Part 8
Et avec la cruauté justicière que trouvent immédiatement tous les hommes pour la prétention des coquettes mûres et des femmes attardées dans le vain désir de plaire, d'Esshuard de Brides, de Clarens et Gamard se faisaient les historiens des étonnants débuts mondains de ce veuvage. Ils le réédifiaient à coups d'anecdotes et de personnels souvenirs, et c'était comme un tir à l'arc, où chaque racontar souligné d'un détail véridique et cinglant avait la vibration d'une flèche. Les deux autres personnages, plutôt muets, mais si décoratifs, de Martinpré et Vrignaut-Pelleuse écoutaient, flegmatiques et sans joie, tandis que les causeurs allumés, excités, une férocité bleue dans l'œil, faisaient défiler le cortège opulent et comique des gaffes et des impairs de Mme Homerlon.
«Vous souvenez-vous de son landau à la bataille des fleurs?--Si je m'en souviens, en 96, elle a fait la joie de toute la _Rivière_. Elle avait recueilli la marquise Zisca, l'ancienne Alice Hazard des Folies-Dramatiques et de toutes les folies, Alice, aujourd'hui grande dame de par la noblesse besoigneuse d'un marquis romain. Cette pauvre Mme Homerlon était la seule à l'ignorer et, toute férue de titres et de relations princières, s'était abattue sur cette marquise avariée comme une cane sur une mare.--Comme Nice était bien une ville pour elle! En somme, c'est le pays des vieilles femmes, des réputations douteuses et des tares certaines. Tous les refusés de l'Europe s'y donnent rendez-vous: cocottes démissionnaires, chevaliers d'industrie, anciens préfets de l'Empire, Altesses expulsées, bourgeoises parvenues sur le tard, en mal de réceptions, de thés et de visites, jolies filles sans dot, belles âmes divorcées ou aspirant à l'être, artistes amateurs pour salons littéraires et littérateurs pour ateliers d'artistes, reporters mondains entretenus aux frais des grands hôtels et tout le clan des dames de compagnie en quêtes de princesses russes nihilistes et des jeunes secrétaires pour banquiers levantins et vice-rois d'Egypte; c'est dans ce bouillon de culture que la belle Homerlon devait s'épanouir.--Fatalement, et vous la connûtes, vous à Westminster, et moi à la villa des Palmiers, inaugurant tous les ans des équipages de dentiste, des chapeaux de Lewis et des diamants de ballerine espagnole pour beuglant et music-hall.--Et elle avait des amoureux?--Comment donc, elle entretenait ses flirts. Quand on tient table ouverte au London-House et à la Réserve de Beaulieu et qu'on a toujours une place à offrir dans un landau aux joueurs décavés qui rentrent à Nice, la gerbe d'œillets roses et de lilas blancs vous arrive tous les matins à l'hôtel avec l'exactitude du courrier de Paris. Nice est la seule ville du monde où on puisse se nourrir avec des fleurs. Avec quelques envois aux cinq ou six folles patentées de la saison, un _galantuomo_, dans le sens italien du terme, peut y briller presque gratis pendant trois mois d'hiver; il suffit de choisir ses têtes.--Et l'Homerlon avait la tête!--Et le sourire.--Vous rappelez-vous ses costumes aux Veglione.--Et ses dominos aux Corso blancs!--La mère Thierret dans _Cendrillon_, en Madame de la Houspignolles.--Mettons Mathilde, vous exagérez, Clarens!--Et ses mots à Paris: «Je suis peu allée dans le monde cette semaine, il n'y a pas eu de premières.--Et pourtant cette grosse ahurie renifla un beau matin le frelaté de Nice. Elle dépista le toc et l'avarié de ce monde de la Rivière. Monte-Carlo ne lui suffit même plus. Etrillée par l'un, éduquée par l'autre, affinée malgré tout à tant de contacts, elle dédaigna l'ancien théâtre de ses débuts et s'éveilla mûre pour le Caire, les grands hivernages du lac méditerranéen, Athènes, Zante, Corfou...; elle devait y rencontrer Pietaposa. Le voir, l'aimer, vous connaissez la romance. Cette grosse pigeonne ornée de plumes de paon roucoula d'instinct sous le regard aigu de ce bel oiseau de proie. Notre Italien cambra son torse et velouta ses prunelles, et puis, un soir, il se fit présenter; de joie l'Homerlon faillit mourir. Depuis trois semaines elle défaillait de désirante angoisse et d'impatience heureuse; un homme qui avait connu l'amour d'une reine, un favori d'archiduc, un flirt affiché d'Altesse royale. La veuve flamba du haut en bas, comme un feu de cheminée; tempérament et vanité, ce furent des cris d'oisonne et des plaintes de tourterelle... Tout l'hôtel Métropole s'égaya six semaines au spectacle de ces augustes fiançailles, et je fus même admis huit jours à le contempler; je revenais de mon voyage à Damas. Oh! la vision de la grosse Homerlon tapée, frisée, tant qu'elle avait pu, et dînant en tête à tête à une petite table, avec le fiancé de son choix, sa couperose saupoudrée de veloutine comme une framboise roulée dans du sucre, le blond chimique de sa toison teinte et le ridicule étal de ses écrins!
Le Pietaposa avait mis dans le mille; la veuve avait beau être mûre, elle avait bel et bien les dix millions des pâtes Homerlon et Bricart, gardait encore des intérêts dans l'affaire; et la marque de fabrique n'était pas faite pour hérisser d'horreur les lions grimpants du Pietaposa. Le prince Luidgi avait décroché la timbale.
La volaille une fois bien ligottée, l'hameçon au bec et le cœur chaviré d'amour, le couple s'embarquait pour la France, le printemps de Paris devait voir ces noces... O joies de la traversée, rêveries à deux, le soir, les coudes aux bastingages, serrements de mains furtifs et baisers aux étoiles dans la brise alizée du large, monologues à la lune, pain émietté aux mouettes et mal de mer!
Le malheur est que la vieille fiancée, anémiée d'émotion, tombait vraiment malade; c'était un trop beau rêve! L'_India_ avait relâché deux jours à Malte, et les promis étaient descendus visiter la Valette; Mme Homerlon se rembarquait avec la fièvre... Presque perdue en arrivant à Naples, le prince Pietaposa s'opposait à tout débarquement. Une épidémie régnait à terre. La vérité est qu'il redoutait pour sa vieille amoureuse l'atmosphère de son pays. L'air y était frémissant encore des aventures de sa jeunesse; il y en avait plutôt de fâcheuses. Bref, le Pietaposa fit passer la réussite de son mariage avant la santé de la mariée. Qu'importait que la princesse Pietaposa traînât à jamais une santé chancelante, si le prince touchait les millions!
* * * * *
Malgré l'avis des médecins Mme Homerlon demeura à bord; le lendemain, l'_India_ levait l'ancre, et, à Marseille, débarquait un cadavre. La pauvre femme mourait en vue des côtes de Corse. Elle mourait heureuse, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains du seul homme qu'elle ait peut-être aimé, torturée de regrets et peut-être consolée par les seules larmes sincères, qu'ait jamais versées le Pietaposa; la vie des aventuriers fournit de ces comédies. Le prince Luidgi, pour qu'on gardât le corps à bord, dut promettre et payer la forte somme. La maladie de Mme Homerlon avait nécessité de grands frais; les lettres de crédit que la malade portait sur elle, devaient régler tout à l'arrivée à Marseille; la mort coupait court à tout espoir de remboursement et de signature. Le Pietaposa était officiellement le fiancé de la morte; il dut encore reconduire et accompagner le corps à Paris à ses frais. La famille des collatéraux, que le mariage eût dépouillés, fit juste bon accueil à ce fiancé et l'exclut de la cérémonie. Le Pietaposa fut volontairement oublié à l'église comme au cimetière; il ne put même réclamer aux héritiers les débours de la traversée et de la maladie, et le rêve d'or qu'il avait fait se solda pour lui par une perte de dix à douze mille francs.
--Plus un cadavre, car, en somme, il a un peu tué cette pauvre Mme Homerlon. Débarquée à Naples, on l'eût peut-être sauvée.--Oui, à terre peut-être eût-elle vécu!--Dieu seul le sait.--Et la duchesse de Freybourg?--La dernière victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre histoire, et, cette fois, une histoire tragique!
Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise--quelle vision et quel souvenir!--le Kaiser partait pour Jérusalem. Le _Hohenzollern_, tout blanc et or, était là sur la lagune morte, profilant entre la Herta et la Hela sa ligne imprévue de vaisseau héraldique. En face de la Piazetta et du Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les souverains d'Italie, toutes les gondoles de Venise étaient sur l'eau, toutes, depuis les gondoles de propriétaires à blasons et à ornements dorés avec de traînantes retombées de drap noir jusqu'aux gondoles de touristes et aux gondoles des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands bavards: il y avait là de lourdes barques de Burano chargées de filles en cheveux, de garçons en loques et de femmes dépenaillées; il y avait là des chaloupes de Trieste remplies à chavirer de matelots marchands, et des bateaux de Chioggia avec des familles entières de pêcheurs; et c'était l'incessante poussée d'autres gondoles qui arrivaient bondées de passagers, une foule bigarrée, pittoresque, curieuse et remuante que refoulaient sans cesse les longues Bissonnes de la Marine municipale, contenant ici les uns, faisant reculer plus loin les autres pour garder libre l'allée d'eau par où devait s'embarquer l'empereur.
Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes avec, comme décor, la façade rosée du palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés de la Logetta, c'était du Campanile aux Procuraties un mouvement, une rutilance de foule et une effervescence de couleur et de vie tellement unique et splendide que j'ai gardé dans ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa et des Freybourg, comme une espèce de moderne Carpaccio peint par Helleu sur un fond d'or.
Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa faisait au couple les honneurs de Venise.
V
LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG
--Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la petite Rayberg, comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette, ce fin visage d'héroïne de Keepsake, cette souplesse de tige et l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutumier de caresser son front ou de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était Joachim Rayberg! Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold de légende avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de terre, aurait-il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la beauté d'une telle créature?
D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline Rayberg n'en était un pour personne, tout Paris était édifié là-dessus. La liaison de la belle Mme Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut pendant vingt ans acceptée des salons, où pas une maîtresse de maison ne se fut permis d'inviter l'un des amants sans l'autre; Paris a de ces tolérances. L'adultère affiché du beau prince autrichien et de sa belle banquière vengeait Vienne et Paris des millions de Rayberg et de sa laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop riche et trop laid. Il avait trop de chance aussi, une chance de cocu, clamaient les amis de l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de Bourse; et tout le Faubourg était reconnaissant à la belle Juive de le tromper avec l'un des siens.
Pauline tenait de son père cette blondeur de blé mûr, cette souplesse mouvante et cette finesse d'attaches qui faisaient du prince un des plus beaux cavaliers d'alors.--Plus Slave qu'Autrichien, interrompait de Clarens.--Si vous voulez! Un Murat blond: les mêmes cheveux crespelés et courts sur un front étroit, mais ces yeux verts profondément enchâssés et reculés dans l'ombre des arcades sourcilières, des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau couple!... De sa mère, une israélite de Beyrouth, Pauline Rayberg avait le regard de langueur, la bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées dans un inconscient mouvement d'impatience, ce charme enveloppeur qu'ont tous les Orientaux, et, en même temps, cette espèce de surexcitation fiévreuse, ce besoin d'agitation et cette inquiétude quasi maladive qui sont particulières à la race. Du reste, l'avons-nous assez connue et courtisée au polo des Acacias comme au tennis de Puteaux, aux garden-parties de la princesse et aux réunions de Deauville! L'avez-vous faite assez valser, Gamard, et nous a-t-elle assez dévalisés, Clarens, aux ventes de charité de tous les bazars? et quel bagout, quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge, si elle n'avait pas eu tous les millions du papa Rayberg, et quelle délicieuse jeune fille au demeurant!--De par la race du vrai père.--Niez, après cela, les avantages des croisements: père Autrichien, mère Levantine, chrétien de Hongrie et israélite d'Orient, et cela avait produit la plus jolie pouliche parisienne.--Grâce au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, entendons-nous: lequel n'ignorait rien de la situation, mais en bénéficiait en bon Francfortois-sur-le-Mein. L'adultère de sa femme lui ouvrait tous les salons, et il les écrémait en maître; le Faubourg est une mine d'or pour les faiseurs de kracks.--A été.--Si vous voulez. Personne n'est plus bête que nous, quand il s'agit d'argent. Quant à notre moralité, inutile d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la femme du banquier Rayberg, on accueillait la maîtresse du prince de Honeck. Quant à la petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, et les douairières l'avaient adoptée. Oh! les yeux des duchesses en regardant passer les cinq millions de dot promenés dans ses robes à la vierge et sous ses bandeaux blonds. Oh! la mère et la fille connurent, boulevard des Invalides et rue de Varennes, des accueils, que dis-je? des ovations ignorées des Altesses: la petite avait l'auréole et la double auréole; la race et la fortune, le sang et les millions!... et nul doute qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie Pauline Rayberg, mariage d'ambition, de nom, et même d'amour, si elle n'eût perdu sa mère. Pauline perdait tout à la mort de Mme Rayberg. Elle restait seule, sans aucune défense, aux mains d'un père légal, c'est-à-dire d'un étranger qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait dévoré l'affront en vue d'en tirer bénéfice. Dans cette intruse, implantée chez lui par l'adultère, l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de forcer les clubs, les clubs jusqu'ici demeurés clos, et dont un gendre de son choix entrebâillerait pour lui les portes. Par la chambre à coucher de sa femme il était entré dans les salons; par celle de sa fille il entrerait dans les cercles; Rayberg est un homme d'alcôve et de comptoir.
Cela vous explique le choix de Freybourg, un véritable enfant sans consistance et sans expérience, un nouveau débarqué dans la vie, mais le mieux apparenté, peut-être, de toute la France et de la Belgique, un gosse qui, à vingt-trois ans, avait trouvé le moyen de manger deux cent mille francs avec Marpha Baudierre, une carcasse d'un demi-siècle, avait failli se compromettre aux courses dans des tripotages d'écurie et traînait en province les conséquences d'un conseil judiciaire, réduit à ne venir passer à Paris que trois mois de printemps..... C'est ce mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire qu'il l'avait choisi par vengeance, pour se revancher de l'adultère de la morte et des vingt ans de liaison subie.
Freybourg épousait cette adorable Pauline sans entraînement et sans amour, pour les cinq millions de sa dot, les espérances de l'héritage, et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg elle, épousait pour les joies de la corbeille et le plaisir de devenir duchesse... et Rayberg n'entrait même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier atout joué en pure perte! C'est vous dire les bons sentiments dont était animé ce beau-père d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On l'avait roulé deux fois... Mais eux!
Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois ans et cette jeune femme de dix-huit, tous les deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés à travers l'existence par une fièvre de vanité et de sensations, désireux d'étonner le monde par leur luxe et l'innovation de leurs fantaisies, impatients d'emplir Paris du spectacle de leur faste, du bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs millions; lui, tout à ses écuries, à ses attelages, à ses autos dernier modèle, à ses cochers et à ses lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès, des entrefilets des reporters mondains, et, dans un tourbillon de toupie, vire-voltant du couturier au modiste à la mode avec des rêveries de vie en yacht et des velléités de voyage de souveraine en exil, une furie du déplacement qu'elle tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis dans ses veines un peu du sang et de la folie. Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par le luxe et les précoces millions, tel était le jeune couple. Quelle proie pour l'épervier de race qu'était notre Pietaposa!
Cette fois il eut tout pour lui, l'inexpérience de deux innocents et la splendeur du cadre, la complicité de Venise, où il apparut pour la première fois à la jeune duchesse de Freybourg.
Freybourg est assez joli homme, mais si fade! Pouvait-il lutter avec ce type d'aventurier de la Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme rencontré ce soir.
Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose dont les fêtes organisées pour le départ du Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée, les étapes savantes du flirt le plus habile et le plus passionné; et quand Pietaposa rentrait à Paris, ramené par le jeune couple, il était officiellement l'amant de la duchesse. Elle était allée si naturellement, si violemment à cet amour, qu'elle ne prenait même pas la peine de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme un triomphe, épanouie de toute son âme et de toute sa chair par la première joie qu'elle eût peut-être ressentie. De la jolie poupée enfiévrée et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg, ce ruffian d'Italie avait fait une femme. Une fois éveillée, la fille de Honeck et de Rachel Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence d'une hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse se déchaîna en elle au contact de l'aventurier, et ce furent, dans le vertige d'une âme éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées et irréparables d'une course à l'abîme.
Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses procurées, disait-on, par Pietaposa laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg, amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à Paris d'une phrase demeurée fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable éclat de son physique d'homme trop aimé promenait par les salons sa grâce et son impertinence italiennes, à une question posée au vieux banquier sur le pourquoi de la présence de cet intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain! ripostait Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon gendre. Ce sont eux qui l'ont ramené.»
Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages, traquée par les usuriers, menacée même par la police, abrutie de morphine et d'éther, désavouée par son mari et reniée par son monde, mais toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans le cœur, quand la petite Pauline Rayberg, à bout de sommes extorquées, perdue de réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la fille de Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme et le long adultère imposé. Il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux cent mille francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée, elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre. Pendant huit jours, elle y tenta la chance à Monte-Carlo et, après des hauts et des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie, un beau soir, elle doublait, triplait la dose de digitaline ou de chloral et on la trouvait morte, un matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens.
Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers de la Cité, fut, paraît-il, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le Pietaposa avait coûté près de deux millions au jeune couple, les trois autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiettés comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes. D'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral de la duchesse. Pour la mieux domestiquer l'italien aurait conduit sa maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle créature, que nous avons vue avec lui ce soir, aurait été mêlée à toutes ces ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.
Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Rayberg! Celle-là est morte victime de son éducation, de son mariage, de sa naissance même; pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout expié la faute de ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a été qu'un incident!--Un accident surtout!--Mais tragique et définitif, parce qu'arrivé sur un terrain préparé: le dernier exploit du prince Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.--Et le vieux Rayberg, dans tout ceci?--Il entretient des demi-castors et fait parfois la partie du prince au Cercle.--Pietaposa, Rayberg. Entre les deux, j'aime encore mieux l'aventurier!
L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES
LE TESTAMENT
M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un deuil de cour emplissait toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un peu théâtrale de Madame.
Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus que son mari: son veuvage était de ceux qui ne se consolent pas (_qui ne se consolent plus_), pensait _in petto_ M. Ernest, le valet de chambre du défunt; car Mme Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait reçu le coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si désespérément aujourd'hui.
C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en bière d'une grande passion qui avait bouleversé et animé toute une vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne résiste pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était Mme Borrusset; et autour du catafalque dressé au pied de l'escalier d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres; la douleur et la vanité ne mesurent pas les pourboires.
Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer le défunt.