L'école des vieilles femmes

Part 9

Chapter 93,293 wordsPublic domain

Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame était née Russe et elle était princesse, quand elle avait distingué Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, son titre et les vingt millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur ces campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait; il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et le verger; et la neige rose des pommiers, l'or violent des genets et la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une gaîté lumineuse de Fête-Dieu.

Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de Port-Baniou, et sa vanité de veuve était satisfaite.

* * * * *

C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M. Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de Varenne, revêtu des tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la princesse Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, le prince qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial des funérailles: M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes funèbres.

De forte prestance, la peau très blanche, la moustache longue et les yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses vingt-neuf ans; la princesse en avait près de soixante. Fragilité d'un cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie, et sourde ardeur, d'un tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: l'employé aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M. Borrusset se présentait à l'hôtel pour le règlement des funérailles, c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était Angevin, c'est-à-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard.

Un mois après, la princesse Atthianeff attachait M. Borrusset à sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq millions.

La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins; de Saint-Pétersbourg, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés, des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à Naples. Alger les posséda au printemps; Venise en automne; Saint-Moritz les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à Tunis. Partout ils traînèrent leur bonheur, un bonheur si avide de changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels, et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune mari.

Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à des coiffures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré vingt ans.

D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage, l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne la trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura par testament l'usufruit de toute sa fortune, car elle finirait bien par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir, seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore pleine de lui?

* * * * *

Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la pièce, aggravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore; les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs persiennes closes. Cette atmosphère âcre et fade prenait la princesse à la gorge; elle allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean rangeait tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs.

«_Ceci est mon testament..._» Mme Borrusset retournait curieusement entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, alourdie de quatre sceaux de cire rouge.

«_Ceci est mon testament..._» Le défunt avait donc songé qu'il pouvait mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières.

D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe: «_Je, soussigné, lègue toute ma fortune à..._» Et la pâleur de la vieille femme devenait verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait. Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianeff avait un sourd rugissement: elle se souvenait. Cette demoiselle Cécile Hérard était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle avait prise à son service, cinq ans après son mariage, et qui avait fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce. Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de cithariste; Mlle Cécile Hérard animait un peu la solitude des soirées d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder, il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune.

Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait.

Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année. Il y en avait quinze paquets, il y avait quinze ans que cela durait. Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre; la princesse les lisait au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières, émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails de l'accouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine! Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la sollicitude d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres l'amante plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas de Mme Borrusset. Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle sauvage ardeur on avait souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... «_Quand la vieille sera morte, quand ton crampon ne sera plus là_», telles étaient les phrases qui revenaient toujours comme un _leitmotiv_ dans ces lettres.

Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de la signature, arrêtait son geste: «_Le double de ce testament a été déposé chez Me Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, à Vannes._» M. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve.

Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt degrés de l'escalier.

Le catafalque se dressait au pied, dans une splendeur de draperies larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un échafaudage de couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de valets en prières.

La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout:

--Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule avec lui! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, vous dis-je! qu'il reste seul comme un lépreux et qu'on l'enterre comme un chien!

DERNIER AMOUR

La marquise de Fleurigneuse sortait des mains de son professeur de beauté; il était près de onze heures. La marquise était encore toute ahurie: la masseuse, commise aux soins de raffermir la gélatine de ses chairs et de rendre à son masque flétri l'aspect momentané d'une illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant deux heures d'horloge.

Cette opération, la marquise la supportait maintenant trois fois par semaine; mais ces jours-là, ses matinées étaient absolument perdues; car, après les longues heures de la séance de massage, la patiente était condamnée à deux autres heures d'immobilité.

Ce supplice, Mme de Fleurigneuse s'y était résignée depuis son retour de Cannes. Voilà vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à Mme Boutiboire: l'air de la mer, les longues courses en automobile, la poussière des routes et le printemps de la Riviera avaient quelque peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées par le mistral et striées de couperoses, Mme Boutiboire s'était engagée par écrit à leur rendre avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur laiteuse d'un pétale de camélia. Mme de Fleurigneuse avait traité à forfait. Le professeur de beauté lui avait déclaré que dix séances suffiraient. Mme de Fleurigneuse en était à sa neuvième et en effet le hâle de son pauvre visage était déjà tombé, ses bajoues se raffermissaient et la marquise nageait dans une douce joie... A son retour d'Italie, le comte de La Pennas las Marinas trouverait en elle une jeune femme qu'il n'avait pas connue. Mme Boutiboire lui avait affirmé qu'elle lui retirerait au moins vingt-cinq ans: cinquante louis étaient le prix convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie de la beauté dont elle constatait les progrès chaque jour, Mme de Fleurigneuse estimait que la masseuse ne lui avait pas pris trop cher. Elle eût donné le double et le triple pour plaire à M. de La Pennas las Marinas. Le cher comte devait rentrer à Paris dans trois jours, la pauvre femme ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée, elle comptait les heures et les minutes. Quelle serait l'impression du jeune homme en la retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose allait changer en un sentiment plus tendre la déférente sympathie et l'affection quasi-filiale que lui avait toujours marquées le jeune Brésilien. La marquise l'espérait sans oser trop y compter.

* * * * *

C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté des femmes à la fois pourvues de rentes et d'années vient, de quatre à cinq, tromper l'ennui de leurs journées trop longues autour de tosts, de gâteaux au gingembre et de tasses d'eau chaude. La colonie étrangère y abonde: des papotages, des salamalecs, des salutations et des petits cris y leurrent les pauvres âmes dépaysées dans la solitude des hôtels. Misses et fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande et la morgue anglaise y font assaut d'élégance. On y soigne ses entrées et on y médite ses sorties; les mères y viennent flanquées de leurs filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles de compagnie. Le chic suprême est de monter, raide, sans un regard à droite ou à gauche, les huit marches du perron qui conduisent au jardin d'hiver. Rangées sous la véranda, les premières arrivées toisent les nouvelles venues, détaillent, critiquent et épluchent; quelques shake-hands échangés posent tout de suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse de l'avenue, entre les squelettes des platanes sans feuilles, des voitures de maître et des autos attendent.

C'est dans ce milieu que de La Pennas las Marinas lui était apparu, pour la première fois: Mme de Fleurigneuse en était une assidue. Elle y allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance de la mode, le danger des nouveaux corsets et constater avec quelques autres dames de son âge la déchéance évidente de la race en comparaison de leurs beautés passées et du physique des femmes d'aujourd'hui!

Le Brésilien était entré en coup de vent, accompagné d'un homme dans la trentaine comme lui, tous deux gainés dans des vestes de chauffeur: ils escortaient trois jeunes femmes. Bruyants, violents, surexcités par le grand air, éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette assistance momifiée de crypte; les trois jeunes femmes riaient à tue-tête, mais la marquise n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de jais, sa moustache drue, frisée et brillante, la pâleur ambrée de son visage plein et l'ombre portée de ses longs cils noirs sur l'incarnat de ses joues, des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement et le grand air... Et la marquise, remuée jusqu'au spasme, avait ressenti presque douloureusement le contre-coup de tant de force et de jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif et une faim soudaines, un désir maladif, instantané de mordre dans cette chair et de boire à cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait réglé et toute la bande était remontée en auto.

La marquise s'était informée du nom du jeune homme; on ne le connaissait ni lui, ni ses compagnons: ce devait être des gens de Cannes.

La marquise l'avait revu une autre fois à Monte-Carlo. Il pilotait autour des tables de jeux deux resplendissantes créatures, dont la marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs épaules nues, le jeune homme dirigeait leurs jeux et pour son compte pontait royalement sur les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait détesté férocement le beau Brésilien.

La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse avait croisé le captivant inconnu dans les couloirs de son propre hôtel, à Regina; le jeune homme escortait, cette fois, deux femmes du monde, lady Naymore et sa nièce, miss Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres et de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à Nice; le Brésilien les accompagnait. La marquise connaissait ces dames un peu plus que de vue, elles avaient dîné deux ou trois fois à la même table à Paris, au Ritz. La marquise les abordait, se faisait reconnaître et présenter le jeune homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas las Marinas, de vieille famille espagnole fixée au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux et Brésilien.

M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer à Nice pour y suivre les corsos d'autos fleuris et la grande course de Nice-Turin, il était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui conseillait Régina et l'on venait essayer de la nourriture.

Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui était invitée à Beaulieu, décommandait ses chevaux et déjeunait à Régina; le groupe mangeait à trois tables de la sienne. Le Brésilien lui tournait le dos, mais de sa place elle voyait sa nuque brune sous les cheveux drus plantés très bas dans le cou, et elle désirait éperdument l'étreinte de cet homme. Un spasme l'étranglait et, par moment, des coins de nudités musclées la visionnaient en hallucination brusque.

Après le déjeuner, on fusionnait autour du café servi dans le hall; la marquise, intarissable, vantait pendant deux heures les avantages de l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait s'y installer.

Et ce furent de lents et de subtils travaux d'approche, toute une tactique savante (la marquise le croyait du moins), dans laquelle l'assiégeant est presque toutes les fois captif de l'assiégé... _Mais ce que femme veut, Dieu le veut!_... Au bout de huit jours, la marquise s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. Il lui avait raconté son enfance... Orphelin de père et de mère, il avait quitté le Brésil à douze ans et avait fait ses études à Paris, chez les Pères. Il n'était jamais retourné là-bas, en Amérique, où un de ses oncles, propriétaire d'innombrables haciendas, lui laisserait une fortune immense. Il avait surtout le goût des sports, son ambition eût été le yachting; mais sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! voyager sur les mers lointaines et vivre d'escales en escales! Et ses prunelles de velours noir fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la marquise aimait surtout l'entendre parler de son enfance. Ce n'étaient que pampas, forêts vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. Des orchidées s'élançaient en fusées mauves et roses du tronc dentelé des cocotiers, des retombées de lianes berçaient dans l'ombre scintillante de cantharides et de lampyres, des essors, on eût dit, de pierres précieuses et de joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; des zèbres couraient dans la savane, des hamacs se profilaient sur des couchants d'or rose ou entre les pins des marais et, par-dessus les palmiers et les panaches de bambous, s'étalait toujours le bleu houleux du Pacifique, et la marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme d'Atala.

Et alors commença pour elle la vie inimitable.