L'Écuyère

Part 10

Chapter 103,509 wordsPublic domain

Si aucun éclat de voix ne perçait la cloison derrière laquelle le dévoué Firmin--c'était le nom du vieux soldat tombé de la caserne à la loge--épiait ainsi, l'entretien entre les deux amoureux de la jolie Hilda n'en était pas moins singulièrement vif et passionné. Mais Jack Gorbin était de ces Anglais muets qui soutiendraient un assaut de boxe sans même pousser le classique: _Heavens_!... Il était entré dans la pièce, avec son éternelle casquette sur la tête. Jules n'avait pas pensé à s'offenser qu'il ne l'otât point, tant cette calotte plate, à courte visière,--d'une étoffe velue et brouillée,--semblait faire partie intégrante de son originale personne. Leurs mains s'étaient pourtant touchées; mais, tandis que Jules tendait la sienne grande ouverte, à peine si Jack Corbin avait allongé un de ses énormes doigts gantés d'une peau jadis rouge, toute noire, maintenant, de la pression des rênes. Puis, à la question de Maligny: «Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Corbin? Vous savez, si je peux vous être utile, disposez de moi...», il avait simplement répondu par le monosyllabe: «_Thanks_.» Puis, tirant de sa poche un morceau de papier, il l'avait posé devant Jules. Avec stupeur, celui-ci constata que c'était une bande d'envoi d'un journal. Il lut ces mots, tracés d'une écriture volontairement renversée:

MADEMOISELLE HILDA CAMPBELL _Maison Campbell_ Rue de Pomereu (_Personnelle_).

Et, commentaire immédiat au libellé de cette adresse, le silencieux cousin avait extrait, d'une autre poche, le journal lui-même, expédié, sous cette bande, à la jeune fille. C'était un numéro d'une de ces feuilles, dites, encore aujourd'hui, du boulevard, quoique le monde des lecteurs et des lectrices, représenté par cette formule au temps des Aurélien Scholl et des Charles Monsalet, des Gustave Claudin et des Xavier Aubryet, ou, moins loin de nous, des Chapron et des Fervacques, n'existe plus d'aucune manière. Mais il se trouve toujours des entrepreneurs de gazettes pour essayer de refaire la «Chronique» et les «Echos» qui réussissaient dans leur jeunesse. Une main perfide avait encadré au crayon rouge un paragraphe de la première page, jeté, entre d'autres tout pareils, dans une colonne étiquetée: _A travers Paris_, et signée: _La Casserole_. Jules de Maligny put lire sous ce titre: _Ce que l'on voit au Bois de Boulogne_..., les lignes suivantes:

«_Ce que l'on voit au Bois de Boulogne?... Par ce joli mois de mai, des feuilles aux arbres, des fleurs dans les taillis, des oiseaux sur les branches... Et des amoureux, des amoureux!... La Casserole a retrouvé là un jeune gentilhomme dont la disparition, depuis ces quelques mois, a fait bavarder bien des jolies bouches et soupirer bien des tendres cœurs... Consolez-vous, mesdames, le charmant J... de M... n'est pas mort. Il est plus vivant que jamais, et en train de donner des leçons de français à l'une des plus jolies et des plus blondes misses que nous ait envoyées l'Angleterre. Avec un professeur aussi distingué, la miss, qui sait déjà trotter et galoper, apprendra aussi à marcher. Nous saluons d'avance, en elle, une des plus ravissantes Belles-Petites que le Tout-Cythère aura recrutées, dans ces dernières années. A quand le petit hôtel et la crémaillère?_...»

--«Quelle infamie!...» s'écria Jules après avoir parcouru du regard ces vingt lignes, aussi imbéciles qu'abominables. Il devait toujours ignorer quelle rancune ou contre lui ou contre Hilda s'était assouvie par cet entrefilet. Mais, sur le premier moment, il n'acceptait pas cette ignorance, et il continuait: «Je saurai quel est le polisson qui a commis cette, ordure... Et on a osé l'envoyer à miss Campbell, encore?... J'irai au journal. Il faudra bien qu'on me dise le nom de ce drôle. Ou bien, je soufflette le directeur, et je me bats avec lui...»

«Non-sens,» dit Corbin. (Vous reconnaissez le _nonsense_ qui, dans le vocabulaire anglais, signifie absurdité.) Puis manquant, pour une fois, à ses habitudes du parler monosyllabique ou presque,--tant il attachait d'importance à sa démarche et à la circonstance qui l'y déterminait.--«Ce sera un autre aliment pour le _gossip_ voilà tout.» (Vous reconnaissez un nouvel anglicisme et le synonyme à demi argotique de notre _potin_.)

--«Vous avez raison,» répondit le jeune homme, et, toujours indigné: «On ne peut cependant pas laisser passer de pareilles abominations sans corriger des brigands qui ne respectent rien, pas même l'honneur d'une jeune fille.»

--«Pourquoi vous êtes-vous conduit comme l'un d'eux, alors?», interrompit Jack brutalement.

--«Que voulez-vous dire?...» interrogea Jules, qui se sentit rougir de colère à cette insolence.

--«Ce que je dis.»

--«Vous vous trompez, monsieur Corbin,» reprit Maligny, «si vous croyez qu'il y ait jamais eu quoi que ce soit de répréhensible dans mes relations avec miss Campbell...» Et la fierté naïve achevant de l'emporter, chez lui, sur son parti pris de ménager, dans le cousin de Hilda, le personnage le plus capable, s'il s'en faisait un ennemi déclaré, de contre-carrer ses projets: «Je vous défends,» ajouta-t-il, non moins brutalement que l'autre lui-même, «je vous défends, entendez-vous? de les calomnier, ces relations... Celui qui a écrit cet article a tout inventé, de toutes pièces. Miss Campbell a dû vous le dire, si seulement elle a compris les turpitudes de ces insinuations.»

--«Elle n'a pas lu ce papier,» répondit Corbin. Il n'avait point paru s'apercevoir de la colère où les mots «ce que je dis» avaient jeté son interlocuteur. «Elle n'était pas là quand la chose est arrivée... J'ai vu l'adresse. J'ai pensé: C'est bien étrange!... La marque au crayon m'a frappé l'œil... Je me suis assuré de ce que c'était. J'ai pris l'avis d'un ami, d'un réel ami,--un entraîneur, mais un gentleman,--un Français, mais aussi vrai qu'un Anglais... Il m'a expliqué le sens de toute cette saleté. Voilà pourquoi je suis ici...»

--«Il est déjà très heureux que vous ayez épargné cette lecture à miss Hilda,» repartit Jules, avec une ironie où frémissait encore une révolte à peine contenue. «Tout cela ne m'explique pas ce que vous avez prétendu dire tout à l'heure, en m'assimilant à ceux qui n'ont pas respecté miss Hilda? Parlez...»

--«En quoi?», répondit Corbin. «Premièrement, en essayant de vous faire aimer d'elle sans l'aimer vraiment vous-même... Laissez-moi parler,» insista-t-il, devant un geste négatif de Jules, «puisque vous m'avez demandé de parler... Secondement, en ne prenant pas soin de son bon renom... Oui. Elle n'a personne pour l'avertir. Sa mère est morte. Pauvre femme!... Sans doute, je suis là, moi; mais je n'ai pas pu prévenir mon oncle. Il a été déjà trop malheureux. S'il se tourmentait sur sa fille, il serait capable de tout quitter, et les affaires ne marchent pas comme ça devrait. Il a perdu un lot de monnaie au _Stock-Exchange_. Il doit continuer avec sa _firm_, regagner cet argent, pour que notre Hilda soit riche... je n'ai pas pu la mettre en garde, non plus, elle, contre vous... Elle aurait cru que c'était jalousie. Elle est sans défense. Il ne lui est jamais venu en tête qu'en se promenant avec vous, comme elle fait chaque jour, depuis ces deux derniers mois, personne ne voudrait croire à son innocence... Mais vous, monsieur de Maligny, Vous saviez qu'on n'y croirait pas. Quel a été votre but, en lui prenant son cœur et en la compromettant, si vous n'avez pas pensé à faire ce que dit l'éditeur de ce papier?...» Il froissa la feuille entre ses robustes doigts, avec l'énergie qu'il aurait eue pour allonger un coup de poing sur la face de celui qu'il appelait de ce terme tout britannique d'éditeur... «Oui, si vous n'avez pas pensé à cela, quelle a été votre intention?... A votre tour de parler.»

--«Je pourrais vous dire que vous n'avez pas qualité pour m'interroger, monsieur Corbin,» répliqua Jules. Il se sentait comme pris à la gorge par la rude logique de ce sauvage Jack, soudain doué, grâce au sortilège de la passion, d'un véritable don des langues. Il avait débité son discours en français, avec quel accent, avec quelle prononciation! Cette cocasserie n'empêchait pas que les reproches du cousin fidèle, de l'amoureux méconnu n'allassent ébranler, dans le cœur du jeune homme, une corde profonde. Elle s'y trouvait, avec tant d'autres, cette corde de la conscience, dans ce cœur si compliqué. Voici que, par une de ces volte-face presque instantanées dont sa nature de demi-Slave était coutumière, un remords s'élevait, en effet, chez lui. En même temps, son premier sentiment de révolte cédait la place à un étrange besoin d'arracher un mot d'estime à cet accusateur, lequel n'était pas tout à fait juste. C'est contre la part d'iniquité enveloppée dans ce dur réquisitoire qu'il protesta d'abord. «C'est vrai, miss Campbell est trop isolée pour que je ne reconnaisse pas à quelqu'un qui lui tient de près par le sang le droit de la défendre, même à son insu... J'accepte donc de discuter avec vous, et je vous réponds qu'en cédant au plaisir de l'accompagner dans ses promenades au Bois, je n'ai jamais soupçonné que je pusse la compromettre... Vous en avez eu la preuve tout à l'heure, quand vous m'avez montré cet article... En ai-je été bouleversé autant que vous? Répondez... Vous me demandez quelle a été mon intention? Je n'ai pas eu d'intention. Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai agi sans le moindre calcul. Tenez, je serai franc avec vous... Lorsque je suis sorti avec elle pour la première fois, je me suis permis de lui adresser des compliments qu'elle a jugés trop directs. Elle me l'a dit. Je lui en ai demandé pardon. Je me suis engagé à ne jamais recommencer. Interrogez-la vous-même. Vous saurez que je n'ai jamais recommencé.»

--«Vous avez fait pis,» dit Corbin en secouant la tête: «Vous vous en êtes fait aimer, quand vous ne l'aimiez pas... Je suis seulement un pauvre _foreman_[3] et je m'exprime très mal, monsieur le comte. Mais, si je ne connais pas bien le français, je connais Hilda et ses humeurs. Je sais quand elle est triste et quand elle est gaie, quand elle est franche et quand elle est fermée...»

Puis, réfléchissant une seconde afin de trouver une image qui rendit complètement sa pensée, il énonça, de l'air le plus sérieux du monde, cette phrase, digne en effet d'un _foreman_, mais Jules ne pensa pas à en sourire, tant elle était évidemment sincère:

--«Enfin, c'est comme pour un cheval, quand il a été longtemps à la maison, je n'ai qu'à regarder son œil et à le voir partir. Je vous dirai ce qu'il vous fera, s'il sera sage ou bien en l'air. Je ne me souviens pas de m'être jamais trompé... Je ne me trompe pas davantage pour ma cousine. Depuis que vous venez à la maison, elle est une autre femme. Quand elle était seule, autrefois, elle riait, elle chantait. Moins depuis la mort de sa mère. Tout de même, elle restait si gaie de caractère. Un rien l'amusait. Maintenant, c'est fini... Elle ne rentrait jamais de promenade, sans me raconter comment s'était comportée sa bête, qui elle avait rencontré. Fini encore... Je l'interroge. Oui. Non. C'est tout. Elle n'est pas là... Quand vous devez venir le matin, elle a la fièvre. Ce n'est pas une fois, c'est dix, c'est vingt, qu'elle marche jusqu'à la porte. Elle vous attend. Lorsqu'un fiacre s'arrête et qu'une autre personne en descend, qui n'est pas vous, ses yeux allaient briller; ils se voilent. Son sourire commençait; il s'arrête... Le soir, quand nous demeurons à table, à boire notre vin, après le dîner, son père, elle et moi, elle causait, si gentiment... C'est fini encore. Elle dit qu'elle est fatiguée et elle se retire dans sa chambre. Il faut bien une explication à ce changement. Vous êtes, vous, cette explication... Eh bien! monsieur le comte de Maligny, je suis venu vous dire, moi, John Corbin, qui ne suis ni comte, ni quoi que ce soit qu'un bon Anglais et un bon chrétien: L'homme qui prend l'argent d'un autre homme commet un vol. L'homme qui prend le cœur d'une fille en commet un autre. Nous avons une loi, en Angleterre, qui reconnaît cela, pas assez, car elle ne punit que le manquement à la promesse de mariage: le _breach of promise_. Le crime n'est pas moindre de troubler un être innocent, pour toujours peut-être. Vous ne m'avez pas étonné en me disant, tout à l'heure, que Hilda ne vous avait pas permis de lui parler d'amour. Quelle différence y a-t-il, soyez honnête, si vous le lui avez inspiré, cet amour, sans que le mot ait été prononcé?... Elle pouvait se marier, trouver un brave garçon qui lui aurait été dévoué, qu'elle aurait accepté... Ne me regardez pas de cette façon, monsieur de Maligny, je ne pense pas à moi. Je suis trop vieux pour elle. D'ailleurs, les Jack Corbin ne sont pas de l'étoffe dont on fait des maris pour des Hilda. On ne coud pas du _tweed_ et de la soie ensemble. Je pense à quelque brave jeune homme anglais, comme il y en a certainement des quantités de par le monde... Quand elle aura été _broken hearted_, elle n'en voudra plus. Son père mourra. Elle devra vieillir, sans _home_, sans enfants, sans bonheur, simplement parce qu'il vous aura plu de jouer avec elle comme l'araignée joue avec la mouche, le chat avec la souris. Encore un coup, je ne suis pas, un noble, je ne suis qu'un homme parlant à un homme, bien en face, monsieur de Maligny, et, je vous le répète: ce jeu-là est un crime. S'y laisser aller, pour un homme de votre nom, c'est perdre sa caste.»

Si l'un quelconque, je ne dis pas des camarades, mais des grands amis de Jules, ou un vieil ami de sa mère, un parent autorisé, le vénérable général de Jardes, par exemple, son oncle à la mode de Bretagne, avait entrepris de lui débiter le quart seulement de cette semonce, le jeune homme ne l'aurait pas laissé aller jusqu'au bout. Il eût trouvé le langage expressif de ses camarades de fête, plus ou moins emprunté au jargon des carabins, et coupé court aussitôt en protestant: «On ne me donne pas une dose, à moi!...» Par quel prestige incroyable le cousin de Hilda était-il arrivé à lui faire écouter ce mortifiant discours, y compris l'outrageante formule de la fin, assénée comme un soufflet? C'est, d'abord, qu'une certaine chaleur de sincérité emporte tout. Comme l'avait déclaré, avec sa simple et dure concision. Corbin lui-même, il avait été un homme parlant à un homme. Il avait été _vrai_ avec Maligny, comme il l'était avec lui-même. Il avait pensé et senti tout haut, sans rien ménager chez son interlocuteur, sans rien dissimuler non plus. Il n'avait pas essayé une minute de nier l'intérêt éveillé chez la jeune fille par la cour de Jules, si insinuante dans son silence, si pressante dans sa docilité. Comment celui-ci n'eût-il pas tout pardonné au témoin qui lui apportait une preuve indiscutable d'un succès de cette adroite cour, auquel il n'avait pas osé entièrement croire? Ce trait seul prouvera qu'à cet instant, du moins, il ne jouait pas la comédie. La grâce de Hilda Campbell avait vraiment fait de lui un amoureux, avec toutes les naïvetés, toutes les timidités aussi que ce mot comporte, si beau quand il est réellement mérité. Il avait, jusqu'ici, douté du sentiment qu'il inspirait, même en jouissant de l'inspirer. Il avait craint, contre l'évidence. Ah! Corbin pouvait lui prodiguer les mots de condamnation, d'insulte même. Qu'importait à Jules, du moment que dans le même souffle, l'autre lui affirmait que Hilda l'aimait? Ce cœur virginal, et dont il savait la pureté, s'était donc donné à lui. Combien profondément, combien absolument, cette exaspération de Corbin l'attestait assez. Jules était tenté de lui en dire merci, et d'une voix attendrie, presque aussi douce que celle de l'autre avait été âpre et rude, il répondit:

--«Vous me voyez confondu de ce que vous venez de m'apprendre, monsieur Corbin... confondu...», répéta-t-il, «et très ému... Je veux penser encore que votre affection pour miss Campbell suscite en vous des inquiétudes sur sa paix intérieure qui ne sont pas justifiées... Je vous assure que jamais elle n'a été, avec moi, d'une façon qui me permît de supposer...»

--«Non-sens,» interrompit jack, non moins brutalement. «Vous vous donnez des prétextes, pour ne pas faire la seule action qui vous relèverait à mes yeux et aux vôtres, et qui prouverait que vous avez un réel sentiment de votre devoir...»

--«Une action?», demanda Jules, interloqué par ce nouvel assaut de son adversaire. «Laquelle?»

--«Vous en aller,» répondit Corbin... «Oui, vous en aller. Vous êtes riche. Vous êtes libre. Vous pouvez quitter Paris plusieurs mois. C'est le meilleur moyen de rompre sans explication des habitudes dont vous voyez déjà les conséquences...» Il montra, derechef, le journal que ses doigts avaient, dans leur énervement, réduit à l'état d'une loque informe. «Partez, monsieur de Maligny. Si vous restez à Paris, vous retournerez rue de Pomereu, c'est inévitable. Vous n'y retourneriez pas, que Hilda vous rencontrerait au Bois. Vous, l'éviteriez. Elle vaudrait savoir le pourquoi de ce changement... Un voyage, cela dispense de toute explication. Vous partez. Elle sait que vous êtes loin. Elle en conclut que vous ne tenez pas beaucoup à elle. Si elle doit guérir, elle guérit. Vous lui devez cela, monsieur de Maligny, maintenant que vous ne pouvez plus douter qu'elle n'ait commencé de vous aimer... Vous ne l'aviez pas deviné jusqu'ici? Soit. A dater d'aujourd'hui, vous n'avez plus cette excuse... Oui ou non, ferez-vous votre devoir?»

Le jeune homme ne répondit rien. Il marchait d'une extrémité à l'autre de la pièce, sans plus regarder son impérieux interlocuteur. Visiblement il était en proie à un trouble extrême. Tout d'un coup, il s'arrêta devant l'autre, et, les yeux fixés dans ses yeux, il lui dit:

--«Je ferai mon devoir, monsieur Corbin...»

--«C'est bien,» répliqua simplement l'Anglais. Maintenant que le besoin de plaider une cause qui lui tenait profondément au cœur n'excitait plus sa verve oratoire, il redevenait l'homme de peu de paroles qui n'ajoute pas de commentaires inutiles à la réalité du fait. Pourtant, une question lui vint aux lèvres qu'il hésitait à poser. Brusquement, il la formula, avec le même laconisme. «Et quand?», interrogea-t-il.

--«Il me faut quelques jours,» répliqua Maligny. «Je ne suis pas aussi libre que vous semblez le croire... Je vis avec ma vieille mère. Je ne peux partir pour un voyage qu'après l'avoir consultée. Mais je vous répète que je ferai mon devoir. Je vous en donne ma parole d'honneur.»

Il y eut, entre eux, un nouveau silence que l'étrange personnage rompit en disant, avec son guttural accent, ce simple mot:--«Adieu.» Il prit la main de Maligny et il la serra, cette fois, d'une énergique étreinte, comme le premier jour où le sauveur de sa cousine lui avait été présenté. Ce fut le seul signe de son émotion que cette espèce de «coup de pompe,»--comment définir mieux le geste par lequel un féal sujet de Sa Majesté la Reine ou le Roi d'Angleterre vous désarticule l'épaule, pour bien vous prouver la force de sa sympathie?--Puis il disparut de la chambre, toujours sans soulever sa casquette.

--«Je sais le chemin,» avait-il répondu au mouvement de Jules, s'avançant vers la porte pour le reconduire. Déjà, les longues jambes qui lui servaient d'étau à dompter tous les chevaux avaient descendu le vaste escalier de pierre, jadis orné de si belles tapisseries. Il y avait eu là des chefs-d'œuvre exécutés à Beauvais pour Mgr de Maligny, l'évêque de Bayeux, sous la direction d'Oudry, et qui représentaient les principales scènes de Molière. La trace des crochets auxquels ces merveilles furent suspendues existait encore. Quant aux tapisseries elles-mêmes, elles avaient passé l'Atlantique, voici des années. Elles figuraient et figurent sans doute encore dans une des maisons de la cinquième Avenue, à New-York, habitée peut-être,--qui sait?--par un parent des Campbell ou des Corbin, émigré là-bas au dix-huitième siècle et devenu milliardaire!... La vie a de ces fantaisies, plus contrastées que les laines de la rêche étoffe écossaise à laquelle s'était comparé le cousin de Hilda,--ce tweed dont était faite son insoulevable casquette. En fait, n'était-ce pas une de ces fantaisies folles de la vie, que la descente de cet escalier seigneurial par cet écuyer d'outre-Manche, sous le regard de l'arrière-petit-fils d'un des lieutenants du maréchal de Vieilleville,--lui-même le bras droit de Guise, le conquérant de Calais? Et les deux hommes venaient d'avoir quel entretien, gros de quelles conséquences! Firmin, le portier philosophe, ne se doutait pas à quel point il avait raison lorsque, dix minutes plus tard, refermant la porte sur le fantastique visiteur parti au trot allongé de son cheval, il jeta tout haut cette exclamation:

--«Défunt M. le comte en recevait bien, quelquefois, des _Anglais_!»--L'ancien militaire pensait aux créanciers qu'il avait dû si souvent éconduire. Il les appelait, en franc cocardier, du nom classique qui remonte, disent les historiens de la langue verte, à la captivité du roi Jean. «Ces Anglais-là avaient l'air plus rassurant que celui-ci... Tout juifs qu'ils étaient, ils avaient des mines plus catholiques. Je devrais peut-être avertir Mme la comtesse... Dans ces histoires de garçons, c'est toujours les pauvres mamans qui finissent par écoper...»

[1] Vétérinaire.

[2] _Oh! fragment ruiné de la nature_!... C'est l'admirable cri de Glocester devant le roi Lear, devenu fou et paré de fleurs sauvages. _Lear_, IV, 6.

[3] _Foreman_, chef d'écurie. L'auteur s'excuse ici, une fois pour toutes, n'étant que le greffier des conversations de ses personnages, de l'abus que peut faire John Corbin, des termes professionnels, comme aussi des tournures par trop britanniques de son français: «prenant soin de son bon renom...», «un réel ami...», «un lot de monnaie...», etc., etc.

VI

LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ (_Suite_)