Chapter 6
Comme on dit au théâtre, j'entre dans la peau du bonhomme qui régale. J'ouvre ce porte-monnaie d'autrui avec une telle aisance que, par imitation instinctive, les paysans ouvrent la bouche en même temps. Il m'arrive de le mettre dans ma poche jusqu'au prochain débours. On ne songe pas à me le réclamer. Je marchande, je fais des économies, je calcule comme un régisseur ladre par intérêt, et, pour ma peine, je m'accorde le mérite de ne point grappiller, de ne pas me rendre coupable de la moindre petite volerie.
XXXI
ATOMES CROCHUS
Ai-je jamais été plus heureux que maintenant? Je me soude aux Vernet, assez égrillard pour Monsieur Vernet, qui aime les discours de gaillardise, assez sentimental pour Madame Vernet, qui parle toujours de son âge et ne le dit jamais, assez gamin pour faire coucou avec Marguerite. Je me propose de mener à bonne fin la pleine conquête de ces trois êtres, de les rendre miens, d'en extraire ce qu'ils pourront me donner de suc. Je tirerai d'eux une béatitude temporaire. Par une dernière pusillanimité d'esprit, je n'ose pas compter franchement ce que me fourniront ces dames; mais je fixe l'apport précis de Monsieur Vernet: il sera le danger avec lequel on joue, sans gros risque.
Il n'est guère défiant. Sa présence me gêne moins qu'un souvenir. Je le craindrais davantage s'il était mort.
Quelquefois je m'efforce, par amusement, de faire naître en moi contre lui une jalousie factice. J'ai beau me le représenter dans le même lit que sa femme, il ne me fait pas l'effet de coucher avec elle. Dupe encore d'un mirage, je ne vois pas Monsieur Vernet, mais le mari de mes lectures. Je me l'imagine en bonnet de coton, la bouche ouverte. Il s'endort tout de suite, et ne se réveille que pour sauter sur la descente de lit. Lui et sa femme se trouvent côte à côte par hasard. Ils ne se touchent pas. Il y a entre eux de la place pour un. Elle ne le voit que de dos et peut laisser trembler ses deux seins à l'air, sans péril.
Ainsi je m'arrange un mari commode, selon mes besoins.
Et ma jalousie ne veut pas venir.
XXXII
THÉORIES
«Mon» mari n'est pas faux de toutes pièces, et, vraiment, Monsieur Vernet prend de sa femme une part autre que la mienne, celle que je désire. Il pense qu'on doit respecter la mère des enfants qu'on a ou qu'on pourrait avoir.
MONSIEUR VERNET
Physiquement parlant, doit-on traiter sa femme comme une maîtresse?
HENRI
Je ne suis pas marié.
MONSIEUR VERNET
Innocent! Ferez-vous à votre femme ce que vous faites à vos maîtresses?
HENRI
Dame! si elle veut!
Monsieur Vernet s'arrête, me regarde. Je suis sérieux. Il reprend sa promenade, et de temps en temps plante sa canne en terre, comme pour jalonner ses paroles.
MONSIEUR VERNET
Écoutez-moi, mon ami. J'ai plus du double de votre âge; j'ai le droit et même le devoir de m'écrier: «Ne faites pas ça; je vous en supplie, ne faites pas ça!»
HENRI
Ça-quoi?
MONSIEUR VERNET
Vous m'entendez bien. Marié trop jeune, je n'ai jamais eu de maîtresse. Mais je sais, et vous le savez mieux que moi, gredin, quelles libertés on peut prendre avec une fille. Or, gardez-vous de croire que votre femme est une fille, voilà ce que je tenais à vous dire.
HENRI
Une femme est une femme.
MONSIEUR VERNET
Erreur! Avec le mariage la caresse devient une chose grave. Ah! certes, personne, dans un fumoir, dans une réunion d'esprits libres, dans un _a-parte_ de sexe fort, ne goûte plus que moi les confidences graveleuses, où l'obscénité s'en donne à coeur joie. Je confesse qu'il m'est agréable, comme à tous les honnêtes gens d'ailleurs, de me débarbouiller à mon heure avec un peu de fange. Je m'offre une petite débauche pour rire et n'en suis que plus rangé après. Mais ne badinons pas, s'il vous plaît, avec le saint amour du ménage. Ma femme m'adore et je l'aime; eh bien! je puis vous affirmer que, hors ce qu'il faut savoir, elle ne sait rien de rien.
HENRI
Merci.
MONSIEUR VERNET
Tenez, il me vient à l'esprit une comparaison juste et poétique que je vous engage à méditer, non seulement comme écrivain, mais encore comme moraliste. La pudeur de la femme est un mur mitoyen. N'allez pas, imprudent, le dégrader vous-même, car il s'effritera, à la longue fera brèche, et les voisins entreront chez vous.
HENRI
Délicieux.
MONSIEUR VERNET
Oh! pas d'illusions. Il faut compter avec la perversité instinctive de la femme. Elle a des curiosités; elle pose de petites questions; elle furette et met son joli nez partout. Plus d'une fois, Madame Vernet m'a tâté sur ce terrain; mais j'ai si bien fait la bête, qu'elle a fini par n'y plus penser.
HENRI
Et vous, Monsieur Vernet, est-ce que vous avez aussi fini par n'y plus penser?
MONSIEUR VERNET
Vous voudriez me faire avouer mes frasques.
Il les avoue et en invente. Il se noircit par fausse honte. Mais je ne crois pas à ses vices, et je voudrais serrer la main de cet homme, qui n'a sans doute jamais embrassé sa femme sur le ventre.
XXXIII
LE NAVET
J'aime entendre Monsieur Vernet me parler de Madame Vernet. Il la fait goûter par avance, communique dans l'oreille des renseignements précis, posément, comme s'il voulait donner le temps de prendre des notes. Toutefois, soucieux de la respecter même absente, il se contente de la décolleter, lui déshabille le buste au plus, et n'insiste que sur ses qualités morales.
--«Elle vaut mieux que moi!» dit-il sans envie.
Il ne lui tient jamais tête, et la cite comme un auteur célèbre, en lui rendant hommage. Sa manière de l'aimer m'attendrit, me rend scrupuleux. Oh! Madame Vernet n'abuse pas. Peut-être se sent-elle si supérieure que cela lui est égal. Jamais elle n'oblige Monsieur Vernet à mesurer la distance intellectuelle qui les sépare, et plutôt elle le fait valoir.
MADAME VERNET
Mon mari trouvait cette toile si belle que je lui ai dit: Achète-la, va!--Tenez, voilà un article de journal que mon mari déclare très-bien.
Monsieur Vernet s'y trompe lui-même.
HENRI
Vous aimez les tableaux?
MONSIEUR VERNET
J'en raffole.
Et il cause peinture de façon à faire pleurer un peintre, car dès qu'il a dit: «Est-ce rendu? hein!» son sens critique s'arrête net, comme pris dans une ornière, embourbé.
C'est surtout devant moi que Monsieur et Madame Vernet se font petits, en s'opposant l'un à l'autre. Ils rivalisent d'humilité. Mais Madame Vernet est de première force. Elle porte la culotte sous sa robe: on ne voit rien. Le ciel ne lui a pas donné d'enfants, sans doute parce qu'elle avait déjà un mari. Elle le dorlote, lui change elle-même son tricot. De ma chambre, à travers le plancher, j'entends:
MONSIEUR VERNET
Blanche, fais moi mes ongles!
Elle montre en toute circonstance, même quand il en est besoin, le dévouement d'une religieuse garde-malade. Ce matin, j'ai dû la consoler. Elle pleurait, assise sur le banc de la butte.
HENRI
Qu'est-ce que vous avez, chère Madame?
MADAME VERNET
Rien.
HENRI
Je m'en vais.
MADAME VERNET
Oh! vous pouvez rester, car enfin, si je pleure, c'est à cause de vous.
Madame Vernet en larmes n'est plus jolie. Elle fait une vilaine grimace enfantine et devrait apprendre à pleurer avec grâce.
HENRI
De moi, Madame? Je n'y suis point.
MADAME VERNET
Oui. Hier soir, à table, au dessert, au moment où tout est permis, quand on se jette des serviettes à la tête en faisant les fous, sans songer à mal, il paraît que je vous ai appelé «navet sculpté».
HENRI
Ah! ah! très drôle. Vous me faites rire, et pourtant je n'en ai pas envie.
MADAME VERNET
Alors pourquoi riez-vous? Alors mon mari m'a grondée, alors je lui ai dit que c'était pour rire. Il m'a répondu qu'on ne plaisantait pas avec ces choses-là, que je vous avais fait de la peine, qu'il en était sûr, qu'il l'avait bien vu.
Madame Vernet a le hoquet. Les mots sortent difficilement, un à un, et elle multiplie les «alors» en petite fille ânonnante.
J'hésite. La délicatesse de Monsieur Vernet me touche, si les larmes de Madame Vernet me chagrinent.
HENRI
Mais, chère Madame, c'est de la vraie douleur que vous éprouvez. Calmez-vous. Je ne me souviens pas de votre spirituel bon mot. Et puis, êtes-vous sûre d'en être l'auteur? Je l'avais déjà entendu quelquefois. C'est une expression consacrée, bien que le mot «marron» soit ordinairement employé.
MADAME VERNET
On ne se moque pas des gens comme vous le faites.
HENRI
Cette manière en vaut une autre. Je vous affirme que vous ne m'avez pas froissé. Je prendrais même votre saillie comme une flatterie si elle n'avait été l'occasion d'un incident fâcheux entre vous et Monsieur Vernet. Sa sévérité m'étonne; mais si quelque chose me peine, c'est de vous voir dans un tel état, en mon honneur. Je vous demande pardon.
MADAME VERNET
C'est moi qui vous demande pardon. Ça m'a échappé.
HENRI
Non, faites excuse, c'est moi, j'y tiens.
MADAME VERNET
Ah! mon mari a l'air bon. Il l'est, le plus souvent, presque toujours. Mais, au fond, c'est un homme de fer, et quand il grossit sa voix, je passerais par un trou de souris.
HENRI
Vous exagérez un peu.
MADAME VERNET
Je vous assure qu'il y a chez cet homme des sautes d'humeur telles qu'il franchirait tout, d'un bond, en me broyant.
HENRI
Prenez garde, Madame, séchez vos yeux, voilà l'homme de fer qui monte.
MONSIEUR VERNET
Qu'est-ce que tu as?
Sa voix est grosse en vérité, mais bonne. Je me tiens sur la défensive, prêt à empêcher une rencontre.
HENRI
Franchement vous avez été dur pour elle. Votre feinte d'étonnement ne trompe personne. Je sais tout. Le navet.
MONSIEUR VERNET
Quoi! Elle y pense encore? Ma Blanchette, tu n'es pas raisonnable. Jugez-en, Monsieur Henri. Elle me dit, cette nuit, craintive, collée à moi: «J'ai eu la comparaison malheureuse; Monsieur Henri s'en formalisera.» Je réponds: «Bast! Monsieur Henri n'est pas susceptible!» Elle reprend: «Tout de même, cela n'a pas dû lui plaire.»--«Ah! fais-je, c'est autre chose!»
Elle continue, se tourmente, m'accable de ses «Crois-tu?--Quelle est ton idée?--Mets-toi à sa place!» Elle m'ennuie, dit des bêtises, au lieu d'en faire, jusqu'à ce que je m'endorme. Voilà tout. Vous lui en voulez? Fouettons-nous le chat?
HENRI
Lui en vouloir? Mais, braves amis, vous chatouillez ma vanité juste au creux, et mon être se lève ainsi qu'une pâte fermentante.
Nous nous demandons pardon tous les trois, l'un après l'autre, ensuite en choeur. Madame Vernet a satisfait le besoin qu'elle avait de pleurer. Nous nous tenons les mains, comme si nous voulions danser en rond, et le plus ridicule des trois n'est pas celui que chacun pense.
MONSIEUR VERNET
Ma parole! je crois que la femme a la sensibilité des balances dont on se sert pour peser l'or.
En ce qui le concerne, il déclare se moquer comme «d'une guigne, de l'an quarante ou de sa première chemise», de la beauté des hommes. Il faut et il suffit en effet qu'un homme soit intelligent. Or, Monsieur Henri pourrait porter du mérite au marché, etc., etc.
Monsieur Vernet aplatit, aplatit mon amour-propre, en maniant le compliment comme une demoiselle en bois sur une aire de grange.
HENRI
Hélas! je sais que je suis laid!
MONSIEUR VERNET
C'est affaire de goût. Moi, je vous trouve beau.
N'est-ce pas, Blanche, qu'il serait plutôt beau?
HENRI
Vous croyez?
Je montre mon visage comme un habit de confection. On m'affirme qu'il ne m'irait pas mieux s'il avait été fait sur mesure.
MADAME VERNET
Tenez, ces termes qui me viennent à l'instant rendront ma pensée avec exactitude: vous êtes beau de laideur.
Je souris et perds pied dans ma mélancolie.
Aucune sonde n'en toucherait le fond.
Un mouchoir imbibé d'eau fraîche éteint les dernières piqûres de rouge aux paupières de Madame Vernet.
HENRI
Allons, faites la paix.
Je pousse Monsieur Vernet et lui donne de petites tapes dans le dos.
Sur la pointe du pied, en équilibre instable, il résiste et ne comprend pas.
HENRI
Mais allez donc! Seriez-vous implacable?
Du doigt, je lui désigne un point sur la joue de Madame Vernet entre le coin de la bouche et le lobe de l'oreille.
MONSIEUR VERNET
Comment! vous voulez?
HENRI
Mais oui. Quel homme ulcéré vous faites! Il est l'heure de vous désenvenimer. Je crois que vous rougissez. Faut-il que je me retourne?
Monsieur Vernet se décide, embrasse l'endroit indiqué, comme il est prescrit.
HENRI
Bien! À l'autre joue maintenant!
Et Monsieur Vernet recommence.
XXXIV
LE BAISER
À chacun son tour. J'ai eu, moi aussi, mon baiser. Il m'est tombé au moment où je l'attendais le moins. Les choses ont avancé sans nécessité.
Monsieur Vernet et Marguerite venaient de partir pour le bain. Selon nos conventions, j'étais monté dans ma chambre pour travailler. Je travaillais, comme toujours, en regardant par l'oeil-de-boeuf la danse des flots de la mer. C'est ma petite pénitence de chaque matin. Je l'ai demandée moi-même et la fais scrupuleusement, entière. Il y va de ma réputation de piocheur, de nègre littéraire. Mais si la petite troupe de bateaux pêcheurs de brèmes ne défilait pas devant moi, coquette et voiles retroussées, si les trois-mâts, à l'horizon, ne glissaient pas, dans leur écume, pareils à de fortes dames imposantes qui montrent en promenade la dentelle blanche de leur jupon, j'aurais vite une indisposition d'ennui. Il n'est point trop de la grande mer pour me tenir compagnie.
J'ai senti qu'on entrait. Il ne m'est pas venu l'idée de tourner la tête du côté de la porte. Je n'ai eu que la peur de l'élève qu'on surprend à ne rien faire. J'ai vite pris ma plume, feuilleté un livre, écrit un mot, et, un pouce enfoncé dans l'oreille jusqu'à la garde, feint l'application, le recueillement, l'indifférence aux bruits. Le dos gros, l'être parcouru d'un frisson d'inquiétude, j'appréhendais la chute de quelque chose, une petite tape sur l'épaule, la chiquenaude d'un doigt-ressort.
Et je me suis dressé, à la sensation, en un point du cou, d'une brusque succion chaude, et j'ai vu Madame Vernet, pâle, se reculer, les mains jointes.
J'éprouvais de l'embarras sans plaisir. Je ne savais plus ce qu'elle voulait, et je ne trouvais rien à dire. Les mains appuyées sur le rebord de la table, les jambes molles, je courbais la tête, comme pris en faute.
--«Vous devez me juger mal!» me dit-elle d'une voix implorante, étouffée, qui s'éloigne et va s'éteindre.
J'eus l'esprit de répondre:
--«Non, pas du tout!»
Elle s'était tenue d'abord sur la défensive. Mon attitude piteuse l'affermit. Elle fit un pas en avant, posa le bout de ses doigts sur mon bras, comme pour réveiller un somnambule qui dort debout et me dit:
--«Vous m'en voulez, sans doute?»
Je répondis encore:
--«Non, pas du tout!...»
Elle paraissait indécise. Enfin, après un silence, les lèvres pincées:
--«Vous êtes singulier! J'attendais un autre accueil.»
Une lourde stupidité pesait sur moi. Il faut le dire, je n'avais jamais sérieusement cru que l'adultère de Madame Vernet se réaliserait. J'y pensais souvent, j'en caressais complaisamment les images; mais il avait la séduction d'une beauté littéraire.
Il devait passer, tandis que nous converserions. Et voilà que je me trouvais devant lui. Il était là, matériel, en chair vivante et palpable, m'épouvantant.
Il me disait:
--«Il est temps! Il est temps d'empoigner cette femme, de la serrer sur ton coeur, de la vider pour la rejeter ensuite. Il est temps de tromper Monsieur Vernet. Peut-être en mourra-t-il. Mais il est temps de t'installer à sa place, de lui voler sa femme en mangeant sa soupe. Il est temps d'être misérable pour de bon, car c'est fini de rire.
«En outre, prépare-toi à tout, car ce brave homme de mari peut, au lieu de larmoyer, prendre un revolver et te casser la tête. Cela arrive. Assez rêvassé. Vis! Fais vite!»
Madame Vernet s'impatiente; elle me serre le bras fortement.
--«C'est un supplice! Parlez donc. Vous me faites souffrir!»
Je me décide à répondre, avec un sourire niais:
--«C'est donc vrai! Tu m'aimes donc?»
Mais elle, qui se serait donnée si je l'avais enlacée, brutal et muet, trouve que je la soufflette trop tôt en paroles.
--«Ne me tutoyez pas!» dit elle.
Elle fixe les planches de sapin de ma chambre comme si elle y suivait encore la vibration de mon tutoiement.
Je ne sais plus ce qu'il faut faire ou dire. Je ne sais plus! Nos mains s'étreignent, cependant. Je lui offre ma chaise. Je lui offrirais aussi bien du papier à lettre, de quoi écrire.
Elle murmure:
--«Nous sommes coupables!»
À qui le dit-elle? Je veux faire de l'esprit:
--«Ne le serons-nous jamais davantage?»
Voilà encore un mot qui lui déplaît. Elle va me dire: «Restons-en là», et partir.
Mais, elle non plus, elle ne sait pas où nous en sommes. Elle lève sur moi ses bons grands yeux qui se brouillent, et s'efforce de me regarder.
Je préfère cela. Qu'elle pleure! Pleurons tous les deux, elle assise à ma table, moi tantôt me promenant, tantôt accoudé dans l'ovale de l'oeil-de-boeuf. Nous nous oublions l'un l'autre. Il y a peut-être dans cette chambre étroite une jolie femme et un jeune homme qui la désire, mais il y a surtout deux êtres qui sont effrayés sans savoir pourquoi, parce que le souhait de l'un s'est accompli trop vite, parce que les nerfs de l'autre se sont brisés dans une seule crise, parce qu'enfin l'instant de bonheur est venu.
HENRI
Franchement, nous ne sommes pas gais, chère Madame. Calmez-vous donc! vous allez vous faire du mal.
MADAME VERNET
M'aimez-vous, au moins?
HENRI
Si je l'aime! Elle me demande si je l'aime!...
J'élève et j'abaisse les bras, lentement. Puis je l'embrasse sur le front, sur les yeux, comme en fonction. Je pourrais compter en même temps.
C'est ainsi. Je ne vois pas Madame Vernet; je vois la situation que nous nous sommes faite, la vie qui se prépare aux événements indevinables, l'adultère qu'il faudra consommer.
Quand Madame Vernet, à un bruit de pas dans l'escalier, se sauve et m'envoie un baiser de toute la largeur de sa main, je le lui renvoie machinalement, comme si je jouais au volant avec une petite fille, sans entrain, pour lui faire plaisir.
XXXV
PRISE D'HABITUDE
MONSIEUR VERNET
Que se manigance-t-il derrière ce front? Depuis deux jours vous me faites une tête! Vous travaillez trop.
Son rire n'a rien d'infernal. Il s'intéresse sincèrement à ma santé! Ce qui s'est passé entre Madame Vernet et moi ne l'a point changé.
HENRI
Ne faites pas attention. Je suis souvent en proie à des inquiétudes. Je ne sais pas prendre la vie pour ce qu'elle vaut. Je la dramatise.
Et pourtant, jamais adultère ne fut,--comment dire?--plus innocent que celui de Madame Vernet. Notre crime restera longtemps ébauche. Monsieur Vernet ne s'absente pas seul; Marguerite appelle à chaque instant sa tante, et dans cette maison de verre il faut ouater ses soupirs. Les pêcheurs Cruz nous donnent l'exemple: ils se meuvent comme des crabes dans une caisse d'eau. De notre côté, nous avons saisi la manière savamment silencieuse de défaire nos souliers, de les poser par terre, de remuer nos cuvettes, de tousser en serrant les lèvres, et de nous étendre sur nos lits sans les faire gémir.
Quand Madame Vernet peut monter dans ma chambre, nous nous parlons enroués.
Comme elle m'avait donné une mèche de ses cheveux, je lui ai dit que cela m'avait fait bien plaisir, mais je n'en ai pas redemandé.
MADAME VERNET
Où l'avez-vous mise?
Je ne sais pas. Je veux serrer ma «maîtresse» contre moi, mais elle se dégage et met un doigt sur sa bouche:
--«Si on nous entendait!»
En effet, je perds toute prudence. Madame Vernet me rationne. Elle fixe, chaque matin, à son lever, ce qu'elle m'accordera dans la journée. Elle ne veut pas encore que je la tutoie.
--«C'est trop tôt. Plus tard. Nous verrons.»
D'un naturel temporiseur, elle marche sur de la glace craquante.
HENRI
Mais vous, au moins, tutoyez-moi. Cela me serait si doux!
Elle prend une demi-mesure. Le «tu» et le «vous» disparaissent autant que possible de ses phrases. Je ne sais plus à qui elle s'adresse.
Quand je cherche ses lèvres, elle me donne sa joue et prétend que c'est la même chose, que c'est aussi bon, et s'en va, me laissant interdit, mes bras déployés. Ma bouche, vainement tendue, rentre en elle-même.
MADAME VERNET
Ce sera gentil de nous aimer ainsi.
HENRI
Un peu long!
Elle est rajeunie, me parle trop de mon avenir, et me promets de n'être jamais «un obstacle dans mon existence».
MADAME VERNET
Je ne vous aime pas au sens ordinaire du mot aimer.
Je n'entends rien à ces subtilités, et je me préoccupe seulement, durant ses courtes apparitions, de baiser au vol un bout d'oreille, une paupière. Je saute pour agripper des cerises trop hautes.
MADAME VERNET
Je vois que vous ne me comprenez pas. Il est vrai que je vous aime, et je vous l'ai montré en étourdie. Est-ce une raison pour me traiter ainsi qu'une femme de rien?
HENRI
Vous voudriez jouer à la maman et me prendre sur vos genoux? Impossible!
MADAME VERNET
Il me faudra donc céder. Je ne suis pas une coquette. Je me garderai de vous faire souffrir. Vous verrez que nous nous en repentirons.
HENRI
Puisque vous vous résignez, je vous accorde du répit.
MADAME VERNET
Merci, et pour te donner une marque de mon affection, tu vois, je te tutoie. Mais je ne le ferai que de temps en temps.
HENRI
Pourquoi pas toujours?
MADAME VERNET
Ces hommes, avec tout leur esprit, ne devinent rien. Oui, ça me gêne de te dire «tu» continuellement.
HENRI
Même quand personne ne nous écoute?
MADAME VERNET
Oui. Il faut que je sois préparée, entraînée, que les circonstances s'y prêtent, que mon attitude m'y force. Enfin il faut que ça vienne tout seul, dans la conversation. Autrement, c'est drôle. Tu ne trouves pas?
HENRI
Non. Moi, je suis toujours entraîné. Je n'ai pas besoin de suivre un régime comme un boxeur anglais, un cheval de course.
Monsieur Vernet l'appelle.
--«Travaille!» me dit-elle en se sauvant.
Elle aussi veut que je travaille. Tous conspirent contre mon repos. Marguerite s'en mêle, et me demande parfois:
--«Ça coule-t-il, Monsieur Henri?»
HENRI
Oui, ça coule, comme ci, comme ça.
MARGUERITE
Vous avez de la chance. Au couvent, quand je fais une narration française, jamais ça ne coule.
XXXVI
ÉCRIRE!
Non, ça ne coule pas du tout!
Madame Vernet m'a dit:
--«Savez-vous ce que je voudrais? Je voudrais vous voir faire une belle oeuvre, un roman par exemple, qui me serait dédié et où vous mettriez un peu de moi!»
Elle m'a demandé cela, timide, en regardant ses doigts. J'ai promis. J'ai toujours promis, sans hésitation, aux gens qui m'ont paru le désirer, de leur dédier un roman de mon crû où je raconterais leurs histoires. Je fais même l'offre de mon propre mouvement. Quand je couchais avec des filles, je ne manquais point de décliner mon titre d'homme de lettres avec ostentation.
--«J'écrirai sur toi un article dans un journal pour te faire de la réclame!»
Très peu ont accepté cet engagement comme prix d'une nuit d'amour.
Chaque matin, Madame Vernet vient chercher des nouvelles de son roman. J'ai pris au lycée l'habitude de dormir, avec l'air de lire mon livre, les coudes cimentés sur la table, le menton au creux de mes mains. Encore aujourd'hui, il me suffit de m'asseoir dans cette attitude pour provoquer le sommeil. Madame Vernet s'y trompe. Elle attend que j'aie fini de travailler, que je me réveille, retient son souffle et ses gestes, en arrêt sur mon inspiration, coite comme une perdrix surprise.
--«À la bonne heure!» dit-elle, si je me retourne, les yeux clignotants.
Elle veut voir. Je la repousse avec fermeté.
--«Non, quand ce sera fini!»
MADAME VERNET
N'allez pas vous fatiguer, vous tuer pour moi.
HENRI
Cessez de vous alarmer.
Si je lui disais que je ne fais rien, elle en serait froissée et me répondrait:
--«Je ne vous inspire donc pas?»
Elle se croit aussi muse qu'une autre pour l'homme qu'elle aime.
Je frotte vivement mes mains:
--«Mâtin! ça marche! Encore quelques pages comme celles-ci, et je n'aurai qu'à me présenter au guichet de l'opinion publique pour toucher la gloire!»
Elle a confiance comme moi, me baise au front, presque saintement.
MADAME VERNET