Chapter 10
Nous revenons à la maison, par le petit mur qui endigue la plage; je marche derrière mes amis et je porte les ombrelles. La chevelure de Marguerite est répandue sur ses épaules, si épaisse qu'elle ne cesse pas d'être mouillée durant la saison. Il s'en dégage une odeur indéfinissable, un peu de flaque de rocher qui s'évapore au soleil, et même un peu de boue. Je soupèse les tresses légèrement gluantes, et, quand Madame Vernet se retourne, je mets ma main dans ma poche ou derrière mon dos avec la rapidité d'un pick-pocket surpris et qu'on offense.
LII
LE DEMI-VIOL
La bêtise est faite. En cinq minutes j'ai stérilisé les efforts patients de plusieurs mois; ma place était en ciment: Monsieur Vernet, de son aveu, ne pouvait plus se passer de moi; j'ornais l'esprit de Madame Vernet comme un jardin anglais, et son coeur était plus rempli qu'un colombier de roucoulements; Marguerite m'amusait: j'ai cassé le joujou. On va me gronder, éclater, et je courberai bas ma tête.
Comment ai-je fait mon compte? Ma faute m'humilie comme une faute de style; je me trouve imbécile, grossièrement attrapé.
C'est le jour des Régates, la grande fête de Talléhou. Les mortiers ont tonné. Les marins sortent de l'armoire d'extraordinaires chapeaux hauts de forme, qu'ils portent aux premières communions, aux mariages, et parfois le dimanche quand la pêche de la semaine a été bonne. Les vieilles femmes ont des journaux neufs pour se garantir du soleil. Les mâts agitent leurs drapeaux. On va lancer à la mer le canot de sauvetage. Le brigadier de la douane mettra en joue le fusil porte-amarre. Des courses auront lieu de nageurs, de voiliers, de canards, en sac, à dos d'âne. Des gymnasiarques feront le soleil et des tas de résine également espacés sur la jetée, attendent que la nuit vienne. Talléhou fait briller ses maisons blanchies par le sel de mer.
Nous avons invité à déjeuner les pêcheurs Cruz. La femme ne touche à rien. Le mari mange sans s'arrêter. Il a mis sa serviette par terre.
--«Mais c'est pour vous!»
--«Jamais je m'en sers et je veux pas la salir!»
--«Tais-toi, grand niais!» lui dit sa femme.
Elle a enfoncé la corne de la sienne dans sa gorge, et, le bout des doigts sur la table, elle se tient raide comme une chaise, le nez remuant, les yeux en têtes d'épingle. Cruz taille au creux de son pain de petits cubes de mie qu'il trempe dans sa sauce, et qu'il y tourne longuement, entêté au nettoyage de son assiette.
--«Finis donc, mal éduqué!» lui dit sa femme. Elle sait que dans le grand monde on ne vide pas son verre et qu'il faut laisser de la viande après les os.
Quand on veut changer l'assiette de Cruz, il proteste, et la plaque sur son estomac.
--«Non, non. Elle est point sale. Ça vous donnerait de l'embernerie!»
--«Qu'est-ce que ça te fait? lui dit sa femme: c'est pas toi qui les laveras!»
Elle donne la sienne sans regret et essuie avec son tablier celle qu'on lui rend.
Cruz dépose une pincée de sel sur la nappe, l'écrase par habitude, bien que ce soit du sel fin, et passe dessus, comme des langues, une à une, ses feuilles de salade.
--«Guettez, guettez le salaud!» dit sa femme, qui tâche de piquer un morceau de beurre avec sa fourchette.
--«Il faut que je vous en envoie une rognure», dit Cruz en se levant.
--«Vas-tu t'asseoir, effronté!» crie sa femme.
Mais lui, qu'incline de droite et de gauche le poids de la nourriture et du vin:
--«Tu chanteras la tienne après!»
Il commence d'une voix endormie, les yeux baissés, bat la mesure du pied, du coude, avec son couteau, triste, triste, et s'arrête, démâté, vent debout, perdu au milieu des mots, en plein air, mais têtu.
--«Allons préparer les lanternes», dis-je à Marguerite.
On nous a chargés de ce soin. Au bout de l'escalier, je lui donne la main, ainsi qu'à une fiancée. Elle entre dans ma mansarde. Elle n'y est jamais venue, ouvre mes livres, s'assied à ma table et trouve qu'elle ne pourrait pas écrire «droit» avec un pareil porte-plume. Le mauvais cidre me porte à la tête. Je vais accomplir, en inconscient, quelque chose de malpropre et de banal. Je ne prononce pas une parole. Marguerite ne recule pas. Sans l'effarement de ses yeux, le feu de ses joues, je la croirais indifférente. Elle me rend mes baisers par politesse peut-être ou par peur. Elle obéit et subit. Elle m'embrasse, comme au bain elle arrondissait les bras, à mon ordre. Ce n'est d'abord pour elle que la continuation de mes attouchements. Je glissais ma main dans l'ouverture de son costume, et voilà que je la porte sur le lit, la couche, la dévêts. Elle ne sait pas; je vous dis qu'elle ne sait pas! Elle attend et tremble un peu. Pourquoi ai-je commencé?
Quel est cet appétit de chair qui m'a pris soudain et qui s'en va avant d'être satisfait? Que de fois, quand j'errais, les pieds fatigués, sur les trottoirs, indécis, le sang chaud, accroché à des filles comme à des buissons, il m'est arrivé d'en prendre une sans examen, par coup de tête, et de le regretter aussitôt! Je la suivais, parce que je n'osais pas retourner en arrière, sous les regards de tous, et, monté, je serais parti tout de suite, si elle avait voulu me rendre mon argent.
Pauvre Marguerite! nous sommes lugubres. Semblable à une bête sacrifiée, elle me regarde avec une expression d'étonnement navrante. Elle n'est plus la forte fille des empoignements athlétiques, des courses désordonnées. Elle est un tout petit enfant que je brutalise.
Au début, la douleur la fait crier:
--«Que j'ai mal! que j'ai mal!»
J'appuie deux doigts sur sa bouche. Je ne pensais pas qu'elle pût souffrir réellement, et je me rappelais des viols de littérature dont les victimes s'aperçoivent à peine. Quelques-unes disent: «Maman!» et c'est tout.
Le lit se trouve près de la fenêtre. En levant la tête, je vois le jardin. Monsieur et Madame Vernet sont accoudés à la barrière et font avec le maire des projets d'illuminations.
Marguerite pousse un cri si inattendu que je n'ai pas le temps de le rabattre avec la main, comme on ferme sur un oiseau la porte d'une cage.
--«Tu souffres donc?»
Elle est pâle à m'épouvanter. Oh! la résistance de cette chair tendre! J'ai honte de mon inexpérience, comme un interne qui fait sa première opération sur un corps vivant, avec des outils qui ne coupent pas.
--«Je n'en peux plus! crie Marguerite. Vous voulez donc me tuer?»
Elle ne me repousse pas, mais se crispe, se tord.
C'est trop, je me rends aussi, moi, je me retire. Entendez-vous? lâchement, je me retire!
Les gros yeux doux de Marguerite me remercient. J'ai près d'elle l'embarras d'un domestique qui a laissé tomber un bibelot de saxe et oublie de le ramasser.
La chère petite n'est pas brisée.
--«Souffres-tu encore?»
--«Oh non!»
--«Tu ne m'aimes donc pas?»
--«Oh si!»
--«Voudras-tu être ma femme?»
Il est un peu tard pour lui parler de mon amour, «après», en lui préparant un verre d'eau sucrée.
On entend la voix de Monsieur Vernet:
--«Et ces lampions!»
Tandis que j'en arrange:
--«Ce doit être mal, ce que nous avons fait là!» me dit Marguerite, comme l'autre.
--«Non, on ne fait rien de mal avec son mari. Seulement, ne le raconte à personne!»
--«À personne, jamais, c'est juré!»
--«Essuie tes yeux, vite.»
Car, tout de même, nous pleurons. Je pleure avec elle, comme avec l'autre. Mon coeur de pique-assiette s'emplit et se vide ainsi que les gobelets des fontaines publiques.
LIII
ANIMAL TRISTE
Le bateau glisse sous l'impulsion régulière de ma godille, loin du bruit de la fête. Un pêcheur qui vient de poser ses claies pour la nuit me crie:
--«Dépassez pas les balises! y a du courant. Vous pourriez point revenir!»
Les bouées blanches ou noires tirent sur leurs chaînes qui grincent. Au bout d'une balise, un cormoran endormi digère.
Qu'est-ce que j'aurais de mieux à faire?
Gagner le large? me perdre?
Combien de temps Marguerite se taira-t-elle? Si elle parle, quel scandale! Sans doute, elle ne peut plus appartenir qu'à moi. Je suppose que Monsieur Vernet dise:
--«C'est un garçon un peu pressé!»
Madame Vernet dira:
--«C'est un misérable!»
Donne-t-on sa nièce à un misérable qu'on aime peut-être? Enfin je ne me sens pas du tout mariable. Des transes couleur de rouille s'amoncellent en mon esprit et j'appréhende l'orage. Je frôle des rochers qui portent des noms redoutables. Depuis l'éternité qu'ils sont là, chacune de leur pointe a peut-être troué un ventre de barque. Parfois un choc me déséquilibre, jette ma godille à l'eau. Je mouille mon front, mes tempes, et mon envie se passe de m'égarer sur la mer. J'ai l'oeil sur les balises, prêt à virer de bord.
Des mouettes effarouchées s'éparpillent dans l'air comme des papiers.
Je fais des projets et m'arrête à celui dont la banalité me garantit la réussite. Mon bateau, plus léger, retourne au port. Je fouille du plat de ma godille l'eau résistante. Un peu étourdi par le balancement, je me récite des vers, et, n'ayant rien de bon à me dire, je demande à mes poètes préférés de penser et de parler pour moi.
La vague s'amincit, le bateau oscille à peine. Mon coeur, un instant soulevé de dégoût, retombe et se repose.
LIV
LE DÉPART
Montrant ma fausse dépêche, j'ai dit à Madame Vernet:
--«Peut-être reviendrai-je dans deux ou trois jours. En tout cas, à Paris!»
Et à Marguerite:
--«Attends-moi! silence!»
Mes amis me reconduisent à la gare. Seul, Monsieur Vernet a gardé sa présence d'esprit. Il s'occupe de ma malle et prodigue les recommandations pour le trajet.
--«Je prends les devants!» dit-il.
Silencieusement, nous longeons le port. Parfois un soupir s'exhale. Je regarde obliquement les choses que je quitte, les barques bercées, les bouées flottantes, le ressac de la mer, les vieux marins assis autour du bateau de sauvetage et dont les yeux continuellement secrètent la chassie. À la gare, Monsieur Vernet me remet un billet de première. Je veux chercher dans ma poche.
--«Laissez, je vous prie!»
--«Oh! Monsieur Vernet!»
--«Vous me remercierez en nous revenant le plus tôt possible!»
Il ajoute, comme je serre le billet entre les feuillets d'un calepin:
--«Moi, je fixe toujours le mien à mon chapeau. Je n'en ai jamais perdu, et c'est plus commode pour le contrôleur. Ah! j'oubliais votre bulletin!»
Il va et vient à grands pas, donne des avis, interpelle, s'agite sans parvenir à nous communiquer son entrain. Nous sommes arrivés trop tôt, et, comme chacun tient à garder ses pensées pour soi, il nous faut lire les affiches, les arrêtés, nous promener devant le petit jardin de la gare, fleuri de réséda.
Enfin le mécanicien dit:
--«Je vais chercher le cheval!»
Le cheval vient joyeux, siffle bruyamment, fait sous lui, dans ses roues, une fumée blanche qui monte et l'enveloppe.
--«Vous avez le temps!» dit un employé.
Des paniers de congres se rangent encore dans le wagon de marchandises, et de petites corbeilles d'osier, berceaux minuscules où des homards, des brèmes, des poissons délicats dorment sur un lit de fenouil frais.
Une femme accourt et fait des signes. C'est toujours la même chose donc? Plus le chef de gare attend, plus les expéditeurs se font attendre, et le meilleur moment est le dernier.
Ils n'en finiront pas. Je voudrais un arrachement brusque. On me tiraille avec des précautions superflues et des reprises douloureuses une épine enfoncée profondément.
Je monte, pour prendre un coin, dans mon compartiment de première, enclos, à l'économie, entre deux de secondes.
--«Pressez pas!» dit l'employé.
Ah! je m'attellerais au wagon!
--«Marguerite voudrait embrasser son professeur», me dit Monsieur Vernet.
--«Je n'osais pas le demander!» dis-je en descendant. Marguerite me rend mon baiser sur les deux joues, en camarade, en fiancée tranquille.
--«Il faut que je vous embrasse aussi, Monsieur Vernet!»
--«Roublard! pour embrasser ma femme ensuite! Blanche, laisse-toi faire!»
--«M'aimes?» murmure-t-elle si bas que je devine le mot à peine distinct de son haleine, et je souffle entre mes dents:
--«Oui!»
--«Messieurs les voyageurs, en voiture!» crie l'employé, qui donne toute sa voix en notre honneur.
Par la portière, que Monsieur Vernet tient à fermer lui-même, nous échangeons de longs regards. Marguerite est rose, Madame Vernet un peu pâle. Monsieur Vernet, avec une amabilité inlassable, me répète que j'arriverai à Paris à minuit et quart, et me blâme de n'avoir pas emporté un petit pain.
Des souhaits pour le voyage, des serrements de mains et ces regards si longs! si doux! puis un sifflement, un ébranlement, une agitation de têtes et de mouchoirs: une immense tristesse!
LV
ADIEU!
Installé, les jambes allongées, le coude dans l'embrasse, tandis qu'au passage du train les pommiers courent, des poulains s'effarent, des perdrix s'envolent, moi je me sauve!
Il était temps. Le désastre aurait éclaté. Entre deux excitants également imprenables, je perdais la tête.
Mes amis m'ont donné ce qu'ils avaient de meilleur en eux. Ils sont bons maintenant à mettre dans des mémoires. Afin que Marguerite m'oublie, on lui achètera un poney, propre à la selle. Le premier amour d'une jeune fille se passe en exercice, et le dernier d'une femme mûre en paroles. Madame Vernet sera sage, et dira:
--«Je remercie le hasard, qui me l'avait envoyé et me le reprend. Notre brève aventure se termine bien; une femme honnête n'en rougirait pas. Je souffrais des nerfs, de la sensibilité: ils se calment... Je connais au fond de moi un coin rafraîchissant où je pourrai me retirer loin de mon mari, quand j'aurai besoin d'être seule. Il faut des souvenirs à une femme qui vieillit. J'en ai fait ces temps-ci provision. J'ai été tentée de me mettre au café, et je vois que je me contenterai d'un canard.»
Ainsi songera Madame Vernet dans une buée de mélancolie. C'est Monsieur Vernet qui me regrettera le plus, à cause de l'argent qu'il m'a prêté.
Comme c'est bon d'avoir la conscience à peu près nette! Car enfin j'aurais pu mal agir, déchirer jusqu'au coeur ceux que je n'ai qu'égratignés. J'entends alors Monsieur Vernet:
--«Vous êtes l'amant de ma femme et vous êtes l'amant de ma nièce!»
Je sens sa lourde main sur mon épaule.
Oh! je me forme petit à petit.
L'humeur et le pays parcouru changent. Chacun des ressauts du wagon casse un des fils qui me retenaient là-bas; celui-ci me mettait en communication avec l'amour gris-tendre de Madame Vernet, celui-là avec l'innocent éveil de coeur de Marguerite, cet autre avec les bons repas, la table, le lit hospitaliers.
Tous se brisent. Les bouts s'accrochent à mon âme, et je pourrais la secouer comme un tablier de couturière.
Mes chers amis, une dernière fois merci et adieu! Il ne me reste plus qu'à me coller au dos cette étiquette trouvée dans le _Journal des Goncourt_:
«À céder un parasite qui a déjà servi.»
Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--28107.
DU MÊME AUTEUR
Les Roses, poésies................ (_épuisé_)
Crime de Village, nouvelles....... (_épuisé_)
Sourires pincés, 1 vol.............. 3 fr.
_En préparation_:
Oeuf de poule.
Le Fendeur de cheveux.
Poil de Carotte.