Gaultier. Le gros cocher était rentré en grâce, justifiant ainsi la prédiction de son ennemi le chauffeur. Corbin eut, du moins, l'occasion de se venger un peu du message sur le messager. Il avait tant cru, d'après la façon peu sûre dont la veuve montait, qu'elle renoncerait à son projet.

--«Mme Tournade demande que je lui amène deux chevaux à Rambouillet mardi prochain,» dit Hilda après avoir pris connaissance de la lettre. «Elle suivra la chasse avec l'équipage de Montarieu.» Le nom est bien connu dans le monde de la vénerie: c'est celui d'un château loué en commun par une société d'amateurs bourgeois du plus noble des sports. Ils ont pu, dans les prolongements restés libres de la forêt de Rambouillet, s'aménager une chasse très bien tenue. On les a raillés longtemps, jusqu'à ce qu'ayant pris comme maître d'équipage--moyennant finance, prétendent les méchantes langues--le jeune prince de La Tour-Enguerrand, ils soient devenus à la mode assez pour que des Candale et des Albiac en fassent partie. Cela dit pour expliquer que Mme Tournade eût choisi cette chasse plutôt qu'une autre. L'accès en était quand même plus facile que celui des équipages voisins, appartenant tous à de grands seigneurs très authentiques.

--«Hé bien?» interrogea Corbin. Elle avait été si nette, l'autre jour! Maintenant elle se taisait. Elle avait tendu à son cousin le billet, imprégné d'un violent parfum, qui justifiait le biblique surnom donné à la riche veuve par la colère de sa jeune rivale. Les narines du farouche écuyer se contractèrent de dégoût, comme si, réellement, la Jézabel maudite par les prophètes fût venue secouer ses impudiques voiles autour de lui pour le tenter. Et brusquement, afin de suggérer la réponse à sa cousine: «Je suis libre, mardi prochain. Nous allons faire dire à Mme Tournade que je serai là avec les chevaux...»

--«Non,» interrompit la jeune fille, «c'est moi qui irai...» Et, se tournant vers Gaultier: «Attendez une minute. Je vais écrire un billet à votre maîtresse...»

--«J'aurais bien désiré parler à M. Campbell lui-même. Est-ce qu'il n'est pas là?...» Cette question, posée par le cocher de Mme Tournade à John Corbin, réveilla celui-ci de la stupeur accablée où la nouvelle volte-face de sa cousine, pourtant trop redoutée, l'avait plongé. Il regarda le gros homme avec un regard de colère et lui dit:

--«Non, mon oncle n'est pas là. Qu'est-ce que vous lui voulez?»

--«Lui demander quelles sont les habitudes de la maison, quand un cocher fait acheter un cheval à ses maîtres?...»

--«Ah çà!» répondit Corbin, hors de lui cette fois, «est-ce que vous nous prenez pour des voleurs comme vous?»

--«Mais...» voulut répliquer l'autre, interloqué de cette étonnante algarade.

--«Oui, comme vous,» répéta le furieux. «Quand nous vendons un cheval, nous autres, nous demandons ce qu'il vaut, pas un _shilling_ de plus. Nous ne sommes pas des maquignons français, nous, entendez-vous. Nous sommes d'honnêtes marchands anglais. Si vous voulez gagner sur l'écurie de votre maîtresse, allez ailleurs.»

Jamais aucun des fournisseurs divers avec lesquels peut traiter cet important personnage: un cocher de grande maison, n'avait parlé de la sorte à «Monsieur Gaultier,»--ni grainetiers, ni selliers, ni carrossiers, ni vétérinaires, ni surtout, commerçants en chevaux. Le pourpre de l'indignation avait envahi le large visage de l'impudent quémandeur. Son mufle rasé s'ouvrit pour proférer une injure qui s'arrêta dans sa gorge, devant la mimique menaçante du grand et long insulaire serrant ses poings et prêt à boxer son interlocuteur. La mémoire de la scène qui avait eu lieu, sur le pas de la porte, avec sa patronne, et qui avait failli lui coûter sa place, lui revint à la même minute et acheva de l'assagir. Il grommela, entre ses dents, une grossière épithète,--si indistinctement que Corbin ne put rien entendre,--juste de quoi sauver à ses propres yeux la dignité de son droit méconnu. Il tourna le dos à l'écuyer d'un geste superbe, puis il se mit à dévisager les box où se trouvaient les deux chevaux, choisis l'autre jour par sa maîtresse, et dont il reconnaissait les têtes. Si les innocents animaux avaient pu lire dans son regard, ils en auraient henni d'épouvante. «Vous ne serez pas huit jours chez nous sans boiter, je vous en donne mon billet, vilaines bêtes,» disaient les prunelles du cocher.--Ce n'était pas _donne_ qu'il y avait dans ce regard.--Il méditait déjà de déconsidérer la maison Campbell et de se venger, du même coup, en mettant hors de service, grâce aux procédés classiques de ses congénères, les montures fournies à sa maîtresse par des gens qui le traitaient de la sorte. Mais les «vilaines bêtes» étaient de si remarquables exemplaires de leur race que, malgré ces coupables pensées, le cocher se sentait attiré vers elles par ce sentiment irrésistible de conscience professionnelle, qui l'avait saisi dans cette même cour une première fois; et, quand Hilda revint tenant sa lettre, il était occupé à leur flatter le chanfrein, tout en continuant de monologuer à part soi:

--«Si ces Campbell n'étaient pas des brigands qui veulent faire du tort aux camarades en prenant tout le profit, ce serait un plaisir de se servir chez eux!... Pour des chevaux, il n'y a pas à dire, c'est des chevaux... Et gentils, avec cela... Sont-ils gentils!... Aussi gentils que les gens d'ici sont brutes... Mais ça ne se passera pas comme ça. Je vais le repincer, l'_Inglish_, moi, au demi-cercle, avant de partir. On verra...»

On vit, en dépit de cette résolution, maître Gaultier s'en aller, ayant en poche la réponse pour sa maîtresse, sans avoir «repincé» son ennemi, qui se tenait au coin de la porte, les poings toujours fermés, avec son même air tendu de pugiliste aux aguets. Si sa cousine n'eût pas été là, très probablement c'est John qui aurait recommencé la querelle. Il ne désirait rien tant qu'elle dégénérât en batterie. Que le cocher de Mme Tournade rentrât chez sa patronne le nez cassé ou deux côtes défoncées, le bon renom de l'écurie Campbell en souffrirait, mais la veuve décommanderait ses chevaux. Du coup, le projet de la chasse à Rambouillet, si gros de dangereuses conséquences, serait abandonné. Mais Hilda était dans la cour. Sous ses yeux, le cousin amoureux ne pouvait pas se livrer à des _hooks_ et à des _upper cut_ qui lui eussent donné figure de butor. Il se sentait déjà si rustre, à côté d'elle, si épais auprès de sa finesse, si lourdaud devant sa grâce! Il laissa donc passer l'envoyé de Mme Tournade en frémissant. Dès qu'ils furent seuls, il dit à la jeune fille, avec une douceur navrée--contraste pathétique à sa colère de tout à l'heure, car on y sentait l'infinie indulgence d'un cœur incapable de blâmer ce qu'il chérit:

--«Ainsi, vous êtes retombée, Hilda?... Vous ne pouvez pas perdre cette possibilité de revoir cet homme, même dans ces conditions?... comme vous l'aimez!»

--«Ah!» répondit Hilda. «Je ne sais plus. Je ne comprends plus... Vous devez bien sévèrement me juger, Jack, et je le mérite...»

--«Je ne vous juge pas,» dit-il. «Je vous plains. Celui que je juge, c'est lui. Et, si jamais vous me rendez ma parole...»

--«Je ne vous la rends pas,» répliqua-t-elle, vivement. Puis, d'une voix presque basse, comme effrayée des abîmes qu'elle découvrait dans sa propre sensibilité: «Moi aussi, je le juge, et comme vous, plus sévèrement peut-être, et cela n'empêche rien... Que c'est triste de ne pas estimer celui qu'on aime, et de...»

Elle n'acheva pas. Elle ne dit pas: «Et de ne pas aimer celui qu'on estime!...» L'amoureux dédaigné les lut, sur ces belles lèvres arrières, ces mots où tenait toute la mélancolie de leur destinée à l'un et à l'autre. Il l'acceptait pour lui, cette destinée, sans plus essayer de la conjurer. Il avait renoncé au fol espoir d'être aimé. Il n'acceptait pas, pour Hilda, l'avenir qu'il entrevoyait. Mais que faire? Quand il était accouru, quelques jours auparavant, lui répéter les propos surpris dans la journée de chasse, à Chantilly, il avait tant cru qu'il portait un coup définitif au prestige de son rival!... D'autres faits indiscutables étaient venus si vite corroborer et aggraver ce témoignage! Et le mépris, au lieu d'étouffer chez la jeune fille cet amour passionné pour un être indigne, semblait l'aviver, l'exalter... C'était un démenti donné à toutes les idées que John s'était faites sur sa cousine. Pourtant, qui la connaissait, sinon lui, l'ayant vue naître et grandir? Cette funeste passion avait donc dénaturé ce caractère si instinctivement droit, si délicat, si étranger aux compromis. L'écuyer avait toujours eu le sentiment qu'il n'était qu'un ignorant. Il n'avait eu, dans son humble métier, qu'une bien étroite expérience. Cette conviction de son incapacité à manier finement la vie l'accabla soudain. Toutes ses démarches, depuis ces six mois, n'avaient fait qu'empirer une situation dont il avait prévu les conséquences détestables dès le premier jour. Il brisa cet entretien et n'essaya plus de le recommencer dans les trois jours qui lui restaient pour agir, avant la chasse. La conscience de sa maladresse le paralysait, en même temps qu'il se désespérait devant cette évidence: Hilda était dans une de ces crises où les pires folies sont probables. Comment allait-elle se comporter, durant cette chasse? Pourquoi ce soudain revirement de sa volonté, alors qu'elle n'avait changé d'opinion ni sur Maligny, ni sur son propre devoir? Ces points d'interrogation se posaient devant l'obscure intelligence de John Corbin, sans qu'il imaginât même une réponse. Ces soixante-douze heures s'écoulèrent dans cette angoisse, si douloureuse d'inefficacité, qu'il éprouva presque un soulagement quand l'instant du départ pour la chasse approcha. Un événement allait se produire, quel qu'il fût,--par suite, une solution. Ils s'étaient, la jeune fille et lui, évités d'un commun accord, durant tout ce temps. Ils sentaient trop qu'ils ne pouvaient se parler qu'en se faisant du mal. Dans le train qui les emportait vers Rambouillet, Corbin osa enfin interroger de nouveau sa cousine. Il avait tremblé, jusqu'au dernier moment, ou qu'elle ne lui permît pas de l'accompagner, ou que Bob Campbell ne lui donnât la commission d'aller présenter une bête ailleurs. Le contraire était arrivé. L'oncle avait dit au neveu:

--«Faites envoyer à Rambouillet le Norfolk que nous avons à vendre, Jack. Vous le monterez. Si cette Mme Tournade n'est pas satisfaite des deux autres chevaux, peut-être aura-t-elle l'idée de prendre celui-là, un Norfolk pour la selle, c'est rare. Il s'habituera toujours un peu à la trompe et aux chiens...»

Hilda n'avait pas protesté contre ce projet. Les trois chevaux avaient été expédiés, la veille, sous la surveillance d'un lad, et Corbin se trouvait assis vis-à-vis de sa cousine, vers les sept heures du matin,--un matin voilé d'automne qui annonçait une tiède et claire journée,--dans le compartiment du chemin de fer. Il lui demanda tout d'un coup:--«Vous savez, Hilda, que, si vous voulez ne pas chasser, il est encore temps. J'ai donné l'ordre à Dick qu'il emportât deux selles d'homme, pour le cas où vous vous raviseriez. Il monterait le Norfolk, et, moi, j'accompagnerais Mme Tournade. Vous diriez à votre père que vous vous êtes sentie souffrante, et vous rentreriez par le prochain train...»

--«Non,» répondit-elle en secouant la tête après une visible hésitation. «J'ai besoin de le voir en face d'elle.» Et, avec ce même accent profond, presque de honte, qu'elle avait eu déjà lors de leur dernier entretien intime, elle ajouta: «Et puis, l'_autre_ sera peut-être là.»