Chapter 2
Toutefois ce qu'il a contre lui et pour moi, c'est un commencement d'eczéma. Son sang malade, avec une persévérance de taupe, creuse de petits canaux à fleur de peau, et perce çà et là, et pousse dehors ses vésicules rouges, agaçantes et brûlantes.
X
MISÈRE DE MISÈRE!
Le calme appartement des Vernet m'attire. La régularité de leur vie m'engrène, et je ne tente rien pour me ressaisir. Je ne sais pas ce que je vais faire chez eux presque tous les soirs. Je monte les escaliers lentement, et, quand je pèse sur le bouton du timbre, quelque chose de joyeux répond en moi. On m'attend. Mon couvert est toujours mis, c'est-à-dire qu'on se dépêche de le mettre dès que je sonne. J'enlève mon pardessus avant de dire bonjour, et je m'arrête un instant afin de m'emplir le nez des odeurs qui viennent de la cuisine. Je gagne aussi peu vite que possible la salle à manger. Je me mouche, cherche dans mes poches, feins de m'accrocher au porte-manteau, donne un coup de gant sur la poussière de mes bottines; je laisse à Madame Vernet le temps de faire des signes à sa bonne et de lui dire, bas:
--«Vite, un gâteau de deux francs, aux amandes!»
À la vérité, j'arrive en intrus; mais, comme on ne me le fait pas sentir et qu'un dîner en ville est toujours bon à prendre, je salue d'un air dégagé, en essayant de varier mes formules de politesse préparées dans la journée.
Monsieur Vernet me serre les doigts impitoyablement, pour me prouver sa force, et tandis que je les agite un peu afin de les décoller, Madame Vernet me dit:
--«Bonjour! poète!»
J'ai voulu lui baiser la main. Elle ne s'y attendait pas; son bras que je soulevais est retombé lourdement, et, gauchement, je me suis gardé de le rattraper.
En général, si les fourches de nos pouces et de nos index s'adaptent et s'entrecroisent avec netteté, je me sens à l'aise pour la soirée. Au contraire, je suis pris d'inquiétude comme un lièvre qui écoute, si elle ne m'accorde que le bout de ses doigts. Je les fais sauter dans le creux de ma main, de la façon qu'on soupèse des pièces d'or, pour voir si elles ont le poids.
Installé, je deviens poseur, menteur et gobeur. La nourriture «saine et abondante» descend en moi, fait tampon, refoule mon âme dans un coin, l'étouffe.
--«Quel excellent potage! dis-je. Il n'y a que chez vous qu'on sache manger!»
Je cite des noms connus de restaurants, comme si j'en sortais. Leurs prix sont un peu forts; mais, à Paris, cela seulement est bon marché qui coûte cher.
À chaque nom, Monsieur Vernet me demande:
--«Vous y êtes allé?»
--«Oui. Ils ont un nouveau chef qui réussit la sole; mais tout autre poisson y est détestable.»
Je jouis de mentir et regarde l'étonnement de Monsieur Vernet monter comme une colonne de mercure. Tel degré à atteindre me fait ajouter un mensonge. À tel autre, il est bon que je m'arrête. Tout à l'heure, quittant la table, n'irai-je pas sucer une écrevisse chez Fary?
Mais au moment où je redoute qu'on ne me croie plus (car à la manie de mentir je joins celle de prétendre que je mens habilement), et comme Madame Vernet, troublée par mes vanteries, traite son repas de frugal et réclame mon indulgence:
--«Ah! dis-je, plût aux cieux que j'en eusse tous les jours autant!»
Avec une souplesse dont je ne me rends pas compte et qui pourrait me faire prendre pour un farceur, je passe des grands restaurants aux petits à vingt-cinq sous (pourboire compris).
Je faisais le musulman fastueux. Me voilà franciscain. Monsieur et Madame Vernet m'écoutent, plus sympathiques. Les souffrances de mon estomac donnent à leur dîner une importance. Ils m'enviaient: ils vont me plaindre. Je possède mon sujet et je parle avec facilité. Ça coule de source, semble-t-il.
--«Que de fois, absorbé par mon travail, il m'est arrivé d'oublier de dîner, comme on oublie son mouchoir, un objet futile! Si jamais j'ai fait quelque chose de passable, ç'a été ces jours-là. Mes moins mauvais vers, je les dois à ma faim négligée.»
Je ne soutiens pas aujourd'hui que le pauvre seul a du talent, mais peu s'en faut. Ce sera pour une autre conférence.
--«Ne vous attristez pas», me dit Madame Vernet.
--«Bah! c'est le souvenir. On en parle pour parler. Les jours sont meilleurs maintenant. Mais j'en ai vu de rudes. Un jour j'avais encore oublié de dîner, oublié volontairement. Je cherche dans mes poches, rien. Mon porte-monnaie était plat comme un mendiant. Je cherche dans mon placard où je mets ma bouteille de chartreuse pour les deux ou trois amis qui me viennent voir, mon plateau et mes verres, et je découvre un morceau de charcuterie. Il était semé de taches d'un bleu noir ainsi que des dents cariées. L'odeur me poursuit encore. J'ai vécu avec lui vingt-quatre heures, à le regarder.»
Est-ce que je ris? Est-ce que je me moque? Candide et grave, je parle de ma chambrette, de mes petites affaires, de ma petite table de toilette, et de ma petite bibliothèque, où sont rangés mes petits livres. Ma gaîté est forcée et niaise, et il me semble que des larmes retombent au dedans de moi, une à une. Je ne pensais pas avoir tant souffert. Arrivées, ces intéressantes aventures ne m'auraient pas fait plus de mal que racontées.
J'y crois être moi-même.
Monsieur et Madame Vernet se font des signes de tête et laissent échapper des soupirs de gorge. Peut-être Monsieur Vernet se reproche-t-il d'avoir fait sa fortune trop vite. Il se tranquillise en songeant que je ferai certainement la mienne.
--«Tous les grands hommes ont passé par là», dit-il.
XI
MES CONFRÈRES
Aussitôt commence la revue des grands hommes «qui ont passé par là», et chaque exemple cité est comme une preuve de mon illustration future. Par la pensée, j'associe mes amis à ma haute fortune.
--«Quand vous en serez là, dit Madame Vernet, vous ne nous regarderez plus.»
Je me dresse brusquement, frémissant. Je la fixe, et, comme si elle était déjà ma maîtresse, lui jure, du geste, une fidélité éternelle.
Mon exaltation calmée, nous reprenons notre causerie intime sur le monde des lettres. Je deviens soudain l'ami des auteurs célèbres. Par principe, je dénigre tous les hommes de talent, un ou deux exceptés, les deux plus vieux, les plus inaccessibles, ceux qui se trouvent trop loin et trop au-dessus de moi pour être des rivaux, et que je vénère ainsi que des demi-dieux, les lèvres remuantes. Mais, mon acte de foi terminé, qu'on ne me parle plus de ces hommes! Ils montrent, à vivre, une obstination indécente, aimantent toute la quantité d'admiration disponible dans l'air; et, sans jalousie mesquine, par humanité seulement, je leur souhaite ce qui leur manque pour être complets dans l'absolu: une prompte mort.
MADAME VERNET
Êtes-vous heureux de connaître ce monde!
HENRI
Oh! croyez-vous? Habitude et perspective! Ce sont des gens comme vous et moi, plus simples qu'on ne pense. Ah! j'adorerais la vie de famille, le repos du dimanche. Je me réserverais de transporter dans mes livres, dans mon oeuvre, mes désordres, mes tares, mes vices intellectuels.
Je dis «mes livres», «mon oeuvre»: si on me poussait, je dirais «mon public».
Puisque les artistes sont des hommes comme lui, Monsieur Vernet se rassure. J'ai trop adouci le monstre, et, sans transition, je le refais dangereux.
HENRI
Si nous sommes gentils avec les autres, ceux qui ne sont pas du métier, nous nous dévorons entre nous. Qui dit «homme de lettres» dit «mangeur de confrères et déchiqueteur de renommées».
MADAME VERNET
Cependant, vous êtes d'accord sur ce point que Sully-Prudhomme, François Coppée, Leconte de Lisle sont des poètes de génie.
HENRI
Pu! tu! tu! comme vous y allez! Et d'abord qu'est-ce que le génie?
MONSIEUR VERNET
Mais que faites-vous des actrices? En connaissez-vous quelqu'une? En avez-vous vu de près?
HENRI
Comme je vous vois, dans leurs loges, ou chez elles.
MONSIEUR VERNET
Comment est-ce une loge d'actrice?
HENRI
Il y en a de très bien. D'autres sont infectes.
MONSIEUR VERNET
Et elles vous donnent des billets?
HENRI
Je n'en ai pas besoin. Vous êtes, supposez-le, rédacteur du _Figaro_, du _Gil Blas_, d'un grand journal. Vous allez au contrôle d'un théâtre, vous présentez votre carte, on vous remet un coupon.
MONSIEUR VERNET
Un fauteuil d'orchestre, veinard!
HENRI
Peuh! on s'en lasse. Je me mets à votre service.
MONSIEUR VERNET
Ce n'est pas de refus. Nous ne sommes point gâtés, et, quand il faut aller au théâtre en payant, on y regarde à deux fois. Encore si on connaissait la pièce, on ne courrait pas le risque d'écouter des choses qui souvent vous endorment.
MADAME VERNET
Le théâtre m'amuse toujours, quand même, et un soir que vous ne saurez pas quoi faire de vos billets...
Je ne fréquente ni auteur célèbre, ni actrice en vogue. Je connais deux ou trois grues à cent sous et quatre ou cinq petits jeunes gens qui ont tous beaucoup de talent, le même âge que moi et font des vers très bien. Jamais un confrère n'a dit de mal de moi, pour cette raison que mes confrères m'ignorent, et les huailles de la foule ne m'empêchent pas encore de dormir. J'ai aperçu Leconte de Lisle au boulevard Saint-Michel et François Coppée sur le pont des Arts. Si j'en parle comme de copains, je tremble à l'idée d'aller les voir. Théodore de Banville m'impressionne moins. Est-ce parce qu'il donne, sans morgue hautaine, des vers à un journal quotidien de deux sous? Les autres grands hommes ne me sont familiers qu'en photographie. J'ai eu la chance d'entendre causer une belle et innommable actrice de l'Odéon ailleurs que sur la scène. Elle courait derrière un omnibus, et criait au conducteur:
--«Voulez-vous arrêter? Arrêtez donc, nom de Dieu!»
Mais je trouve tant de charmes à étonner mes chers amis. Ils disent:
--«Continuez!»
clignent les yeux, sourient complaisamment, puis se regardent l'un l'autre, en remuant la tête, comme piqués par des insectes. Je ne m'en veux pas trop de mon inoffensive vanité. Seulement, j'ai pris une attitude qu'il faut garder.
--«Je vous quitte; on ne s'ennuie pas en votre société, mais je suis «obligé» d'aller voir le troisième acte de _Merlinette_, qu'on dit très torsif, et de rejoindre ensuite quelques amis qui m'attendent pour souper.»
Vainement on me tend un dernier verre de chartreuse: je me lève, content de vivre, distingué.
«Heureux, heureux homme!» répète Madame Vernet.
Quel acte? Qui me paierait une choucroute?
Dans la rue, la pluie tombe. Au bout d'une centaine de pas, mon pantalon, que j'ai dédaigné de relever, fait «flac, flac» sur mes talons. Les becs de gaz brillent comme des yeux en larmes. Des gouttes d'eau, langues humides, me font froid au cou. Je regagne ma petite chambrette, si tiède que je crois, ouvrant la porte, non entrer, mais continuer à être sorti, et je me couche en prenant la précaution d'installer sur mes pieds ma descente de lit et ma valise pleine de linge sale.. C'est lourd mais chaud, et cela fortifie les chevilles.
Ah oui! heureux homme!
XII
JE DIS QUELQUE CHOSE
--«Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose.»
On insiste. Monsieur Vernet frappe trois coups sur ma poitrine, côté du coeur, et malignement me demande:
--«Qu'y a-t-il là?»
Là, ma redingote se gonfle en une boursouflure rectangulaire et dessine les contours d'un calepin. Monsieur Vernet a mis le doigt sur la boîte aux vers et l'exige. Je ne fais pas de grimaces et suis capable de dire des vers autant qu'on en veut. Je me détourne pour ouvrir ma redingote, sans que Monsieur et Madame Vernet s'aperçoivent que je n'ai pas de gilet et que ma chemise n'est point empesée, les plastrons raides m'étant insupportables. L'élastique de mon calepin montre ses vermisseaux de caoutchouc. Mais il est plein de poésie jusqu'aux tranches. Il en a dans ses poches. On en trouverait au dos d'une note de blanchisseuse. En train, lancé, n'écrirais-je pas sur une tête chauve?
Je dispose mes papiers sur la table, au choix, après avoir écarté les assiettes et essuyé avec ma serviette des taches de sauce.
--«Qu'est-ce que vous voulez? du gai, du triste?»
--«Du gai, du gai!» dit vivement Monsieur Vernet. Mais Madame Vernet le reprend, délicate:
--«J'espère que Monsieur Henri nous donnera des deux, et plusieurs fois de chaque.»
--«Mais par quoi commencer?»
--«Ah! cela, c'est votre affaire.»
--«Je suivrai donc l'ordre en usage au Théâtre-Français. Quand on donne deux ou trois pièces, on termine par la plus joyeuse. L'esprit se débarbouille des tristesses du drame dans l'eau vive de la comédie. Mais je vous préviens que si je récite relativement assez bien les vers des autres, je lis fort mal les miens!»
Monsieur Vernet répond:
--«Qu'à cela ne tienne, mon ami. Si vous préférez nous dire des vers des autres, faites comme il vous plaira.»
Sa femme, décontenancée, va le gronder, et je sens sous la table un remue-ménage de pieds.
--«Ne faites pas attention, Monsieur Henri, dit-elle. Nous vous ouïssons.»
--«Allez-y», dit Monsieur Vernet.
Je commence en fixant le fumivore de la lampe. Tantôt je m'arrête à chaque fin de vers, à chaque hémistiche, souvent ailleurs: j'ai l'air de bégayer; tantôt un courant m'entraîne: je flotte à l'aventure. Ici les mots me paraissent pléthoriques de sens, et ma voix se traîne dessus pour les écraser, en faire jaillir l'idée, le jus et le suc. Plus loin, une pudeur me prend. Ce que je dis ne peut être que banal. Je n'y tiens pas. Je le prodigue, en veux-tu, en voilà. C'est de la monnaie de cuivre plate. Je n'ai qu'à renverser la bouche comme un pot, et cela tombe et se répand. Pouvait-on espérer qu'il sortirait un bruit si continu d'un garçon aussi maigre?
Monsieur Vernet a planté son couteau dans une rainure de la table et le fait vibrer avec précaution. Il lui faut cette musique sourde à mes vers.
Madame Vernet murmure:
--«Mais c'est qu'ils sont jolis, ces vers-là!»
Et, après un silence:
--«Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux.»
Parfois, je ne dis plus rien:
--«C'est fini?»
--«Oui, c'est fini.»
--«Ah! très bien, très bien.»
Monsieur Vernet fait vigoureusement vibrer son couteau, et applaudit, trois doigts de sa main droite claquant sur le dos de sa main gauche.
--«Savez-vous que vous êtes un vrai poète?» me dit Madame Vernet en hochant la tête.
--«Puisque celle-là est finie, à une autre,» dit Monsieur Vernet.
--«Oh! je veux bien, moi.»
Et, de nouveau, je vais me remettre à ronronner, la jambe droite en avant, le regard perdu. Déjà je me balance.
--«Une goutte de brandy! m'offre Monsieur Vernet: ça fait du bien quand on parle longtemps.»
Mais pourquoi m'efforcer de faire de cette scène une évocation risible? J'étais sincère. Je le suis toujours quand je dis des vers. Monsieur et Madame Vernet ne se moquaient pas. Les sons musicaux planaient autour de nous. Nous trouvions mélancolique le grincement d'une persienne, et nous écoutions le sifflement d'un bec de gaz comme le soupir d'un être cher. Monsieur Vernet se sentait tout chose. Madame Vernet ne savait pas ce qu'elle avait. Je comptais au plafond des crottes de mouches, mondes stellaires. Le vacillement du fumivore, c'était l'ébranlement d'une voûte céleste. Nos âmes libres, désemprisonnées, se hissaient au dehors et frissonnaient doucement.
XIII
COUPS DE SONDE
Je laisse tomber un plomb dans la confiance du mari. Le fond est-il de sable ou de rocher, tapissé d'herbes serrées? J'avancerai à tâtons. Qu'est-ce que je suis venu faire ici? Je dîne bien et souvent. Je dis des vers à la satiété de tous. Mais ne dois-je pas à mon éducation littéraire et aux exigences du monde de coucher avec Madame Vernet? Tous les amis d'une femme sont ses amants. Chacun sait cela. Témérairement je m'efforce de le faire entendre à Monsieur Vernet:
--«Entre un homme et une femme, l'amitié ne peut être que la frêle passerelle qui mène à l'amour!»
Monsieur Vernet, inquiet, ne répond rien. Plus tard, quand le moment sera venu de le tranquilliser et que je citerai des exemples historiques d'amitiés d'homme à femme restées pures malgré les apparences, il ne manquera pas de me rappeler mon mot.
Nous ne rivalisons encore que de générosité. Nous nous estimons pour notre indépendance de caractère. Elle se traduit par des expressions familières et même grossières. Monsieur Vernet, homme mûr, connaît la vie. J'ai aussi ma petite expérience. Nous nous énumérons nos aventures, dont quelques-unes sont scabreuses; mais nous avons deux ou trois principes inébranlables, auxquels notre dignité en péril s'est toujours, par bonheur, accrochée. C'est ainsi que la femme d'un ami est sacrée. Nous comprenons le vol, le viol d'une jeune fille, tous les crimes: nous n'admettons jamais, sous aucun prétexte, qu'on prenne la femme d'un ami.
Ayant le moins à craindre, je me révolte avec le plus d'indignation; je plaque mes deux mains sur les larges épaules de Monsieur Vernet, comme si nous allions lutter corps à corps, et je lui dis:
--«J'ai un ami, de mon âge, que je respecte autant qu'un frère aîné. Il rencontre dans la rue une femme quelconque, la suit, s'attache à elle, n'ignore pas qu'il a eu plus d'un prédécesseur, mais ne songe qu'au dernier. La manière dont ils ont permuté le préoccupe:
--«Quand l'as-tu quitté?»
--«Encore! Mais puisque je ne l'aime plus.»
--«Réponds: quand l'as-tu quitté?»
--«Quand je t'ai trouvé.»
--«Alors c'est moi qui l'ai remplacé.»
--«Naturellement.»
--«Ainsi, tu l'as planté là pour moi, à cause de moi?»
--«Sans doute: pourquoi?»
--«Pour rien», dit mon ami.
Il prend son chapeau, part et ne revient plus.
--«C'était exagéré, dit Monsieur Vernet, mais tout de même gentil de sa part. Il compatissait à l'infortune d'un étranger!»
Je n'ajoute pas:
--«L'ami c'est moi!»
On le devine aisément.
J'ai en effet une collection d'amis imaginaires que je fais intervenir à propos, infâmes ou vertueux, selon la thèse à soutenir. J'en ai de très riches: ils possèdent des châteaux à l'étranger, et, importuns, me supplient d'y aller passer quelques mois. J'en ai de pauvres, qui mènent, dans l'ombre, une vie de reclus, et préparent leur grand oeuvre silencieusement.
--«Mais quant à cet autre, dis-je, il m'est impossible de le voir sans dégoût, et je n'en parle que pour provoquer un haut-le-coeur. Croyez-vous qu'il s'est installé au milieu d'une famille complète? Il la ronge, pourrit la mère, conseille le père, dirige l'éducation des enfants, préside à table, et organise la dépense!»
Les bras croisés, mes doigts tambourinant sur la manche de ma redingote, je pose à Monsieur Vernet cette question:
--«En toute sincérité, que dites-vous de cet être-là?»
--«Je dis que c'est un cochon, voilà ce que je dis!»
De mon côté, je fais:
--«Bêe, bêe.»
comme une chèvre, ou comme un baby qui vient de tremper son doigt dans une ordure.
--«La femme qui s'oublie, dit Madame Vernet, les yeux baissés sur son ouvrage, n'est pas une femme intelligente. Il me semble à moi que, si j'étais sur le point de commettre une faute, je m'abstiendrais par bon sens, après avoir raisonné.»
--«Raisonnez un peu, voyons!»
Elle ne répond pas. Pour l'encourager, au cas où, quelque jour, elle serait tentée de risquer une avance, je parle de ma timidité auprès des femmes.
--«C'est comme cela. Je n'ai jamais pu faire le premier pas. Je ne me rends compte de ce que peut être une déclaration que par mes lectures. Je me mettrais volontiers à croupetons aux pieds d'une femme si j'étais sûr de son amour; je lui dirais que je l'aime, à quatre pattes ou sur le dos, après. Mais avant, j'ai peur de me tromper, une peur bizarre, bleue. Je n'exige pas que les rôles soient intervertis, mais il faut que la femme me fasse signe d'approcher, me promette la réussite par une télégraphie nette. Sans cela nous pourrions rester indéfiniment côte à côte.»
Madame Vernet est prévenue.
--«Vous avez dû laisser échapper de belles occasions?» dit Monsieur Vernet.
--«C'est possible!» dis-je sérieusement, sans m'apercevoir que je me rends grotesque même aux yeux du mari. Une mélancolie soudaine m'envahit. Je crois entrer dans une brume épaisse qui me cache le monde extérieur. Je parle pour moi seul, tout entier à des souvenirs écoeurants.
--«Quels êtres vils peut faire de vous le désir de la femme, de sa chair?--car son coeur nous est précieux comme une vieille botte dépareillée, et son âme vaut la vessie d'un poisson qu'on vide. C'est donc pour coucher avec une femme, pour pétrir son corps, en boulangers, avec des han! han! gutturaux et sourds, que nous bravons notre mépris. Oh! si je ne craignais lâchement d'être aussitôt métamorphosé en idiot, je le proclame sans vouloir sonner ici une vaine fanfare, je me ferais eunuque. Je me couperais, et je jetterais avec dédain la cause de tous nos maux au premier canard venu!»
Monsieur Vernet trouve qu'il n'y a que moi pour avoir des idées pareilles, et Madame Vernet, tellement courbée en deux qu'on ne voit plus que son dos, pouffe, avec une sorte de jappement continu.
XIV
COSMOGRAPHIE
Et c'est tout. Nos conversations reviennent les mêmes. Le plus souvent, je prends la parole, et, tandis que mes dents s'amusent d'un Palmer, ma bouche s'emplit et se vide de mots. Les notes que je repasse tous les deux ou trois jours me sont alors très utiles. Elles condensent ce qu'un jeune homme doit savoir pour paraître supérieur. C'est un extrait de l'_Intelligence_ de Taine vulgarisé à l'usage des gens du monde. C'est une ironie de Renan grossie, mise au point des vues moyennes. C'est un vers de Baudelaire qui étonne et qu'on écoute longtemps en soi-même comme l'écho d'une voix grondant en un caveau. La science m'a fourni une vingtaine de faits précis et stupéfiants. Mais je ne les place pas au hasard. Pour parler de la foudre, j'attends qu'il tonne. J'explique l'éclair au passage.
En astronomie, je m'en rapporte à Flammarion. Madame Vernet ouvre la fenêtre, et, tout de suite, ce qui des étoiles surprend le plus Monsieur Vernet, c'est leur quantité.
--«Si j'avais autant de pièces de vingt francs, je ne serais pas ici.»
Mais la destinée même des étoiles préoccupe Madame Vernet. Elle voudrait savoir s'il y a du monde dedans; et si quelqu'un lui affirmait que «oui», elle serait plus tranquille.
HENRI
Celle que vous regardez n'existe peut-être plus.
MONSIEUR VERNET
Comment cela?
HENRI
Je dis vrai. Au contraire, il en est d'autres que vous ne verrez pas avant deux ou trois ans.
Je pérore sur la vitesse du son, sur celle de la lumière, et je soutiens que le soleil est des centaines et des centaines de fois plus gros que la terre.
MONSIEUR VERNET
Ça fait bien gros.
Madame Vernet ferme la fenêtre. Je frappe coups sur coups et expose la doctrine de Kant.
MONSIEUR VERNET
Permettez! Vous n'allez pas vous moquer de nous plus longtemps. Ne dépassons pas l'absurde. Me soutenir que ce verre, ce pot de moutarde n'existent que dans mon imagination? À d'autres, jeune homme! Dites que je me figure être en vie.
HENRI
Qui sait?
Monsieur Vernet, de son index recourbé comme un hameçon, se frappe trois fois le front.
MADAME VERNET
Laisse donc, tu n'y entends rien.
Pour me venir en aide, elle rappelle les fréquentes erreurs des sens. On croit voir une ombre sur un mur, on s'approche: il n'y a rien. Un chasseur tire sur un lièvre: c'était une pierre. Intéressée, elle m'invite à continuer. Mais j'ai fini. J'ai poussé devant moi mes réminiscences et les ai fait entrer dans le tourniquet de la conversation.
Combien de soirées passerons-nous ensemble comme celle-ci, inutiles? Nous piétinons.
XV
JE TROUVE UN ENGAGEMENT SÉRIEUX
MADAME VERNET
Puisque vos élèves vont prendre leurs vacances, vous devriez nous accompagner au bord de la mer.
HENRI
Y pensez-vous, chère Madame? Et mes affaires! mon avenir!
MADAME VERNET
Vous travaillerez là-bas. Vous aurez votre chambre. Vous serez tranquille.
MONSIEUR VERNET
Vous me rendrez service. Il faut que j'aille chercher ma nièce à son couvent. Cela me fait faire un grand détour. Vous conduirez ma femme directement. Je vous rejoindrai avec ma nièce.
MADAME VERNET
Et je n'aurai pas à m'occuper des malles pendant le trajet. Quelle chance!
MONSIEUR VERNET