L'écornifleur

Chapter 9

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En outre elle est trop grasse. Hier soir je suis entrée dans sa chambre: la petite dormait, les poings fermés, la bouche en ballon. J'ai relevé le drap: elle a au ventre et aux cuisses des plis de chair qui font peur.

HENRI

À son âge! quel malheur!

MADAME VERNET

Elle deviendra grosse.

MONSIEUR VERNET

Énorme!

HENRI

Difforme!

Nous défilons le chapelet aux grains noirs.

XLVIII

PREMIÈRE SÉANCE

Aujourd'hui, premier tripotage de Mademoiselle Marguerite, jeune fille de bonne famille, par Monsieur Henri, homme de lettres. Des deux, c'est moi le moins hardi.

MADAME VERNET

Il faut que ce soit vous pour qu'on vous confie un tel lys.

Par quel bout vais-je la prendre?

La petite plage a son aspect accoutumé.

Le phtisique sur son pliant se tourne mélancolique et pâle vers le soleil, et déjà les Vilard se font des gracieusetés dans l'eau. Au pied des cabines, c'est un campement de messieurs qui se sèchent dans leurs peignoirs, ou de dames qui travaillent, et après chaque point de tapisserie regardent le ciel. Mais un mouvement d'attention se produit: il va se passer quelque chose.

HENRI

Êtes-vous prête?

MARGUERITE

Voilà! voilà!

Sa ceinture de gymnastique lui serre les reins. Elle saute hors de sa cabine en faisant piaffe, me donne un bout de doigt que je saisis au vol comme un écuyer, et nous nous élançons vers la mer.

--«Tiens! tiens!»

Quel étonnement!

Nous aimantons les regards. Marguerite jette, à la sensation de l'eau froide, quelques ruades qui font valoir sa jeune croupe, frappent en plein dans la surprise de tous, emportent le morceau.

--«Du calme! lui dis-je, s'il vous plaît.»

Mais elle me tire, m'entraîne, m'éclabousse. Je suffoque, car j'ai l'habitude, au bain, de craindre l'eau comme le feu, de prendre mes précautions avec la vague, de me livrer à elle portion par portion. Je m'y assieds ainsi que dans un fauteuil, en me relevant deux ou trois fois comme si je l'essayais. Quand «j'en ai au ventre», je m'arrête. C'est le passage difficile. J'imite, de la bouche, le bruit d'un pot qui bout. Il me semble qu'on me coupe en deux avec un fil à beurre glacé, ou que je change de chemise dans la rue, au mois de décembre, les bras levés, enfilant des manches de neige.

D'un coup Marguerite a changé ma méthode. Nous barbotons, et je me cramponne à elle pour la soutenir.

--«N'ayez pas peur!» lui dis-je.

Elle n'a pas besoin d'être rassurée, et, battant l'air à tour de bras, elle fait un tapage de phoque en récréation.

--«Mademoiselle! permettez!»

Docile enfin, elle me tourne le dos. Je passe un doigt sous la boucle de sa ceinture, et je promène mon élève sur le flot, en lui donnant des explications.

--«Levez le menton. Creusez les reins. Les pieds ensemble! Doucement les mains!»

Elle fait ce qu'elle peut, se dépêche, avale de l'eau salée, crache et me déséquilibre à coups de talon dans les jambes.

Le phtisique a approché son pliant près du bord. Je pense qu'on rit sur la plage de moi surtout, de ma maladresse de professeur. J'ai envie de laisser Marguerite couler au fond et de m'en aller nager au loin. Vraiment, malgré mes explications et sa bonne volonté, elle exécute les mouvements de travers. Je lui donne des claques sur ses mollets, ses épaules, sur tout ce qui ressort.

--«Mademoiselle, ne vous mettez donc pas en chien de fusil!»

Tantôt elle se dresse et prend pied; tantôt sa tête retombe, et je la lui soutiens en creusant ma main sous son menton. Elle tourne dans la ceinture trop large. Ça ne va pas du tout. Je voudrais être à cent pieds sous mer! J'ai contracté un engagement qu'il me faudra tenir. Cette nuit, sur mon lit, je préparerai mon cours, en faisant avancer et reculer ma couverture de voyage, roulée dans sa courroie.

--«Mademoiselle, vous vous fatiguez. Assez pour cette fois. Allez vous-en!»

--«À mon tour!» me crie Monsieur Vernet, qui attendait assis sur les galets.

--«Ah! mais non! ah! mais non! Demain, un autre jour!»

Je fais le sourd, m'étire, et je m'éloigne du côté du large, coupant la lame rageusement, avec un grand bruit dans les oreilles pareil à un éclat de rire.

XLIX

COURS COMPLET

La leçon de Marguerite est le spectacle du matin. Les baigneurs ne manquent pas d'y assister. Ils jugent des poses. Je ne suis point mécontent: Marguerite progresse, et, il faudrait être de mauvaise foi pour le contester, je connais mieux mon affaire. Mes études dans ma mansarde, mes exercices de cabinet donnent un excellent résultat, et je suis en possession de mes moyens. Afin de me consacrer entièrement à l'instruction de Marguerite, j'ai écarté Monsieur Vernet, en le soutenant mal, en lui faisant boire une gorgée d'eau, en lui montrant, par un tremblement factice de tout mon corps, qu'il était de trop et que, s'il s'obstinait, je mourrais à la peine.

Au contraire, j'ai dit à Marguerite:

--«Je veux vous soigner et faire quelque chose de vous.»

--«Oh! dit-elle, apprenez-moi bien à nager!»

Je n'éprouve plus, à la manier, la gêne du premier jour. Mes mains vont, viennent librement. Moins de paroles! Des exemples.

Je ne dis pas:

--«Faites marcher les jambes!»

Mais, d'une main, la tenant fortement par la boucle, de l'autre je prends un de ses pieds, je l'amène jusqu'à la cuisse et le renvoie avec vigueur. Je le lâche lorsque le mouvement est exécuté d'une manière satisfaisante, et je dirige l'autre jambe. Je surveille aussi avec une attention continue le jeu des bras. J'ai remarqué qu'en l'aidant par le menton, j'affectais douloureusement les muscles de son cou. Ce sera désormais sous la poitrine même que je plaquerai solidement ma main.

--«Appuyez-vous ferme!» lui dis-je.

Et elle s'appuie, confiante, écrase entre mes doigts ses seins délicats.

Après l'exercice sur le ventre, l'exercice sur le dos. C'est notre succès. En quelques séances, nous sommes parvenus à nous étonner.

--«Bombez la poitrine!»

Je n'ai plus le ton rogue, la mine ennuyée. Mes paroles se sont ouatées. On ne prend pas les jeunes filles avec du vinaigre. Une main sous ses hanches, l'autre sous ses épaules, je l'installe commodément sur la vague.

--«Vous me tenez, au moins?»

--«Je vous tiens. Bombez, bombez!»

Et je ne la tiens plus. Elle flotte seule, légèrement prise d'effroi, et me regarde avec de bons gros yeux doux qui implorent, le souffle mesuré selon mes ordres.

Je m'éloigne un peu et je fais signe à Monsieur et Madame Vernet:

--«Mon oeuvre!»

Ils sourient:

--«Voilà du merveilleux!»

Mais ce n'est pas tout. Je saisis avec précautions dans mes mains les pieds de Marguerite, et je les pousse, évitant les heurts, les crêtes de vague. Elle navigue comme un radeau, comme sur des roulettes et ferme les yeux sous un rayon de soleil. Nous nous promenons ainsi le long du rivage. Nous excitons l'admiration, l'envie, et je suis persuadé qu'autour de nous on se retient pour ne pas applaudir.

Dès que Marguerite s'oublie et se creuse:

--«Bombez! ou je lâche tout!»

Elle se cambre d'épouvante, la tête enfoncée, la ligne de flottaison aux coins des yeux et des lèvres, les seins et le ventre à fleur d'eau.

Si elle était plus pâle, si ses cheveux se dénouaient, si ses mains ne flattaient pas la vague près de sa hanche, comme le dos d'un animal qu'on sait méchant, j'aurais l'air de ramener Virginie morte à ses parents.

Moi, je ne pense pas à mal. Et elle?

Du bout des ongles, je fais «guili, guili,» à la plante de ses pieds. Aussitôt elle m'échappe, agite les bras, veut s'accrocher à quelque chose, et disparaît.

Quand je l'ai relevée et qu'elle a rendu avec effort toute l'eau bue:

--«Je ne veux pas que vous me fassiez des chatouilles», crie-t-elle.

--«Chut! dis-je, taisez-vous!»

Mais frémissante, comme une vierge de chapelle qui s'animerait tout à coup sous la piqûre d'une araignée, par son attitude elle redouble ma confusion.

L

EN SOURDINE

--«Hum!»

C'est, sur la butte, Madame Vernet qui doute. Lasse, Marguerite est allée se coucher. Je dis avec chaleur combien je suis fier de son application et de son travail. Monsieur Vernet fait les dix pas, et fume. Sa cigarette scintille dans l'ombre, éclaire ses moustaches, son nez.

HENRI

Voilà une réticence significative. Ce «hum!» m'en fait deviner long. Trouveriez-vous mon enseignement médiocre?

MADAME VERNET

Je ne dis pas cela.

MONSIEUR VERNET

Alors qu'est-ce que tu dis? Depuis quelques jours tu fais ta mystérieuse tête de bois. Pourquoi?

MADAME VERNET

Ne suis-je pas un peu la mère de Marguerite, mon ami?

MONSIEUR VERNET

D'accord. Ensuite? Te déplaît-il maintenant qu'Henri lui donne des leçons de nage? N'avions-nous pas réglé cette question d'une façon définitive sous le double rapport de l'hygiène et des convenances?

MADAME VERNET

Sans doute, et, bien que j'entende, moi, femme dont l'oreille est plus fine que la vôtre, des mots à double sens, malicieux, ce n'est pas cela qui m'inquiète, et je ferais volontiers fi des médisances si Marguerite ne prenait ces leçons,--je puis, je voudrais me tromper, mes chers amis,--avec un peu trop d'ardeur.

Nous ne répliquons rien, intrigués. Madame Vernet continue. Elle a produit son effet et laisse tomber sa phrase comme avec un compte-paroles.

MADAME VERNET

Encore une fois, il est possible que je voie mal, que ma sollicitude trouble ma clairvoyance; mais j'ai noté dans ma chère nièce un changement, un je ne sais quoi de nouveau qui m'alarme, et j'ai voulu en causer avec vous amicalement, avec toi, Victor, qui es un homme de bon sens, avec Monsieur Henri, qui n'est pas un fat.

MONSIEUR VERNET

Bah! tu rêves. Laissons cela!

HENRI

Parlons-en au contraire: c'est grave. Alors, vous croyez, chère Madame?...

MADAME VERNET

Je n'en suis qu'aux faibles indices. Je ne veux rien affirmer. Je désire seulement que des précautions soient prises s'il vous paraît qu'il y a péril. Raisonnons, cherchons ensemble.

Nous nous asseyons à côté d'elle, sur le banc, sérieux. Madame Vernet poursuit l'information, et sa voix tremble. Elle affecte une grande liberté d'esprit, tâche de discuter sans prévention, et se montre à propos optimiste.

MADAME VERNET

Je ne parle pas du plaisir qu'elle éprouve à sa gymnastique de chaque matin, c'est naturel. Mais quand nous allons à la pêche aux crevettes, n'est-elle pas toujours près de Monsieur Henri? Elle le suit de rocher en rocher, de mare en mare. C'est au point qu'elle promène son filet à l'endroit même où Monsieur Henri a déjà fait passer le sien. Cependant elle est sûre de n'y trouver aucune crevette, puisque Monsieur Henri les a toutes prises.

MONSIEUR VERNET

Possible.

HENRI

N'ai point observé ça.

MADAME VERNET

Monsieur Henri, vous êtes dans votre rôle de jeune homme: on n'a rien à vous dire. Mais quand nous cherchons des coquillages, c'est plus frappant. Vous vous traînez côte à côte, genou à genou. Vos deux fronts se touchent. Avez-vous assez de coquilles, elle n'en veut plus. Si vous en ramassez, elle se remet à quatre pattes. Comment expliquez-vous cela?

MONSIEUR VERNET

Par sa naïveté.

HENRI

Moi aussi.

MADAME VERNET

Donnez-vous la peine de voir ce qui est aveuglant. Si vous dites des vers, elle ouvre la bouche, fascinée, le temps que ça dure. Elle en est laide, la pauvre petite. Ne s'est-elle pas permis de déclarer qu'elle les aimait? À seize ans! Quand vous partez et que raisonnablement elle ne peut pas vous suivre, sa figure se décolore, comme si d'une passe magnétique vous lui aviez enlevé son teint de fille rouge qui a un coup de sang, qui a des habitudes d'ivrognerie. Je ris, tant c'est bête!

HENRI

Vous me confondez, bonnement.

MONSIEUR VERNET

C'est drôle!

MADAME VERNET

J'achève. Répondez-moi, sincères! À chaque instant, je suis obligée de l'appeler, de courir après elle, pour compter le linge, m'aider au ménage. Marguerite devient stupide. Un détail encore! Hier, à déjeuner, je vous ai donné un coup de serviette sur la tête en vous disant: «Faites donc couper votre barbe! vous êtes horrible à voir!»--«Je ne trouve pas!» a dit Marguerite sournoisement, le nez dans son assiette. L'avez-vous entendue? Mes bras en sont tombés.

MONSIEUR VERNET

Un mot! Ou ce que tu nous racontes est faux, et tu chantes, ou c'est vrai, et dans ce cas, qu'importe? Henri est un honnête homme.

MADAME VERNET

Il ne s'agit pas de Monsieur Henri. Il n'est pas en danger. Il a ce qu'il faut pour se défendre. Il ne m'a pas chargé de le surveiller, et il pourrait me faire sentir poliment mon indiscrétion. Je ne songe qu'à cette petite Marguerite, qui sans s'en douter, la pauvre! s'est peut-être je le crains! hélas! irrémédiablement compromise.

Monsieur Vernet s'épanouit au clair de lune. Une idée lui est venue dont il nous fait part:

--«Si Marguerite est compromise, nous les marierons. Mon gaillard, répondez!»

Je m'en garde, et me dandine gauchement.

MADAME VERNET

Victor, on ne peut pas parler gravement avec toi.

Elle s'appuie du coude au banc, boudeuse.

MONSIEUR VERNET

Pour l'âge et la taille, ils iront. Je les vois descendant les marches de Saint-Augustin. Marguerite a de la fortune pour deux.

MADAME VERNET

Heureusement Monsieur Henri a de la fierté.

Elle vibre comme en communication avec une pile et se tourne de mon côté, afin que je reçoive l'éloge en plein visage.

MONSIEUR VERNET

N'apporterait-il pas son talent, son avenir?

MADAME VERNET

Si tu crois qu'il faut à Monsieur Henri une femme de ce genre!

MONSIEUR VERNET

Elle en vaut une autre.

MADAME VERNET

Est-ce qu'elle le comprendrait? Comme corps, c'est un paquet; comme intelligence, tranchons le mot, c'est une bûche.

MONSIEUR VERNET

Je te trouve sévère; mais il est certain que si tu la déprécies, tu en dégoûteras Henri.

Je me balance toujours en ricanant, et j'attends que quelqu'un de bonne volonté me souffle une réponse, dépité parce que je dois refuser le gâteau qu'on m'offre.

--«Venez à mon secours!» dis-je à Madame Vernet.

--«Véritablement, dit-elle à Monsieur Vernet, vous me stupéfiez par votre légèreté. Vous jetez votre nièce dans les bras de Monsieur, et j'en rougis pour vous. Je m'étonne que vous osiez employer ce procédé devant moi.»

MONSIEUR VERNET

Ne te fâche pas. On ne peut plus rire?

Madame Vernet, qui s'était levée dans son indignation, se rassied, et, les mains jointes:

--«Pauvre petite Marguerite!» dit-elle avec un commencement de sanglot.

MONSIEUR VERNET

Est-ce qu'elle va pleurer? Mais, Blanche, tu sais que je ne veux pas te contrarier.

Il lui prend les mains. Elle les retire, se tord les bras et se renverse en arrière.

MONSIEUR VERNET

Ce n'est rien: ne perdons pas la tête, ne perdons pas la tête!

Il la perd, car on dirait d'une femme qui se trouve mal qu'elle se meurt.

Comme c'est «ma première crise», je me demande ce qu'il faut éprouver.

--«Voulez-vous que j'aille chercher de l'eau?» dis-je.

MONSIEUR VERNET

Restez plutôt. Empêchez-la de se briser contre les murs. Je crois qu'elle a un flacon dans son sac de voyage.

Il nous laisse.

Madame Vernet enfonce ses ongles dans son corsage pour le délivrer, mettre à l'air sa poitrine, que la dyspnée enserre. J'écarte ses bras, qui se referment, et je l'appelle haut: «Madame! Madame!» et bas: «Ma chérie!»

--«Je vous en supplie, dit-elle, bien que vous soyez libre et que je n'aie aucun droit sur vous, montrez-vous plus retenu, plus réservé, plus froid avec Marguerite!»

HENRI

Je voulais détourner les soupçons.

MADAME VERNET

Non, non. Vous allez trop loin.

Comme je me penche sur elle pour mieux entendre:

--«Vous aurez votre récompense!»

Monsieur Vernet apporte le flacon.

MADAME VERNET

Inutile--pas besoin--rentrons!

MONSIEUR VERNET

Il faudra l'emporter.

MADAME VERNET

Je marcherai seule, la main sur ton épaule, mon ami.

Elle essaie de se dresser et retombe de nouveau, sanglotant à petit bruit.

MONSIEUR VERNET

Il faut absolument l'emporter: le moindre effort l'achèverait.

HENRI

Je suis de votre avis.

Il la soulève par les épaules. Je prends les pieds, et je ramène, par pudeur, la robe jusqu'aux chevilles.

MONSIEUR VERNET

Doucement.

HENRI

Soyez tranquille.

En cane, presque assis, le premier, je descends l'escalier à reculons, avec un temps d'arrêt à chaque marche. Monsieur Vernet vient ensuite, et de ses bras robustes supporte le précieux fardeau. Nous n'allons pas vite, mais nous maintenons le corps en pente, les pieds plus bas que la tête. C'est l'essentiel. Madame Vernet pleure faiblement, continûment.

MONSIEUR VERNET

Prenez garde.

HENRI

N'ayez pas de crainte.

Pour monter à la chambre, nous changeons de position. À son tour, Monsieur Vernet marche à reculons. Il fait nuit, mais les tournants de l'escalier nous sont connus. Enfin nous arrivons sur le palier. La lune nous éclaire maintenant. Monsieur Vernet remplace une de ses mains par un genou, ouvre la porte, et nous déposons Madame Vernet sur le lit. Elle pleure toujours et se laisse faire.

HENRI

Faut-il allumer une bougie?

MONSIEUR VERNET

Pourquoi?

Il a raison: la lune entre par les deux fenêtres à flots lumineux, et blanchit nos visages.

MONSIEUR VERNET

Aidez-moi.

Il défait le corsage. Je délace les bottines. Au corset, M. Vernet s'embrouille et le coupe.

HENRI

Faites attention.

MONSIEUR VERNET

Il n'y a pas de danger.

Je glisse les bottines sous le lit.

--«Couchons-la ainsi,» dit Monsieur Vernet, pris d'une hésitation soudaine.

Tandis qu'il soulève Madame Vernet, je tire la couverture.

MONSIEUR VERNET

Elle dort déjà.

En effet, Madame Vernet a les yeux fermés, mais des larmes luisantes filtrent au bord des paupières.

HENRI

Et vous, qu'allez-vous faire?

MONSIEUR VERNET

Je ne veux pas la déranger: je passerai la nuit dans ce fauteuil.

Harassé, «tout patraque au moral et au physique», il s'y laisse tomber.

HENRI

Voulez-vous que je veille avec vous?

MONSIEUR VERNET

À quoi bon? c'est fini. Allez-vous coucher.

Je jette un dernier coup d'oeil, et, à pas de loup, marchant sur les rayons de lune comme sur la queue d'une robe de mariée, je ferme les rideaux des fenêtres, puis, dans l'ombre:

--«Bonne nuit, Monsieur Vernet!»

MONSIEUR VERNET

Bonne nuit, Henri, et merci.

HENRI

Oh! de rien.

LI

DERNIÈRE SÉANCE

J'ai promis d'être froid. Je fais de grands efforts quand nous entrons au bain. Je m'éloigne de Marguerite, le corps en arc, pour lui donner la main, et nos bras tendus forment pont. Dès qu'elle caracole de droite et de gauche, je l'apaise d'une pression de doigts. Je connais mon élève dans les coins. Avec quelques défauts, c'est une belle fille, et, comparée à la sienne, mon académie est bien vulgaire. Elle pose ses pieds nus sur les galets sans pousser de petits cris. Elle n'a pas le cou-de-pied fort, mais la mobilité des doigts me divertit. Ils lui obéissent. Elle les ouvre, les ferme, lève celui-ci et tient les autres baissés, prend un caillou au fond de l'eau et le rejette sur le rivage, en un mot, les fait manoeuvrer comme des doigts de main. C'est très curieux.

Elle offre d'autres particularités. Mon toucher, dans ses promenades, découvre des choses! Je m'instruis en palpant.

Comme le costume de Marguerite se divise en deux, ma main se glisse entre la veste et le pantalon. Des vertèbres ressortent dont je sens les nodosités.

--«Mais creusez donc les reins!» lui dis-je.

Elle me répond, la bouche pleine d'eau:

--«Peux pas plus!»

Je pèse sur l'épine, vainement. Sa colonne vertébrale est ainsi. Avec un plaisir qui se renouvelle, je constate, chaque matin, la présence de ces «éminences osseuses», dirait un anatomiste.

Je retourne Marguerite sur le dos. Autre surprise! De son ventre s'échappent des espèces de borborygmes voulus. Je veux dire que ces grondements se produisent à mon commandement, pour mon plaisir.

--«Comment faites-vous?»

--«Sais pas!» dit-elle.

--«Faites voir encore.»

--«Voilà!»

Et par un simple mouvement des hanches, elle déplace en elle comme une masse d'eau roulante, dont les sonorités vibrent à mon oreille collée sur l'eau, agréables, presque musicales.

--«Mademoiselle, je réclame le jeu du coude.»

Il consiste à ployer le bras, indifféremment, du côté de la saignée et en sens inverse. La charnière est mobile en dedans et en dehors. Cette dislocation m'impressionne, et je crie:

--«Assez! assez!»

comme les gens nerveux qui voient faire du trapèze volant dans un cirque.

La vague est méchante ce matin. Marguerite se serre contre moi. Le flot l'affole comme si on lui donnait le fouet avec une serviette mouillée. Elle sursaute, et des mains s'accroche à mes épaules. Il me faut la renverser sur l'eau et l'y maintenir, penché sur elle, haletant, la cuisse sous ses reins. La séparation du costume est abolie. C'est sa chair que je sens adhérente à la mienne, et nos membres nus se croisent.

Ce que fait ma main, je ne le sais plus! À l'approche d'une vague, je porte Marguerite dans mes bras, et la vague nous roule.

Des goëmons, des herbes jaunes, des débris, des bavures de mer flottent autour de nous. J'éprouve une joie à compromettre une vierge! L'homme quelconque qui la possédera plus tard, croyant être le premier, ne viendra qu'après moi. Il aura le reste, si peu, que s'il savait quelle a été ma part, il ne voudrait plus de la sienne. J'étreins une belle fille élastique et tendre, et flambant, en sueur, je redoute une congestion cérébrale.

--«Vous allez vous noyer!» crie Madame Vernet, qui prend un bain de sable. La plage s'émeut. Mes yeux brouillés, piqués de sel, la voient confusément s'agiter. Il me semble en outre que nous sommes au milieu d'un orage de vagues électriques, phosphorescentes. Elles moutonnent, s'entrechoquent, se brisent en claquant, et nous jettent dans les oreilles, dans la gorge, leurs éclaboussures écoeurantes. L'une d'elles, l'écume en avant, chien furieux qui montre ses dents, fond sur nous. C'est exaspérant ce corps-à-corps. Les curieux ont formé cercle et attendent un naufrage. Monsieur et Madame Vilard se réchauffent sous un même peignoir et nous suivent d'un regard de langueur. Enfin titubant, comme empêtré d'ouate, j'entraîne Marguerite, et nous nous sauvons à notre cabine.

Contigus, nos deux compartiments communiquent par le haut. Grelottant de fièvre plus que de froid, les dents chantantes, je veux, à la force des poignets, me hisser pour voir. Mais mon front dépasse à peine les planches de séparation que Marguerite crie:

--«Ne me regardez pas, vous savez, vous!»

Encore! Quelle petite bête! Je saute sur le plancher, j'ouvre violemment la porte, et avec un balai de varech, je rassemble soigneusement, en tas, le gravier épars dans ma cabine, et je le pousse dehors, sans hâte, très calme, tout à ce que je fais. J'espère donner le change.

Rhabillés, nous nous couchons sur le sable. Le spectacle est terminé. C'est l'instant où les costumes tordus pleurent toutes les larmes de leurs corps. Des mains jonglent, jouent aux osselets avec des pierres polies. Les corps s'imprègnent de soleil et de paresse. Tout à l'heure, le sang aux yeux, je voyais rouge. Ces gens dansaient frénétiques, en rut. Les voilà au repos, et je goûte une tranquillité profonde.

J'ai mes crises comme vous, Madame Vernet, mais j'en viens à bout. C'est fini, ne vous fâchez pas.

Ne vous fâchez pas, Marguerite. La tentation a été forte. Je me suis cru en partie fine, dans une baignoire. Mais vous avez de la chance: je suis un brave garçon.

Ne vous fâchez pas non plus, Monsieur Vernet: je respecte tout ce qui vous est cher. De quelque côté que j'aille, il y a danger. J'aime beaucoup votre femme et votre nièce, mais mon bras paralysé refuse d'atteindre au bonheur. Je fais un rêve, et je me dis: «Cette fois, ce n'est pas un rêve!» et toujours c'en est un.

On déserte la plage; des clefs grincent dans les serrures rouillées; des gens qui souffrent disent: «J'ai faim! le bain creuse», et s'en vont à pas lents, emportent leur appétit, objet fragile, et tremblent qu'il n'échappe.