Chapter 8
Elle s'y prend mieux que moi, car, pour obtenir de la brave femme quelque chose à manger, elle l'interroge sur ses travaux, ses habitudes, son mode d'existence, et complimente sa bonne mine, sa corpulence.
--«Que vous devez sans aucun doute à l'air pur des champs!»
--«Oh, ma chère petite dame (elle nous trouve tous petits), j'ai pas seulement le temps d'aller le respirer!»
--«Vos enfants sont toujours dehors?»
--«Dame! Quoi que j'en ferais donc à la maison, dans mes jambes?»
--«Ils doivent être vigoureux et beaux?»
--«Ils profitent: ce n'est pas parce que je suis leur mère, mais je vous garantis que, le dimanche, pour aller à la messe, ils sont tapés.»
--«Vous en attendez encore un sous peu?» dit Monsieur Vernet en regardant le tablier de la brave femme, tandis que Marguerite émiette du pain aux poules.
--«Pardon! mon bon monsieur, pas pour le moment. Je suis restée enflée comme ça de mon dernier!»
«Et pis, dit-elle, quoi que ça sert de se dégonfler à chaque fois pour se regonfler à chaque fois? Je ne suis-t-y pas plus à mon aise en restant toujours la même?»
Et elle se met à rire, agitant son ventre, secouant ses cottes blanches de farine.
Monsieur Vernet longe les murs jaunis, inspecte l'intérieur d'une armoire à lit, des casseroles, des bues, se propose d'en acheter une pour sa cheminée, s'arrête devant les assiettes à fleurs rangées derrière des lattes de bois.
--«Voulez-vous m'en vendre une, ma brave femme?»
--«Une assiette! pour quoi faire? Seigneur Dieu!»
--«Je la pendrai dans ma salle à manger, et, en la voyant, je penserai à vous. Combien?»
--«Elles m'ont coûté à moi cinq sous, l'une dans l'autre!»
--«En voilà vingt!» dit Monsieur Vernet.
La brave femme se demande pourquoi on lui paie un franc tout entier une assiette achetée un quart de franc et dans laquelle elle a mangé.
--«Mon bon monsieur, dit-elle, celle-là est cassée: prenez-en une autre!»
Monsieur Vernet hausse les épaules. Nous sortons, mais nous reviendrons. Nous promettons toujours de revenir.
--«Il n'y a pas d'embarras, dit la brave femme: revenez si vous voulez.»
J'offre à Monsieur Vernet de porter l'objet d'art, l'assiette. Il fait des façons. J'insiste.
MONSIEUR VERNET
Alors, chacun à son tour.
HENRI
Soit. Mais rappelez-moi le mien: je suis capable de l'oublier.
Bientôt, en effet, je n'y pense plus.
XLIII
FLIRTAGE EN PLEIN AIR
Il y a moins de danger sur la route que dans ma chambre. Marguerite est là. Monsieur Vernet nous surveille. Nous ne flirtons qu'avec des clins d'yeux, des chuchotements, des pressions de bras ou des frôlements de hanches. Nous jouons «à celui qui courra le plus fort!» J'enlève prestement Madame Vernet quand je l'attrape, et je sens son corps peser sur moi. Elle court mal à cause de ses robes et de ses coudes, et plus on est près d'elle, moins elle court vite. Son ardeur décroît comme la distance qui nous sépare.
Je l'assieds sur une borne, essoufflée; j'attends qu'elle ait repris vent et je lui tiens des propos qui sont pures bagatelles.
HENRI
Vous êtes une levrette, une plume, une ombre, et sous votre doux poids j'ai cru que j'allais mourir.
MADAME VERNET
Holà! que j'ai chaud! Vous me tuez.
Les frisons de sa nuque sont collés par la sueur. Elle trempe ses pieds dans la fraîcheur de l'herbe. Elle fait des efforts de tête pour tirer son cou du col, lève les bras, remue les poignets afin de permettre à l'air d'entrer dans les manches, de se glisser jusqu'aux épaules, de se blottir aux aisselles.
Nous nous amusons comme des enfants sous l'oeil amical de Monsieur Vernet. Je l'appellerais, à l'exemple de Marguerite, mon oncle, si je ne craignais de réveiller en lui le sanglier qui dort. Madame Vernet me prie de respecter au moins son mari, si je ne la respecte pas elle-même.
Je prends Monsieur Vernet à part. Son assiette sous le bras, il épluche une baguette.
HENRI
Est-elle folâtre, Madame Vernet!
MONSIEUR VERNET
Elle ne sera jamais plus jeune.
HENRI
Vous n'avez pas peur?
MONSIEUR VERNET
De qui? de quoi?
HENRI
Je ne sais pas, mais à votre place je ne serais pas trop, trop tranquille.
MONSIEUR VERNET
Parce que?
HENRI
Parce que si Madame Vernet est jeune, je le suis plus qu'elle encore.
MONSIEUR VERNET
J'ai une absolue confiance en elle.
HENRI
Bien. Mais en moi?
MONSIEUR VERNET
En vous aussi.
Il me regarde fixement, l'air grave et bon. Ce simple mot, si simple, me touche plus que je ne le voudrais. Je serre la main de Monsieur Vernet.
HENRI
Vous avez raison, mon cher Monsieur Vernet. Toutefois parlons d'une manière générale, sans faire de personnalité. Si cela arrivait!
MONSIEUR VERNET
J'espère que, d'abord, ma femme vous cracherait au visage.
Il a dit cela d'une telle façon que je me détourne, comme pour éviter réellement un peu de salive. Je souris jaune.
HENRI
Bien entendu, Monsieur Vernet, il ne peut pas être question de moi. Encore une fois, nous ne faisons que des hypothèses, et, mettant les choses au pis, nous supposons, et tous deux ensemble, comme deux amis de collège ou de régiment, nous découvrons par hasard que votre femme vous trompe.
MONSIEUR VERNET
Alors, je vous fusillerais, dans le dos!
Ainsi, j'ai beau me mettre de son côté, Monsieur Vernet me renvoie obstinément au camp ennemi. J'ai poussé trop loin dans son âme la perquisition. En l'interrogeant, j'ai peut-être tout avoué.
Mais non, je badinais, n'est-il pas vrai? et je ris au point que mes dents claquent. C'est le frisson de la petite mort qui passe.
Nous sommes sur une belle route blanche, en plein jour, en plein soleil, entre deux haies qui nous pénètrent de leurs émanations odorantes, et mon coeur bat, pris de panique, comme par une nuit noire peuplée de cauchemars.
Ç'a été court.
--«Cet Henri, crie Monsieur Vernet à sa femme, a des idées d'un biscornu!»
Je ne le laisse pas achever, et, leurs mains à tous deux en paquet dans les miennes:
--«Mes chers amis! finisse plutôt ma vie que notre bon accord!»
MADAME VERNET
Qu'est-ce que vous avez?
HENRI
Rien que la joie de vous avoir connue. Rien que du bonheur plein moi.
Je suis heureux qu'un mendiant vienne au-devant de nous. Il a entendu mon appel. D'ordinaire, nous ne donnons jamais au mendiant de tout le monde. Ce n'est pas dans nos idées. Le rêve de Madame Vernet, par exemple, serait d'avoir un pauvre pour elle seule, qu'elle irait voir dans sa mansarde, au-dessus de beaucoup d'étages, un pauvre dont elle surveillerait la moralité, qui n'accepterait rien des autres, et que peu à peu elle ferait riche.
--«Allons, dis-je, pour une fois!»
Et je tire de ma poche le porte-monnaie de Monsieur et Madame Vernet, qui s'y trouve «justement».
Nous rentrons à la maison, traînant nos pieds dans la poussière, contents de la journée, avec une lassitude, une faim, une soif de «chiens».
XLIV
LA PARTIE D'AGRÉMENT
Nous sommes sur le bateau des Cruz imprégné, quoique lavé ce matin à grande eau, de la fade odeur des congres. Au fond du bateau, à l'endroit où sont d'ordinaire les mannes de cordes, nous avons serré des paniers de provisions. Monsieur Vernet nous a prévenus:
--«C'est effrayant ce qu'on mange en pleine mer!»
Le père Cruz assis à la barre et un de ses hommes debout sur l'avant nous regardent en dessous et se font des signes. Une gaîté turbulente nous anime, et, comme dit Cruz, chacun lance, à son tour, une rognure de chanson. Des marsouins tournent au loin leurs roues noires, et Cruz leur crie: «Cousin Jean! cousin Jean!» obstinément, pour les faire venir à bord.
Mon père avait cinq cents moutons; J'en étais la bergère!
chante Monsieur Vernet d'une voix à effrayer les loups.
Je suis moins communicatif. Madame Vernet m'inquiète. Elle a pâli, sourit hors de propos, tantôt bâille au vent, tantôt, les lèvres pincées, semble retenir de force un secret. Adroitement, elle prépare son public.
--«Je sens que je vais peut-être avoir le mal de mer!» dit-elle.
À ces mots, elle se retourne et vomit.
--«Soutenez-lui la tête, dis-je à Monsieur Vernet!»
--«Bah! dit-il, ça lui fait du bien.»
La premier' fois j' les mène aux champs, Le loup m'en mangea quinze! lon laine, lon la!
Les pêcheurs rient, sans oser rire, le menton dans leur tricot.
Marguerite s'approche de Madame Vernet, lui murmure quelques mots de garde-malade, s'installe à côté d'elle, et leurs coeurs se soulèvent ensemble suivant un rythme lent.
Un beau monsieur vint à passer, Me rendit la quinzaine! lon laine!
chante M. Vernet.
Je fais, couché sur le dos, la théorie du mal de mer, avec des phrases paresseuses, rampantes sur ma langue, coupées de silences, de soupirs et de sifflements qui soulagent:
«Le mal entre par les yeux. Il faut regarder l'horizon. Quand on n'a pas mangé, on est moins facilement malade et on souffre plus. Quand on a mangé, le mal vient vite et s'en va de même. Il arrive qu'on ne l'a pas durant une longue traversée. Tel autre jour, c'est au port même qu'on l'a, par un temps calme.»
--«Vous ne l'aurez pas aujourd'hui, me dit le pêcheur Cruz: vous avez bonne mine!»
Mais, tout de suite, je fais pendant à ces dames, la tête secouée sur le bord du bateau, tandis que Monsieur Vernet enfle sa voix vengeresse:
Quand nous tondrons nos blancs moutons! Vous en aurez la laine! lon laine, lon la!
Il plaisante, infernal, nous remercie de donner aux poissons, d'économiser chez le pharmacien. D'un bord à l'autre, entre deux nausées, nous nous demandons de nos nouvelles, ces dames et moi.
--«Ce n'est rien, cela va mieux: quand c'est fini!»
--«Ça recommence!» dit Monsieur Vernet, qui interrompt nos condoléances, jouit de notre mal comme d'une haine satisfaite, et crie à tue-tête:
C' n'est pas la laine que je veux! C'est votre coeur, ma belle! lon laine, lon la!
Il s'arrête, tousse, crache, dit: «J'ai avalé de travers!», et prend ses dispositions à côté du pêcheur Cruz, le buste hors du bateau, la figure fouettée d'embrun au choc des lames, prêt à tomber, bon à noyer.
C'est la débâcle des estomacs. Le bateau bondit, se cabre. D'un coup de barre, Cruz donne debout dans une vague qui retombe en pluie fine, mordante, acidulée et bénit notre agonie.
Le bateau conduit à leur dernière demeure des moribonds ramassés çà et là. Nous roulons de bâbord à tribord nos têtes décolorées. Quand je heurte Madame Vernet:
--«Pauvre amie!», lui dis-je.
Elle me répond:
--«Pauvre ami!»
Et nous repartons, chacun en quête d'un coin de terre ferme.
Le marin de Cruz, larguant une voile, meurtrit nos pieds; puis, sur notre invitation, tous les deux se mettent à manger, et il nous semble que c'est nous qu'on gave de nourriture, à coups de pilon dans la gorge, sur notre coeur, qui se gonfle, étouffe!
--«Dites, Cruz, sommes-nous loin du port?»
--«Dame! Monsieur Vernet, j'avons vent debout, j'avons pas vent arrière!»
--«Mon brave Cruz, n'allons-nous pas bientôt rentrer?»
--«Oh! si j'étions attaché au cul d'une vapeur, j'en aurions à peine pour une heure, ou le quart moins d'une heure!»
--«Mon bon papa Cruz, serons-nous arrivés avant la nuit?»
--«Mais, ma chère petite dame, bien sûr que oui, si j'avions pas le courant contre nous!»
Renversant nos têtes lourdes, de métal, nous apercevons le phare et sa lanterne incendiée par le soleil couchant. Il est là, tout près, le phare! Il suffirait d'allonger le bras pour s'y cramponner. Mais la nuit vient. Le soleil disparu, le phare allume sa lanterne, et entre nous et lui la distance reste la même. Nous renonçons au port, et, nos maux un peu calmés, nous entrons dans une vie de songe. Une demi-nuit nous enveloppe. Les lueurs du falot illuminent la voile, et le bateau soulève, par gerbes, les fleurs de feu de la mer. On n'entend que le bruit du flot, ce bruit d'un tapis qu'on secoue, et le mâchement des deux marins, qui mangent encore, accroupis sur les paniers de provisions et les bouteilles. Les membres cotonneux, nous ne savons plus où nous allons. Il nous serait égal de mourir.
--«J'en ons encore pour une heure!», dit parfois le pêcheur Cruz, et longtemps, un siècle après, il ajoute:
--«Oui, je crois que dans une heure, une heure et demie, le port ne sera pas loin!»
Qu'est-ce que cela nous fait? Qu'il nous laisse sommeiller, perdre conscience!
J'ai un puits creusé dans le corps, et je me tiens, de toute ma force, immobile.
J'ai rencontré, dans l'ombre des couvertures, la main de Madame Vernet et je la garde. Elle est toute petite, sans frémissement, comme morte.
Bordée par bordée, Cruz avance tout de même. Sa voix lointaine nous renseigne.
--«Un peu de plus, je vous jetais sur les rochers.»
Il cherche à mettre en place les feux du port, qui doivent nous regarder comme des yeux de chat.
Il faudra un treuil pour nous déposer à terre. Quand le bateau se cogne à la cale, c'est une grande surprise. Je veux aider Madame Vernet à se relever, mais cette main que je tenais est celle de Marguerite.
Je m'en étonnerai plus tard. Nous prenons possession du sol comme des conquérants ivres.
--«À une autre fois!»
--«Oui, à une autre fois!»
Car nous recommencerons. On a le droit de se distraire dans la vie.
XLV
IL FAUT EN FINIR, À LA FIN
Toute tangante encore, comme un mouton qui a un ver dans la tête, Madame Vernet monte en peignoir à ma chambre.
HENRI
Avez-vous bien dormi?
MADAME VERNET
Monsieur Vernet n'a fait que gigoter, et je suis comme s'il m'avait battue.
HENRI
Le mal de mer réconcilierait les chairs les plus ennemies.
Car nous nous disputons, amants véritables, pour bien nous prouver notre amour. Une fois, j'ai tiré la targette de la porte, et je n'ai ouvert qu'après trois appels coulés dans la serrure. Une autre fois, il m'a fallu lui demander longtemps:
--«Qu'avez-vous? qu'avez-vous?»
Elle ne me répondait pas, et regardait au loin par l'oeil-de-boeuf, sorte de statue de la Bouderie en négligé du matin.
Nous nous devenons insupportables. Notre contrainte nous exaspère. Madame Vernet a assez joué à la muse. J'ai suffisamment apprécié l'excellence de son âme.
--«D'abord, dis-je, moi je ne travaille plus!»
MADAME VERNET
Suis-je une femme frivole, et pensez-vous que cette situation ne me soit pas aussi pénible qu'à vous? Je vous aime, je vous l'ai avoué: je vous le redis.
HENRI
Prouvez-le-moi. Ne vous ai-je pas accordé un assez long sursis? Jusqu'à quand ferez-vous la fleur qui se referme quand on la touche? Est-ce pour donner plus de prix à vos faveurs que vous les économisez avec ladrerie? Vieux jeu, ça! Madame. La peur de perdre vous fait tricher.
MADAME VERNET
Ne commencez pas à mettre votre malice en calembours. Je vous ai dit: «À Paris», et je n'ai qu'une parole.
Elle a raison. Elle ne peut pas tomber là, en fille, sur une chaise. La chute d'une femme comme elle exige des préparatifs, un cadre, plus de sécurité, la certitude que nous pourrons tranquillement réparer le désordre de notre toilette. Je m'entête pour la forme. Je lui montre une feuille de papier blanc sur ma table.
HENRI
Elle est là depuis huit jours. Ma plume me paraît lourde comme un instrument de travail, et vous m'avez mis dans un tel état d'énervement que j'ai perdu le goût des belles lectures.
MADAME VERNET
C'est ce qui me désespère. Dieu m'est témoin que je ferais à l'instant, s'il le fallait, si c'était une chose possible, le sacrifice de mon triste honneur pour vous sauver. Je vous le déclare sans rougir, je me livrerais sans hésiter, quand je vous vois ainsi désoeuvré, arrêté dans votre oeuvre par ma faute, et je cherche, oui, je voudrais trouver l'oreiller où pourront se poser nos deux têtes.
L'oreiller où pourront se poser nos deux têtes!
J'incline la mienne sur son épaule.
--«Vous m'aimez-donc?»
--«Pas comme tu crois!»
Nous nous balançons, nous soutenant l'un l'autre, et, poursuivi, jusque dans mes expansions, par je ne sais quel esprit de cabotinage, je remarque dans un vieux morceau de miroir pendu à une planche l'effet de notre accouplement.
J'ai la joue collée au cou puissant de Madame Vernet et le nez enfoui dans l'ouverture de son peignoir.
--«Je vous crois, dis-je, et j'attendrai avec confiance; mais au moins donne-moi tes lèvres.»
--«Tiens, tiens vite!» dit-elle, aux écoutes.
C'est une religieuse qui embrasse son cousin, à travers une grille, dans un parloir.
Toujours prudente, elle a entr'ouvert la porte. Je ne me presse pas, et je prends, j'aspire, ma poitrine dans la sienne, ce qu'elle m'abandonne de souffle humide.
--«C'est ça, c'est ça que tu veux?»
--«Tais-toi!» lui dis-je, les dents serrées.
Nos lèvres se remêlent dans un baiser qui n'en finit plus, douloureux à force d'être long, amer parce qu'après il n'y aura rien, un baiser qui nous laisse trop le temps de penser à autre chose.
Enfin le pas de Monsieur Vernet nous dérange: en hâte nous nous efforçons à l'insignifiance.
XLVI
PROPOSITION
MONSIEUR VERNET
Bichette, as-tu fait la commission à Henri?
MADAME VERNET
Tiens, je n'y pensais plus.
Ils sont embarrassés et se passent la parole l'un à l'autre.
--«Dis, toi!»
--«Dis plutôt, toi!»
MADAME VERNET
Mais nous allons être indiscrets.
HENRI
Je vous arrêterai à temps: allez toujours.
MADAME VERNET
Voilà: Marguerite désire prendre des leçons de natation, et comme il n'y a pas de moniteur ici, nous avons pensé à vous.
HENRI
Pour lui en faire venir un.
MADAME VERNET
Pour le remplacer.
HENRI
Pour être le professeur de nage de Mademoiselle Marguerite?
MADAME VERNET
Oui.
HENRI
Tiens!
MADAME VERNET
Vous voyez: cela vous ennuie.
HENRI
Pas du tout, mais je me demande si je serai à la hauteur de mes fonctions: j'apporterai la bonne volonté nécessaire.
MADAME VERNET
Elle n'abusera pas de vos instants.
Je me gratte le menton:
--«Et, dis-je, flanquant chacun de mes mots d'un point d'interrogation, vous ne trouvez pas que c'est un peu...?»
Madame Vernet hoche la tête:
--«Cela se fait: c'est reçu!»
MONSIEUR VERNET
Quel mal y a-t-il?
Ils me rassurent.
MADAME VERNET
Le monde n'est pas méchant à ce point.
MONSIEUR VERNET
Je me moque du monde.
Honteux de mes vilaines idées, de me montrer le plus immoral des trois, je m'écrie:
--«Parfait: nous sommes chez nous. Que ceux qui ne sont pas contents»--«aillent le dire à Rome!» conclut Monsieur Vernet, qui souvent me prend, preste, mes expressions à même la bouche.
MADAME VERNET
Sera-t-elle heureuse, cette chère Marguerite! J'ai toujours regretté de ne pas savoir nager. Si j'étais plus jeune vous auriez deux élèves. Mais il est trop tard, n'est-ce pas, Victor?
MONSIEUR VERNET
Ce n'est pas que tu sois vieille, mais je t'accorde que cet exercice n'est plus de ton âge. Non que je le trouve inconvenant; mais franchement, c'est moins l'affaire d'une femme mariée que d'un homme comme moi, par exemple, et, mon cher ami, quand vous aurez un petit moment, une minute, après la leçon de Marguerite... Oh! sur le dos seulement. Le reste me connaît.
HENRI
Entendu, cher Monsieur Vernet. Mes bras vous seront ouverts.
MADAME VERNET
Je vous regarderai, moi.
MONSIEUR VERNET
Cela vaudra mieux. Qu'en pensez-vous, Henri?
HENRI
En effet, quoique, après tout...
MONSIEUR VERNET
Je méprise autant que vous l'opinion des autres; mais il y a des bornes.
HENRI
Vous avez raison.
Déjà, comme professeur, je vante ce que j'enseigne. Il est des passerelles vermoulues. On peut tomber au milieu d'une rivière. Que faire?
MONSIEUR VERNET
Si quelqu'un se noie sous nos yeux...
HENRI
Il faut le laisser se noyer, Monsieur Vernet. N'allons pas si vite. Votre bon coeur vous emporte. Ne tentez jamais la mort.
MONSIEUR VERNET
C'est vrai. Quand commençons-nous?
HENRI
Demain, si vous voulez.
MONSIEUR VERNET
C'est dit. J'appelle Marguerite pour lui annoncer la bonne nouvelle. À propos, est-il besoin de quelque appareil?
HENRI
Non, j'opère seul, sans outil, les manches simplement relevées. Tout le monde peut voir: rien dans les mains, rien dans les pieds. N'achetez qu'une ceinture pour Marguerite, vous savez, une ceinture de gymnastique, avec un anneau, une boucle où je puisse mettre mon doigt.
XLVII
LES IDÉES DE MADEMOISELLE MARGUERITE
Elle est singulière. Elle ne fait pas de mots. Elle n'a pas une théorie à elle sur l'homme, l'amour et le mariage. Elle joue, et, si je pose, ne s'en aperçoit pas. Nous parlons de son couvent, des chères soeurs, de ses amies, et nous nous adressons mutuellement des questions de géographie et d'histoire. Il m'est impossible d'en obtenir une confidence graveleuse, dont elle me chatouillerait le creux de l'oreille comme avec une plume. Elle ne cache rien. Elle ignore. Je tâche de connaître sa pensée de derrière les reins: elle n'en a pas. C'est surprenant! Elle sort du couvent et n'est point corrompue jusqu'aux moelles. Elle a lu sans les comprendre les inscriptions des cabinets; elle a passé entre les mignarderies perverses des petites amies et les sensuelles chatteries des soeurs, candide, toute fraîche. Voilà qui me déroute.
Je m'acharne en confesseur.
--«Qu'est-ce que vous faisiez au couvent?»
Elle recommence avec volubilité:
--«On se levait, on priait, on mangeait. On repriait, on faisait la classe, on cousait, on jouait, on se couchait.»
--«C'est tout?»
--«Oui, êtes-vous drôle?»
Je regarde au fond de ses yeux, penché au bord de leur eau claire.
--«Qu'est-ce que vous avez à me fixer ainsi comme ça? Vous voulez jouer à celui qui fera baisser les yeux de l'autre?»
Nous nous obstinons. J'en ai mal aux prunelles. Elle veut avoir le dernier regard. J'ai affaire à une rouée vicieuse, qui déjà, peut-être, connaît l'homme. Elle n'en a pas peur, et j'ai du bleu au bras autant qu'une femme de lettres à ses mollets. Car nous luttons pour nous reposer de nos causeries instructives.
Le combat s'engage par de petites tapes vite lancées, aussitôt rendues. Les coups de poing suivent, enfin l'empoignement. Elle me donne de la tête en plein estomac. Je mets la main sur mon coeur, j'aspire une bouffée d'air, et je dis: «Fameux!»
Dans les entr'actes, nous faisons rouler nos biceps; puis on se reprend, front contre front, les poignets tenaillés, les jambes nouées. Si je la soulève comme un plomb, elle mord.
--«Ah! dis-je en m'asseyant par terre, quand vous aurez un mari, ça tapera dur.»
--«J'en veux un fort!» dit-elle.
--«Fort et gros, un percheron: de quelle couleur? brun, naturellement!»
--«Non, plutôt noir, avec de la barbe!»
--«Vous n'aimez pas les rouges?»
--«On dit qu'ils sentent mauvais!»
--«Merci!»
--«De rien. Encore une partie: voulez-vous?»
--«Encore une!» dis-je résigné.
Et pareils à des béliers furieux qui cossent, nous nous chassons d'un bout du jardin à l'autre, frappant du pied le sable qui crie, poussant des clameurs, grinçant des dents, sauvages.
Monsieur et Madame Vernet font des paris. Celle-ci intervient.
MADAME VERNET
Tu assommes Monsieur Henri!
HENRI
Laissez-la.
MADAME VERNET
Jouez donc, enfants que vous êtes, jouez à perdre haleine.
À vigoureux coups de genoux, Marguerite me fait faire le tour du jardin. Je me crois au cirque. Je baisse et redresse brusquement la tête, en cheval savant, et je mets les deux pieds sur les plates-bandes.
Ensuite, il faut sauter à la corde, exécuter des doubles, fournir du vinaigre. Enfin Marguerite se rend. Elle se couche sur le ventre, dans l'herbe, le souffle haletant et bat la mesure du bout de ses bottines, à petits coups, de plus en plus espacés, jusqu'à ce que le pied retombe mollement pour ne plus se relever.
Sa lourde natte de cheveux s'immobilise comme un reptile qui digère et s'endort.
MONSIEUR VERNET
Quelle gamine!
MADAME VERNET
O jeunesse!
HENRI
Quelle forte fille!
MONSIEUR VERNET
Et rieuse!
MADAME VERNET
Et pas méchante!
HENRI
Et bonne!
MONSIEUR VERNET
Et aimante!
Nous défilons le chapelet aux perles blanches.
MONSIEUR VERNET
Toutefois, je ne la crois pas des plus intelligentes.
HENRI
Et ne trouvez-vous pas, vous, Madame Vernet, qui la peignez, qu'elle a dans ses cheveux... une odeur?
MADAME VERNET