L'Écuyère

Part 2

Chapter 23,765 wordsPublic domain

Ce n'est pas seulement l'aspect, en effet, qui transformait ce bizarre endroit en un coin détaché d'Angleterre. Bob «colonisait» chez nous comme des milliers de compatriotes à lui étaient et sont en train de «coloniser» dans tous les pays de l'un et l'autre hémisphères. Coloniser, c'est d'abord rester soi, et, par conséquent, imposer, dans sa maison, les habitudes du pays natal. La plus significative est la distribution des heures et le genre de la nourriture. Le marchand de chevaux et toute sa tribu, depuis sa fille et son neveu qui vivait avec lui jusqu'au petit _groom_ de dix ans, en passant par la légion des garçons d'écurie, faisaient ce premier repas de neuf heures à la fourchette: les hommes à leur idée, lui avec une forte assiettée de porridge, des œufs au petit salé, un poisson frit ou grillé, de la marmelade d'oranges amères. A deux heures, c'était un lunch froid, pris, le plus souvent, debout, et qui se composai d'un peu de jambon d'agneau arrosé d'une sauce à la menthe. Un thé vers les cinq heures et, à huit, un souper léger, complétaient la liste de ces repas où il ne se versait jamais une goutte de vin. Hilda ne buvait que de l'eau et les deux hommes de la limonade quelquefois, et, le plus souvent du whiskey. Jamais un légume n'a paru sur cette table qui n'eût été cuit simplement à l'eau, sans beurre. Quand Mrs. Campbell vivait, ces menus se complétaient par quelques-uns de ces innombrables plats sucrés, _puddings_ et _pies_, seules ingéniosités de la monotone cuisine d outre-Manche. Mais Mrs Campbell n'était pas une femme de cheval. C'était une douce et pâle créature, mariée à Bob par un hasard de destinée, et, comme tant de femmes de son pays, une ménagère sentimentale. Elle était la fille, trop finement élevée, d'un gros fermier du Yorkshire, Campbell, lui, le fils, élevé trop rudement, d'un autre fermier du voisinage. Le portrait de la morte, pendu aux murs du petit salon, expliquait ce qui dut être le drame de sa vie,--un drame peut-être ignoré d'elle, et que V... et moi avons si souvent commenté, en trottant botte à botte sur des chevaux que nous avions loués là. Il arrive souvent, dans un mariage mal apparié, qu'une femme silencieuse et craintive s'étiole de mélancolie sans en comprendre les causes,--quelquefois en se croyant heureuse. C'est la plante d'essence trop peu robuste qui dépérit par le seul voisinage d'une autre plus forte. La seconde a pris tout l'air, toute l'eau, tous les sucs nourriciers du sol, dont la plus grêle avait besoin. Mrs Campbell s'était fanée de même, victime inconsciente du non moins inconscient bourreau qu'avait été le pauvre gros Bob. Comment le maquignon aurait-il jamais soupçonné que ses gestes, le son de sa voix, son rire, ses façons de manger et de boire, d'aller et de venir, son métier, tout, enfin, de sa personne brutalisait les nerfs trop faibles de sa Millicent, si douce, si attentive à ne négliger aucun de ses menus devoirs de servante légitime? Des traces demeuraient partout éparses dans le petit salon, de la sensibilité délicate qui avait animé cette femme fragile d'un rustre au bon cœur. C'étaient des photographies de tableaux sans grande valeur, mais pourtant très différents, par leurs sujets, des gravures de courses qui décoraient le bureau de Campbell:--le _Christ au Jardin des Oliviers_, d'Holman Hunt;--un groupe d'ondines empressées autour d'un chevalier, sur une plage, par Leighton,--d'autres encore. C'étaient, dans la bibliothèque, quelques volumes de poésie: le _Golden Treasury_, un Shakespeare, un Wordsworth, un Byron. Il est vrai qu'un lot de ces médiocres romans, que l'on appelle là-bas des _penny novels_, attestait que ces goûts de culture n'avaient pas été portés très loin chez la mère de Hilda. Cette grâce d'instinct avait passé, évidemment, dans la fille. Ce qu'il y avait de si particulier dans le regard de la jeune écuyère, de si frémissant dans son sourire, de si nerveux dans tout son être, ne s'expliquait point par la seule hérédité de l'honnête, mais rudimentaire Campbell. Si elle tenait de lui, et aussi de son existence de gymnaste, l'énergie musculaire, l'endurance, cette physiologie d'amazone entraînée, à sa mère elle était redevable de cette distinction de nature, de ce tour d'âme--osons le mot--qui voulait qu'elle conservât des façons si féminines dans un métier qui l'était si peu, une délicatesse irréprochable de discours dans un milieu de palefreniers, et l'aventure que je voudrais conter, et à laquelle j'arrive, ne le montrera que trop, le cœur le plus follement romanesque. Cela encore achève, pour mon souvenir, d'_angliciser_ ce paradoxal endroit, ce minuscule îlot de vie britannique encastré en plein Paris et disparu comme l'_Atlantide_, pour ne laisser qu'une légende. Il y a dans cette étrange race britannique, des côtés si intensément idéalistes juxtaposés à des côtés si durement, si âprement positifs! Tous les pouvoirs du rêve voisinent, chez elle, avec le plus exact, le plus dur réalisme. Comme il eût mieux valu, pour la pauvre Hilda, qu'elle n'eût pas été aussi complètement une enfant de cette île, baignée de brumes, où les femmes, quand elles sont tendres, le sont passionnément. «_So young, my lord, and so true_!...»--Si jeune, monseigneur, et si vraie!...--Cette parole de la princesse, enfant du roi Lear, l'humble fille du marchand de chevaux de la rue de Pomereu aurait pu la prendre pour elle. Ni pour l'une ni pour l'autre, cette devise n'aura été une promesse de bonheur.

II

UNE RENCONTRE

Je me suis attardé dans ces évocations rétrospectives auxquelles s'associent pour moi tant de fantômes de compagnons disparus, tant de souvenirs de chevauchées au Bois, tantôt pensives dans le sévère décor des branches dépouillées, tantôt si gaies parmi les jeunes verdures. Cette complaisance de ma mémoire aura eu du moins cet avantage de situer dans leur atmosphère les épisodes d'un récit qui risquerait de paraître invraisemblable, tant cette année 1902 est déjà lointaine, et par sa date et par certaines de ses mœurs! On était donc en 1902 et au mois d'avril. Ce jour-là, et quand vers les dix heures du matin, Hilda Campbell, mise en selle par Jack Corbin, suivant l'habitude, avait commencé de cheminer du côté du Bois, elle ne se doutait guère que le coquet cheval alezan brûlé qu'elle montait--sa robe favorite--l'emportait, de son pas cadencé, vers une rencontre d'une importance solennelle pour son avenir. C'était une bête très douce, qui répondait au nom énigmatique de _Rhin_. Cette appellation cachait un jeu de mots qui prouvera l'innocence du genre d'esprit dont étaient coutumiers les «colons» de la rue de Pomereu. Cet alezan avait été expédié, la semaine précédente, par le même bateau qu'un rouan, et l'envoyeur avait dans la lettre d'avis, libellé ainsi le signalement de ce dernier: _a Rome_ (Rouan se dit, en anglais, _roan_ et se prononce, en effet, _rome_.)

Cette fantaisiste orthographe avait amusé le gros Bob, et l'on avait décidé, en famille, que l'animal en question serait baptisé le _Rhône_. Puis, le compagnon avec lequel ledit _Rhône_ avait voyagé, ayant le rein très robuste et très large, avait reçu lui-même l'appellation du _Rhin_. Campbell doit rire encore après vingt ans, dans sa retraite de Brokenhurst, de ce double calembour. Il le comprend, et, quand un Anglais comprend un jeu d'esprit, il le comprend indéfiniment. Il convient d'avouer, au risque de dépoétiser la délicate Hilda, qu'elle avait ri elle aussi, de toutes ses belles dents, à ces à-peu-près imaginés, l'un et l'autre, par le brave Jack, lequel avait répété son «mot» en disposant les plis de la jupe de sa cousine, et il avait ajouté, en clignant son œil:

--«_Great fun_!»

Lorsqu'une bouche britannique prononce cette formule, qui signifie «grande drôlerie», il y a beaucoup de chances pour qu'il s'agisse d'un trait de cette force. Le susdit Rhin, lui, indifférent à cet effort intellectuel déployé autour de son état civil, avait pris le trot dès la rue Longchamp, un trop souple, presque élastique, celui d'une bête qui a de bons jarrets, un bon rein bien soudé et musclé. Hilda jouissait enfantinement de l'allure coulante de son cheval, comme elle jouissait de l'air frais et tiède, à la fois, de ce matin du premier printemps. Ces plaisirs d'un animalisme sain étaient les seuls que cette fille si libre eût jusqu'alors connus. Pour extraordinaire que cela doive sembler, à vingt-deux ans qu'elle allait avoir, vivant à Paris sans surveillance et presque uniquement parmi des hommes, elle était d'une innocence de cœur et d'esprit aussi intacte qu'avait pu être sa mère à son âge, dans la ferme paternelle. Si quelques beaux Sires, clients de son père, s'étaient permis de lui adresser des compliments trop flatteurs, elle n'y avait pas pris plus garde qu'à la silencieuse admiration de son cousin John. A quel moment de la journée aurait-elle eu le temps de lire un de ces dangereux livres qui éveillent l'imagination et auxquels sa pauvre mère s'était endolori l'âme? Quand elle dépouillait, à la fin du jour, son costume d'amazone pour passer une toilette de ville, elle était si recrue de fatigue physique, qu'elle ne pensait guère à aller ni au théâtre ni en soirée. Elle pensait à dormir. D'ailleurs, aller au théâtre? Quel théâtre? Avec qui? Dans quelle soirée et chez qui? L'idée ne lui venait jamais de comparer son sort à celui des grandes dames, quelques-unes de son âge, pour lesquelles elle dressait des chevaux de chasse,--et pas davantage à celui des demi-mondaines opulentes qu'elle rencontrait au Bois et qui croyaient devoir à leur réclame de parader sur des bêtes de trois cents louis. Le petit monologue intérieur qu'elle se prononçait ce matin-là, en gagnant ce Bois et ses allées cavalières, peut être donné comme le type de ses secrètes et intimes pensées. Il faut toujours en revenir, quand on essaie de comprendre ce mystère qu'est, pour un Gallo-Romain, une sensibilité de jeune fille anglaise, au mot de Juliette, dans Shakespeare:

--«_If Romeo be married, my grave will be my wedding bed_.» (Si Roméo est marié, j'aurai ma tombe pour lit de noces.)

C'est le mariage qui est le roman des Anglaises romanesques, et c'était aussi de mariage, mais dans un déterminé si vague, si lointain, que rêvait Hilda Campbell, emportée par le Rhin, et à travers quelles incohérences de réflexions et de souvenirs, où des récurrences émues se mélangeaient à des remarques d'écuyère! Ce qui caractérise les vrais amateurs de chevaux, c'est qu'ils ne font qu'un avec leur monture. Les moindres incidents de la route les intéressent, s'ils l'intéressent. Ils deviennent elle et elle devient eux. Ils se parlent et ils lui parlent, mélangent ainsi leurs pensées les plus intimes aux saugrenues observations.

--«C'est étonnant comme ce petit Rhin mérite son nom,» se disait Hilda. «Est-il vite!... Est-il vite!...» Et tout haut: «Doucement, _boy_, doucement!...» Puis, tout bas et dans un demi-songe: «Quand nous sommes allés en Suisse, pour ma pauvre maman, son dernier été, je me rappelle comme elle regardait cette eau du vrai Rhin, à Bâle, des fenêtres de l'hôtel... Elle aimait ce courant rapide... Elle me répétait: «Ainsi la vie.» Savait-elle que la sienne passerait si rapidement? On le croirait...» Et tout haut, de nouveau: «Bon, encore un automobile... Pourquoi dresses-tu tes oreilles, petit sot? Ce n'est qu'un _motor car_, et qui ne te fera pas de mal...» Puis, tout bas: «C'est égal. Il est bien sage de n'en avoir pas plus peur, et il vient de la campagne, où il n'en avait jamais vu!... Si papa ne vend pas ce cheval deux cents guinées, il a tort. Ça n'a pas de prix, un cheval comme celui-ci, cinq ans, et quand il sera mis au bouton!... Et léger à la main!... Mes rênes sont comme un fil... Si M. de Candale cherche toujours un cheval pour sa femme, il ne peut pas tomber mieux. J'aimerais qu'il le lui donne. Elle est sympathique, et le gentil Rhin serait bien traité...» Et tout haut, derechef, en flattant l'encolure du cheval du manche de sa cravache: «Oui, vous seriez bien traité, gentil Rhin.» Et tout bas: «Il sent que je lui parle de lui, il le sait... Quand je serai chez moi, c'est un cheval de cette robe que j'aurai pour moi... Chez moi? Y serai-je jamais? Et quand? Je ne dois pas quitter mon père. Que ferait-il, seul?... Et lui, voudra-t-il jamais quitter la rue de Pomereu?... Il ne nous faudrait pourtant pas beaucoup d'argent pour vivre heureux en Angleterre, papa, moi et mon mari... Jack garderait la maison d'ici... Un mari? Aurai-je jamais un mari? Ce n'est pas à Paris que je le trouverai. Les Français sont si _flirt_... Comme c'est drôle que le mot anglais serve à désigner une chose qui est si peu anglaise!... Bon!... Un autre auto, un second...» Tout haut: «Du calme, _boy_, du calme...» Tout bas: «Comme ce pavé de bois de l'avenue Bugeaud est glissant, par ces matins où il y a eu beaucoup de rosée! Mais le Rhin a le pied très sûr. Décidément, il a tout pour lui, ce petit cheval. Et nous voilà hors de danger... Ce fermier de Brokenhurst ne sait pas l'orthographe, mais comme il s'y entend à choisir des bêtes!... Brokenhurst!... Ah! quel endroit que cette _New Forest_!... Oui, c'est là que je voudrais être mariée... Mon mari et mon père seraient associés pour faire de l'élevage. Nous aurions les allées sablées pour nous promener, mon mari et moi. Nous irions à la chasse, l'hiver. En été, nous aurions la mer pour les enfants... Je me souviens comme les grands hêtres noirs étaient beaux, dans cette forêt, quand nous y sommes allés avec maman. Et ces poneys qui se ramassaient par troupeaux dans cette ombre, vers midi, tous la tête contre le tronc de l'arbre!... Ce Bois-ci est tout de même joli, quand c'est le printemps... Bon! le Rhin a senti qu'il aillait pouvoir galoper. On dirait qu'il connaît déjà l'allée des Poteaux.» Et encore, tout haut: «Du calme, petit... Ne pars pas comme un fou... Attends d'être un peu plus avant dans l'allée... Va, maintenant. Va, mais règle-toi, règle-toi...»

Comme s'il eût compris le petit discours que lui tenait sa nouvelle amie,--il n'était arrivé d'Angleterre que depuis dix jours, cependant,--le Rhin avait, en effet, réglé son galop. La tête relevée, la narine ouverte, mâchant son mors et, de temps à autre, poussant une espèce d'ébrouement joyeux, il se ramassait, se cadençait. La jeune fille, maintenant, était tout entière à cette course rapide à travers les taillis, où l'innombrable poussée des bourgeons jetait comme un saupoudrement de tendre verdure. A peine si elle rencontrait un cavalier de place en place. Le Bois était vide, pour bien peu de temps, à cause de l'heure. Il n'y a guère, aujourd'hui comme alors, que trois séries de personnes qui montent à cheval, à Paris: les officiers, d'abord. Ils sont en selle dès les sept heures et à huit heures et demie, ils rentrent déjà. Premier entr'acte... Vers neuf heures moins le quart, c'est le tour des gens d'affaires. Ceux-là gagnent, à la Bourse ou dans une banque, de quoi suffire à leurs goûts de haute vie. Le cheval est un de ces goûts. Ils ne peuvent s'y livrer qu'à ce moment. C'est aussi l'heure des diplomates, qui devront être au quai d'Orsay vers les dix heures; de quelques officiers attardés; de quelques artistes qui veulent faire les gens du monde, mais qui sont tout de même des ouvriers, et ils ne peuvent pas empiéter trop avant sur leur matinée. Les dix heures sonnées, second entr'acte... Peu à peu, vont arriver, au trot allongé ou raccourci de leurs montures, suivant qu'ils ont des bêtes de prix ou des «carcans» de louage, tous ceux qui défilent au Bois pour s'y montrer, pour y donner des coups de chapeau et pour en recevoir, pour saluer des amis et des amies, aux endroits désignés par la mode, ainsi la contre-allée ironiquement surnommée, à cette époque-là: «Le sentier de la vertu.»

C'était, précisément, le public que la sauvage Hilda Campbell cherchait à éviter,--quand elle le pouvait. Car elle était la fille d'un marchand, et son père lui faisait un peu jouer le rôle du «mannequin» dans les grandes maisons de couture. Qui ne sait que l'on appelle ainsi les jolies filles chargées de passer les robes qui doivent servir de modèles et de les promener devant les riches clientes? Elles n'ont pas deux louis, quelquefois, dans leur porte-monnaie, et elles se pavanent des après-midi entières dans des toilettes de trois, de quatre, de dix mille francs. Hilda, elle aussi, devait, le plus souvent, «présenter» à l'heure la plus élégante, quelque animal d'un grand prix, pour tenter le client ou la cliente. D'autres fois, quand le cheval n'était pas encore suffisamment fait, qu'il était trop «vert»,--pour parler le langage de Bob Campbell et de Jack Corbin,--il lui était recommandé d'éviter, aux heures trop fashionables, les avenues trop fréquentées, où les acheteurs possibles auraient vu l'animal pointer, ruer, faire des tête-à-queue trop brusques ou des sauts de mouton. C'était le cas, ce matin-ci, quoique le Rhin fût parfaitement sage, mais il n'était pas confirmé. Hilda allait donc, jouissant de sa solitude avec délice. Tantôt, elle ralentissait le train de la bête; pour jouir des lointains aperçus à travers les fûts encore dénudés des arbres: la vaste pelouse de Longchamp, la silhouette du mont Valérien. Des vapeurs transparentes flottaient partout dans l'atmosphère, numide, comme bleutée, qui donnait, à ce coin perdu d'horizon, des teintes délavées d'aquarelles. Tantôt, c'étaient des détails plus rapprochés qui distrayaient son regard: une biche s'arrêtant au milieu d'un fourré pour laisser passer l'amazone,--un cocher en train de promener un cheval de voiture, coiffé d'un camail, et devenu soudain rétif,--un oiseau posé sur une branche et tournant de tous côtés sa mignonne tête, avec la curiosité d'une jeune vie encore animée par le rajeunissement universel des choses;--une vieille femme cheminant, les épaules pliées sous une charge de bois mort. Ces touches de simple nature, rencontrées brusquement, à si peu de distance de ce Paris artificiel qu'elle n'aimait pas, ravissaient toujours la jeune Anglaise. Elle fermait les yeux à demi, et, abandonnée au rythme du petit galop, elle se croyait loin, très loin, dans quelque vallée de Grande-Bretagne ou d'Irlande dont elle gardait le souvenir.

--«Le Bois est comme un grand parc, ce matin,» songeait-elle. «Il ressemble à celui de Kenmare, que nous avons visité, maman et moi, au-dessus de Killarney, quand nous sommes allées à Dublin, avec papa, pour le _Horse Show_... Il n'y a pas plus de quatre ans!...»

Les visions de ce voyage, si rapproché par les dates et si distant, si perdu dans un abîme de nuit, à cause du recul tragique de la mort, affluèrent dans l'esprit de Hilda. Elle tomba dans une espèce d'hypnotisme rétrospectif, dont elle fut réveillée par le plus vulgaire des accidents. Le Rhin ayant, tout d'un coup, commencé de se désunir et de sautiller, elle constata que la selle n'avait plus la fixité ordinaire. En se retournant, elle s'aperçut qu'une des courroies, la transversale, pendait, détachée. C'était le battement de la lanière de cuir contre ses jambes qui agaçait l'animal.

--«Quand Jack saura cela», pensa lia jeune fille, «il en fera une maladie. Lui qui ne laisse jamais personne seller mon cheval quand il est à la maison, et c'est lui-même qui l'avait sanglé, ce matin... Bah! Ce ne sera pas grand'chose... Heureusement que cette bête est la sagesse même... Il n'y a pas de cavalier en vue qui puisse me la tenir... Mais, quand on ne sait pas s'aider soi-même, il ne faut pas monter...»

Elle avait sauté à terre lestement seule, en formulant ainsi tout bas, pour son propre compte, la grande maxime nationale du _self-help_. Elle se trouvait, à ce moment, dans une des parties les plus désertes, en ces années-là, du bois de Boulogne, celle qui s'étend entre la Muette, le champ de courses d'Auteuil et les fortifications, et qu'un peuple de malandrins rendait aussi dangereuse qu'une route perdue de Grèce ou du Maroc. Aujourd'hui, un quartier neuf commence d'y surgir. Hilda s'était promenée là cent fois, et il ne lui était jamais rien arrivé. Elle se dit que pour réparer, dans la mesure du possible, le dégât survenu à sa selle, le mieux était de tirer le cheval hors de l'étroite allée cavalière où il pourrait être effaré par d'autres bêtes et les effrayer. Elle entra donc dans le taillis avec le Rhin, qu'elle attacha, par la bride, à la branche d'un sapin. Le goulu s'occupa aussitôt à manger les pousses, verdissant avec ivresse son filet, son mors et sa gourmette. Hilda, cependant, penchée près de l'épaule, procédait à un minutieux examen des sangles demeurées intactes et du surfaix de sûreté dont la bouche s'était simplement décousue. Elle en était à se demander s'il valait mieux le couper entièrement ou bien l'assujettir avec un nœud, quand une sensation de terreur s'empara d'elle, si violente que, pour une seconde, elle en fut paralysée. Deux mains brutales la saisissaient par derrière, aux bras. Elle voulut se relever, se débattre. Elle fut jetée à terre, et l'homme qui l'avait attaquée ainsi à l'improviste la tint immobile, les doigts autour du cou, cette fois, en lui disant:

--«Pas de bêtises, la petite dame, ou bien nous faisons connaissance avec ce lascar-là...»

La lame d'un couteau luisait dans sa main libre. Hilda put reconnaître, à la physionomie du bandit, qu'il ne proférait pas une vaine menace. Elle avait affaire à un désespéré. La face hâve de l'agresseur, ses petits yeux jaunes, où la férocité de la faim allumait une sombre flamme, la misère haillonneuse des loques dont il était vêtu, sa barbe hirsute, ses cheveux grisonnants sous un chapeau verdâtre à force d'usure: tout dénonçait, chez le malheureux, un de ces redoutables rôdeurs dont l'audace ne recule pas devant le meurtre. Son âge--il paraissait avoir cinquante ans--augmentait encore l'implacabilité de son geste et de sa parole. Sous l'horrible étreinte de ces mains noires qui la meurtrissaient, la courageuse fille eut cependant la force de crier, par trois fois:

--«Au secours!... Au secours!... Au secours!...»

--«Tu l'auras voulu,» glapit l'homme. Et il leva son couteau... Puis, comme si la jeunesse de l'écuyère émouvait en lui une vague de pitié, il ne frappa point. Il dit, en serrant le cou d'Hilda davantage, pour étouffer ses cris, en même temps que, du genou, il lui écrasait la poitrine: «Ce que je veux, moi, c'est de l'argent... de quoi manger... Donne ton porte-monnaie et tes bijoux, ça, par exemple...» Et il arrachait, du poignet d'Hilda, un petit bracelet à gourmette où se trouvait une montre. «Ça encore.» Et il déchira le haut du corsage, pour agripper une broche en rubis et en roses, qui représentait un fer à cheval traversé d'un fouet... « Au porte-monnaie, maintenant!... Il me faut le porte-monnaie... On ne se promène pas sur des bêtes pareilles sans avoir la poche bien garnie... Allons, le porte-monnaie. Le _pognon_, la _gosse_, ou je te _zigouille_... Je ne suis f... pas trop méchant. Tu le vois bien. C'aurait été fait tout de suite, si j'avais voulu... Ouste, crache au bassin, la Jacqueline... Le porte-monnaie, et je te laisse...»