L'Écuyère

Part 11

Chapter 113,789 wordsPublic domain

C'était aussi à sa mère que Jules avait pensé aussitôt, on l'a vu, lorsqu'il avait pris, vis-à-vis de Jack Corbin, cet engagement, non moins extraordinaire qu'irréfléchi. L'on n'est pas «ondoyant et divers» au degré où l'était ce charmant et dangereux jeune homme, sans être, en même temps, très impulsif, et l'on n'est pas très impulsif sans être, en même temps, très suggestionnable. De tels caractères seraient entièrement inintelligibles à ceux qui les regardent évoluer (mais ne le sont-ils point, bien souvent, à eux-même?) si l'on n'admettait pas que l'instabilité mentale est aussi naturelle à certaines personnes que la fixité l'est à d'autres. On trouverait aisément, dans la neurologie moderne, vingt hypothèses capables d'expliquer ces va-et-vient singuliers de la volonté, tantôt sous l'influence de la volonté forte d'un autre, tantôt par l'effet de ce que le langage médical appelle barbarement l'_auto-suggestion_. De ces diverses théories, toutes plausibles et toutes contestées, et qui, d'ailleurs, relèvent toutes de la pathologie, un point se dégage très net, sur lequel il convient d'insister encore: la marque propre de l'esprit instable est une soudaineté follement déconcertante dans le passage d'un état à un autre. L'esprit instable n'est, en aucune manière, l'esprit hésitant. Ne cherchez pas à démêler en lui ces longs travaux de la pensée qui paralysent un Hamlet ou un Adolphe dans les infinis atermoiements des résolutions prises et reprises, des projets conçus et abandonnés, recommencés et délaissés de nouveau. L'instabilité mentale consiste essentiellement dans la substitution, si rapide qu'elle en est ahurissante,--c'est le seul mot,--d'une disposition donnée à une disposition totalement différente, souvent contraire, et cela sans conflit. Il semble qu'il y ait, dans ces caractères, moins une discontinuité qu'une pluralité. C'est comme un cinéma psychologique dont ces instables sont à la fois le théâtre; l'acteur et l'opérateur. Ils portent en eux, si l'on peut dire, plusieurs types d'individus, qu'ils réalisent tour à tour, sans que la loi qui détermine l'ordre de succession soit très discernable. Au cours de cette aventure avec Hilda Campbell, qui ne datait guère que de dix semaines, Maligny avait été, et sans effort aucun, le galant homme qui, voyant une femme en danger, ne calcule rien et risque sa vie pour elle, tout simplement,--le libertin dépourvu de scrupules, pour qui rencontrer une jolie fille c'est lui faire une immédiate déclaration,--le dilettante sentimental qui se prête à la romanesque fantaisie d'amitié d'une enfant pure, afin de ménager les intimes délicatesses de sa sensibilité frémissante. Durant cette conversation avec Corbin, dix influences diverses: la présence de Jack et sa voix pressante, la révélation de l'infamie dont Hilda était la victime à cause de lui, l'appel fait à son honneur, la certitude aussi de la place qu'il occupait dans ce cœur virginal,--que sais-je?--avaient soudain éveillé en lui un quatrième personnage. Un passionné désir l'avait saisi là, sur place, avec une force irrésistible: non seulement de ne pas être nuisible à la jeune fille, mais de lui être bienfaisant.

Par un phénomène de transfert moral qu'il avait subi sans le raisonner, il avait, éprouvé, pendant quelques secondes, à l'égard de l'orpheline, les sentiments de Corbin lui-même. Le magnétisme émané du fruste et admirable Don Quichotte d'écurie avait opéré ce miracle, et aussi--tant l'amour-propre a de secrets détours!--la vanité de ne pas jouer, devant ce garçon d'écurie, lui, le gentilhomme, un rôle trop inférieur. Cette explosion de générosité avait eu pour effet cette promesse de «faire son devoir» qui, proférée de la sorte, après la démarche si nette du cousin de Hilda, signifiait que Jules quitterait Paris et voyagerait pendant de longs mois. Cette demi-heure d'entretien avait suffi pour qu'il prît cette décision.

--«Le brave cœur!» se disait-il, en descendant à son tour les marches du vaste escalier dénudé et regagnant le petit salon ovale où sa mère continuait de travailler à son ouvrage. Elle s'appliquait indéfiniment à des morceaux de tapisseries au petit point, destinées à remplacer les revêtements usés des fauteuils et des chaises. Un demi-siècle de ce patient labeur n'aurait pas suffi pour remettre en état l'immense mobilier de l'hôtel. Cette occupation l'absorbait d'une manière si complète qu'elle n'entendit pas entrer son fils qui s'attarda, un instant, à regarder ce noble et mélancolique profil de vieille dame penché sur l'aiguille, avec une attention de bonne ouvrière consciencieuse. Le soleil continuait de remplir de sa gaie lumière l'étroit et vert jardin où Mme de Maligny avait dû promener, toute jeune, ses premières rêveries heureuses de mariée de vingt ans. A trente ans, et lorsqu'elle avait commencé d'être trahie par son mari, elle avait versé, sous ces arbres, bien des larmes, essuyées vite, aussitôt que la cloche de la porte annonçait une visite. Là, elle avait pleuré--mais, du moins, sans être obligée de se cacher--les morts, arrivées coup sur coup, de ses deux aînés: un fils et une fille. Là, elle avait promené sa grossesse, quand, à trente-sept ans, elle s'était trouvée enceinte de Jules,--son dernier né, le fruit tardif d'un retour repentant du père au foyer, après la crise la plus cruelle de leur mariage. Ils avaient été tout près d'une séparation, qui eût sauvé la fortune de l'épouse exploitée et trahie. Elle ne pouvait pas regretter d'avoir pardonné. Autrement, elle n'eût pas eu cet enfant, son unique raison de vivre depuis lors. C'est dans ce jardin, encore, qu'elle l'avait vu, d'abord petit, puis grand et, puis tout a fait grand, jouer aux jeux de son âge,--en costume de deuil, hélas! Le père était mort quand le fils avait six ans. Les troncs rugueux des deux acacias, qui formaient groupe au fond, avaient assisté aux leçons que Jules recevait de son abbé, en plein air, par les beaux jours d'été, puis à ses conversations moins édifiantes avec ses camarades,--toujours sous le regard ravi ou inquiet de la mère, assise à cette même porte-fenêtre, près des marches fendillées et verdissantes de ce même perron. La monotone existence de cette femme, si pure et si éprouvée, avait tenu dans ce cadre familial, sans autres joies que celles, trop rares, qui lui étaient venues de son Jules. Celui-ci--il convient de reconnaître en lui cette piété filiale--s'était toujours rendu compte de la place qu'il tenait dans cette âme mortifiée. Cela ne l'avait pas empêché de passer outre et d'aller à son plaisir, toujours avec un de ces remords sans repentir, dont il subit un nouvel et soudain accès en pensant à la solitude où son départ allait laisser cette mère incomparable.--«Et elle,» songeait-il donc en la contemplant, et, continuant son monologue: «Quel brave cœur aussi!... C'est incroyable ce que l'on rencontre encore de gens vieux jeu, au vingtième siècle... Hilda, ce Corbin, maman,--en voilà trois, et bien authentiques... Maman, ce n'est pas étonnant. Elle a de qui tenir... Mais Hilda? Mais Corbin?... Hé bien! pour une fois, je me conduirai en _preux_...» C'était le mot dont ses petits amis du faubourg Saint-Germain et lui se servaient pour désigner les parents à grands principes qu'ils avaient dans les nécropoles des environs de Sainte-Clotilde. Ces jeunes seigneurs prenaient, pour le prononcer, un air indéfinissable, tout mêlé d'ironie et d'orgueil, comme il convient à des Parisiens, trop avisés pour ne pas se vouloir ultra-modernes; mais étant titrés, ils se blasonnent même des préjugés dont ils se moquent... Cependant, la mère avait relevé la tête. Elle avait aperçu son fils et elle lui souriait, avec son vieux visage tout passé, tout fané, tout ridé, qu'éclairaient deux yeux restés candides, comme si, n'ayant jamais regardé les vilenies du monde qu'à travers des larmes, ces larmes les avaient préservés, de toutes les souillures.

--«Ton ami est parti?...» demanda-t-elle. «Pourquoi ne l'as-tu pas amené dans le jardin? Il t'aurait fait là sa visite. Et, moi, il ne m'aurait pas gênée...»

--«Ce n'était pas précisément un ami,» répondit Jules. «C'est quelqu'un que je rencontre au Bois et à qui l'on avait dit que je voulais vendre Galopin...» Comme on voit, sa généreuse résolution de «se conduire en preux» ne prévalait pas, chez lui, contre la dangereuse fertilité d'imagination qu'il tenait de ses aïeux, les _fabulistes_ de Lithuanie,--pour reprendre l'euphémisme de l'indulgent Gœthe.--Cette fable-là venait de pousser dans la tête du jeune homme, et une seconde fable allait aussitôt se greffer sur la première, le tout pour arriver à l'annonce d'un voyage possible. Il s'était soudain rappelé avoir reçu, quelques jours auparavant, le prospectus d'une de ces croisières que des sociétés spéciales organisaient partout, ces années-là, et il continuait: «Voilà comment les légendes se forment... Nous avons, ce monsieur et moi, un camarade commun avec qui j'ai parlé l'autre jour, tout à fait en l'air, d'un projet de voyage...»

--«D'un voyage?» interrogea Mme de Maligny. «Tu penses à voyager?... Où?... Pourquoi?... Avec qui?...»

Elle avait eu, pour jeter ces questions, une véritable souffrance sur son front et, dans ses prunelles soudain assombries, cette angoisse de la mère qui sait que les jours de son intimité avec son fils sont comptés. Demain, il se mariera,--donc il s'en ira de la maison. La mère elle-même voudra qu'il se marie. Hier, il s'absentait sans cesse pour d'autres motifs, et qui la torturaient d'une autre inquiétude. Comment serait-elle accusée d'égoïsme, si elle désire avidement prolonger une période telle que celle où Jules se trouvait, et durant laquelle le jeune homme reste beaucoup près d'elle, comme aux temps où il était enfant? A quel nouveau caprice, après des semaines d'une accalmie qui avait pu lui paraître définitive, Jules obéissait-il, en posant ses premiers jalons d'un projet de voyage? Si Mme de Maligny nourrissait beaucoup d'illusions sur son enfant, elle le connaissait pourtant très bien. Tel est l'illogisme des femmes avec ceux qu'elles aiment d'une affection passionnée: elles sont aussi lucides dans le détail des nuances d'un caractère que partiales sur l'ensemble. La veuve avait deviné aussitôt que cette phrase de son fils, jetée comme au hasard, n'était qu'une préparation à une confidence plus grave. Il allait partir?... Le coup était si imprévu qu'elle avait pensé tout haut. Son aveu toucha l'étrange garçon qui répondit:

--«Mon Dieu! rien n'est décidé... Au fond, ce n'est même pas un projet... J'ai, tout simplement, reçu une circulaire relative à une croisière intéressante: deux mois sur un bateau des Messageries, avec un nombre de passagers limité... On doit s'embarquer à Marseille et faire le tour de plusieurs îles, la Corse, la Sardaigne, la Sicile... C'est une jolie fantaisie, n'est-ce pas?...»

--«Pour ceux qui n'ont pas une vieille maman malade, de soixante-trois ans, oui...» dit Mme de Maligny, presque craintivement. Elle ajouta: «Et puis, avec les travaux que tu as décidé de faire a _La Capite_, et tu as eu raison, notre budget n'est pas très large, cet été.» Le jeune homme avait, durant son séjour en Provence, où il s'était cru horticulteur et viticulteur pour la vie, ordonné, dans la propriété, plus de modifications que l'on n'en avait exécuté depuis le veuvage de la comtesse. Elle continua, pourtant, cédant déjà: «De combien serait la dépense de cette croisière?...»

--«Je ne me rappelle pas,» répondit Jules. «Et cela n'a aucun intérêt, puisque je n'ai pas l'intention d'y prendre part... Vous laisser inquiète, et moi-même être à plusieurs jours de nouvelles de vous,--non, non et non... Etes-vous rassurée, maintenant?»

--«Faire mon devoir?», se disait-il, vingt-cinq minutes plus tard, tout en écoutant le bruit de son pas sur le pavé solitaire de la rue de Monsieur. Après avoir rassuré la douairière, dans un accès de tendresse aussi instinctif et irraisonné que son accès de chevalerie de tout à l'heure, il avait pris sa canne, ses gants, son chapeau. Il sortait, sans but, afin d'y voir un peu clair dans sa pensée, que ces quelques phrases échangées avec sa mère avaient, de nouveau, retournée sens dessus dessous. Il n'y avait pas bien longtemps que Corbin avait passé, au trot de sa bête, sur cette même place. Ce petit laps suffisait pour qu'un troisième changement d'idées commençât de s'accomplir chez Jules. «Mon devoir?», se répétait-il. «Mais j'ai des devoirs aussi envers ma mère. Je viens de constater combien mon absence, en ce moment, lui serait pénible... Qu'ai-je promis, après tout, quand j'ai parlé de faire mon devoir?... De ne plus compromettre Hilda? C'est un point... De m'arranger pour qu'elle cesse de m'aimer? C'est un second point... Pour celui-là, il est un peu naïf, ce brave Corbin, qui croit qu'une séparation de quelques mois met fin à un sentiment, quand il est vrai. Mais ce sentiment est-il vrai? Hilda m'aime-t-elle?... Qu'en sait Corbin, réellement? Qu'il l'aime, lui, c'est bien certain, et qu'il soit jaloux, ce n'est pas moins certain... Il prétend qu'il n'a aucune idée de jamais l'épouser. Ce n'est plus aussi certain, cela... Il est jaloux... Jaloux?... Mais s'il avait trouvé cette ruse pour se débarrasser d'un rival qu'il redoute? Ce serait bien nature et pas trop mal joué. Allons, allons. Je bats la campagne. C'est un simple, ce Corbin, et je vais lui prêter des calculs à la Machiavel... Non. Il était sincère... Il souffrait... Je l'ai senti à sa voix, à son geste, à tout... D'ailleurs, il y a l'article. Je l'ai lu imprimé. Ce n'est assurément pas lui qui l'a écrit et porté à ce journal... Mais Corbin peut être sincère et se tromper... Non, il ne se trompe pas. Hilda m'aime. Elle m'aime...»

Le jeune homme était à la hauteur du jardin des Invalides, à l'instant où il se prononçait ces mots. Tout auprès, les fameux canons soi-disant pris par son ancêtre tendaient leurs longs cols de bronze. Qu'il avait joué de fois, petit garçon, comme tous les enfants du quartier ont fait, font et feront, nobles et plébéiens, riches et pauvres, sur les affûts de ceux-là et des autres! On se rappelle: lors de sa première sortie après sa blessure, il passait sur cette même place, en se disant gaiement de tout autres paroles: «_France! France! Charge! Vieilleville_!...», le vieux cri de guerre de cet aïeul sous Metz. Il ne s'agissait plus de ces amours à la hussarde, à présent, menées tambour battant. Il s'agissait de l'amour tout uniment, de cette émotion souveraine qui suspend en nous, durant les secondes où elle nous domine, tous les autres intérêts de la vie. «Celui qui a un cœur,» a dit le plus passionné des poètes, «et, dans ce cœur, un amour, est déjà plus d'à moitié vaincu...» Le fendant et fringant mauvais sujet de cette lointaine promenade ne répétait plus son hardi: «Passe avant, Maligny!...» Ces trois syllabes: «Hilda m'aime...» chantaient dans sa tête comme une musique si douce et si puissante qu'elle étouffait les autres voix. Un flot de félicité intime l'inondait, aussi brûlant, aussi enivrant que celui qui avait soulevé son être, une heure plus tôt, dans cet entretien où Corbin, venu pour l'outrager, lui apprenait son bonheur. Cette fois,--et l'infâme article de journal et Corbin lui-même étaient bien loin,--il entra dans le jardinet, pour s'y asseoir sur un banc, sous les branches, parmi le gazouillis des oiseaux, et là rêver à Hilda! Cette naïve et sentimentale occupation n'avait plus rien de la scélérate et conquérante allure du début. Qu'eût-il fait d'autre, s'il eût été un simple employé de ministère, épris d'une humble ouvrière, habitué à la rencontrer sur l'Esplanade le matin et le soir, et s'attardant là, pour se souvenir d'elle, dans un décor printanier, à l'abri des grossiers lazzis des camarades de bureau et loin du hideux spectacle des cartons verts?

--«Hilda m'aime...» se répétait-il donc. Les épisodes de l'excentrique et délicat roman qu'il vivait depuis ces deux mois se représentaient à sa mémoire; et tous, éclairés maintenant par le témoignage de Corbin, redoublaient la délicieuse évidence. «Elle m'aime, et je la quitterais? Je m'en irais loin de Paris quand elle y est, quand je n'ai qu'à monter dans une de ces voitures pour être auprès d'elle en un quart d'heure? Et je suis sûr d'être accueilli par ce regard et ce sourire, les plus doux que j'aie connus!...--Non... Je ne la quitterai pas... Que s'est-il passé, en définitive? Qu'un méchant journaliste, payé sans doute par quelque soupirant éconduit, a publié, sur elle, une infamie... Hé bien! mon devoir, c'est d'empêcher que ce drôle ou un autre ne recommence, puisqu'il paraît que nous intéressons ces messieurs... Où ai-je eu la tête d'écouter cet Anglais? Comme si je ne savais pas que, dans son pays, on ne se bat pas en duel?... Nous autres, nous nous battons, et nous sommes dans le vrai... Le voilà, mon devoir: la défendre, l'épée à la main. Quand on saura que je n'encaisse pas, on y regardera à deux fois avant d'écrire sur moi et sur elle...» L'action suivant sa pensée, Jules s'était levé. Le cri de guerre que l'aïeul avait poussé en chargeant sur les servants des coulevrines devenait, du moins, de circonstance. Le jeune homme, pourtant, ne se le murmura pas. Il était tout entier à l'idée de cette affaire qu'il se proposait, maintenant, d'avoir avec le rédacteur masqué qui s'était choisi, de gaieté de cœur, ce flatteur pseudonyme: _La Casserole_. Jules irait-il d'abord au journal demander le nom véritable? Quels amis choisirait-il pour l'assister? Il avait hélé un fiacre à tout hasard et donné au cocher l'adresse de Raymond de Contay, le seul de ses camarades questionnés par lui qui lui eût parlé de Hilda avec respect. Qu'il y avait d'amour dans ce choix, et plus encore dans l'anxiété dont il fut saisi, en dépit de tous ses _nitchévismes_, aussitôt que la voiture se fut ébranlée! Ce premier témoin, comment l'aborderait-il? En lui parlant de l'article. Donc, il faudrait nommer miss Campbell? Même avec Raymond, pourtant la délicatesse même, une telle conversation était trop pénible. La soutenir et simplement l'engager, était au-dessus des forces et de Jules. Arrivé rue de l'Université, devant la maison des Contay, il ne descendit même pas de son fiacre. Il dit à l'homme d'aller à l'entrée de la rue de Longchamp et de la place attenante. C'était du côté de Hilda qu'il se dirigeait, à présent. Que devenait sa promesse à John Corbin et son héroïque résolution de rupture? Le «preux» s'était évanoui, fondu, évaporé. Il ne restait que l'amoureux.

--«Décidément, non,» se disait-il, «je ne peux pas la livrer ainsi en pâture aux curiosités, de mes deux témoins d'abord, puis des deux témoins de ce monsieur... Ne serait-il pas plus pratique d'aller au bureau de cet abominable journal, de voir le rédacteur en chef et d'acheter son silence?... Ils veulent peut-être de l'argent, tout simplement... De l'argent? Et où en prendriez-vous, monsieur le comte de Maligny?», se demanda-t-il tout haut, avec un rire gai. «Et puis, j'aurais de quoi payer ces maîtres chanteurs aujourd'hui. Qui les empêcherait de recommencer demain?... Non, non. Me battre, sans nommer Hilda, c'est impossible... Payer le silence de ces gens, impossible... Partir? C'est trop dur. Tant pis, je n'ai qu'une chose à faire: continuer ma vie comme auparavant, et voir venir le Corbin... J'ai été bien bon garçon de me laisser parler par lui ainsi. Après tout, il n'est ni le père, ni le frère, ni le mari... Je retourne rue de Pomereu. _Nitchevo_.»

Cette exclamation d'insouciance était, cette fois, si peu sincère, que le cœur du jeune homme battait à lui rompre la poitrine, lorsqu'il aperçut la maison d'angle de la petite rue. Que de fois, cette maison tournée, il avait vu au cours de ces dernières semaines, apparaître sur le trottoir, devant une autre maison, celle de l'écurie Campbell, la silhouette de sa jolie amie! Il était sûr qu'à cette heure-ici, qui n'était pas celle de ses visites habituelles, Hilda ne serait pas là. Probablement, elle ne serait pas non plus chez elle. En revanche, Corbin avait dû rentrer tout droit de la rue de Monsieur à l'écurie. Jules avait donc quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de se retrouver face à face avec cet irascible rival. Comment alors expliquer une démarche si absolument contraire à la promesse sur laquelle les deux hommes s'étaient quittés?

Il y avait une centième chance pour qu'il revît tout de même Hilda. Ce désir fut le plus fort, et l'amoureux franchit la porte de l'écurie Campbell avec la décision qu'il aurait eue pour foncer sur son adversaire l'épée en main, s'il eût donné suite à son premier projet de duel. Il crut qu'il se trouverait mal d'émotion, quand il aperçut le délicat profil de la jeune fille, là-bas, au fond, dans la cage vitrée du rez-de-chaussée d'_Epsom lodge_. Elle penchait son front sérieux sur le livre de caisse, tout comme le jour où il était revenu la voir après le malentendu de la seconde rencontre. D'un coup d'œil circulaire, il fouilla les box, dont les fenêtres donnaient sur la cour. John Corbin n'était dans aucun. Les palefreniers anglais vaquaient, en sifflant, à leur ouvrage, autour des chevaux, dont les têtes intelligentes se tournaient vers le nouveau venu, comme pour lui dire: «Vous avez bien choisi votre moment, monsieur de Maligny.» Le ventripotent Bob Campbell était absent, lui aussi. Après que Jules avait donné sa parole qu'il respecterait la pauvre fille dans les deux seules richesses qu'elle possédât: son cœur et sa réputation, cette arrivée rue de Pomereu avait tout l'air de constituer le plus caractérisé des parjures. Il y a longtemps qu'un proverbe, irrespectueux, mais d'une vérité trop éprouvée, assimile les promesses des amants à celles des joueurs, et il faut le dire,--comparaison qui ne choquera pas dans la cour d'un maquignon écossais,--à celles des ivrognes. L'article du journal avait paru à Maligny bien infâme. Corbin lui avait paru bien éloquent. Lui-même, en s'engageant à rompre des relations dont le danger venait de lui être démontré, il avait été bien sincère... Mais Hilda Campbell relevait sa tête avec un geste si gracieux! En l'apercevant, un éclair si chaud avait passé dans ses yeux si bleus! Un sourire si ému avait épanoui sa bouche si pure!... Le journal calomniateur avait-il jamais existé?... Corbin était-il jamais venu rue de Monsieur?... Jules s'était-il jamais engagé à quoi que ce fût?... A coup sûr, il n'en savait plus rien, en s'avançant «vers la maîtresse de son cœur», comme disaient les romans de jadis,--un jadis tout pareil à aujourd'hui, par l'inconséquence et l'allégresse, l'illogisme et l'impulsion pour ce qui regarde l'éternelle et toujours jeune folie d'amour!

--«Vous étiez venu parler à mon père pour la vente de Chemineau,» dit la jeune fille, après les premiers mots de politesse, quand Jules fut entré dans la petite pièce. «Malheureusement,» ajouta-t-elle, «il n'est pas là». Le fourbe avait en effet imaginé cette nouvelle fable après vingt-cinq autres, ces derniers temps, pour justifier des visites plus fréquentes encore. Il prétendait vouloir troquer le cheval cap de maure contre un autre, avec une soulte. On admirera par quel détour d'ingéniosité cette invention était devenue, dans l'entretien avec la mère, une offre d'achat de Galopin. Hilda Campbell n'avait, comme on voit, pas plus de doutes sur la véracité de Jules, dans ces toutes petites choses, que Mme de Maligny elle-même. Peut-être,--car la plus loyale enfant, lorsqu'elle est amoureuse, a de ces ruses avec sa propre conscience,--oui, peut-être était-elle bien aise elle-même d'abriter, derrière un prétexte de métier, le plaisir trop vif que lui causait la surprise de cette présence inattendue, à une minute où elle était seule.