Part 17
--«Je vous obéirai, Hilda,» dit John Corbin, après quelques instants d'une nouvelle lutte intérieure qui dut être bien forte, car sa cicatrice passa du violet sombre au violet livide, comme il arrivait quand une émotion très intense secouait ses rudes nerfs. Car le brave et sauvage garçon avait des nerfs, malgré son flegme, et qu'il venait d'avoir bien du mal à dompter. Ce ne fut pas son amour seulement qui lui donna la force de cette domination sur lui-même, ni son besoin d'apaiser à tout prix le ressentiment de la passionnée jeune fille. Ce fut l'évidence devant son regard, ses paroles, son attitude, qu'une révolution était en train de s'accomplir en elle. Cette question sur ses projets, qu'il lui avait posée d'un ton si angoissé, il n'allait plus cesser de se la répéter à lui-même avec une angoisse pire: «Que va-t-elle faire?...» L'idée que son Hilda, la fière et loyale Hilda qu'il avait toujours admirée, respectée, presque vénérée autant qu'il l'aimait, consentît à revoir un homme qui lui avait manqué de parole si honteusement, confondait sa raison. A son trouble, il ne doutait plus que Maligny ne l'eût trahie. Que dis-je? Consentir? C'était elle qui désirait cette nouvelle rencontre, elle qui se jetait à la tête de ce misérable. Et, pour rentrer en relations avec lui, quel procédé avait-elle eu l'idée d'employer?... Pourquoi s'était-elle avisée de ce mensonge qui l'aurait révoltée, jadis? Pourquoi?... Et, devant l'inconnu que lui représentait un tel changement de caractère, le fidèle cousin avait tremblé.
Ce qu'allait faire la pauvre Hilda?... Elle-même le savait-elle? Il en est de certains états de passion très aigus comme du jeu, comme de la guerre, comme du duel, de ces circonstances, rapides et tragiques, où nous nous trouvons obligés d'agir, non pas demain, non pas tout à l'heure, mais à la minute, à la seconde. Nous comprenons, nous sentons plutôt, que le plus léger atermoiement risque d'être fatal. Notre être intime se tend alors dans des à-coups de volonté, dont nous ne mesurons pas l'exacte portée. De cette promenade, prolongée parmi les incohérences et les soubresauts d'une sensibilité blessée dans sa fibre la plus secrète, la jeune fille avait rapporté deux résolutions: celle d'abord, d'empêcher à tout prix ce mariage de Maligny. Vingt hypothèses lui avaient traversé la tête. La seule idée lui en était si insupportable qu'elle avait pensé à trouver l'adresse de Mme Tournade, à courir chez elle pour lui dire... quoi? Qu'elle aimait Jules, que celui-ci lui avait fait croire qu'il l'aimait, qu'ils avaient été fiancés?... Et ensuite? Si primitive qu'elle fût et profondément ignorante de certaines choses de la vie, elle s'était pourtant rendu compte qu'une telle demande était simplement insensée. Elle avait résolu aussi d'éclairer sur Maligny l'autre femme, cette Mlle d'Albiac, dont le sort lui apparaissait déjà comme trop pareil au sien... Elle avait pensé à lui écrire, pour lui apprendre quoi encore? Que Jules était coutumier de ces trahisons? Et ensuite?... Cesse-t-on d'aimer un homme parce qu'il vous trahit?... Hilda savait, par son propre exemple, que la jalousie attache davantage le cœur qu'elle déchire... C'est alors que le projet de provoquer une explication avec Maligny lui-même lui était apparu. Et au moment où elle se demandait, pour la centième fois, quel joint trouver, la phrase de son père lui avait, subitement, laissé entrevoir une chance, bien fantasmagorique, bien périlleuse aussi, mais une chance, cependant. Elle l'avait saisie avec cette instantanéité dans le passage de l'idée à l'acte qui caractérise des secousses pareilles. Il _fallait_ qu'elle revît Jules et elle avait employé un procédé que son instinct de femme--soudain éveillé par la jalousie--lui avait suggéré, là, sur place, comme le plus sûr, précisément parce qu'il était le plus extraordinaire, en apparence. Maligny n'avait jamais parlé à Corbin d'un achat d'une bête nouvelle. Il comprendrait donc, en recevant cette lettre du marchand de chevaux, qu'il se passait, rue de Pomereu, quelque chose d'extraordinaire. Ne fût-ce que par curiosité, il viendrait. C'était là un calcul bien machiavélique pour une enfant, toujours si spontanée, si vraie, si sincère que Hilda. Aussi n'avait-elle pas calculé. Ç'avait été une de ces ruses spontanées qui surprennent celui ou celle même qui les imagine. Une possibilité lui avait traversé l'esprit. Une phrase avait suivi, si rapide, que le son de sa propre voix prononçant les paroles, qui devaient déterminer son père à écrire, l'avait surprise d'une espèce d'étonnement épouvanté. D'où cette idée lui était-elle venue? Elle n'aurait pas pu le dire. Que cet état de demi-folie par l'excès de la souffrance soit l'excuse de cette charmante fille. Elle était si peu faite pour le mensonge qu'elle se retrouva, cette scène finie, incapable de même soutenir le remords de cette première fourberie. A peine fut-elle allée rejoindre Bob Campbell, en train de libeller la missive qui devait faire revenir Jules de Maligny à la maison, que sa honte d'avoir trompé la confiance de son père fut la plus forte. Elle essaya d'empêcher que cette lettre ne partît.
--«_Pâ_,» dit-elle, «ne pensez-vous point qu'il vaudrait mieux attendre que les clients de ce matin reviennent?... C'est presque un marché commencé.»
--«S'ils reviennent,» répondit Campbell, «et que le cheval leur plaise, ils l'auront. Je n'ai qu'une parole. Mais j'en attends, pour demain, un tout à fait semblable, meilleur peut-être, d'après ce que m'a télégraphié mon agent de Rugby. Si le premier est pris, le comte de Maligny aura le second...»
--«Sans doute,» continua-t-elle, «mais M. de Maligny ne croira-t-il pas que nous cherchons à lui forcer la main?... S'il avait eu vraiment envie d'un cheval, il sait le chemin de la maison...»
--«Il a vu Jack. C'est comme s'il était venu ici,» répliqua le père, sans relever la tête. Il signait son nom avec cette belle écriture, carrée et brutale, mais très nette, où se reconnaissait la franchise un peu brutale de son caractère, et il rédigeait l'adresse. Il ne fit pas attention à l'embarras qui mettait deux grandes plaques de pourpre aux joues de sa fille. «C'est fait...» dit-il en glissant le billet dans l'enveloppe. Et, regardant enfin Hilda: «Vous n'êtes pas bien de nouveau?...», lui demanda-t-il. Cette inquiétude prouvait sa tendresse, mais non sa perspicacité. «Voilà ce que c'est que de monter deux heures sans avoir rien mangé... Il faut vous reposer jusqu'au _lunch_, sur votre lit. Jack promènera l'autre bête que j'avais fait seller pour vous quand je vous attendais... Que sentez-vous?», insista-til, «on dirait que vous avez envie de pleurer?»
--«Moi?», répondit-elle vivement, «quelle idée!» A la seule pensée que le gros et excellent homme pût deviner la cause réelle de son émotion, une véritable terreur paralysait la jeune fille. «Je crois que vous avez raison», ajouta-t-elle. «Le mieux, pour moi, est de m'étendre. J'essaierai de dormir une demi-heure...» Et elle quitta la pièce sans avoir trouvé, dans son remords, la force d'avouer l'impulsif mensonge de tout à l'heure. Elle laissait son père fermer l'enveloppe ainsi préparée. «La lettre ne partira pas,» se disait-elle en remontant dans sa chambre. «Je l'empêcherai.» Campbell avait l'habitude, quand il écrivait un billet d'affaires, de le placer dans un objet _ad hoc_, un panier en fil de fer doré, suspendu sur le mur au-dessus du bureau. Deux casiers, avec les étiquettes _out_ (dehors) et _in_ (dedans), servaient à séparer les lettres à expédier d'avec les lettres que l'on avait apportées. Le sens presque maniaque de l'ordre qui distingue les Anglais se manifeste ainsi par une variété prodigieuse de petites inventions. Elles paraissent très pratiques. Elles ne sont, le plus souvent, que très compliquées. C'est ainsi que la table qui servait de bureau au maquignon s'encombrait d'un tas d'outils, destinés, celui-ci à ouvrir les enveloppes, un second à classer les factures acquittées, un troisième à ranger celles qui restaient à toucher, cet autre à coller les timbres, cet autre à détacher lesdits timbres si, par hasard, il y avait une erreur dans l'adresse... Que sais-je? Le tout tenu avec un soin qui trahissait la méticulosité des seules personnes qui prissent jamais place à cette table: Campbell lui-même, Jack Corbin et Hilda. Connaissant ce trait essentiel du caractère de son père, la jeune fille devait donc être bien persuadée que la missive serait déposée dans le réceptacle habituel. Son moyen d'arrêter la lettre, on l'a deviné. Elle comptait la prendre et l'anéantir tout simplement. Bob Campbell s'étonnerait bien de n'avoir pas reçu de réponse. Il qualifierait Maligny, en bon insulaire, de _norrid Frenchman_[4], et le mensonge de tout à l'heure serait réparé,--grâce à une action pire! On pense bien que cette destruction clandestine d'une lettre de son père répugnait singulièrement à la conscience de la pauvre enfant. Elle y était, pourtant, décidée. Ce n'est pas une des moindres responsabilités de ceux qui se livrent, comme ce charmant et souple Jules, au jeu redoutable de la séduction: inspirer un sentiment trop vif à des cœurs jusque-là tout simples, tous droits, c'est les lancer dans des chemins désordonnés, où la délicatesse des scrupules risque de s'abolir bien vite et de se fausser. Les scrupules? Hélas! la passion ne les connaît guère et Hilda se trouvait jetée en ce moment dans la passion. Elle commençait d'en subir les va-et-vient presque insensés, les contradictions illogiques et irrésistibles. On a pu le constater à la double et presque immédiate volte-face qui, en moins d'un quart d'heure, lui avait fait désirer follement de revoir Jules, puis, non moins follement, de ne plus le revoir. Cette passion encore, la mauvaise conseillère, la fit, après avoir guetté, derrière sa fenêtre, une sortie de son père, descendre deux par deux les marches de l'escalier, tandis qu'il la croyait recouchée. Elle venait s'emparer de la lettre écrite sur sa suggestion, et la détruire... Une terreur la saisit, à voir le panier de métal vide. Il n'arrivait pas dix fois par an, au marchand de chevaux de mettre lui-même sa correspondance à la boîte. Le hasard avait voulu que, ce matin-là, il dût aller au bureau de poste toucher un mandat qui exigeait sa signature. Il avait pris sur lui tout son courrier. Aucune puissance au monde ne pouvait empêcher, maintenant, que Jules n'eût cette lettre... Le choc fut si fort que la malheureuse Hilda dut s'asseoir, sur le même siège qu'elle occupait durant cette heure de l'après-midi de printemps où le jeune homme lui avait murmuré ces mots si doux, ce même Jules!... Il allait avoir cette lettre. Il allait revenir ici... Il n'était pas possible qu'il n'y revînt pas. A quel égarement avait-elle cédé? Comment n'avait-elle pas compris qu'il ne se tromperait pas une minute sur la signification vraie de cette démarche du père? Il y verrait, il ne pouvait pas ne pas y voir une manœuvre de la fille pour le rappeler. Que penserait-il d'elle, alors? S'il la démentait auprès de son père, quelle explication donner? Campbell professait, pour le mensonge, une haine attestée par un très petit signe, mais la jeune fille en savait toute la valeur. Le maquignon avait, lui aussi, en bon Anglais, suspendu au mur de sa chambre une pancarte où il avait fait transcrire en caractères gothiques et colorés un verset de la Bible. Il avait choisi celui de saint Paul dans l'Epître aux Ephésiens: «_C'est pourquoi, vous éloignant de tout mensonge, que chacun parle à son prochain dans la vérité, parce que nous sommes les membres les uns des autres_[5].» Et, non moins fidèle à l'autre dévotion nationale, en regard, sur une autre pancarte, se lisaient, copiés de sa main, les vers célèbres de Polonius, dans l'_Hamlet_ de Shakespeare: «_Avant tout, sois loyal envers toi-même; et, aussi infailliblement que la nuit suit le jour, tu ne pourras être déloyal envers personne_[6].» Ces deux phrases, ces deux devises plutôt, Hilda les avait lues des centaines de fois depuis des années que ces deux cartouches décoraient l'alcôve paternelle. Elle se surprit à en redire les mots et à trembler. Si Jules ne la démentait pas, ce serait pire: une complicité les unirait, elle et lui. Ce serait comme si elle lui avait donné un rendez-vous, à l'insu de son père, et qu'il y fût venu... L'une et l'autre hypothèse surgit devant son esprit tandis qu'elle regardait le casier vide. Elle avait été si certaine d'y reprendre la funeste lettre, que ce contre-temps bien naturel, bien peu important par lui-même, lui donna une sensation de fatalité. Elle n'avait pas entièrement tort. Un nouvel incident allait le lui prouver.
Qui n'a pas traversé, dans sa vie, des heures où les événements se multiplient autour de nous, comme si une secrète puissance travaillait à changer notre destinée? Quand on considère, une par une, les causes diverses de cette multiplication d'événements, on y reconnaît un concours de circonstances trop fortuit. Il reste, cependant, à expliquer pourquoi cette convergence. C'est la part d'inconnu qui se rencontre au fond de toute existence humaine. Notre raison proteste contre l'idée du hasard gouvernant uniquement ce que l'on appelle en terme énigmatique, _le sort_. Il nous est, d'autre part, impossible de saisir le pourquoi de tel ou tel incident, qui aiguillonne notre vie dans tel ou tel sens et pour toujours. Qu'en conclure, sinon--comme disait, dans ce même _Hamlet_, ce même poète si cher à tous les compatriotes des insulaires de la rue de Pomereu--qu'il y a «beaucoup plus de choses, dans le monde que n'en peut voir notre philosophie.»
Il existait un moyen très simple d'empêcher que cette lettre, même envoyée, n'eût la moindre conséquence: c'était de tout raconter au vieux Campbell, tout--non pas seulement de l'aventure d'aujourd'hui, mais des fiançailles et de leur rupture. Cette franchise réparatrice désarmerait, d'abord, la sévérité du père, pour ce qui touchait au mensonge de tout à l'heure. Il y aurait aussi à cette confession cet avantage: Bob, éclairé sur les causes réelles de la mélancolie de sa fille, lui suggérerait lui-même l'unique remède, une absence prolongée. Il fallait que Hilda quittât et la rue de Pomereu et ce Bois de Boulogne, où le seul aspect des choses renouvelait sans cesse, pour elle, et ses souvenirs et ses regrets. Il le fallait surtout, si le mariage de Jules devait avoir lieu. Rester à Paris, c'était se condamner, un jour ou l'autre, à entendre, dans une chasse à laquelle elle assisterait, des étrangers causer, devant elle, comme avaient causé, devant Jack Corbin, Mme Mosé et le comte de Candale. C'était s'exposer à pire: à une rencontre avec Jules lui-même, avec l'une ou l'autre des deux femmes que son cousin lui avait nommées... Oui, le salut était là, dans une confession complète. Après tout, quelle autre faute la tendre enfant devait-elle se reprocher que la vénielle insincérité de ce matin? Hilda prit la ferme résolution d'avoir cet entretien avec son père, le soir même, sitôt Corbin retiré. Le pauvre Don Quichotte le sentait trop, sa présence était pénible, maintenant, à celle qu'il aimait sans en être aimé, et il disparaissait, le dîner à peine fini, sous un prétexte quelconque, tandis que l'oncle grommelait son éternel:
--«Quand Jack aura été amoureux, une fois dans sa vie, il changera. Il est temps, il est grand temps... Il devient plus rude de jour en jour...»
Donc, son cousin, une fois sorti, Hilda parlerait. Qu'il y avait de tendresse encore, pour l'infidèle Maligny, dans ce désir qu'aucun commentaire de ce trop lucide témoin n'éclairât vraiment la religion du père!... Elle parlerait, mais en quels termes? Elle était en train de construire et de reconstruire mentalement, dans le courant de l'après-midi, les phrases par lesquelles elle aborderait cette conversation, d'une importance presque tragique pour sa naïve sensibilité, quand un incident, absolument inattendu, bouleversa toutes ses résolutions. On y a fait déjà une allusion. Il allait soulever en elle des instincts de rancune que même l'abandon, au lendemain de si solennelles promesses, n'avait pas éveillées. Elle était assise au bureau, comme le jour où Jules l'avait surprise, et elle vaquait derechef à la fastidieuse besogne des comptes,--du moins elle semblait y vaquer, car sa pensée en était bien loin,--lorsque John Corbin ouvrit la porte. Il fallait qu'un épisode d'une gravité extraordinaire se fût produit pour qu'il reparût devant sa cousine, après la terrible scène du matin. Le visage décomposé par l'émotion, il tenait à la main une carte de visite qu'il tendit à Hilda.
--«Cette dame est dans la cour, qui demande absolument à vous voir... Dick lui a dit que vous étiez à la maison...»
Miss Campbell prit la carte et vit qu'elle portait le nom de _Madame Henri Tournade_. Elle resta là, une minute peut-être, à dévisager les lettres gravées sur le mince carré de bristol, avec une émotion si intense que sa main en tremblait. Corbin, immobile, n'osait pas interrompre cette méditation. L'humilité de son attitude eût touché son pire ennemi.--Mais une femme amoureuse voit-elle seulement celui qu'elle n'aime pas, quand elle est occupée de celui qu'elle aime?
--«Eh bien!», fit-elle avec une subite résolution, «allez dire à Mme Tournade que je suis là, en effet...»
--«Vous voulez la recevoir?» demanda Corbin, avec une visible terreur, dont il donna l'explication en ajoutant: «Mais, si cette dame est venue ici, Hilda, c'est que _quelqu'un_ lui a parlé de vous...»
--«Je vous ai prié d'aller lui dire que j'y suis,» répondit sèchement la jeune fille. «J'irai donc moi-même...» Impérieuse, elle passa, en écartant de la main l'infortuné qui avait, de nouveau, commis la faute impardonnable d'accuser son rival avec trop de vraisemblance. Que Mme Tournade arrivât tout d'un coup chez les Campbell et qu'elle insistât ainsi pour voir la fiancée abandonnée de celui que la chronique lui donnait comme futur époux, c'était la preuve qu'elle avait été avertie... De quoi? Des relations de Hilda et de Jules de Maligny... Et par qui?... Quatre personnes les connaissaient, ces relations: Hilda, Mme de Maligny, Corbin et Jules lui-même. Comment échapper à la logique de cette simple énumération qui mettait implacablement un seul nom derrière le _quelqu'un_ dénoncé d'une manière si gauche, mais si spontanée, par l'écuyer? Toutes les apparences étaient pour que Jules eût raconté ses amours avec la pauvre Hilda, soit par simple légèreté, soit par calcul et dans le but d'aviver encore la jalousie de Mme Tournade. C'était là son procédé habituel. Du moins, Candale, dans cette conversation rapportée par Corbin, lui avait prêté ce calcul, à propos de Mlle d'Albiac. En réalité, ni dans l'un ni dans l'autre cas, le jeune homme n'avait même conçu un projet si pervers. La suite de ce récit le prouvera: en s'engageant avec Louise d'Albiac dans une de ces coquetteries sentimentales dont il était si friand, il avait cédé comme six mois auparavant, avec sa «promise» d'une heure, au goût passionné d'un certain charme féminin. Il s'était intéressé à la jeune fille du monde pour les mêmes motifs que jadis à Hilda, ou de très analogues. Les deux jolies enfants se ressemblaient, à travers les prodigieuses différences de leurs conditions, par un mélange attirant d'énergie et de grâce, d'innocence et de courage. Louise d'Albiac avait, par passion, les goûts que Hilda Campbell avait par métier. Elle était svelte et souple comme Hilda, avec un sourire et des yeux tour à tour naïfs et farouches, infiniment tendres dans l'émotion, et si hardis, presque si virils, pour affronter le danger: le galop d'une bête tout près d'être emportée, le saut d'un obstacle tour près d'être trop haut. Enfin, Mlle d'Albiac était, elle aussi, de cette race des Diane,--n'y a-t-il pas eu, dans les temps antiques, un culte de l'Artémis _Heurippée_, celle qui protège les chevaux?--Mais, si c'était une Diane plus comblée et mieux née que Hilda, sa dot modeste n'avait pas de quoi tenter un garçon de vingt-cinq ans, assez initié déjà aux réalités de la vie parisienne pour savoir qu'avec trente mille francs par an et certains goûts, un ménage fait maigre figure dans un certain monde. Le revenu de l'héritière des bougies Tournade représentait à lui seul le capital de cette rente. Ces chiffres suffisent à expliquer l'énigmatique Jules. Encore vaguement troublé par le souvenir de sa délicieuse idylle du printemps, il l'avait recommencée, à l'automne, avec une espèce de sosie moral de son amie de la rue de Pomereu. C'était une constance dans l'inconstance, une fidélité dans l'infidélité. Et puis, il n'avait pu s'empêcher d'être attiré, dans un tout autre sens, par la possibilité d'épouser la richissime veuve, laquelle s'était éprise de lui la première, et follement. Ces mêmes chiffres feront comprendre encore qu'il ne fût pas seul à subir cette fascination. Ce n'était pas lui qui avait nommé Hilda à Mme Tournade, c'était un autre aspirant à la main de l'archimillionnaire, un des habitués du Bois, lequel n'avait certes pas cru servir la cause du jeune homme en dénonçant sa liaison avec l'écuyère. Ce dénonciateur la connaissait donc,--preuve que l'article du journal envoyé jadis anonymement à la jeune fille n'était vraiment qu'un écho et que l'on avait causé d'elle à propos de son compagnon de promenade, sans bienveillance aucune. Ce racontage avait eu lieu l'avant-veille, précisément à l'occasion de cette chasse en forêt de Chantilly, durant laquelle Corbin avait recueilli les propos que l'on sait. Le délicat roman de Hilda et de Jules avait été présenté à Mme Tournade comme la plus vulgaire histoire d'intrigue et de galanterie. Le rival de Jules s'était bien gardé de dire que, depuis tantôt une demi-année, personne n'avait vu les jeunes gens seulement se parler, et il avait conclu:
--«Je suis curieux de savoir comment cette petite Campbell et Maligny se tiendront vis-à-vis l'un de l'autre, quand ils se rencontreront aux chasses, et ce que dira Louise d'Albiac. Car vous savez que Maligny lui fait la cour aussi, à celle-là!...»