Part 12
--«Ah! M. Campbell est sorti?» répondit le jeune homme, machinalement. Il s'était assis sur une chaise, auprès du bureau, sans que son amie, cette fois, fit rien pour éviter ce tête-à-tête. Quel signe, étant donnée sa native prudence, qu'aucun soupçon ne traversait plus son cœur! Elle avait reculé un peu son fauteuil, et Jules commençait de la regarder, en proie à une impression plus forte que toutes celles qu'il avait connues depuis ces dix semaines. Il répéta, sans même entendre ses propres paroles: «Ah! il est sorti?...» La certitude qu'il était aimé avait été bien douce, tout à l'heure. Elle l'étouffait, maintenant, d'une joie trop forte, à deux pas de cette fine créature, qu'il écoutait respirer, qu'il sentait bouger et vivre. Il eût voulu se mettre à genoux devant elle, lui prendre ses blanches mains,--qui n'avaient pas d'alliance,--les couvrir de caresses, les baigner de larmes. Ce n'était plus le désir brutal du premier jour, mais un attendrissement infini, une palpitation intérieure, presque accablante, par l'excès de l'émotion. Il regardait, il contemplait Hilda sans pouvoir détacher ses yeux de ce visage virginal, dont il savait le tendre secret, et son visage à lui avait pris une expression si évidemment troublée, la fièvre de passion dont il était dévoré mettait une telle flamme dans ses prunelles, sa physionomie était si différente enfin, de son habitude, que ce changement inquiéta soudain la jeune fille, qui ne put se retenir de lui demander:
--«Vous avez l'air bouleversé, monsieur de Maligny. Vous étiez si gai, ce matin! Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?»
--«Rien de nouveau,» répondit-il. «Il se passe ce qui s'est passé depuis que je vous connais, miss Hilda... Il y a que j'ai toujours envie de vous dire merci pour l'intimité que vous me permettez d'avoir avec vous et que j'ai toujours peur de vous offenser, comme il m'est arrivé une fois déjà... J'en ai été si chagrin! Cela me rend un peu timide et gêné, par moments... Je suis dans un de ces moments, voilà tout.»
--«C'est à moi de vous remercier et de vous être reconnaissante,» dit miss Campbell. Le ton de Jules lui avait infligé, à elle aussi, un petit tremblement du cœur. Depuis cette scène à laquelle il venait de faire allusion, la scrupuleuse et romanesque Anglaise vivait dans l'appréhension de la minute où il lui faudrait entendre, derechef, prononcés par ce jeune homme qu'elle aimait tant, des mots trop tendres, et elle ne se permettrait pas, elle ne devrait pas se permettre de les écouter! Un instinct l'avertissait que cette minute était venue, et elle essayait de conjurer ce danger en maintenant la causerie sur le ton de camaraderie enjouée qui leur était coutumier.
--«Mais oui,» insista-t-elle, «ce n'est pas si amusant, pour un Parisien à la mode, comme vous l'êtes, de tenir compagnie à une sauvage, si peu Parisienne... Et puis,»--et l'expression de ses yeux se fit doucement sévère, presque imploratrice, pour que Jules y vît une défense de retomber dans la faute déjà commise. Une défense? Non. Une prière.--«ne m'avez-vous pas prouvé que vous teniez vraiment à cette intimité dont vous parlez, en tenant la parole que je vous avais demandée? Sachez-le bien: si peu Parisienne que je sois, je connais assez les idées des gens d'ici pour me rendre compte que vous m'avez donné là une grande, une très grande marque d'estime, et voilà pourquoi, je vous le répète, monsieur de Maligny, c'est à moi de vous remercier.»
--«Laissez-moi croire,» reprit vivement le jeune homme, «que vous ne voyez point uniquement, dans mon attitude, une marque d'estime... Vous aviez mis une condition à vos relations avec moi. Si je l'ai acceptée, cette condition, ce n'est pas seulement parce que vous êtes une jeune fille. C'est aussi parce que ces relations m'étaient, dès ce moment-là, trop précieuses pour que je ne leur sacrifiasse pas tout. Je leur ai tout sacrifié... Je n'ose pas dire que je n'y ai pas eu de mérite... Vous semblez croire qu'il m'a coûté surtout de renoncer à certaines idées sur la conduite des hommes avec les femmes que vous appelez Parisiennes... Détrompez-vous. Je n'ai jamais été un Parisien sous certains rapports.»
Il était de bonne foi, l'étrange garçon, en affirmant, comme il faisait par cette phrase, sa moralité dans les choses de l'amour, après avoir dépensé le meilleur de sa première jeunesse dans les pires légèretés de la galanterie la moins romanesque. Mais il était devenu, et en toute sincérité, pour ces quelques instants, exactement celui que la pauvre Hilda désirait qu'il fût,--par besoin de lui plaire,--et il continuait:
--«Non. Je n'ai jamais compris qu'il y eût, pour un homme, une humiliation à certains respects, je répète le mot, quand l'objet de ces respects en était vraiment digne. Et je vous en ai tellement crue digne! je vous ai mise, dès le premier jour, si haut dans ma pensée, miss Campbell! Vous m'êtes apparue comme une personne si différente de celles que j'avais rencontrées, jusqu'à présent, dans ce monde de Paris, dont vous dites que vous n'êtes pas... Cela aussi m'a tant plu, que vous n'en fussiez pas!...»
La jeune fille, l'écoutait en baissant ses paupières où battait un frémissement nerveux. Ce n'était pas le seul indice de l'agitation où la jetait ce discours, si différent de ceux qu'elle et Jules tenaient l'un avec l'autre, depuis leur pacte. Son sang avait afflué à ses joues, puis reflué vers son cœur. Elle avait rougi et pâli, presque dans la même seconde, profondément. Ses belles mains, un peu masculines, et qui pouvaient être si calmes quand il s'agissait de dompter la fougue d'un cheval rebelle, n'auraient pas su, en cet instant, tracer une lettre ou un chiffre au livre des comptes de la maison Campbell, toujours ouvert sur la table, tant elles étaient tremblantes tout ensemble et crispées. Une de ces mains se leva, cependant, pour arrêter d'un geste le jeune homme. Puis, d'un accent qu'elle voulait calme, mais où la voix s'étouffait faute de souffle, la courageuse enfant répondit:
--«Ne continuez pas, monsieur de Maligny, vous venez de rappeler une promesse que vous m'avez faite _sur votre honneur_,»--elle eut l'énergie d'appuyer sur cette formule, celle même qu'elle avait employée dans cette lointaine explication.--«En la rappelant, vous y avez manqué... Vous n'y manquerez pas deux fois...»
--«Je n'y ai pas manqué,» interrompit Jules. L'extraordinaire ébranlement moral dont l'avaient frappé les révélations du passionné Corbin s'augmentait encore, depuis qu'il était là, dans l'atmosphère même où respirait celle qu'il aimait et dont il était aimé. Son pouvoir de contrôler et de gouverner sa sensibilité, pouvoir toujours bien faible, était littéralement aboli par ces secousses successives. Elles ne laissaient plus subsister chez lui qu'un grand émotif, incapable de résister à une impression, plus incapable encore de réfléchir à l'avenir et de mesurer la portée de ses paroles ou la responsabilité de ses actes. Cela soit dit, non point pour innocenter un égarement que la délicatesse et la chasteté de cet adorable cœur de vierge rendaient sans excuse, mais pour l'expliquer. A mesure que la pauvre Hilda lui parlait, tous les détails de la scène à laquelle elle faisait allusion s'étaient représentés à la mémoire de l'amoureux. Il s'était revu marchant auprès d'elle sur le pavé de cette longue cour qu'il avait là, devant les yeux. «_Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que par celui auquel elle est engagée_.» De quelles profondeurs de son souvenir ces mots jaillirent-ils à cet instant? C'était, textuellement, la phrase que la jolie Anglaise avait prononcée, de cette bouche aux lèvres si finement ourlées. Ils n'eurent pas plus tôt traversé l'esprit de Jules qu'il y firent apparaître le cortège des folles imaginations dont il avait été assailli à plusieurs reprises:--son original roman d'amour s'achèvent sur des fiançailles plus romanesques encore:--un mariage avec cette exquise créature, tellement supérieure aux poupées à dot auxquelles son nom lui donnait le droit de prétendre;--Hilda devenue comtesse de Maligny; une retraite à deux, pour toujours, loin du monde, dans cette terre de _La Capite_, entre la mer bleue et les oliviers argentés, parmi les mimosas dorés, les roses couleur de safran, les larges anémones pourpres et violettes, ces ardentes fleurs du Midi, si bien faites pour encadrer cette blonde et vivante fleur du Nord! Et, parlant tout haut ses pensées, il continuait:--«Oui. Ne m'avez-vous pas dit que c'est insulter une femme que de s'occuper d'elle quand on ne veut pas l'épouser?... Mais si l'on n'a pas d'autre rêve que de lui donner son nom, avec sa vie?... Quand vous m'avez parlé de La Guerche, vous-même l'avez distingué de cet affreux Machault. Vous l'avez appelé un _gentleman_. Pourquoi? Parce qu'il n'avait, avec vous, que des intentions honnêtes. Et si j'ai les mêmes?... Enfin, il est trop tard pour reculer... Cette proposition qu'il vous a faite, miss Campbell, si je vous la faisais, moi, à mon tour, me répondriez-vous comme vous lui avez répondu?... Est-ce manquer à ma promesse que de vous dire, dans la même phrase: Je vous aime, mademoiselle Hilda, et je suis venu vous demander, très simplement, très loyalement, d'accepter de me confier votre bonheur, de consentir à être ma femme?...»
Les paupières de Hilda n'avaient pas cessé de frémir de leur battement presque convulsif, pendant que le jeune homme lui parlait, ni ses lèvres de s'ouvrir, comme si l'air manquait à sa poitrine, sur ses dents qui se serraient. Le tremblement de ses mains s'était fait de plus en plus visible. Ses joues avaient achevé de se décolorer au point que Jules crut qu'elle allait s'évanouir. Sa tête se penchait, sous le poids de l'émotion trop intense. Le hasard voulut qu'un rais de soleil, glissant par la fenêtre, vînt caresser la masse serrée de ses cheveux d'or, dont les nuances chaudement fauves pâlissaient encore sa pâleur. Le corsage ajusté de son amazone aurait dénoncé les sursauts affolés de son cœur, si elle avait pensé à les cacher. Elle était trop profondément éprise pour avoir la force de cette dissimulation. Et puis se serait-elle estimée de ne pas répondre avec une sincérité entière à une démarche dont elle ne soupçonnait pas l'incroyable, la criminelle légèreté?... Après quelques instants d'un silence que Jules eut la délicatesse de respecter, ses paupières se relevèrent sur ses beaux yeux clairs. Elle le fixa d'un de ces regards qui suivent un homme à travers la vie, quand il en a rencontré l'unique lumière,--même s'il trahit, même s'il abandonne celle qui l'a regardé ainsi! Et, presque à voix basse:
--«Non,» dit-elle, comme répondant à une pensée qui avait, malgré tout, surgi dans les portions froides de sa raison, «vous ne vous joueriez pas de moi, monsieur Jules. Ce serait trop mal... Mais vous êtes si jeune!... Ah! laissez-moi vous parler avec une franchise absolue... Vous n'avez pas réfléchi que le mariage n'est pas une affaire d'un jour. Il ne suffit pas de se plaire l'un à l'autre, pour se marier. Il faut encore être sûrs, bien sûrs, que l'on est prêt à supporter ensemble toutes les épreuves de la vie. Nous avons, dans notre pays, une manière d'exprimer cela, que j'ai toujours trouvée si juste. Nous disons que les époux se marient pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin, jusqu'à ce que la mort les sépare[1]... Vous êtes un noble, monsieur de Maligny, vous appartenez à une grande famille. Moi, je suis la fille d'un simple marchand de chevaux. Vous êtes riche. Moi, je suis pauvre. Vous avez reçu une éducation accomplie. Moi, je suis une humble ignorante. Puis-je être votre femme, dans ces conditions-là? Vous m'aimez, me dites-vous? Aujourd'hui, je veux le croire. Mais demain, si vous m'avez épousée, mais après-demain, mais dans un an, dans dix, ne rougirez-vous pas de moi?... Et quand vous n'en rougiriez pas, vous, votre famille, elle, en rougirait certainement. Jamais elle ne m'accepterait... Je n'avais certes pas prévu,» ajouta-t-elle, sur un ton de mélancolie qui contrastait singulièrement avec son habituelle tranquillité, «que vous me demanderiez jamais en mariage... Mais pourquoi vous cacherais-je que nos promenades ensemble, nos conversations, cette intimité si confiante, m'étaient de véritables douceurs? Bien souvent, je me suis dit: Si, pourtant, j'étais née dans son monde, je pourrais être sa femme. Et, toujours, je me suis répondu: Tu ne dois pas penser à cette folie... Une folie! Oui, voilà le mot qu'il faut avoir le courage et de prononcer et de penser, à propos d'une union qui n'est pas possible, que vous reconnaîtrez vous-même n'être pas possible, quand vous aurez un peu réfléchi et que vous aurez repris votre sang-froid...»
--«Alors,» interrogea-t-il, «vous me répondez: Non?» Et, comme elle se taisait, il reprit: «Voyez. Vous voudriez me répondre: Non. Vous ne le pouvez pas... Et pourquoi? Ah! miss Hilda, j'aurai, moi aussi, avec vous, une absolue franchise. Pourquoi? Parce que tout, dans votre cœur, proteste contre ces sophismes de la convention, que vous venez d'invoquer. Vous m'avez parlé de ma noblesse, comme si les vanités sociales existaient pour l'amour,--de ma fortune, et je n'en ai pas,--de mon éducation, et je n'ai pas de carrière. Je suis ce que l'on appelle, si sévèrement et si justement, un inutile... Vous avez mentionné ma famille. Ma famille... Elle se réduit à ma vieille mère, et ma mère aimera qui j'aimerai. Quant au reste de mes parents, je serais un fou d'immoler ce que je sais devoir être le bonheur réel de toute ma vie,--à quoi? A des noms sur des lettres de faire-part. C'est à cela que se réduisent mes plus importantes relations avec mes parents. Cela et quelques visites de temps à autre... Laissons ces prétextes, miss Campbell... Vous parlez de folie? Voulez-vous que je vous dise où elle est, la folie? Dans le fait de n'avoir pas le courage de ses sentiments, et vous n'avez pas le courage des vôtres... Je dirai tout... Je vous aime, Hilda, et vous... vous... vous m'aimez aussi. Autrement, que signifierait ce trouble dont je vous vois toute saisie? Votre cœur bat pendant que je vous parle. Vous tremblez. Vos yeux, votre souffle, votre pâleur: tout crie en vous ce que votre bouche refusera de m'avouer, ce que j'entends si bien dans votre silence!... Je suis très jeune, vous me l'avez dit tout à l'heure. J'ai, pourtant, assez vécu pour le comprendre: se marier d'après son cœur est la plus sûre garantie que l'on fondera un vrai ménage, tel que vous venez de le définir,--pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin... Je la connaissais, cette devise. Je l'avais admirée. Jamais je n'en avais senti la vérité comme aujourd'hui...» Il répéta: «Pour le meilleur et pour le pire, jusqu'à ce que la mort nous sépare...» Et, d'un accent étouffé de l'émotion que lui donnait ses propres paroles: «Je vous le demande de nouveau, miss Campbell, voulez-vous être ma femme?...»
Il avait pris la main de la jeune fille. Elle essaya un effort pour dégager ses doigts de cette pression. Ce fut sa dernière et si faible résistance. Jamais il ne lui avait tant plu qu'à ce moment, avec sa noble et hardie physionomie, transfigurée par une passion qui n'avait plus une arrière-pensée. Il était réellement--pour combien de jours, combien d'heures, combien de minutes?--l'homme de son discours, tant l'entraînement de son désir le possédait tout entier. Comment Hilda aurait-elle douté d'une sincérité dont une femme plus défiante et plus avisée aurait cru avoir une preuve indiscutable dans l'attitude de Jules, depuis ces dix semaines? Quel motif, sinon un sentiment véritable, avait pu le déterminer à cette obéissance, à ces assiduités sans un doigt de cour, aussi extraordinaires chez un séducteur de profession qu'habituelles chez un amoureux? Et puis, il se dégageait, des manières de ce singulier garçon, un tel charme d'ingénuité! Il y a des traîtres par calcul. Il l'était, lui, précisément par sa totale absence de prévision, par cet abandon à ses impressions successives et contradictoires, par tout ce qu'il avait de si spontané, de si naturel. Il faut une autre expérience que celle d'une brave et simple fille, élevée par des braves gens, simples comme elle, pour comprendre que les âmes les plus perfides sont souvent celles qui semblent les plus enfantines. Elles ne sont, en réalité, que des âmes impulsives. Hilda l'aurait sue, d'ailleurs, cette mélancolique vérité, à quoi cette science lui aurait-elle servi? Elle aimait Jules de Maligny, et quelle est l'enfant de vingt ans qui peut aimer et ne pas croire à la voix de celui qu'elle aime, lui disant: «Je vous aime»? La sage, la prudente fille n'avait plus l'énergie de se dérober à cette perspective d'un projet d'union qu'elle venait de qualifier de folie. Surtout, elle ne pouvait plus cacher sa propre émotion. A l'insistance de Jules, qui répétait: «Dites que vous consentez à être ma femme?... Dites que vous m'aimez?...», elle répondit d'une voix à peine perceptible, où passaient enfin toutes les tendresses silencieuses dont elle étouffait depuis la première rencontre avec son sauveur:
--«Ah! si je ne vous aimais pas, vous aurais-je écouté?...»
--«Mais si vous m'aimez, dites que vous consentez à être ma femme...» reprit-il.
Cette fois, elle ne répondit pas d'abord. Jules, qui tenait ses deux mains dans la sienne, à présent, put sentir qu'elle se raidissait dans une tension suprême, celle d'un être qui ramasse sa volonté pour se donner ou se refuser à jamais. Ses yeux le regardèrent, de nouveau, de leur étrange et profond regard. Enfin, d'un accent redevenu clair et ferme, elle dit presque solennellement:
--«Je n'aurai pas d'autre mari que vous.»
--«Ce n'est pas assez,» fit Jules, «dites: Je vous aurai pour mari.»
--«Cela dépendra de vous,» répondit-elle. «Je serai votre femme, si vous le voulez...»
--«Si je le veux?... Vous doutez donc de moi?...» interrogea-t-il.
--«Non,» dit-elle, en secouant la tête. «Non, je ne doute pas de vous... Mais ce serait trop de bonheur, et j'ai peur du sort...»
--«Il n'y a pas de sort,» dit-il, «_quand on veut_. Je _veux_ que vous soyez ma femme et vous la serez... Dites que vous me considérez, dès maintenant, comme votre fiancé?»
--«Oui,» répondit-elle. Un sourire d'une infinie reconnaissance éclaira sa bouche fraîche, ses yeux bleus, ses joues minces, auxquelles la couleur était revenue. Dans la jeune fille si réservée, si calme d'aspect, la femme apparut. Jules voulut l'attirer sur sa poitrine. Elle se dégagea. La supplication passionnée de ses prunelles lui disait: «Je suis à vous tout entière, mon unique amour; mais respectez-moi, respectez celle qui portera votre nom...»
Ce langage muet fut écouté de l'amoureux, qui demanda:
--«Ne me donnerez-vous pas un baiser, celui de nos fiançailles?»
--«Ah! mon aimé!» osa-t-elle répondre. Et d'elle-même lentement, elle se pencha et mit son front sous les lèvres du jeune homme. Innocence et naïve volupté, qui devait être la seule de ces tristes amours! Ce précoce libertin de Maligny, qui avait connu déjà, pourtant, bien des corruptions de la débauche parisienne, ne tenta pas d'obtenir davantage de la délicieuse enfant, qu'il sentait si à lui, si prête à lui donner toute sa vie. Il lui sera beaucoup pardonné, à cause du respect qu'il eut, à cette minute, pour cette chose si rare qu'elle en est sacrée: la candeur dans la passion, l'absolue pureté dans l'amour absolu. Tout au plus se permit-il, tandis que sa bouche s'appuyait sur ce beau front, de flatter, de sa main libre, la soie douce de ces cheveux d'or... L'un et l'autre, le jeune homme et la jeune fille, étaient si troublés par cette fraternelle caresse, gage enfantin de leurs accordailles: ils en avaient complètement oublié l'endroit où leur conversation avait lieu et qu'ils étaient exposés à ce que l'un des employés de la maison entrât à chaque instant et vînt les surprendre. Aussi éprouvèrent-ils tous deux un saisissement qui les immobilisa de confusion, pendant une minute, à voir, au moment même où Hilda détachait son front du baiser de Jules, une silhouette se dessiner sur la vitre de la fenêtre, et, presque aussitôt, un homme entra dans la pièce. Cet homme n'était autre que John Corbin.--Son long et maigre visage n'était pas moins flegmatique qu'à l'ordinaire mais la teinte violette du bourrelet de sa cicatrice décelait la violente indignation qui le possédait. Pendant combien de temps était-il demeuré là, immobile, derrière le carreau? Venait-il seulement d'arriver et de voir Hilda abandonnant ses mains et son front à ce perfide rival qui, deux heures plus tôt, s'était engagé, vis-à-vis de lui, sur l'honneur, à respecter et la réputation et le cœur de la jeune fille? Il s'arrêta une minute à regarder sa cousine, tour à tour, et celui qu'il considérait comme un suborneur. Puis, les enveloppant dans un même méprisant dégoût, à tous deux il adressa cet unique monosyllabe d'insulte:
--«_Oh! shame! shame_!»[2].
--«Jack!» s'écria Hilda Campbell qui se redressa, rouge de la honte de cet affront immérité,--rouge aussi de la pudeur d'avoir été surprise ainsi.
--«Laissez, mademoiselle,» dit Jules en s'avançant de manière à se mettre entre le nouveau venu et la jeune fille, comme pour revendiquer aussitôt son droit de la protéger: «C'est à moi de m'expliquer avec M. Corbin...»
--«Vous?» interrompit Jack sauvagement. «Vous?» répéta-t-il; et il acheva cette explication sur un autre monosyllabe, le plus injurieux de l'argot anglais. «_You are such a cad_!»[3]
--«Ne me parlez pas ainsi, monsieur Corbin,» répondit Maligny, «vous le regretterez trop ensuite... Rappelez-vous plutôt sur quelles paroles nous nous sommes quittés, il y a deux heures... Vous m'avez dit: «Faites votre devoir...» Je vous ai promis de le faire... Je l'ai fait. Je viens de demander à Mlle Hilda si elle consentait à être ma femme. Elle vient de me répondre qu'elle consentait. Elle est ma fiancée, et je suis son fiancé.»
Le jeune homme avait repris la main de la jeune fille. Tous deux se tenaient debout en face de Corbin. Celui-ci les regardait avec une stupeur qui eût été comique si une souffrance ne s'y fût mêlée, intense et désespérée, et, cependant, courageuse. Aimant sa cousine comme il l'aimait, l'annonce qu'elle allait devenir l'épouse d'un autre devait lui être, lui était un véritable martyre. Il ne se reconnaissait pas le droit de le montrer. Il demanda simplement à miss Campbell, en anglais, d'une voix plus rauque encore qu'à l'ordinaire:
--«Est-ce vrai; Hilda?»
--«C'est vrai, Jack», répondit-elle.
--«Vous êtes engagée à M. de Maligny?» insista-t-il.
--«Je suis engagée à M. de Maligny,» répéta-t-elle.
--«C'est bien,» dit-il après une hésitation. «J'espère que vous serez heureuse.» Puis avec autant de flegme que si une scène décisive du drame de sa vie ne se jouait pas à cette minute entre lui et ce couple d'amoureux, il passa, sans autres commentaires, à un ordre d'idées tout professionnel. «Je suppose, Hilda, que vous n'allez pas faire sortir la jument baie. Elle n'a déjà pas travaillé hier. Ne vous dérangez pas. Je vais lui mettre une selle et une bride, et lui donner un temps de galop au Bois. Elle en a besoin.»