L'Écuyère

Part 18

Chapter 183,409 wordsPublic domain

Cette phrase perfide avait eu ce résultat immédiat: Mme Tournade avait écrit à Jules qu'elle le priait de venir déjeuner chez elle le lendemain, qui était le jour de la chasse, ayant un service urgent à lui demander. Le jeune homme avait bien reçu la lettre. Il n'en était pas moins parti pour cette chasse, après avoir répondu un billet d'excuse que la veuve avait déchiré avec toute la fureur de la jalousie tardive. Elle s'était vue bafouée. Le manège de ce subtil Jules avec elle avait toujours consisté, depuis leur rencontre sur le bateau, durant la croisière, à la laisser dans l'incertitude sur ses sentiments intimes. Ce faisant, le demi-Slave n'avait pas plus joué la comédie avec elle qu'avec Hilda, au printemps, qu'avec Louise ensuite. Il devinait qu'il plaisait infiniment à la riche veuve, et qu'avec un peu de diplomatie ce goût s'exaspérerait vite jusqu'à la passion. De la passion au mariage, avec un peu de diplomatie encore, il n'y aurait pas loin. Mais, si Mme Tournade n'avait pas tout à fait l'âge que lui prêtait généreusement Mme Mosé, elle avait plus de quarante ans, et le jeune homme était sincère dans ses hésitations. Un million à dépenser par an, c'était un mirage bien séduisant, certes. Mais cette abondance de «lustres»--comme eût dit un de ses aïeux du grand siècle--lui paraissait dure à accepter,--pour l'avenir. D'autre part, comment renoncer à cette chance de redorer d'une telle épaisseur de métal le blason des Maligny? Tout de même, il ne s'était pas décidé à sauter le pas. Ses rapports avec Mme Tournade avaient donc comporté des alternatives d'empressement presque tendre et de froideur presque insultante, dont l'effet, le plus sûr avait été de la piquer au vif. En faut-il davantage pour justifier la visite de la quadragénaire amoureuse rue de Pomereu et son insistance à voir cette nouvelle rivale qui venait soudain de lui être révélée? Mme Tournade avait, d'ailleurs, un sujet d'entretien tout trouvé. Dans cette crise aiguë de jalousie, un projet qu'elle nourrissait vaguement s'était précisé: celui de suivre aussi les chasses où Jules figurerait cet automne. Elle montait assez médiocrement, mais, enfin, elle montait. Aucun des chevaux qu'elle avait dans son écurie n'était dressé aux particularités de la chasse à courre:--les aboiements des chiens, les appels du cor, le saut des obstacles, l'excitation du galop avec d'autres.--Il était très naturel qu'elle s'adressât à la maison Campbell, dont les bêtes de chasse étaient la spécialité. Elle était donc venue avec son cocher. La mine de ce dernier était impayable, tandis qu'il attendait dans la cour, avec sa maîtresse, l'arrivée de Hilda. Il regardait les têtes des chevaux, apparues par les fenêtres des box, avec la morgue méprisante dont les personnages de cette sorte sont coutumiers quand ils servent des maîtres qui ne sont pas des connaisseurs. Maître Gaultier--c'était son nom--avait l'habitude d'acheter, seul, les animaux qui composaient l'écurie de Mme Tournade, chez des marchands à sa convenance, avec des bénéfices qui variaient de cent pour cent à cent cinquante. Quand sa patronne, après avoir commandé son automobile, lui avait dit: «Gaultier, vous monterez sur le siège, à côté du chauffeur; nous allons chez M. Campbell, rue de Pomereu, voir des chevaux...»

--«Madame est la maîtresse,» avait-il répondu, «mais je crois devoir prévenir madame qu'elle ne trouvera pas une bête propre chez ce marchand...»

--«Vous me donnerez votre avis, quand je vous le demanderai,» avait répliqué, à son tour, Mme Tournade. Durant le trajet, Gaultier avait oublié son hostilité habituelle à l'égard du mécanicien, ce représentant d'une profession détestée, auquel il n'adressait la parole que contraint, et il s'était lamenté:

--«Il n'y a que des _carnes_, dans cette maison Campbell... Ils prétendent que leurs chevaux viennent d'Angleterre. Allons donc!... Ils les paient cinq cents francs en vente publique; puis, ils mettent trois mois à les retaper avec des _trucs_ à eux... Ils vous en demandent, après, des cinq, des six mille balles... Enfin, si la patronne a envie d'être enrossée, ça la regarde.»

Ce mécontentement n'était pas particulier au seul Gaultier, à l'égard de Bob Campbell,--tous les cochers de maîtres le partageaient. Leurs propos auraient constitué, s'ils avaient pu être enregistrés, le plus authentique certificat d'honnêteté commerciale pour le maquignon anglais. C'était la preuve qu'il ne pactisait pas avec la vaste _camarilla_ qui exploite, à Paris, le budget d'écurie des gens riches. Mais, pour être un exploiteur effronté, quand on est un fin cocher (c'était le cas du susdit Gaultier), on aime les chevaux autant que l'argent. La noble _hippomanie_ luttait, dans son cœur, contre le sordide appétit du gain, tandis qu'il se tenait ainsi, debout et impassible, dans la cour de la rue de Pomereu. Son mufle presque bleu, à cause de l'épaisseur de la barbe rasée de très près, exprimait le dégoût, et ses petits yeux bruns, qui faisaient deux taches couleur de café sur son teint de brique, s'allumaient à considérer les naseaux, les oreilles, les fronts, les chanfreins, les encolures des prétendues _carnes_. Il était follement comique d'incertitude, partagé entre le désir que sa patronne quittât au plus tôt cet antre de perdition et une envie non moins violente de faire connaissance avec tous les garrots, toutes les croupes, toutes les jambes! Et il écoutait, sans oser interrompre,--on ne retrouve pas souvent des places comme la sienne,--Mme Tournade dire à Hilda, enfin parue:

--«J'ai tenu à vous voir vous-même, mademoiselle, parce que vous dressez pour dames les chevaux de monsieur votre père. J'ai l'intention de chasser cette année. Il me faudrait deux bêtes très sûres... Pouvez-vous me procurer cela?»

--«On va vous montrer ce que nous avons, madame,» répondit la jeune fille, avec autant d'indifférence polie que si elle n'eût pas eu, devant elle, la future épouse, peut-être, de celui qu'elle aimait. De rencontrer le regard de Mme Tournade fixé sur elle avec une expression de curiosité presque outrageante lui avait donné, du coup, une force singulière. La brutalité de cet examen la révoltait, en suscitant chez elle ce dédain qui, pour certaines âmes très tendres, mais très fières, possède les vertus d'un anesthésique. Elle n'avait plus douté: cette femme était venue chez elle sur une indiscrétion de Jules. Cette certitude, en augmentant encore son dégoût, avait achevé de la glacer. Jamais le pauvre Jack Corbin, qui assistait de loin à cette scène, ne l'avait vue plus belle qu'à cette minute. L'instinct de défense qui l'animait la faisait se redresser, mince et souple, dans le fourreau de son amazone. Ses vingt ans gardaient, même dans sa pâleur et son amaigrissement actuels, tous leur frais éclat. Le masque empâté et déjà marqué de Mme Tournade prenait, par contraste, en dépit des séances aux Instituts de beauté, des tons de chair maquillée et fanée. La taille de celle-ci, sanglée dans un de ces corsets de beauté mûre qui déplacent si fantastiquement les épaisseurs du corps, était raide et lourde. La surcharge de sa toilette, trop élégante, trop à la mode, non pas d'aujourd'hui, mais de demain semblait caricaturale à côté de la mise très simple, mais si seyante, de Hilda. Mme Tournade portait une robe en velours bleu de roi, historiée de passementeries et de pampilles. Le corsage, en forme de boléro, ouvrait sur une chemisette en guipure de Venise. Un grand chapeau de feutre noir, garni de rubans assortis à la robe et de boucles de stras, surchargeait l'édifice compliqué de ses cheveux, dont les reflets fauves trahissaient une savante teinture, comme la pourpre de ses lèvres et la ligne dessinée de ses sourcils, de savants crayons. Toutes sortes de chaînes, de bracelets, de breloques et de petits bijoux fanfreluchaient encore cette parure. Un rang de très grosses perles passé à son cou et deux perles plus grosses à ses oreilles finissaient de lui donner cet air de femme très riche, si déplaisant lorsque la femme très riche n'est pas, en même temps, une très grande dame. Des deux, la Dame,--au vrai sens de ce joli mot d'autrefois,--c'était la fille du maquignon, dans la tenue de son gagne-pain. L'autre, avec son harnachement, exécuté par les meilleurs faiseurs de la rue de la Paix, restait ce qu'elle avait toujours été: la belle demoiselle de magasin, promue à une opulence absurde par un paradoxe du hasard. Sur un point, la légende recueillie par Corbin était strictement exacte: Mme Tournade, de son premier nom Julie Chipot, avait commencé par être essayeuse dans une grande maison de fourrures. Le plus jeune des trois frères Tournade, celui que l'on avait surnommé _Boudin d'Or_ à cause de ses millions et de la rotondité de sa petite personne, l'avait remarquée là. Sur un autre point, la légende était inexacte: l'ex-mannequin n'avait jamais été une femme entretenue. Calcul ou honnêteté, elle avait résisté au galant Tournade et elle s'était fait épouser. Toujours par calcul ou par honnêteté, elle n'avait cessé d'être irréprochable, et durant sa vie conjugale et depuis son veuvage. Aussi, avait-elle conquis une espèce de situation de monde dans cette société, limitrophe de la vraie, qui d'année en année, dès cette époque, étendait ses frontières. Où sont-elles, aujourd'hui, ces frontières? Mme Tournade donnait des fêtes dont les journaux «bien parisiens» parlaient. Elle avait sa loge à l'Opéra, à l'Opéra-Comique, au Français. Les guides citaient, au nombre des merveilles de Paris, la façade de l'hôtel qu'elle s'était bâti aux Champs-Elysées, sur l'emplacement de celui d'une authentique duchesse jugé trop mesquin par la veuve du fastueux _Boudin d'Or_. Ni ces diverses élégances, ni même les restes assez bien conservés--ou réparés--de sa beauté, n'empêchaient une vulgarité foncière qui tenait à ce qu'il y a de plus inchangeable dans un être: une façon brutale de sentir. Elle en donna la preuve, une fois de plus, dans ce bref entretien avec cette pauvre petite Anglaise dont le seul aspect aurait dû la toucher, par la délicate, la profonde mélancolie empreinte sur ce pur et charmant visage. La richarde, habituée à ne rencontrer autour d'elle que des complaisants ou des boscards, n'était pas femme à ménager les susceptibilités de cœur d'une rivale. Dans l'espèce, pour elle, cette rivale n'était qu'une marchande à ses ordres. Sur un signe de Hilda, un _groom_ était allé chercher dans un box le cheval demandé. Pendant le temps que dura cette petite opération, Mme Tournade ne discontinua pas de fixer la jeune fille, et elle finit par lui dire, avec une brusquerie d'interrogation presque agressive:

--«C'est un de vos amis qui m'a donné votre adresse, mademoiselle, le comte Jules de Maligny... Vous le voyez beaucoup, n'est-ce pas?...»

--«M. le comte de Maligny est un des clients de mon père,» rectifia Hilda, sans que la plus petite rougeur eût teinté ses joues, elle qui changeait si aisément de couleur dès qu'elle était émue. Aussi bien elle ne l'était plus, tant le mépris l'emportait en elle sur tout le reste. «Et c'est cette femme qu'_il_ veut épouser parce qu'elle est riche!...» pensait-elle. «C'est à cette femme qu'il m'a livrée!...» Et, tout haut: «M. de Maligny nous a acheté un cheval, au printemps, qu'il n'a pas gardé. Mais je ne crois pas que ce soit pour aucune autre raison qu'un départ. Il nous avait dit qu'il en était content.»

--«Vous ne l'avez pas vu, hier, à Chantilly, à la chasse?», demanda l'inqualifiable questionneuse, que la jeune fille regarda bien en face, afin de lui faire honte. Puis, sans se départir de cette politesse toujours impassible, elle répliqua:

--«Je n'ai pas chassé, hier, madame...» Puis, interpellant son cousin qui n'avait pas bougé du seuil de la porte... «John,» lui dit-elle, «madame voudrait savoir si M. le comte de Maligny chassait, hier, avec l'équipage de Chantilly. Vous y étiez. Voulez-vous lui donner ce renseignement?...» Et, au _groom_ qui tenait par le licol la bête sortie du box: «Mettez au cheval ma selle et ma bride, Dick. Je vais le présenter à madame.»

L'humble écuyère avait mis, dans ces rispostes à l'odieuse inquisition de la pseudo-grande mondaine tant de dignité simple! Celle-ci en demeura déconcertée. Sa jalousie, éveillée par la dénonciation de l'ennemi de Maligny, n'en fut pas apaisée,--bien au contraire. Mais, pour être impulsive et facilement grossière, elle n'en était pas moins femme. Elle avait compris la leçon. Le reste de la visite se passa tout naturellement, sans aucune allusion à l'objet secret de leurs deux pensées, à l'une et à l'autre, si ce n'est qu'en se retirant, la visiteuse dit à la jeune fille, après quatre présentations de chevaux:

--«C'est le premier qui me conviendra, et le troisième, je crois. Je vous écrirai, mademoiselle, pour que vous me les envoyiez tous les deux à Rambouillet, où je chasserai de mercredi en huit. Je vous demanderai de m'accompagner dans cette chasse. Vous monterez celui de ces deux chevaux que je ne prendrai pas.»

--«C'est mon métier, madame,» répondit Hilda, «et j'attendrai vos instructions...»

Elle avait incliné la tête d'un geste à la fois déférent et impersonnel; mais quand la silhouette lourde et sanglée de la riche veuve ne fut plus visible qu'à travers l'entre-bâillement des battants de la porte, son indignation, trop longtemps contenue, éclata dans une parole de mépris, qu'elle prononça entre ses dents serrées, assez distinctement pour que Corbin l'entendit:

--«L'affreuse vieille Jézabel peinte[7]!» dit-elle, empruntant en vraie Anglaise, à la Bible d'Oxford, une expression dont l'énergie devenait plus dure encore sur ses lèvres, habituées à l'indulgence. Devant cet éclat, le cousin se crut autorisé à lui dire, avec sa sollicitude qu'aucune rebuffade ne décourageait, de même qu'aucune maladresse ne l'éclairait:

--«Vous voyez que j'avais bien raison, Hilda, tout à l'heure, de ne pas vouloir que vous receviez cette dame.»

--«Au contraire,» fit-elle. «Il vaut mieux que j'ai causé avec elle. Je sais à quoi m'en tenir, à présent... A partir d'aujourd'hui, M. de Maligny n'existe plus pour moi... Oui,» insista-t-elle, «il m'est aussi indifférent que ceci...» Elle portait toujours, à la boutonnière de sa jaquette de cheval, depuis le printemps, un œillet, renouvelé chaque matin. C'était la fleur favorite de Jules. Elle arracha la corolle, rouge comme sa jolie bouche, qui n'avait pas besoin, elle, du bâton de carmin. Elle arracha aussi la tige et jetant ces débris par terre, elle les écrasa sous son pied. Puis, avec la même confiante familiarité qu'autrefois, et comme pour bien prouver à son cousin que ses griefs contre lui avaient disparu en même temps que son amour pour un indigne, elle reprit: «John, voulez-vous veiller à ce que Dick resselle le premier cheval? Si cette dame doit chasser avec, cette semaine ou l'autre, il faut qu'il soit un peu plus mis...»

--«Et vous l'accompagnerez, comme elle a osé vous en prier?» demanda-t-il.

--Pourquoi pas?...», répondit-elle. «Maintenant, je n'ai plus de motif qui m'en empêche. Je vous répète, John, que cet homme m'est indifférent. Du moment qu'il a pu me livrer à une pareille femme, il n'était pas ce que j'ai pensé, et, alors, il est mort pour moi...»

Tandis que la malheureuse enfant, et qui se croyait de bonne foi guérie, flétrissait ainsi celui qu'elle avait tant aimé,--qu'elle aimait tant à cette minute,--«l'affreuse vieille Jézabel peinte», qui n'était, malgré son blanc et son fard, ni affreuse, ni vieille, ni surtout Jézabel, manifestait, contre ce même Jules, une rancune égale. Seulement, c'était sur le dos de son cocher qu'elle la passait. L'inquiétude de maître Gaultier avait été trop forte devant les bêtes présentées par miss Campbell. Son œil d'artiste en équitation en avait aussitôt reconnu la valeur. Il ne put s'empêcher de dire à sa maîtresse, durant les quelques instants que le chauffeur mit à manœuvrer l'automobile, garée à l'ombre, dans la petite rue:

--«C'est à madame de décider. Mais j'espère bien que madame n'achètera aucun de ces chevaux... J'avais averti madame. Cette maison n'a que des rosses retapées. Madame a vu. Le premier cheval a un éparvin et il harpe. Le second a l'air bien; mais il n'a que trois pattes et les pieds encastelés...»

--«Je vous ai déjà prévenu, Gaultier,» répondit Mme Tournade, «que vous me donneriez votre avis quand je vous le demanderais... Vous vous croyez le maître chez moi. Il faudra changer ces manières, mon garçon. Vous n'êtes peut-être pas content du pourboire que donnent les Campbell, quand ils vendent un cheval. Gardez ce mécontentement pour vous et ne me prenez pas pour plus bête que je ne suis.»

--«Un pourboire?...» répéta le cocher, si interloqué de cette réplique où l'ancien mannequin reparaissait, qu'il en balbutiait: «Moi, Jean Gaultier? Un pourboire?... Si c'est possible!... Moi! Moi qui en suis de ma poche, oui de ma poche, tant je gâte mes bêtes, avec l'écurie de madame!...»

--«Hé bien!», dit Mme Tournade, «à partir d'aujourd'hui, vous ferez des économies, en cessant d'être à mon service... J'en ai assez de vos insolences...» Et, s'adressant au chauffeur: «A l'hôtel, Achille. Mais arrêtez-moi dans un bureau de télégraphe.»

--«Soyez tranquille, Gaultier,» disait philosophiquement le chauffeur Achille, en manœuvrant la direction, à son ennemi professionnel, qui s'était assis à côté de lui, avec la plus penaude et la plus déconfite des figures, «vous ne partirez pas. La patronne a découvert quelque paquet Maligny. Elle va envoyer un bleu à son petit monsieur... Encore heureux qu'elle ne me fasse pas porter son billet et attendre la réponse. Le petit monsieur rappliquera aux Champs-Elysées, et un peu vite. Ce sera du cent à l'heure, je vous en réponds. Le sac est trop gros pour qu'il se brouille... Réconciliation générale. Sur quoi madame vous réintègre dans votre écurie... Tout de même, notre métier est meilleur, avouez-le. On ne peut pas nous mettre à la porte, en deux temps, trois mouvements, nous autres. Tout le monde mène tous les chevaux; mais pour trouver quelqu'un qui vous prenne un virage comme celui-ci, tenez, vous pouvez chercher.» Fatuité perdue! Le gros cocher était si écrasé de la perte possible de sa place, qu'il ne releva pas cette épigramme, et lui aussi se vengea sur Maligny en flétrissant d'un terme ignoble d'argot le candidat à la main de sa maîtresse:

--«C'est vrai. Ce doit être encore la faute au _gigolo_... On était si tranquille, dans cette maison. Depuis qu'il y vient, ce qu'elle est gâtée!...»

[1] Isaie, XLIII, 2.

[2] _Rather high_: passablement élevé.

[3] Campbell traduit ici, barbarement, une autre expression de son pays sur les médecins qui font payer, à Londres, leurs visites trois guinées, c'est-à-dire soixante-dix-huit francs soixante-quinze environ au taux du change idéal. On sait le rôle que joue, en Angleterre, cette valeur toute fictive qu'est la guinée: une livre augmentée d'un shilling.

[4] Parler populaire, pour a _horrid Frenchmann,--un détestable Français_. L'aspiration de l'_h_ étant supprimée, _a_ devient _an_ et _horrid_ se prononce _norrid_.

[5] Eph., IV, 25.

[6] _Hamlet_, scène II au premier acte. «_This above all,--to thine ownself be true_...»

[7] Allusion au passage célèbre du _Livre des Rois_ (II, 9, 30): «Jéhu entra dans la ville. Jézabel, l'ayant appris, mit du fard à ses yeux, se para la tête et regarda par la fenêtre...» Le texte anglais de la Bible d'Oxford porte: «_She painted her face_».

IV

DÉSILLUSIONS

L'aimable dilettante, si brutalement qualifié par le cocher Gaultier, ne se doutait pas plus des orages soulevés autour de lui, dans la domesticité de la riche veuve, que de la découverte du _paquet_, comme avait dit le chauffeur, dans son langage emprunté aux _clubmen_ élégants avec lesquels son remarquable talent de mécanicien le faisait fraterniser. Le sac avait beau être très gros,--toujours pour emprunter son style à ce psychologue de l'_auto_,--Jules n'avait eu de pensée, depuis la veille, que pour son plaisir, représenté d'abord par la partie de chasse,--il y était allé, on se le rappelle, sans se soucier du billet de la riche veuve,--puis par un match de tennis, à Puteaux, où il devait retrouver mlle d'Albiac. Elle lui avait plu davantage encore à cette chasse, la première de l'année, où il avait retrouvé Corbin, peut-être,--les sensibilités complexes, comme la sienne, ont de ces singuliers effets en retour,--peut-être parce que la présence de l'écuyer avait éveillé en lui de secrets remords. Oui. Peut-être ne s'était-il laissé aller plus librement au charme de sa nouvelle amie, que pour essayer de mieux oublier l'autre, l'abandonnée de la rue de Pomereu? Cet ensorcellement avait été si vif, qu'ayant su par Louise où elle passait l'après-midi, il avait saisi cette nouvelle occasion de la revoir. Sa fantaisie pour elle s'était encore accrue à la voir qui courait légèrement sur la terre battue et roulée du _court_, ses pieds si minces dans leurs souliers sans talons, la taille si souple dans la blouse, la main si preste à ramasser la balle d'un coup de raquette; et l'enfantine vanité de déployer son talent de joueuse devant Jules lui mettait une telle flamme aux yeux, un si frémissant sourire aux lèvres et, aux joues, une si brûlante rougeur!

--«Elle est aussi jolie que Hilda, aussi simple et aussi vraie. Et elle, du moins, je pourrais l'épouser... Ce ne serait pas, non plus, une aussi grande folie. Elle a quelque chose, de quoi garder, au moins, l'hôtel de la rue de Monsieur et La Capite...»