L'écornifleur

Chapter 5

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C'était le petit chien de «ma femme», car nous les appelons «ma femme», ces chères filles, pour jouer «à la famille» et nous donner l'air de supporter des charges.

Elle me disait:

--«Sois gentil, fais-lui une place!»

Elle m'aimait moins que son chien. Je ne m'en sentais pas humilié. Je me collais contre le mur, et nous nous rendormions tous les trois. Ainsi ma vie de coeur est vieille d'une dizaine de nuits à prix fixe, et ma science de la femme se compose d'une courte étude sur son goût excessif pour les petits chiens. Je suis vierge ou peu s'en faut, et je dirais de moi volontiers: «C'est bon comme du neuf!»

MADAME VERNET

Si vous êtes sincère, je regretterai éternellement de vous avoir connu.

HENRI

Pourquoi? Votre vie était insipide. Mettez-y le charme d'une torture.

MADAME VERNET

J'aime mon mari, Monsieur.

HENRI

Plaisantez-vous? Je parlais chien tout à l'heure. Vous aimez votre mari comme un gros chien. Cela ne me gêne pas. On n'est pas jaloux d'un gros chien.

MADAME VERNET

Vos insolences, l'étalage de vos sentiments vrais ou faux, votre manque de tact, et l'habileté avec laquelle vous abusez de ma situation, me font en effet comprendre que votre présence ici sera impossible, et je devrai renoncer à une bonne amitié que je croyais réciproque.

HENRI

Ta! ta! Si, le gilet vaguement ouvert, je vous disais: «Madame, lisez dans mon coeur: il ne s'y passe rien que de pur; ce que j'aime en vous, c'est la grandeur de votre intelligence, l'élévation de vos rêves et la hauteur de vos pensées,» vous me prendriez pour un architecte; et, si j'ajoutais: «Oui, enfermez hermétiquement votre corps dans une boîte en fer, cachetez vos lèvres, mettez votre chair sous clé; c'est de la matière, et je ne veux de vous que l'esprit», vous me traiteriez de béjaune, en murmurant: «Je ne suis pourtant pas si déjetée!» Et vous auriez raison, car vous êtes une admirable femme, et je veux tout ou rien.

Inhabile à caresser une femme vêtue, je tire machinalement une boucle de ses cheveux. Elle fait un geste de la main, comme pour écarter une mouche.

MADAME VERNET

Oh! vous m'avez fait peur!

HENRI

Vous voyez bien!

Pourquoi ne se lève-t-elle pas? Attend-elle que je m'en aille le premier? Je n'ai plus rien à dire, et je reste dans le doute pénible qui suit les examens.

MADAME VERNET

Quel malheur! vous si bien doué!

Je devine qu'elle exagère. Elle me voit perdu si elle résiste, indifférent à la gloire et laissant mourir mon beau talent en fleur dans un verre vide. Si elle succombe, au contraire, quel ennui! Elle imagine une vie de mensonges, des alertes, des taches de sang même. Je ne peux pourtant pas lui dire que l'amour le plus dru marche six mois à peine, un an au plus, qu'on s'habitue à l'adultère, qu'on peut avoir, avec l'envie de se venger, la peur des armes à feu, et qu'un malheur prévu n'arrive jamais.

Tous les partis l'effraient par leur apparence d'immutabilité. Si je m'en vais, il refera brumeux autour d'elle. Si je reste, elle devra accepter toutes les conséquences de mon voisinage.

MADAME VERNET

Pourquoi faut-il que vous m'ayez connue? Que faire?

HENRI

Que faire? Me voilà joli. J'étais tranquille, je travaillais en paix, me disant: «Si j'ai quelque talent, le monde finira par s'en apercevoir!» D'abord vous ne m'avez pas troublé. Je pensais: «Oui, sans flatterie, c'est une femme supérieure. Qu'elle m'accorde une affection de camarade! Je la consulterais sur mes projets, et plus tard, quand mon nom sonnerait gentiment, comme une clochette neuve, je tournerais sans cesse la tête vers elle pour lui demander conseil, et elle me dirait: «Allez! mais allez donc!» avec un bon sourire.

MADAME VERNET

Mon pauvre enfant! croyez-en une femme qui a presque le double de votre âge: votre coeur vous jouera de vilains tours!

Et, avec brusquerie, elle m'a embrassé sur la joue, en soeur.

Mon émotion me venait de mes paroles.

Étreignant les poignets de Madame Vernet:

--«Aime-moi, Blanche, lui criai-je; je t'en supplie, aime-moi!»

Elle se leva droite, cambrée, et, seulement de la tête, me fit signe que non. La blancheur de son cou tentait mes dents. Ses yeux troublés s'avançaient sur moi comme des yeux morts photographiés. Je lui soufflais encore, mes doigts griffant ses épaules:

--«Aime-moi! dis, aime-moi!»

Mais elle me parut une ennemie en garde, impénétrable. L'attraction de mon âme ne déterminait pas la sienne. Dressé sur la pointe des pieds, le corps détendu, pareil à un animal qu'on veut noyer et qui s'accroche au rivage, et, la langue lappante, pousse des soupirs, je fis un vain effort pour absorber cette femme, et je ne baisai que du vent.

Mes bras se détachèrent d'elle et retombèrent comme un linge mouillé. Elle traversa la butte, sans se hâter, et descendit l'escalier de planches, qui rendit le gémissement d'un ivrogne couché qu'on dérange. Elle s'éloigna, étonnamment grandie, souveraine de mon être en suspens. Elle disparut.

XXVI

JE RESTE

La sécurité de mon parasitisme est compromise. J'ai dispersé les plumes de mon nid douillet. Il va falloir déguerpir. Mais je ne regrette pas seulement Madame Vernet; je regrette encore ce bien-être, cet état d'esprit où je me sentais chez moi, cette aisance des gestes et de la parole, ces chatouillements à ma vanité, cette admiration crédule que je savourais, la bouche en suçoir. Je regrette les causeries sentimentales où ma personnalité, comme un ventre plein, prenait des poses libres, où je me communiquais en manches de chemise. Plus que la nourriture du corps, je regrette les compliments point ironiques, les exclamations, les signes d'assentiment, les «vrai, on peut dire que vous en avez, vous, du talent!» Je regrette les prédictions qui mettaient l'avenir à mes pieds, comme un tapis.

Je fais ma malle, je place, déplace mes trois paires de chaussettes. Un caleçon en mains que je ne me décide pas à caser, je souris à mes souvenirs. Je traîne de temps en temps ma malle sur le plancher, afin que Madame Vernet devine mon projet de départ, et, au moyen d'un cri d'angoisse, s'y oppose.

Je la ferme avec bruit, m'assieds sur le couvercle et regarde les filets qui pendent aux murs, les lignes roulées sur leurs cadres de bois, les lampions qui servent à tous les quatorze-juillet, les drapeaux chiffonnés qu'on a jetés dans un coin comme après une bataille pour rire. C'est bien de ma faute si ce qui arrive arrive. Je paie ma butorderie. Je partirai, mais des lâchetés attendent ma résolution au passage. Madame Vernet ne m'a pas formellement donné congé. Je peux lui tendre la main, «sans avoir l'air de rien.» Elle oublierait certaines injures et ne se rappellerait que les plus flatteuses. Si elle hésitait, je lui dirais:

--«Montrez que vous êtes une femme d'esprit»,

pour en obtenir une bêtise?

En suis-je à une humiliation près? Quand une femme vous donne un soufflet, on attrape son bras au vol, et on le tord jusqu'à ce qu'elle reconnaisse qu'elle voulait caresser.

Ainsi je faisais le compte de mes chances de disgrâce, rouvrant ma malle pour la refermer, oubliant cette fois une chemise, et cette autre, un compartiment entier. Je préparais ma réponse à cette question:

--«Qu'est-ce que vous avez remué toute la la nuit?»

--«J'ai fait ma malle!»

Je laisserais tomber ce magique «J'ai fait ma malle» sans chercher à produire un effet, sans tristesse d'apparat.

Pouvais-je prévoir que Madame Vernet trouverait un mot d'esprit et de coeur, un mot fondant dont la saveur se répandrait presque matériellement en moi, et que je goûterais comme un communiant? Pouvais-je espérer qu'elle me dirait, innocente et subtile:

--«Restez pour mon mari!»

XXVII

JE RENDS DES SERVICES

Nous attendons à la gare Monsieur Vernet et la nièce. Le petit train, pareil à ceux qui tournent aux fêtes des banlieues, siffle de joie, fier d'effaroucher des poulains qu'il couperait comme vent. Des têtes se montrent; un mouchoir s'agite.

MADAME VERNET

Regardez sa bonne figure.

J'aperçois la bonne figure. Un boeuf est monté en seconde. Le petit train s'avance avec des précautions, des temps; mais on ne le prend pas au sérieux, et les quatre ou cinq voyageurs sont descendus, tirant leurs paquets, qu'il remue encore. Il pousse des cris aigus comme un maître d'école qui ne parvient pas à dominer sa classe.

Pendant que la famille s'embrasse, je me tiens à l'écart, et je demanderais à Monsieur Vernet sa couverture de voyage, pour me donner l'air d'en être aussi, moi, de la famille. Je trouve les effusions de mauvais goût, et je crierais:

--«Je suis là; il y a quelqu'un qui vous regarde: contenez-vous.»

Madame Vernet a une crise quand elle embrasse Mademoiselle Marguerite. Elle dit:

--«Oh! ma grande fille!»

pleure, pâlit, se trouve mal. Monsieur Vernet la conduit au cabinet du chef de gare, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle s'assied. Cela va mieux.

--«C'est les nerfs!» me dit monsieur Vernet qui lui tient la main. Il lui passe sur les tempes un mouchoir grisaillé, un mouchoir qui a fait un long voyage.

Je réponds:

--«Oui, c'est les nerfs: ça ne sera rien».

Toute l'administration du chemin de fer est rangée autour de nous, compatissante. Chacun pense, comme moi, que cela ne peut pas être grand'chose. Mademoiselle Marguerite, un sac de cuivre rouge sur le ventre, dit par intervalles égaux:

--«Comment vous portez-vous, ma tante?»

L'effet qu'elle a produit sur sa tante l'a d'abord étonnée, et une grosse envie de pleurer contenue lui gonfle les lèvres, bouffit les joues: les yeux vont disparaître.

Madame Vernet reprend ses sens, un à un, y compris le sens du ridicule, qui plus que les autres lui a fait défaut. J'interroge Mademoiselle Marguerite.

--C'est la première fois que vous venez à la mer?»

MARGUERITE

Oh! oui, Monsieur.

Elle se met à rire.

HENRI

Êtes-vous contente de voir la mer?

MARGUERITE

Oh! oui, Monsieur!

Elle se remet à rire.

Je me tourne vers Monsieur Vernet.

HENRI

Avez-vous fait un bon voyage?

MONSIEUR VERNET

Vous savez, du moment que le train ne déraille pas, je fais toujours un bon voyage.

Si on me répond bêtement, c'est peut-être parce que je questionne bêtement.

Madame Vernet remise, nous partons.

MADAME VERNET

Est-ce sot de pleurer ainsi sans savoir pourquoi!

HENRI

Si on savait pourquoi, ce serait encore plus sot.

Elle prend le bras de Monsieur Vernet. Mademoiselle Marguerite marche à côté d'eux, et moi, je suis derrière, comme quelqu'un de la maison qui attend qu'on lui remette le bulletin des bagages. On part; je me donne une contenance en expliquant la mer à Mademoiselle Marguerite.

Je dis:

--«Voilà un bateau; voilà un marin.»

Elle répond:

--«Oui, Monsieur, oui, Monsieur!»

Et quand elle ne se surveille pas:

--«Oui _Msieur_!»

en riant toujours, sans malice.

Tous les trois montent aux chambres s'embrasser à l'aise et faire un peu de toilette. Je me promène dans le jardin; je donne des indications à la bonne, pour le dîner, pour distribuer les places, et je tire un seau d'eau. Je voudrais plier les serviettes, mettre les chaises, enfin montrer que je ne suis pas tout à fait une bouche inutile. Je me sens si isolé, si peu invité, que je m'efforce de dire à la bonne des choses familières qui me gagnent la considération et la sympathie de cette brave femme. Je n'ai jamais été plus chez les autres que maintenant.

XXVIII

À TABLE! À TABLE!

MADAME VERNET

Comment la trouvez-vous?

HENRI

Oh! les jeunes filles!

Je hoche la tête et fais la moue, tristement. Madame Vernet est gaie, et je ne lis dans ses yeux ni défi ni promesse.

MADAME VERNET

N'est-ce pas qu'on est bien ici?

MONSIEUR VERNET

Je te crois!

Il a un complet de molleton bleu. La jeune fille regarde les assiettes. Elles sont à fleurs et à légendes; l'huilier est à fleurs; la suspension est à fleurs. Les murs sont peints en bleu tendre. Sur la commode, on voit trois globes de verre: celui du milieu recouvre la couronne de mariée de Madame Cruz. Les deux autres globes emprisonnent des fruits. Sur la cheminée on voit encore trois globes de verre. Celui du milieu recouvre la Sainte-Vierge et le Petit Jésus. Jésus a perdu sa tête, mais la Sainte-Vierge a sur la sienne une pomme d'or, et elle se tient raide, de peur de la laisser tomber, comme si elle attendait la flèche de Guillaume-Tell. Les deux autres globes emprisonnent des fruits. Aux deux bouts de la cheminée, deux chiens indescriptibles sont assis sur leur derrière de porcelaine. Dans des cadres dorés pendent des mers, des vaisseaux, des ports, des tempêtes. Devant moi, une glace reflète la manière dont je mange. J'y mire mes gestes, mes bouchées, la propreté de mes moustaches, et la distinction de ma main, quand je bois, le petit doigt en l'air.

MONSIEUR VERNET

Trouvez-moi des oeufs comme ceux-là à Paris! Voilà un poisson qui n'a pas été conservé huit jours dans la glace!

Arrivé depuis une heure, il se sent déjà mieux. Il trouve la soupe bien trempée, «comme de l'acier». Il tape fortement sur sa large poitrine:

--«L'air de la mer nourrit!»

Avec beaucoup de viande autour, car nous mangeons magnifiquement. Nous ne nous arrêtons que pour compter la mangeaille avalée.

MADAME VERNET

Comme un voyageur se retourne et regarde le chemin parcouru.

Elle affecte un goût, jusque-là contrarié, pour la nourriture simple. Elle laisse le vin aux gens des villes et veut boire du cidre. Ses lèvres se resserrent, feuilles de sensitive. Sourit-elle? grimace-t-elle? Elle aime le pain de ménage, dur, noirâtre au moins, les couteaux qui ne coupent pas, les verres sans pied. Elle souhaite des chutes d'insectes dans les plats.

MONSIEUR VERNET

À la guerre comme à la guerre!

Tous, nous éprouvons le besoin de mettre en harmonie nos impressions et les choses qui nous entourent. Monsieur Vernet se lève, va à la fenêtre, fait un grand geste de bras, puise de l'air, en boit à pleine gorge. Il était temps! Il étouffait dans l'atmosphère viciée qui appauvrit le sang des citadins.

Les poumons enfin gonflés, il se remet à manger.

Je suis encore vaguement triste; mais, après avoir fait quelques mots d'esprit qui égaient la société, je reprends conscience de moi-même.

MONSIEUR VERNET

Vous avez joliment engraissé depuis que vous êtes là. La mer vous a refait le coffre. Seulement il faut manger.

Il me remplit mon assiette. En silence, nous luttons à coups de dents. Madame Vernet répète qu'elle adore le pain dur. Monsieur Vernet lui passe toutes ses croûtes. Mademoiselle Marguerite ajoute les siennes, et j'offre timidement les miennes. Cela devient un jeu. Je me bourre de mie, afin qu'elle ne manque pas de croûte, et paierais d'une indigestion le plaisir d'éprouver la solidité de ses dents. Mais je suis vaincu par Mademoiselle Marguerite: c'est elle qui mange le plus et fournit le plus de croûtes. Son nez respire pour sa bouche en travail et pousse un bourdonnement continu.

Je l'entends, mais je la regarde comme si je voulais le voir. Parfois elle essaie de rire. C'est un drame. Elle s'étrangle. Les bouchées remontent, ses joues s'enflent, ses lèvres s'ouvrent malgré ses efforts, et il en sort, avec un pouffement, sur sa serviette déployée toute grande, un jet de choses blanches semblables à la râpure de corne qu'on met dans les boules de verre pleines d'eau pour imiter la neige.

XXIX

MADEMOISELLE MARGUERITE

Elle a le teint comme l'ont seules quelques jeunes filles très constipées, un teint qui prend au sang toute sa substance colorante, d'une richesse inquiétante, pas naturelle. C'est une jeune fille ordinaire, jolie ou laide à ses heures, insipide comme un garçon en robe. Elle a fait trop de pieds de nez avec son nez un peu écrasé. Elle regarde tout également intéressée, et on renfoncerait d'un coup de pouce ses yeux qui ressortent. Elle montre sa langue pour s'amuser, et dès qu'on l'en défie, avec la pointe de cette langue, elle se lèche le menton.

Ah! ce n'est pas une demoiselle Mauperin! Quand elle court, la lourde natte de ses cheveux lui bat les épaules, ainsi qu'un harnais d'emprunt.

Elle a dit à Madame Vernet:

--«Comme il est triste, ce Monsieur! Est-ce qu'il fait toujours cette tête-là?»

MADAME VERNET

Ma chérie, c'est un poète, et les poètes ne sont pas des petites filles.

En effet, je conserve l'attitude du poète auquel on en a mis dans l'aile, blessé à mort peut-être.

MARGUERITE

Mais qu'est-ce qu'il fait ici, ce Monsieur, avec nous?

J'ai cru qu'elle allait demander:

--«Est-ce que c'est un parti?»

MADAME VERNET

Chut! il travaille, il rêve, il pense. Il fait des vers. Ne le dérange pas.

Marguerite se retire songeuse, désappointée, comme quelqu'un qui trouve les cabinets occupés. Elle va jouer seule dans le jardin.

MARGUERITE

Donne-moi l'étrenne de ta barbe, mon oncle.

Elle lui saute au cou, l'attire, le courbe, l'entraîne, en marchant à genoux, ses forts mollets à l'air, et roule dans l'herbe.

MADAME VERNET

Je vous l'avais dit, c'est une enfant.

HENRI

Elle est heureuse! Qu'elle s'amuse! elle a le temps de souffrir.

MADAME VERNET

Pauvre ami!

Je rejoins Marguerite, pour m'amuser aussi, moi, puisque mes soupirs ne servent qu'à m'essouffler, à me donner un air de béjaune. Mais je n'ai pas de chance: Marguerite cesse de jouer dès qu'elle m'aperçoit. Je pourrais aller faire mes vers plus loin. Monsieur Vernet remarque sa gêne et lui vient en aide. Ce qu'il dit peut se traduire ainsi:

--«Ne crains rien: c'est un poète-mouton.»

Je fais le gros dos, afin qu'il me caresse pour rassurer Marguerite. Aussi embarrassé qu'elle, j'ignore comment on s'y prend pour parler aux jeunes filles qui ne sont plus tout à fait des poupées et qui ne sont pas encore des femmes. Je ne sais dire que des phrases sentencieuses sur la vie, ses lassitudes infinies, ses mornes désespoirs, et le désaccord existant entre les faits et nos rêves. Si je parlais d'une telle sorte à Marguerite, elle se sauverait, ou ses yeux lui sortiraient définitivement de la tête, comme le noyau d'un fruit qu'on presse.

HENRI

On est mieux ici qu'au couvent, hein, Mademoiselle?

MONSIEUR VERNET

Mademoiselle? Voulez-vous bien l'appeler Marguerite, tout court! Vous n'allez pas faire, je pense, des cérémonies avec une gamine de seize ans.

HENRI

Encore faut-il que Mademoiselle me le permette.

MARGUERITE

Oh! moi, ça m'est bien égal. Appelez-moi comme mon oncle, si vous voulez.

Au même moment elle lui fait une démonstration. C'est chez elle besoin d'exercice. Elle le prend par un bras et le force à tourner sur lui-même. Monsieur Vernet, déséquilibré, frappe du pied sur place, se penche en arrière, perd son chapeau, sue tout de suite, crie:

--«Veux-tu finir! Qu'est-ce que c'est?»

Marguerite tourne, suivie de sa natte comme d'une queue, sa robe vannant le sable de l'allée. Enfin elle s'arrête.

Monsieur Vernet ramasse son chapeau, et, la tête lourde, fait effort pour s'immobiliser, retenir les choses qui continuent de tourner:

--«Est-elle gentille!» dit-il.

Sans répondre, je porte à mes lèvres mes cinq doigts réunis en faisceau, et je les détache avec lenteur, ce qui signifie nettement:

--«Un vrai beurre!»

XXX

PROGRAMME

MONSIEUR VERNET

Nous avons deux mois à passer ensemble. Il s'agit de bien employer notre temps.

Nous ne voulons pas perdre une minute. J'ai quelque faculté d'invention, et je suis l'impresario, l'homme du petit service de la maison. Je me lève le premier, presque en même temps que la bonne. Je lui suis indispensable pour faire griller le pain, et je sonne moi-même le déjeuner, en agitant un grelot aux portes des chambres. Ces dames descendent en pantoufles, en peignoir, les cheveux ébouriffés. Les paupières de Monsieur Vernet sont encore gonflées de sommeil. Il y a de l'eau dans ses coquilles. Je donne le programme:

1° Entre le premier et le second déjeuner, bain;

2° Le soir, promenade ou pêche.

Je montre sur une carte d'état-major le tracé des promenades, et j'ai préparé les lignes, foui des vers.

--«Mais, dis-je, troublé tout à coup, il me semble que, dans cette vie active et si remplie, j'ai oublié de faire la part de mes travaux!»

MADAME VERNET

Vous travaillerez à Paris.

MONSIEUR VERNET

Non, ne l'empêchons pas de travailler. Je me le reprocherais toute ma vie!

Comme il s'est fait lui-même tout seul, il veut que j'arrive à la force du poignet.

C'est convenu. Je m'enfermerai chaque matin deux heures dans ma mansarde. Ma tâche accomplie, je rejoindrai mes amis sur la plage.

--«D'ailleurs, dis-je, vexé qu'on m'ait pris au mot, il me reste ma nuit.»

Ces dames sont inquiètes. Est-ce que je passerais mes nuits à veiller, au risque de m'user la santé? C'est possible. Je ne dis pas oui. Je ne dis pas non.

On me trouve enjoué. Je ne me réserve, par jour, que quelques regards abattus et languissants à l'adresse de Madame Vernet. Je semble, au milieu d'un rire, me rappeler que je suis en deuil. Je transporte les pliants de ces dames du soleil à l'ombre, de l'ombre au soleil, selon les heures. Quand elles se baignent, je garde leur flanelle sur le sable et leur panier à ouvrage. Je les installe en voiture et leur donne la main, le bras, le genou, ce qu'elles veulent. Elles disent:

«Merci»,

s'appuient à peine et rebondissent légèrement. Elles m'éventent de leur robe, et mon nez bat des narines sur un rapide courant de parfums. Grâce à moi, elles franchissent des haies d'où les roses sauvages les défiaient. Nous laissons, loin derrière, Monsieur Vernet qui s'empêtre, arrache tout, grondeur.

Je me récompense au moyen d'attouchements discrets, variés, pour ne pas éveiller la pudeur qui dort.

Je découpe à table, et il m'est permis d'affirmer que je préside. Je paie cet honneur en gardant les mauvais morceaux pour moi. Une fois, il ne me resta rien. Monsieur Vernet a pris dans son assiette la moitié de sa part et l'a mise dans la mienne. Je l'ai mangée sans dégoût, puisqu'on était en famille. Mais je lui passe souvent mon gras, qu'il ne se fait pas offrir deux fois. On sait que j'aime la crème, et, à chaque dessert, la bonne, mystérieusement, pose devant moi une petite terrine, dont j'enlève le couvercle en hésitant, en disant:

--«Qu'est-ce que ça peut bien être que ça? mon Dieu!»

C'est de la crème!

Bien que la surprise se renouvelle, je n'en reviens jamais. Les figures s'éjouissent. Mais c'est trop de crème! Une fois de plus, on m'a pris exagérément au mot. Sans me plaindre, j'avale ma terrine d'un trait, et je lutte contre un commencement de mal de coeur.

La garde-robe de Monsieur Vernet devient la mienne. Si nous rentrons mouillés, on met à ma disposition des chaussettes, une chemise, un caleçon.

--«Il est tout neuf. Allez-vous faire le difficile? Pour un jour, vous n'en mourrez pas!»

Je remercie; j'accepte un vieux paletot, au plus, en attendant que le mien soit sec, mais je ne vais pas jusqu'au linge de dessous, pas encore du moins.

On a en moi une telle confiance qu'on m'a prié de tenir la caisse.

Parfaitement!

D'abord, Monsieur Vernet ne travaille pas quand il est en vacances. Il a dit à sa femme:

--«Tu sais, arrange-toi: je ne veux ici me mêler de rien.»

Il a dit cela pour la forme, pour la galerie que je suis. Car jamais Monsieur Vernet ne se mêle de rien. Il s'en garde.

Or les comptes un peu compliqués ennuient Madame Vernet. Elle s'y perd, et me crie de venir à son secours. Quand nous réglons une dépense de lait, de fruits à l'auberge, elle me passe son porte-monnaie, «sans faire semblant», au moment où mes mains se trouvent, par aventure, croisées derrière mon dos. Les paysans pensent que je le tire de ma poche. Je paie, et je demande, avant de le refermer:

--«Mesdames, voulez-vous me permettre de vous offrir encore quelque chose?»