L'Écuyère

Part 16

Chapter 163,782 wordsPublic domain

--«Si M. de Maligny n'avait jamais joué ici le rôle qu'il a joué,» continua-t-il donc, «je vous jure, Hilda, que j'en serais resté là... J'ai pensé qu'il y avait intérêt pour vous à être renseignée exactement sur cette histoire, après ce qui s'est passé... Je connais plusieurs des _grooms_ qui suivent la chasse à Chantilly. Ces gaillards-là entendent tout, savent tout. J'en ai fait causer un, puis deux, puis trois, en leur parlant, à celui-ci de Mlle d'Albiac, à celui-là de M. de Maligny, à cet autre de Mme Tournade, et voici les détails que j'ai recueillis. Mme Tournade est une veuve. Elle a hérité de son mari, qui était un industriel en bougies--les bougies Tournade--et un spéculateur, une fortune énorme. On dit qu'elle a quatre-vingt mille livres sterling de rente. Mais j'ai compris deux choses: d'abord, la fortune n'est pas honorable. Ensuite, Mme Tournade n'est pas une _lady_. On prétend qu'elle a été un mannequin, pour débuter, et, plus tard, ce qu'ils appellent une femme entretenue, avant d'être épousée par ce Tournade. On prétend cela, mais elle est si riche! Beaucoup de gens vont chez elle et la reçoivent. Mlle d'Albiac, elle, n'est pas très riche. Elle n'a plus sa mère. Son père a beaucoup mangé à la Bourse. Il leur reste environ deux mille livres de revenus. Toute l'aventure rapportée à Mme Mosé par le comte de Candale est la fable des châteaux, paraît-il, en ce moment-ci de l'année. La pauvre jeune fille s'est rencontrée sur un bateau avec ce garçon.» Corbin avait dit _fellow_ et non pas _gentleman_, avec le dur mépris qu'un Anglais peut mettre dans ce mot. Il déclassait du coup Maligny. «Ce voyage, dont parlait M. de Candale, c'est un _trip_ qu'ils ont fait ensemble dans les mers du Nord, cet été, à bord d'un paquebot. Cet homme s'est fait aimer de cette jeune fille. Il s'est servi d'elle et s'en sert encore, toujours, comme a dit le comte de Candale, pour exciter la jalousie de l'autre femme. On raconte que cette autre femme, cette Mme Tournade, en est folle aussi, et qu'elle l'aurait déjà épousé: mais il a demandé qu'elle lui reconnût une très grosse somme d'argent dans le contrat, trop grosse. Cette femme hésite. Elle comprend bien que, le jour où il aura cette fortune indépendante à lui, il sera un très mauvais mari. L'affaire en est là...»

Tandis qu'il énonçait ces médisances pêle-mêle, et ces calomnies,--car on devine que la bienveillance d'une Mme Mosé et d'un Candale, jointe à celle qui caractérise les «gens de maison», constitue une source d'information singulièrement trouble,--le brave Corbin avait à peu près la mine d'un apprenti chirurgien à sa première amputation. Il a beau avoir étudié son anatomie. Sur le point d'inciser la peau, de couper les muscles et d'attaquer l'os, le couteau et la scie tremblent dans sa main novice. Il sait, cependant, qu'il _faut_ opérer. Il enfonce donc le bistouri, en pâlissant, même quand il travaille à l'hôpital et sur la chair d'un malade inconnu. Que serait-ce s'il s'agissait d'un être qui lui tînt au cœur par les fibres les plus profondes, les plus vives, une fille, une sœur, une épouse? Corbin se croyait très assuré, certes, que cette révélation serait salutaire à la fiancée trahie. Il n'avait aucun doute--est-il nécessaire de l'ajouter?--sur le bien-fondé de ses renseignements. Qu'il y ajoutât foi avec complaisance parce qu'ils satisfaisaient sa haine pour Jules de Maligny et qu'ils servaient son amour pour sa cousine, c'était trop évident. Il n'en était pas moins sincère. Aussi, demeura-t-il atterré quand, après l'avoir écouté sans l'interrompre d'un seul mot, Hilda s'arrêta tout d'un coup devant lui. Ils étaient revenus sur le pas de la porte. Là, le regardant en face, rouge d'une indignation qui frémissait dans sa voix et qui éclatait dans ses yeux, elle lui répondit:

--«Quand vous êtes entré ici, un certain jour, Jack,» et elle montrait de la main la fenêtre du bureau, au fond de la cour, «après nous avoir espionnés, M. de Maligny et moi,--puisqu'il paraît que c'est votre habitude,--vous souvenez-vous du mot que vous vous êtes permis d'employer?... Vous lui avez dit: _You are such a cad_. Hé bien! c'est vous qui venez de vous conduire comme un _cad_. Vous m'entendez, comme un _cad_, et moi, je ne vous le pardonnerai jamais, entendez-vous, jamais.»

Laissant l'infortuné balbutier des mots qu'elle n'écoutait pas, elle traversa la cour sans se retourner et elle disparut dans la maison.

--«Ah!», gémit Corbin, quand il fut revenu de ce saisissement. «Qu'ai-je fait? De quelle manière elle m'a parlé! Comme elle l'aime encore! Comme elle l'aime!...»

Et une telle souffrance l'étreignait qu'un des palefreniers de l'écurie, qui s'approchait pour lui donner des nouvelles d'un cheval malade, demeura sans oser lui parler, épouvanté devant la contraction du cuir tanné qui servait de peau à ce rude visage.

[1] _Slang_, argot.

[2] _To mash_, mettre en capilotade, écraser.

III

HILDA JALOUSE

Pour que la douce et si équitable Hilda eût traité son cousin comme elle traitait ses chevaux rétifs, avec la cravache, le mors et l'éperon, il fallait que la révélation des intrigues prêtées à Jules de Maligny par les bavardages du monde eût éveillé en elle des sentiments d'un ordre très nouveau. Elle savait trop que Jack Corbin lui avait parlé avec une absolue bonne foi. Elle n'ignorait pas que le seul dessein du maladroit avait été de lui être bienfaisant. Si une souffrance aiguë ne l'avait, elle aussi, jetée hors d'elle-même, elle se serait rendu compte, sur place, de la vérité: cet honnête homme, son parent le plus proche après son père et qui se trouvait initié à ses plus intimes secrets de cœur, avait l'obligation stricte de l'avertir dans une occurrence pareille. Le procédé avait été brutal. Le brave garçon n'avait pas mérité ce traitement, d'autant plus dur, émanant de Hilda, qu'elle montrait tant d'indulgence aux défauts même des indifférents. Avec son instinct d'amoureux dédaigné, Corbin ne s'y était pas trompé: cette dureté de langage, extraordinaire chez miss Campbell, prouvait avec quelle violence elle continuait de chérir l'abandonneur. Ç'avait été un sursaut de sa passion, touchée au vif par une idée à laquelle la pauvre enfant n'avait jamais pensé. Elle avait été, depuis la rupture avec son fiancé d'un jour, bien malheureuse de cette évidence trop indiscutable, qu'elle n'était pas aimée comme elle aimait. Tout étrange qu'un pareil aveuglement puisse paraître, elle n'avait pas admis une seconde l'hypothèse qu'à six mois de distance--moins de six mois, puisque la double intrigue avec Mlle d'Albiac et Mme Tournade datait d'une croisière de l'été--Jules commençât déjà de s'occuper d'une autre femme. Tandis que le peu diplomatique John Corbin répétait, avec une exactitude de détective et sans une atténuation, les méchants propos de Mme Mosé et de Candale, Hilda avait distinctement vu en esprit son amoureux du printemps. Cette câline physionomie lui était apparue, éclairée de cette lueur qui passait dans ces prunelles, quand le jeune homme voulait plaire. Ces changements du visage de son ami, elle les avait observés tant de fois, lorsqu'il arrivait à leurs rendez-vous et qu'elle l'apercevait avant que lui-même ne l'eût aperçue. Oui. Il s'était représenté à elle avec cette expression, et dans cette forêt de Chantilly, qu'elle connaissait également si bien. Il était là, galopant sur son cheval,--ce cheval dont elle voyait avec non moins de netteté la silhouette et l'allure. Une autre femme était là aussi, tout près de lui, qu'il regardait de ces regards caressants. Cette Mlle d'Albiac, avait-il dû être charmeur avec elle, comme il savait l'être, pour qu'elle se fût éprise de lui, au point de devenir la fable de toute leur société!... Et l'autre, cette Mme Tournade, dont on disait qu'elle voulait l'épouser, la pauvre délaissée se l'était figurée pareillement, accoudée, elle, au bastingage du paquebot de plaisance, par une de ces longues et transparentes soirées des étés du Nord. Hilda, elle-même, au cours d'un voyage en Ecosse, au delà d'Inverness, avait goûté la douceur de ces pâles crépuscules prolongés jusqu'aux environs de minuit. Jules lui était apparu de nouveau, tourné vers la voyageuse, plus beau, plus séduisant dans cette atmosphère comme élyséenne, avec la rumeur de l'Océan apaisé autour de leurs propos. Quels propos?... Elle les devinait trop bien, par ses souvenirs... En revanche, ni l'une ni l'autre de ces deux femmes n'étant connues de Hilda, cette vision de la double trahison n'avait pas pu être vraiment traduite dans ses causes. Elle ne s'était pas dit: «Du moment qu'il les a courtisées toutes deux, c'est qu'il n'aimait ni la jeune fille ni l'autre...» Non. Les images suscitées en elle par le récit de Corbin s'étaient comme superposées. Elle avait fini par ne plus se formuler nettement qu'un fait, auquel tout son être s'était comme déchiré et ensanglanté, _la trahison_! Elle était devenue jalouse, là, sur place, de cette jalousie qui ne raisonne pas, qui ne calcule pas, qui nous saisit comme un spasme, comme ces douleurs de certaines maladies nerveuses expressivement dénommées par les médecins, fulgurantes et térébrantes. Elles tiennent de l'éclair par leur instantanéité, de la vrille par le lancinement. En outrageant en face celui dont le zèle maladroit venait de lui faire si mal, la malheureuse enfant avait obéi à un réflexe de son organisme moral, si l'on peut dire, froissé brusquement à un point trop blessable. Sa rentrée soudaine dans la maison était un autre geste du même ordre, impulsif et irraisonné. Un animal blessé s'échappe ainsi, après avoir, dans une réaction quasi automatique, enfoncé crocs et griffes dans la chair de son poursuivant. Il rentre au terrier pour y saigner, peut-être y mourir, caché et replié sur lui-même, ne sentant plus que sa plaie et subissant son sort avec cette passivité accablée des grandes épreuves qui atteignent la vie en son principe. La passivité,--quel mot admirablement expressif aussi! Il est si voisin, par son origine, de ce terme de passion, qui ramasse en lui, au contraire, les pires frénésies de l'âme en révolte. C'est le témoignage, inscrit dans la langue par l'observation spontanée des âges, que les fièvres de nos plus folles ardeurs n'émeuvent rien autour de nous dans l'implacable nature et que l'acceptation brisée, résignée, accablée, est leur fatal aboutissement.

Dans cette fuite loin de l'imprudent qui venait de la frapper si cruellement, Hilda était remontée droit à sa chambre. Que n'eût-elle pas donné, durant ces moments d'une si douloureuse crise intérieure, pour avoir, du moins la liberté de s'enfermer là, dans ce petit domaine bien à elle où toutes sortes de naïves reliques racontaient les épisodes gais ou tristes de son excentrique et innocente destinée:--des portraits de sa mère morte y voisinaient avec les photographies des chevaux qu'elle avait particulièrement aimés. Des fouets de chasse et des cravaches s'y groupaient en trophées autour d'un pied de cerf. La chevaleresque fantaisie d'un prince de race royale, touché par la grâce pure de la jolie enfant, lui avait fait les honneurs de cette bête, forcée dans une chasse très dure où Hilda n'avait pas cessé de tenir la tête. Les trois lys de la maison de France se voyaient sur le cartouche. A côté, un verset d'Isaïe, peinturluré sur vélin, en grandes lettres gothiques bleues et rouges, était suspendu dans un encadrement de bois doré. Elle l'avait choisi dans la Bible d'Oxford que lui avait léguée sa mère, et il exprimait bien la nature de sa foi, faite tout entière de soumission et d'espérance. Elle croyait, comme elle vivait, si simplement: «_When thou passest through the waters, I will be with thee:--Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi_....»[1]. Un très humble détail de ménage empêcha la pauvre fille de trouver cette solitude qu'elle cherchait, afin de s'abandonner en liberté à l'excès de sa douleur. Les Campbell avaient conservé, entre autres usages anglais, celui de la distribution stricte du service entre les domestiques. Une _maid_, venue du Yorkshire et qui portait le traditionnel tablier à épaulettes sur la robe en toile de couleur, avec le petit bonnet blanc, avait pour fonction spéciale le nettoyage à fond des chambres. Elle était dans celle de Hilda, où elle vaquait à cette besogne. Elle frottait le parquet, avec un morceau de laine, agenouillée au milieu des meubles poussés dans les angles. La nécessité de se dominer devant cette servante rendit à la pauvre fille la force de réagir qui lui aurait, une minute de plus, manqué d'une manière totale. Elle fit semblant, pour justifier sa rentrée hâtive, de chercher un mouchoir dans la commode. Cette diversion suffit: les sanglots qui lui montaient à la gorge s'arrêtèrent. Elle avait reconquis son empire sur soi. Cette énergie retrouvée n'alla point, cependant, jusqu'à prendre part au déjeuner du matin. Elle y présidait d'ordinaire, versant le thé à son père et à John, leur distribuant les _muffins_ beurrés et les œufs au petit salé,--les inévitables _eegs and bacon_,--leur découpant, avec le long couteau spécial, les minces lamelles de _roastbeef_ froid ou de jambon. A travers la porte, elle cria au gros Bob Campbell qui l'attendait, occupé à bourrer sa pipe en racine de bruyère et à chercher les nouvelles sportives dans son _Herald_ du jour:--«J'ai un peu de mal de tête, _Pâ_... Mettez-vous à table sans moi. Je ne mangerai qu'après être sortie...»

--«Prenez le nouveau cheval, alors,» répondit le père, sans autre question. «On doit venir le voir à dix heures. Il sera mieux, s'il a été un peu _baissé_.»

--«Il ne s'est aperçu de rien,» se disait Hilda, une demi-heure plus tard. «C'est une chance!...» Elle avait fait seller le nouveau et peu commode cheval, en effet, et elle était repartie toute seule, à travers les rues, du côté de ce bois de Boulogne, dans les méandres duquel nous l'avons déjà suivie si souvent. «Cher père! Il faut qu'il ne s'aperçoive de rien... C'est, maintenant, tout ce qui me reste au monde, sa paix. C'est toute ma raison de vivre... A cause de lui, je serai avec Jack comme j'ai été toujours. Mais jamais, jamais, je ne pardonnerai à ce misérable... Lui, mon cousin, qui sait combien j'ai aimé Jules, s'il avait eu pour moi le moindre ménagement, est-ce qu'il n'aurait pas tout fait par me cacher cette affreuse vérité?... _Mamma_ l'aimait tant! Elle a été si bonne pour lui! Ce sera ton frère, me disait-elle. Il a suffi que je lui préférasse Jules. Il est devenu jaloux et il s'est vengé... Pourtant, même jaloux, il est incapable d'avoir inventé une calomnie. Je n'ai pas le droit de lui faire cette injure. Ce qu'il m'a dit, il l'a vu. Ce qu'il m'a rapporté, il l'a entendu. Jules fait la cour à ces deux femmes. Est-ce possible? Il veut en épouser une... Mon Dieu! Est-ce possible? Est-ce possible?...»

Alors seulement, et quand elle se fut répété ces mots, à plusieurs reprises, la crise aiguë de souffrance qui l'avait comme contractée en lui arrachant ce cri de colère contre son cousin, puis en la précipitant hors de sa chambre, hors de la maison, se détendit en un accès de larmes. Elle pleura, comme tant d'autres fois, le visage fouetté par le vent d'une course folle, qui collait sa voilette mouillée contre ses joues. Elle poussait son cheval droit devant elle dans les allées les plus solitaires, où l'or et la pourpre de l'automne commençaient à colorer de leurs chaudes teintes les arbres encore feuillus. Les autres fois, quand ces accès la prenaient ainsi, leur cause était cette indéterminée et constante misère: la certitude que celui qu'elle aimait ne l'aimait pas comme elle l'aimait. Son chagrin en demeurait vague et flottant, même dans les secondes de pire acuité. Elle n'avait pas devant elle, comme maintenant, des faits positifs, des noms propres, un malheur défini. C'est la différence entre les larmes que l'on verse sur une absence ou une mort, et celles que vous arrache une maladie d'un être cher. Ces peines peuvent être pareilles dans leur intensité, pareilles dans leurs manifestations extérieures. Seulement l'une de ces douleurs demeure inefficace et vaine par son objet même, tandis que la possibilité, si faible soit-elle, de modifier un état encore susceptible de changement, suggère à l'autre des résolutions et des actes... Ce mariage de Jules de Maligny avec Mme Tournade, cette coquetterie avec Mlle d'Albiac, c'étaient des réalités précises contre lesquelles lutter. Une cour, on l'empêche. On empêche, surtout, un mariage. Mais y avait-il vraiment projet de mariage entre Jules et l'opulente veuve? Faisait-il vraiment la cour à la jeune fille, en vue d'exalter la passion de la femme plus âgée?... Rien que l'enquête pour savoir à quoi s'en tenir sur ces deux points représentait des difficultés presque insurmontables, étant donné la différence des milieux où vivaient ces femmes et celui où Hilda était emprisonnée. Ce n'étaient que des difficultés, et non pas ce vide, cette totale impuissance dont elle étouffait depuis ces six mois... A l'idée qu'elle pouvait agir, ses larmes séchèrent... Agir? Quand? Comment? Ces questions se posèrent devant son esprit, et de les discuter avec elle-même tendit ses nerfs. D'habitude, quand elle s'était laissé aller, comme elle venait de faire, à la féminine faiblesse de sa sensibilité, Hilda rentrait de ses promenades, vaincue, brisée, la voix presque éteinte, les yeux morts, son énergie comme dissoute. Ce matin, lorsqu'elle reparut au coin des rues de Longchamp et de Pomereu, elle avait le sang à ses joues minces, ses prunelles brillaient plus larges, une visible fièvre animait toute sa frêle personne. Son cousin et son père étaient devant la porte de l'écurie, qui l'accueillirent. Corbin par un geste qu'il ne put retenir, Campbell par une exclamation d'étonnement.

--«Que vous est-il arrivé?», demanda-t-il.

--«Moi?...», répondit la jeune fille, avec un étonnement égal à celui des deux hommes. «Quelle heure est-il donc?...» Elle consulta la montre qu'elle portait à son poignet, enchâssée dans un bracelet de cuir brun. Elle vit que les aiguilles marquaient onze heures. Ses méditations sur le moyen à prendre pour rentrer dans l'existence de son ex-fiancé l'avaient absorbée au point qu'elle en avait tout oublié. «Ce n'est pas possible?» s'écria-t-elle. «Je suis restée deux heures dehors?... Je ne m'en étais pas aperçue...»

--«Et vous m'avez peut-être fait manquer la vente du cheval,» dit le père. «Le client était là, dès dix heures moins le quart, comme nous étions convenus. Il a attendu jusqu'à maintenant et il vient de partir. S'il ne reparaît pas, voilà cinq mille francs de perdus... C'est peut-être le cas de vous répéter le proverbe de nos aïeux, dont les Français se moquent toujours: _Time is money_. Le temps, c'est de l'argent. Cinq mille francs pour deux heures. Ça met la minute un peu cher...» Il calcula de tête et, avec cette ironie froide des gens de sa race: «A peu près trente-huit shillings. _Rather high_[2]» conclut-il... «Mais,» continua le gros homme, avec un sourire qui prouvait combien ses intérêts de maquignon pesaient peu, quand il s'agissait de sa fille, «si cette longue promenade vous a remise, ça vaut bien un _trois guinées docteur_...[3]. C'est cela qui nous tourmentait, Jack et moi, de vous savoir partie sans avoir rien mangé, et souffrante...»

--«Je me sens très bien, à présent,» répliqua Hilda; et, comme pour démontrer la vérité de son affirmation, elle sauta de son cheval à terre, sans s'appuyer sur les mains que son cousin lui tendait, avec une gaucherie très voisine de la honte. Il venait de traverser une heure atroce. Quand son oncle avait commencé de s'inquiéter du retard de Hilda, il avait tremblé qu'elle n'eût, dans l'accès de son désespoir, attenté à ses jours. Il avait éprouvé, durant quelques instants, les remords d'un assassin. Sans révolte, avec la soumission d'un chien justement puni, tout comme s'il eût été le frère à la forme humaine de Birmam et de Norah, il encaissa cette nouvelle rebuffade, comme il eût fait d'un _uppercut_ ou d'un _direct_ dans un assaut de boxe. Il se considérait comme méritant trop la rancune que la jeune fille lui portait. Cette soumission se changea en stupeur quand il l'entendit qui continuait, relevant l'allusion du chef de la maison à la vente manquée: «Ne vous inquiétez pas du cheval, _gouverneur_.» Hilda donnait, quelquefois, à son père cette appellation empruntée à l'argot des écoliers de son pays. «Il est excellent, d'abord, très doux et très vite... Et pas de bouche. Un enfant le mènerait avec un fil... Et nous avons un acheteur tout trouvé. Jack a vu M. de Maligny hier, à la chasse, qui lui a demandé si nous n'avions rien qui pût lui convenir... Il faut que vous lui écriviez, papa... N'est-ce pas vrai, Jack?...» Elle lança du côté de Corbin, en posant cette question, un tel regard, d'une si impérieuse et si suppliante insistance, tout ensemble, que le malchanceux écuyer, interpellé de la sorte, en demeura littéralement médusé. Cette injonction, pour lui fantastique, lui mit aux lèvres un cri de surprise qui s'étouffa dans une espèce de grognement, lequel pouvait, à la rigueur, passer pour un «oui». Bob Campbell, du moins, l'interpréta de la sorte. Un sourire de sympathie éclaira sa face rasée. C'était là une preuve, après tant d'autres, et du degré où il ignorait la crise traversée par sa fille, et de l'art avec lequel ce Jules, si ingénieusement subtil, avait su le prendre, comme tous ceux dont il s'occupait.

--«M. le comte de Maligny?...» s'écria-t-il. «_All right_! Je serai content de le revoir, et je suis content qu'il ne nous ait pas oubliés. Tout de même, ces Français sont étonnants. _Drôle de lot! Drôle de lot_!» (Vous reconnaissez le _funny lot_, synonyme du non moins elliptique _funny sort_, déjà commenté.) «Je vais, de ce pas, lui écrire qu'il vienne demain matin, s'il le peut, et que j'ai son affaire...»

L'action suivant la parole, toujours en vertu du pratique proverbe sur la valeur monétaire du temps, Campbell se dirigea vers le bureau, non sans que le neveu eût esquissé un geste qui voulait être une protestation. Mais Hilda l'arrêta net, en lui touchant le bras de la pointe de sa cravache; et, marchant sur lui, elle dit, d'une voix basse et saccadée:

--«Si vous voulez que je vous pardonne, Jack, il faut vous taire... Vous m'entendez, vous taire. Sinon, je croirai qu'en me parlant comme vous l'avez fait ce matin, vous m'avez menti...»

--«Hilda!...» gémit Corbin, avec un accent de protestation passionnée. Un infaillible sens s'éveille chez les femmes les plus naïves quand il s'agit de manœuvrer un amoureux. Celle-ci venait de prononcer exactement les mots qui devaient mater les rébellions du malheureux. Il baissa la tête. Après quelques secondes de combat intérieur, il reprit simplement: «Soit! je me tairai. Mais qu'allez-vous faire? Vous voulez que Campbell écrive à cet homme? Je vous jure que tout ce que je vous ai dit de lui est vrai... Et vous le reverrez?... Et puis, pensez quel rôle vous faites jouer à votre père...»

--«Je reverrai cet homme, si cela me plaît,» répondit-elle. «Je ferai ce qui me convient. Ce que je vous demande, à vous, c'est le silence. Gardez-le, et j'oublierai. Sinon, tout rapport est rompu entre nous et pour toujours. Je m'en irai plutôt de la maison. Vous me parlez de mon père? Hé bien! si vous vous mettez en travers de mes projets, je lui donnerai à choisir entre vous et moi...»