Chapter 7
Je te laisse, mon poète: continue!
Et elle s'en va se promener--sans m'emmener.
Que c'est embêtant d'écrire! Passe d'écrire des vers! On peut n'en écrire qu'un à la fois. Ils se retrouvent, et à la fin du mois on joint les deux bouts. Et puis, il y a la rime qui sert de crochet pour tirer, hisse! hisse! jusqu'à ce que le vers se rende, se détache entier.
Passe même d'écrire une petite nouvelle! C'est court comme une visite de jour de l'an. Bonjour, bonsoir, à des gens qu'on déteste ou qu'on méprise. La nouvelle est la poignée de mains banale de l'homme de lettres aux créatures de son esprit. Elle s'oublie comme une relation d'omnibus.
Mais écrire un roman! un roman complet, avec des personnages qui ne meurent pas trop vite!
Mes jeunes confrères me l'ont dit:
--«Tu réussis les petites machines, mais ne t'attaque jamais à une grosse affaire. Tu manques d'haleine, vois-tu.»
J'en conviens, j'ai besoin de souffler à la troisième page, de prendre l'air, de faire une saison de paresse; et quand je retourne à mes bonshommes, j'ai peur, comme si j'allais traîner des morts sur une route qui monte, comme si je devais renouer avec une maîtresse devenue grand'mère pendant mon absence.
Je me revois en classe après ma majorité. Mais j'ai mon oeil-de-boeuf à côté de moi, sous la main. Des bateaux s'en vont, d'autres rentrent et se déshabillent de leurs voiles. Le flot monte; les vieux rochers se couvrent d'écume, pères de famille vénérables mais ivres qui renverseraient, en buvant, de la mousse de champagne dans leur barbe.
La mer est légèrement moutonneuse. Un invisible menuisier, infatigablement, lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux. N'y tenant plus, je cours rejoindre mes amis qui se baignent.
XXXVII
LA PLAGE
Celle de Talléhou est toute petite. On marche pieds nus sur un sable fin et doux comme un ventre de femme. On se baigne sans cérémonies. Une femme debout au creux d'un rocher, la main en garde-crottes sur ses yeux, feint de regarder quelque chose au loin, un vapeur. On cherche.
Cependant elle se déshabille par escamotage: on la retrouve en costume de bain.
Avec des gestes chasseurs de mouche, elle s'avance à la rencontre de la mer. Elle pousse des cris, et s'exerce à sautiller en l'air, comme un jouet mécanique, à se jeter sur la tête, les épaules, les seins, des pleines mains de sable mouillé et de filandreux varech. La mer a beau faire le chien couchant: dès qu'elle s'approche, la baigneuse s'enfuit, plaintivement gloussante, vers son rocher.
C'est ainsi que se baignent presque toutes ces dames. Galamment, le maire avait fait planter deux poteaux, tendre des cordes «pour faciliter leurs ébats natatoires», disait-il. Elles eurent peur, non de l'eau, mais de ces cordes, qui se tordaient comme des serpents dans leurs jambes. En outre, elles prétendaient qu'on apprend mieux à nager sur le bord. La mer, en colère, a roulé les cordes, arraché les poteaux, emporté le tout.
Ces dames adorent les rondes entre elles, se tiennent par la main. Elles tournent, fouettées d'éclaboussures, frénétiques avec des rires de sauvagesses qui vont faire un bon repas, manger le missionnaire garrotté et cuisant à petit feu.
De temps en temps un baigneur aimable les avertit.
--«Doucement, Mesdames. Pas par là: vous vous trompez. La mer est de ce côté.»
UNE BAIGNEUSE
Tous les jours c'est la même chose. Qu'il pleuve ou vente, je prends mon bain. Le docteur me l'a recommandé.
UNE AUTRE
Ne trouvez-vous pas que l'eau salée porte mieux que l'eau douce?
UNE AUTRE
Je l'avais déjà remarqué: on se sent d'une légéreté! Il ne faudrait pas faire d'imprudence: une vague vous enlèverait comme une plume.
UNE AUTRE
Commencez-vous un peu à nager?
UNE AUTRE
Oui, mais je n'aime pas me mettre sur le dos: il m'entre de l'eau dans les oreilles.
UNE AUTRE
J'avoue que je ne fais pas encore bien aller les épaules. Mon mari m'a pourtant montré hier soir, sur un petit banc.
UNE AUTRE
On se baigne, n'est-ce pas, pour son plaisir. On ne tient pas à faire du genre.
Un phtisique, sur un tabouret, regarde les baigneurs. Sa tête maigre, douloureuse, supporte péniblement un immense chapeau de paille, à l'abri lui-même sous une ombrelle blanche à doublure verte. Il ne peut pas tenir en place, veut sans cesse s'asseoir ailleurs, et il semble toujours qu'il s'assied pour la dernière fois. Ses coudes, ses genoux crèvent l'étoffe. Sa bouche grande cherche un peu de vie.
Soudain de l'une des cabines sort un vieux prêtre en costume de bain noir. Ces dames se le désignent et chuchotent avec respect. Il porte une cuvette en zinc et un mouchoir blanc. Il descend à la mer, en courant à petits pas, trempe ses doigts dans l'eau et fait le signe de la croix. Laminé par l'âge, il se ratatine pudiquement, le corps en demi-cercle, si effacé qu'il paraît vouloir montrer son dos de tous les côtés à la fois.
Ces dames se sont tues, comme s'il allait officier. Il emplit sa baignoire, la soulève, et verse l'eau froide sur son crâne, les pieds joints, le corps droit, découpé en charbon sur le vert-bouteille de la mer.
Il jette la cuvette, s'enveloppe la tête dans le mouchoir qu'il noue sous le menton, s'avance au milieu des flots, se baisse pour enfoncer plus vite, se retourne sur le dos, et se laisse emporter, les bras étendus.
Régulièrement il plie les jambes, les genoux à fleur d'eau et les détend avec force. La lame le voile. On ne distingue plus que la tête enveloppée dans le mouchoir blanc, et, quand une vague le soulève, il ressemble à un christ d'ébène hors de service qui s'en va à la dérive, couché sur un matelas et pris d'une rage de dents.
XXXVIII
POINTS DE VUE
Madame Vernet a fait choix d'un costume collant, révélateur, couleur de chair tendre, transparent. Les regards se posent sur elle en guêpes. Elle sent la piqûre, mime l'effarouchement, la honte. L'étoffe mouillée fait feuille de papier à cigarette. Elle la pince du bout des doigts, la tapote, mais le tissu retombe et s'appuie. Elle est vêtue de caresses. Quel amant frénétique, à l'étreinte ubiquitaire, pourrait serrer ses formes d'aussi près? Madame Vernet imite la cane et s'assied par terre.
Nous sommes autour d'elle une rangée de messieurs intéressés. Nous n'en perdons pas un méplat. L'apparition d'un morceau de chair fait ciller les paupières. Chaque mari se braque sur la femme du voisin et oublie la sienne. On s'amuse.
Les dames aussi s'amusent. Quand un homme sort de l'eau, ruisselant, les cheveux pleureurs, moulé ou de pauvre académie, elles savent apprécier, sourire, tousser. C'est entre les deux sexes un discret échange d'attitudes. Un peignoir s'ouvre au moment où les attentions sont fixes, se ferme à la façon des burnous. Des gorges baillent, des reins roulent et se croisent.
Nous jouons en outre au jeu de l'ensevelissement. Une baigneuse se couche, et des mains actives travaillent à la recouvrir de sable. Les principales élévations sont les pieds et les seins. Un frétillement, un soupir, et tout s'écroule. Il faut appeler à l'aide. La plage entière s'y met et se partage l'ouvrage. Un monsieur prend une cuisse pour lui, un autre se réserve le ventre. Deux associés unissent leurs efforts autour des hanches. On fait la chaîne, comme dans les incendies. La baigneuse lutte contre tous avec des éclats de rire qui la secouent. C'est doux, c'est chaud, c'est bon.
Elle crie:
--«Pas dans le cou! pas dans les oreilles!»
C'est fini, tout a disparu jusqu'au menton. On peut chercher. Il ne reste pas à l'air un point gros comme la tête d'une épingle. Ces messieurs n'ont plus rien à faire. Ils s'essuient le front et parlent de leur appétit. Sous son édredon de sable, la baigneuse déclare qu'elle va mourir, et, soufflant à peine, les yeux clos, languissante, elle allume ses pommettes.
À qui le tour?
MONSIEUR VERNET
On ne fait de mal à personne. Regardez Monsieur et Madame Vilard qui rentrent à leur cabine.
C'est un ménage renommé au loin pour sa bonne entente. Vieux mariés déjà, ils s'aiment comme au premier jour. Ils se déshabillent ensemble dans la cabine du prêtre, qui est l'oncle de Monsieur Vilard, se baignent ensemble, s'apprennent mutuellement à nager, se tiennent par la main, se saluent, mêlent leurs exclamations de joie et ne sortent de l'eau qu'ensemble, en se donnant le bras. Amaigris par l'amour, ils sucent tout le jour des pastilles de chocolat que parfois ils échangent de bouche à bouche, dans un baiser. Ils brûlent, ils se consument, indifférents aux quolibets des hommes et aux avertissements des docteurs. Tous les six mois le mari est obligé d'aller à l'hôpital.
MONSIEUR VERNET
L'eau éteint le feu. La mer ne peut pas les calmer. Au contraire, elle les ravive. Vous allez voir.
HENRI
Qu'est-ce que je vais voir? Ils sont rentrés.
MONSIEUR VERNET
Vous allez voir! Vous allez voir!
Ses narines vibrent au fumet d'un bon plat. Les messieurs, oubliant la baigneuse qui fait la morte dans son cercueil de sable, épient la cabine et se consultent.
--«Avez-vous vu?»
--«Non. Vous vous trompez, je crois.»
Ils s'avancent de quelques pas, penchés.
HENRI
Qu'est-ce qui va se passer? On dirait que vous guettez un lapin.
MONSIEUR VERNET
Chut! voyez-vous qu'elle remue?
HENRI
Qu'est-ce qui remue?
MONSIEUR VERNET
La cabine. Tenez, la voyez-vous?
HENRI
Après? Toutes les cabines remuent quand il fait du vent, et quand il y a quelqu'un dedans.
MONSIEUR VERNET
Mais la leur remue parce qu'ils se font ça.
HENRI
Expliquez-vous.
MONSIEUR VERNET
Eh oui, ils se font ça. Quelle explication voulez-vous? Vous ne comprenez donc rien aujourd'hui? Ils se font ça après leur bain, chaque fois, sans manquer, sur les planches mêmes, dans leur boîte d'un mètre cube.
Monsieur Vernet me fait des signes de la main, me prie de me taire, de le laisser entier à ses observations.
--«Prêtez-moi donc votre lorgnette, vite, vite», dit quelqu'un.
C'est empoignant. Les dames regardent de côté. La baigneuse enterrée se met sur son coude, et, dans les flots, une autre baigneuse reste immobile, droite, vainement heurtée par la vague, naïade inquiète.
Mais le vieux prêtre, retour du large, ramasse sa baignoire, et courant à petits pas sur la grève, s'en va frapper à la porte de la cabine.
Grelottant, dégouttant, avec sa cuvette de zinc sous le bras, il ressemble maintenant à une marchande de maléfices qui vient de faire, par une averse, ses provisions pour le prochain sabbat et attend qu'on lui ouvre.
XXXIX
PAS DE GÂCHAGE
J'aime de plus en plus mes amis pour le bon motif. Je ne me hâte pas vers l'inévitable fin, vers le moment où je serai l'amant obligatoire de Madame Vernet, vers l'irrémédiable. Il est heureux que Monsieur Vernet soit, comme on dit, constamment sur notre dos, et je voudrais lui garder toujours une affection sans trouble, une estime sans réticences. Je suis comme les autres. Il n'y a encore que les bons sentiments pour me réconforter. Jamais une saleté morale, même réussie et faisant honneur à mon adresse de préparateur, ne m'a contenté pleinement. L'amitié de Monsieur Vernet m'est chère, et le souvenir de la bonté de son coeur m'impressionnerait dans le mal. Aussi, tandis que les frayeurs de Madame Vernet retardent notre chute, et parfois la rendent improbable, j'apporte de mon côté à la réalisation de nos désirs mes cailloux d'achoppement.
Quand, dans ma chambre, nous nous excitons sans mesure, que les caresses irritent notre impatience, et que «cela va tourner au vilain», j'écoute, l'oreille tendue vers l'escalier, un bruit qui nous interrompe. Il m'arrive de m'arrêter trop tôt, d'être en avance sur le signal d'alarme.
MADAME VERNET
Voyons, n'est-ce pas gentil de nous aimer ainsi?
Comme je n'ai qu'une chaise, je la garde d'abord pour moi, et, frottant mes genoux, j'invite Madame Vernet à venir s'asseoir dessus. Elle n'en est pas encore là et refuse. Je lui cède la place, et nous feuilletons mes calepins de vers. Elle a remarqué que j'étais «susceptible», et les apprécie tous en bloc, beaucoup.
HENRI
En voilà qui ne sont pas mal. Je les ai faits en dix minutes, à trois heures du matin, avant de me coucher. C'est la nuit que je travaille le mieux. Il m'en vient quand je dors. Je me lève, j'allume ma bougie, je mets mes vers sur un bout de papier, et je me recouche. Je me suis relevé jusqu'à dix fois; ma descente de lit était couverte d'allumettes.
Ceux-ci, je les ai composés sous un arbre, par une pluie battante. Mon calepin était trempé. Mon crayon se délayait, comme quand on écrit avec une plume sur du papier buvard.
Ceux-là? je ne peux pas vous dire...
MADAME VERNET
Pourquoi? pourquoi?
HENRI
Je les ai tracés sur le dos d'une femme, oui, pendant qu'elle remettait sa jarretière. C'était un pari. J'ai gagné. Il y en a douze. Vous pouvez compter. J'en ai fait de plus mauvais.
MADAME VERNET
Quel était l'enjeu?
HENRI
Le pupitre!
Où vais-je chercher les choses que je dis? Je raconte les origines de chaque vers, ses succès dans le monde, la peine qu'il m'a coûté, et, les désignant l'un après l'autre du bout de mon crayon bleu, je bonimente. De ma main libre, je flatte la taille de Madame Vernet, sa joue. Elle me repousse. Je reviens. Nous dévidons de la soie. Quand elle a dit:
--«Ils sont jolis!»
à ma crispation involontaire, elle ne manque pas de se reprendre et ajoute:
--«Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux!»
MADAME VERNET
Je ne suis pas en peine de vous: vous irez loin.
Je branle la tête et fais l'incrédule.
MADAME VERNET
Si, si, vous irez loin. C'est moi qui vous le dis, et quelque chose qui ne me trompe pas, j'en suis sûre, me le dit à moi. Victor Hugo est mort: vous remplacerez Victor Hugo.
Cette fois, je proteste:
--«Ah non! permettez, n'exagérons rien!»
Elle insiste, mutine: il me faut céder.
--«Eh bien! oui, là, je remplacerai Victor Hugo. Entendu!»
Elle est sincère, en ce moment, la chère femme! Mais si, dans quinze jours, trois semaines, sa prédiction ne s'est pas réalisée, elle en sera tout étonnée, commencera de trouver le temps long, et doutera déjà de moi.
XL
DIRECTEUR DE CONSCIENCE LITTÉRAIRE
J'efface un à un les péchés de son goût.
MADAME VERNET
Vous devriez me composer une petite bibliothèque qui me serait personnelle.
HENRI
Volontiers.
MADAME VERNET
Qu'y mettrez-vous?
HENRI
_Madame Bovary_, d'abord. C'est l'histoire d'une dame qui est un peu comme vous. Elle ne sait pas ce qu'elle veut et finit par en mourir.
MADAME VERNET
Pauvre femme! Est-ce bien écrit, au moins?
HENRI
Assez bien, comme ça, oui.
MADAME VERNET
Et il n'y a pas de choses trop fortes?
HENRI
Des choses trop fortes?
MADAME VERNET
Des saletés, enfin, comme dans Zola.
HENRI
Non, je vous le garantis. C'est propre comme votre âme, et d'un luisant! Vous pourriez vous y mirer.
MADAME VERNET
De qui est-ce?
HENRI
De Flaubert, Madame. Flaubert Gustave.
MADAME VERNET
Je connais. Vous m'en aviez souvent parlé. N'a-t-il pas fait un autre livre qui a un titre drôle, un titre qui m'a frappée: _La Tentation de saint Antoine_? Ce doit être raide, hein.
HENRI
Très raide. Je ne vous le conseille pas: vous n'iriez pas jusqu'au bout.
MADAME VERNET
Et après, qu'y mettrez-vous?
HENRI
Un peu de Balzac?
MADAME VERNET
J'en ai lu. Les descriptions m'ont arrêtée. Est-ce qu'il y a des descriptions dans tous ses livres?
HENRI
On en retrouve par ci, par là.
MADAME VERNET
Alors pas de Balzac, si cela ne vous fait rien.
HENRI
Ça m'est égal. Ce que j'en dis, c'est pour causer. D'ailleurs je suis de votre avis. Les descriptions embrouillent; on perd le fil: c'est agaçant.
MADAME VERNET
Et après, qu'y mettrez-vous?
HENRI
C'est comme si nous jouions au corbillon. J'y mettrai un peu des Goncourt, un tout petit peu, pour donner du goût.
MADAME VERNET
Je les connais aussi ceux-là. Vous ne faites qu'en parler. Deux frères qui s'aimaient bien, n'est-ce pas?
HENRI
Ils s'adoraient.
MADAME VERNET
C'est gentil, ça. Lequel des deux est donc mort, déjà?
HENRI
Le plus jeune.
MADAME VERNET
Lequel des deux écrivait le mieux?
HENRI
Le plus jeune, naturellement, puisqu'il est mort.
MADAME VERNET
Qu'est-ce que vous me donnerez des Goncourt?
HENRI
_Renée Mauperin_. C'est encore l'histoire d'une jeune fille qui ne sait pas ce qu'elle veut et qui en meurt.
MADAME VERNET
Pauvre fille! Ensuite.
HENRI
Ensuite _Germinie Lacerteux_: c'est l'histoire d'une servante.
MADAME VERNET
Oh! non! pas de bonne. Ces gens-là savent-ils aimer?
HENRI
Voulez-vous _Madame Gervaisais_? Cela se passe à Rome.
MADAME VERNET
J'aime beaucoup les livres de voyage.
HENRI
_Soeur Philomène_. Il s'agit d'une Soeur d'hôpital.
MADAME VERNET
Est-ce qu'il y a des tableaux de la souffrance humaine? Oui? N'en parlons plus. Je me trouverais mal à chaque instant. Qu'est-ce que nous prendrons de Zola?
HENRI
Rien, à cause de votre odorat. Vous me demandez mon avis: je vous le donne.
MADAME VERNET
Mais il faut du Zola dans une bibliothèque de choix. Je suis une femme mariée. La délicatesse a des bornes. Ne dirait-on pas que vous me prenez pour une petite fille? Je vous assure qu'il m'est tombé, par hasard, sous les yeux, quelques passages de _Germinal_ et de _la Terre_, ceux qui ont fait le plus de bruit, et je ne les ai pas trouvés si «choses». Et puis, en souvenir des beautés de premier ordre, il ne faut pas se montrer sévère pour les taches. Allons, accordez-moi quelques volumes de Zola.
HENRI
Vous les aurez tous, chère femme de mon coeur.
MADAME VERNET
Ensuite.
HENRI
Tenons-nous-en là pour l'instant. Nous continuerons demain la revue. Nous remplirons encore quelques casiers avec ce qui reste d'écrivains en prose pour dames, et nous demanderons ensuite aux poètes s'ils n'ont pas en réserve quelques poésies de derrière les fagots, pour faire la bonne bouche.
MADAME VERNET
N'oubliez pas au moins qu'un rayon tout entier, capitonné de soie, est destiné à vos oeuvres futures, richement reliées.
HENRI
En peau de chagrin d'amour, avec des fers spéciaux, ceux que vous m'avez mis au coeur. C'est la grâce que je me souhaite. Allons déjeuner!
XLI
ÉGLISES
Généralement, après déjeuner, nous visitons une église, toutes les églises que le bon Dieu a fait faire dans les environs. Nous lisons d'abord les inscriptions des croix. L'épitaphe d'un enfant nous excite à dire: «Pauvre petit!»; celle d'un vieillard, «qu'en somme il était en âge de mourir et qu'il n'a pas à se plaindre: la mort, en ce cas, est plus dure pour ceux qui restent que pour ceux qui partent!»
Nous avons une manière brusque de retirer le pied quand nous marchons par mégarde sur une tombe, et, prudemment, nous écartons les hautes herbes des sentiers. Une poule noire dérangée s'envole avec un cri perçant: nous frémissons.
MADAME VERNET
Ne croirait-on pas que c'est une âme?
MONSIEUR VERNET
Elle ne montera pas haut dans le ciel: elle est trop noire.
C'est la première plaisanterie d'une longue série. Nous plaisantons parce que nous avons vaguement peur. Nous entrons dans l'église en hésitant, comme on s'enfonce dans l'eau froide.
MONSIEUR VERNET
On a beau n'être pas dévot: cela fait toujours quelque petite chose.
Marguerite a trempé sa main dans l'eau bénite jusqu'au poignet et nous en offre. Incapable de refuser, j'essuie ma part avec mon mouchoir, et Monsieur Vernet, moins esprit fort, laisse égoutter la sienne au bout de ses doigts. Le premier sacrilège seul coûte. Cette insulte à l'eau divine non suivie d'une punition immédiate nous encourage: nous pouvons regarder l'église en amateurs, et nous serions hommes à remettre nos chapeaux si la fraîcheur ne nous semblait douce. L'église est nue et suintante, mais la chaire et son escalier sont d'un bois tellement vieux que Monsieur Vernet parle hardiment de style Renaissance. Il monte en tâtant la rampe, ouvre la porte de la chaire, égratigne les moulures, flaire les trous de mites, et n'oublie pas de crier:
--«Mes chers frères!»
--«Oh! Victor! Oh! mon oncle,» disent ensemble Madame Vernet et Marguerite, qui prient à genoux. Je n'en pense pas moins. Monsieur Vernet s'en tient là. L'éclat de sa voix l'a effrayé. L'église, personne blessée, a gémi de toute la sonorité de ses voûtes, et Monsieur Vernet descend, penaud, sa raillerie coupée en deux.
Il regarde respectueusement des vitraux, des crosses, des agneaux frisés aux pattes croisées sous le menton. Ces dames achèvent leur prière. Je me promène de long en large, mon chapeau me battant les cuisses, et j'admire le catholicisme non comme religion, mais comme poésie. Je fais retentir aussi mes talons sur les dalles pour produire des «échos».
Nous sortons. Marguerite est déjà à son poste, la main pleine d'eau bénite. Mais nous n'en avons pas besoin, puisque nous sortons. Nous écartons le buste avec un merci sec, et, sous le portail même, lestés d'une impression pénible, nous nous couvrons par un geste de défi. Notre impertinence se redresse comme une herbe foulée. Monsieur Vernet dit leur fait aux curés.
MADAME VERNET
Il faut un peu de religion, mais pas trop. Je trouve ridicules les détails, les cérémonies. Je crois en Dieu, voilà tout, et au diable dans une certaine mesure.
Marguerite cueille un coquelicot sur une tombe. Elle le mettrait à son corsage, si quelqu'un voulait parier avec elle n'importe quoi. Elle en arrache les feuilles écarlates et les fait claquer entre le pouce et l'index.
De mon côté, par négligence ou bravade, je butte contre des mottes, je marche au bord des allées et j'écrase les pieds des morts.
MONSIEUR VERNET
On respire.
Il ferme la porte du cimetière.
Autour du clocher, les corbeaux tracent leurs cercles, poussent leurs croassements, agacent le coq muet, comme pour le provoquer à donner de la voix.
MONSIEUR VERNET
Quand ils ne sont pas dedans, ils sont dessus.
Il rit. Nous rions tous.
XLII
PROMENADES ET BEAUX SITES
Il n'est rien de trop simple pour la simplicité de nos goûts. Nous nous arrêtons à chaque ferme afin de boire du lait. Marguerite seule, moins naturelle que nous, ose avouer que le lait lui fait mal au coeur.
--«Votre pain est-il noir, ma brave femme?»
--«Oh non, Monsieur, il est bien blanc, au contraire, aussi blanc que celui du boulanger.»
Nous poussons un «Oh!» de désolation.
La brave femme ne nous comprend pas. Elle ne nous comprend jamais. Elle nous offre des chaises, et il faut employer la force pour qu'elle nous permette de nous asseoir sur un banc de bois boîteux et poli comme un front d'enfant, tant il a râpé de culottes, qui le lui ont bien rendu.
La brave femme demeure bouche bée, une chaise dans chaque main.
--«Vous seriez pourtant mieux là-dessus, dit-elle: c'est de la paille toute neuve.»
Je me lève:
--«Écoutez, je vous en supplie, laissez-nous votre banc. Sinon, nous nous mettrons par terre, à la turque, ou en tailleurs. Nous ne sommes pas venus ici pour étrenner vos chaises: tenez-vous-le pour dit!»
J'ajoute:
--«Allons! donnez-nous votre pain blanc, puisque vous n'en avez pas de noir, et apportez-nous du lait!»
--«C'est-il vrai que vous voulez du lait, mon petit monsieur?»
--«Mais, ma brave femme, vous n'y êtes plus! Quand on entre dans une ferme, c'est pour boire du lait. Les fermes, ç'a été inventé pour que les gens qui sont à la promenade puissent y boire du lait, quand ils sont las et qu'il fait chaud.»
--«Mais, mon petit monsieur, il n'en reste plus qu'une goutte pour mettre dans notre soupe ce soir. Les vaches ne sont pas tirées.»
--«Tirez-les. Nous attendrons en mangeant une omelette!»
--«Alors il faut que vous attendiez aussi que les poules aient pondu. J'ons vendu tous nos oeufs au marché, hier.»
Je promène sur l'assistance un regard découragé.
--«Ce n'est pas la peine de venir à la campagne pour faire comme dans les villes. Soit! Tordez-nous donc le cou à un lapin!»
--«Un lapin? mais, mon bon Monsieur, j'ons point de lapins. Qu'est-ce que j'en ferions donc? Un lapin, ça mange comme une vache; et qué que ça se vend? Rien du tout.»
--«À votre tour», dis-je à Madame Vernet, en me rasseyant.