Part 7
»Le jeune homme assis était le prince Luidgi Pietaposa. Il s'émanait de sa beauté un tel rayonnement de jeunesse et d'assurance que j'avais cru un moment à la présence de l'Infant lui-même, à Don Pedro Allonzo d'Hiferia. «Le prince des Asturies est souffrant, m'était-il répondu, mais ce jeune homme est son intime, ils ne se quittent pas. La reine de Galice l'a attaché à la personne de son fils, c'est le favori du jour. La Reine, l'Infant, les Infantes elles-mêmes, tout le monde ici aime le prince Pietaposa. «Quanto bello!» Il est si beau!» ajoutait mon interlocuteur avec une idolâtrie tout italienne.
»Mais le soir, au cercle des Etrangers et au Palais Fontebuoni, chez la comtesse Davantzina, j'eus des renseignements plus précis et des détails de circonstance; le jeune Pietaposa n'était pas que l'ami du fils, la reine étendait jusqu'à lui son affection maternelle et de plus intimes complaisances. Les jours suivants, le bruit public me confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de la grosse Majesté et du jeune prince italien était le scandale dont pouffait, cette année-là, toute la société florentine; on l'appelait couramment «le péché de la Reine». Avec la chaleur de tempérament qui l'a rendue fameuse à travers toute l'Europe et le flair aiguisé de son expérience, la reine de Galice avait accueilli immédiatement cette fleur en bouton: pas de loge à l'Opéra, pas de promenade aux Cascines ou à la villa Boboli, pas de visite aux Uffizi sans la présence auprès de la reine de son péché chéri.
Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain, déclaraient avec un haussement d'épaules les autres hommes consultés, ça va de soi. Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y sont princes et aucun gentilhomme. Napolitain, ruffiane, lazzarone ou catin!»
«Le favori de la reine était désavoué par la ville du Dante. On l'accueillait et on lui faisait fête pourtant. Plus que partout ailleurs, la beauté règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les Florentins ont Botticelli, le Benvenuto et Buonarotti dans les sens et dans le sang, et le Pietaposa (vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait alors à un saint Georges du Carpaccio ou à un saint Sébastien du Sodoma.
Mais l'auguste amante? Quel effondrement de chairs sous ses plastrons de satins et de jais et quelle chair boutonneuse, soulevée partout comme une peau d'orange, et dénonçant des rougeurs des joues à celles de la nuque l'orage et l'ardeur du tempérament.
«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, déclarait en riant la marquise Pepoli. C'est un volcan, «el povero caro» n'a pas changé de pays, il fait toutes les nuits l'ascension du Vésuve.»
Je quittais Florence et le couple en pleine lune de miel: non, en pleine éruption. Ce fut ma première rencontre avec cet homme intéressant: elle date au moins de douze années. C'étaient les débuts du prince dans les cours d'Europe. Deux ans plus tard, ayant retrouvé la marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres amants. «Cela a duré encore six mois après votre départ, me fut-il répondu, et puis cela a fini comme cela devait finir, par la disparition de quelques diamants. Un beau matin, la reine constatait qu'il manquait dans son écrin une rivière de famille et quelques perles, quatre-vingt mille francs au bas mot, que Pietaposa doit à la Galice. La police intervint, mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites. L'entourage était plutôt sujet à caution; les joyaux heureusement n'appartenaient pas à la Couronne; il n'y eut pas d'incident diplomatique, il n'y en eut même pas de judiciaire. Il y a des cas où cela est plus prudent.»
--Et depuis? interrogeait Gamard.
«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois dans diverses postures, non, dans divers avatars le beau Napolitain. Ce fut d'abord à Corfou, vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du yacht de l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre toqué, lui et quelques seigneurs de moindre importance, cueillis par l'Altesse au cours de ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto? Vous connaissez le prince héritier d'Illyrie, qui a renoncé au trône, et, du vivant même de l'empereur, a solennellement abdiqué en faveur de son cousin pour se livrer tout entier à la passion de la navigation et de l'astronomie? Il découvre des constellations inconnues et des poissons nouveaux.--Et le Pietaposa, il l'avait découvert à quel titre? interrompait l'incorrigible Gamard.--L'histoire ne le dit pas. L'archiduc Otto est un exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis sûr qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un bibelot précieux, une statue rare ou un beau portrait. L'équipage de la _Yungfrau_ offrait alors les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen. Il y avait des matelots turcs, il y en avait de Grèce, de Sicile et d'Espagne, et jusqu'à des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach! D'abord, c'est de famille. On n'a pas impunément un Louis II de Bavière dans ses consanguins. D'ailleurs, esthétisme purement cérébral, jamais un soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est le mari le plus fidèle, et l'archiduchesse Gisèle n'a jamais pleuré.--Et le Pietaposa dans tout cela?--Le Pietaposa était à Corfou parce que la _Yungfrau_ y avait fait escale. L'archiduc avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice de Hongrie, qui y passe tous ses hivers.--Et le Pietaposa était reçu chez l'impératrice?--Parfaitement, dans l'ombre de l'archiduc. Ah! l'aigrefin a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de la souplesse et de l'audace, une race énorme avec cela!--Pas dans les mains. Vous avez vu ces éclanches?--Mais il en a dans l'allure et dans la vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la preuve est qu'il força l'entrée des salons et des clubs de Vienne, et la noblesse autrichienne est demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par ces temps de veulerie et de lâchez-tout universel.--Quelques scandales du club à Vienne?--Non, heureux joueur et beau joueur, quelques duels, mais pour des femmes; une liaison affichée avec une danseuse; et le sujet d'Opéra, là-bas, c'est le «nec plus ultra», la crème. Bref, la situation la plus en vue, la plus assise.--Eh bien, alors?--La débâcle commence en 1895, à Ems.
»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier servant la grande duchesse Sophie de Meinichengen, cette jolie blonde pas toute jeune qui promenait cet hiver, à travers les ministères et les réceptions officielles, le tragédien Chastenay Dosan et le peintre Dario de la Psara. La grande-duchesse avait alors sept ans de moins, et moins connue, moins démodée aussi par tant de séjours dans les Ritz et Bristol Hôtels de tant de capitales, la blonde Altesse était alors au début de longues et fantasques absences de six mois qu'elle fait, tous les ans, loin du duché et du palais conjugal: la plus honnête femme du monde au demeurant, mais pas cousine pour rien, non plus, des Mittelbach.--Alors, il ne changeait pas de famille, le Pietaposa?--Oui. Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement. Rien ne pose comme de soi-disant liaisons royales.--Les bourgeoises suivent.--Les parvenues surtout. Cette société de cuistres rampe à genoux devant tout ce qui a blason.--Une époque de domestiques.--A qui le dites-vous! Les peuples se révoltent et tous les républicains sont maîtres d'hôtel; voyez les Suisses!--D'ailleurs, on n'est bien servi maintenant qu'à l'auberge.--Et on ne mange plus qu'au cabaret.--Résultat: toutes les Altesses démissionnent; l'impératrice de Hongrie vit à Corfou, la reine Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, le roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi Oloran au tripot.--Mais la grande-duchesse? Vous vous égarez, d'Esshuard.--En effet; mais vous permettez. Très altérantes, ces biographies de Majestés en vacances. Si nous changions un peu nos vins?--Henri, une Saint-Marceaux pour ces messieurs et moi, et du Rœderer pour M. de Clarens, qui n'en supporte pas d'autre.»
Et quand le maître d'hôtel eut servi les coupes de cristal taillé et fait sauter les capuchons dorés des bouteilles:
«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et du Pietaposa, elle a été plutôt ridicule. L'Altesse ne sortait que flanquée du bel Italien, très en cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses cravates et des bagues à tous les doigts. Il s'est calmé depuis et sans la cambrure accusée de l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne peut trop demander à un Napolitain. Napolitain, il l'était alors outrageusement dans ses allures et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude et de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, avec des œillades incendiaires et des sourires de langueur, un vrai ténor, et compromettant à plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se laissait aimer, courtiser et vivre, toute à la vanité d'avoir enchaîné ce phénomène à sa daumont, et toute au plaisir esthétique de le voir. Le Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations et les promenades offertes, tenait table ouverte à la Restauration du Parc et perdait et gagnait à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur. La duchesse Sophie, élevée dans l'économie de sa petite cour allemande, n'en croyait pas ses yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais il y eut le revers de cette éclatante médaille et, un beau matin, le sigisbée magnifique présenta la note à l'Altesse.»
III
COUPS NULS
«Et cette note? gouaillait de Clarens.--Ce fut, un beau matin, dans l'appartement que la Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la brusque irruption du prince. Blême, la figure défaite avec des yeux meurtris et fous de désespoir, beau comme un archange foudroyé dans l'égarement de tout son être, le prince insistait étrangement pour voir Son Altesse; les femmes de chambre hésitaient, Son Altesse était encore au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence n'y songeait pas.» Mais le Pietaposa insistait encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux filles de chambre, bref, elles se décidaient à réveiller la duchesse et laissaient un moment «questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré de fleurs...; toute une avalanche de liliums et de roses blanches qu'il avait envoyée la veille. Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait tout l'appartement de son flirt.
Le temps de se jeter en bas de son lit et de s'insinuer dans un peignoir, et, tout écumante de soie pâle et de dentelles, les bras et les épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse Sophie pénétrait dans le boudoir... Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat, vous m'avez tout émue... etc.»
Nous écririons tous la scène. La veille, au Kursaal, Pietaposa avait joué et perdu. La plus terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu rattraper ses pertes, bref, à quatre heures du matin, il devait au cercle cent mille marks, cent vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or, voilà deux nuits qu'il perdait déjà, il n'en avait rien dit, espérant toujours se refaire; c'était deux cent mille marks qui filaient en trois jours. Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses différences; mais ce matin il était «à quia». Il lui restait à peine vingt mille marks en portefeuille; il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais quand il en aurait tiré autant chez un brocanteur de la vieille ville, ce serait tout le bout du monde; il manquerait encore plus de la moitié de la somme, et il devait avoir réglé avant midi, ou bien c'était l'affichage.
Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait plus qu'à se faire justice, à disparaître, et l'immense scandale rejaillirait sur elle, Son Altesse, et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa suite, on les voyait toujours ensemble, elle serait compromise par le pouff et le suicide de l'homme qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la tête, ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau, un éclair. Peut-être qu'elle trouverait, elle, si intelligente, si supérieurement bonne, avec sa haute clairvoyance de femme habituée à commander et à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait le moyen de le tirer de là, de le sauver; il était venu à elle comme à un phare, comme à une madone, «la Madona», et, avec des gestes concentrés, des sanglots dans la voix il épongeait son beau front moite, hachait son mouchoir à coups de dents et puis s'épongeait encore les joues, les cheveux et les tempes en attachant sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles d'homme ou de chien qui se noie.
Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait trop tard dans quel traquenard elle était prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme, c'est qu'elle ne pouvait sauver le misérable. Les Meinichengen sont pauvres: elle avait la plus grande peine à soutenir l'éclat de son nom, payant mal dans les hôtels qui battaient en somme réclame de sa présence, cherchant du crédit partout, l'obtenant plus péniblement de jour en jour et sous le luxe affiché menant, hélas! une existence d'Altesse besoigneuse et la menant justement errante et provisoire de ville en ville, parce que la parcimonie de la liste civile ne lui permettait pas les grandes réceptions à la Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements, il avait tablé sur les apparences. Sauf qu'elle était foncièrement honnête et incapable de battre la monnaie de sa beauté et de son nom, la Grande-Duchesse Sophie était presque une aventurière comme lui. Elle recevait vingt mille marks par mois du Grand-Duc et cinq mille de son père, arrivait par des prodiges d'économie et un arriéré de toujours au moins cinquante mille à faire illusion aux snobs de Lucerne, d'Ems, de Bade et de Biarritz.
Dès les premiers mots de cet homme, la pauvre femme avait senti dans quelles mains affreuses elle s'était laissé prendre. Blanche comme un linge (et sa pâleur à elle n'était pas feinte), elle rompait enfin le silence: «Je ne peux pas, disait-elle; j'ai vingt-cinq mille marks à dépenser par mois et nous sommes aujourd'hui le 16, je suis encore ici pour quinze jours, je ne peux pas. Cela m'est impossible.»
--«Mais votre nom, votre signature, osait hasarder l'Italien, la Résidence avancera tout ce que vous demanderez sur un chèque signé de Votre Altesse.--Emprunter pour vous? Vous voulez donc me perdre tout à fait, monsieur? Après les événements de la nuit tout le monde ici saura pour qui je m'endette.--Ah! si mes bagues avaient de la valeur! osait alors hasarder le ruffian, je ne serais pas embarrassé de solder ma perte. Une femme qui veut sauver un homme a toujours son écrin. Vous avez un collier.--Sur lesquels les Juifs avanceraient cent mille marks à la Grande-Duchesse Sophie. Sortez, monsieur!» car elle retrouvait enfin sa race devant tant de bassesse. «D'abord, le voudrais-je, je ne pourrais pas vous sauver.--Les diamants sont faux? gouaillait l'espèce.--Vous l'avez dit, monsieur. Il y a de dures nécessités dans la vie. Les existences les plus enviées ont leur croix.
C'était un coup à refaire. Les événements, le hasard avaient déjoué les calculs du Pietaposa; la Grande-Duchesse Sophie était honnête et pauvre: il avait cru à des millions là où il n'y avait que des rentes, et sa fatuité avait pris un caprice pour de la passion. Il quittait Ems le jour même et, le lendemain, un chèque de Vienne soldait ses pertes au Kursaal; pertes simulées, car on prétendit qu'il y avait un accord entre lui et les croupiers du Casino. Il fallait bien un prétexte pour extorquer la forte somme à l'Altesse; la situation gênée de l'Allemande l'avait seule empêchée de chanter.--Pas mal combiné! Et vous retrouviez ce fort ténor?--L'année suivante, en septembre, à Venise, cadre à souhait pour les intrigues et les romans d'aventure et d'amour; Venise, la ville par excellence des aventuriers et des courtisanes, et quel merveilleux décor pour l'homme de la Renaissance qu'est physiquement le prince Luidgi. Là, vraiment, le Pietaposa était dans son cadre... Venise! que de songeries grandioses et que de souvenirs! C'est à Venise, d'ailleurs, qu'il devait retrouver, en 98, cette malheureuse duchesse de Freycourt, au moment même de l'embarquement du Kaiser pour Jérusalem. Les de Freycourt avaient passé l'été dans le Tyrol autrichien, et, d'Inspruck la curiosité les avait fait descendre en Vénétie pour assister au départ de l'Empereur; mais je reviendrai là-dessus.
La première année, où je le retrouvais dans la ville des Doges, Pietaposa était à l'hôtel Danielli avec toute une bande de cosmopolites, d'Américains surtout, les invités de Thomas Van Meisten, le richissime propriétaire des mines de pétrole du Massachussett, dont le yacht mouillait alors dans la lagune morte, entre les Schiavoni et San Giorgio Maggiore. Le millionnaire yankee avait convié toute une équipe de compatriotes et quelques étrangers en plus à une croisière dans l'Adriatique. L'Italien était du nombre, et dans les trois jours l'«Alcyon» devait cingler sur Trieste et de là faire tous les petits ports de l'Istrie... L'Istrie, la Dalmatie, la croisière rêvée avec les escales indiquées dans toutes ces petites Venises inconnues et embaumées de soleil de l'ancienne mer Tyrrhénienne.
Miss Adda Van Meisten était à bord, et c'est pour cette fabuleuse héritière (quinze à vingt millions d'apport comme entrée de jeu), que le Pietaposa et quelques autres allaient croiser en compagnie de l'odieux parvenu qu'est ce gros Van Meisten; l'embarquement pour Cythère avec la Toison d'Or au port. Ils étaient là quelques princes italiens et jusqu'à un marquis français, tous souriants, flirtant, vernissés, nickelés, poncés, faisant assaut de grâce et d'élégance autour de l'enfant aux millions, qui ne s'en souciait guère. Miss Adda était une fille pratique, la digne fille de son père; elle encourageait les flirts, mais au retour de l'expédition elle a épousé William Harrisson, le fils d'un des plus gros marchands de cochons de Cincinnati. Vous savez, la noblesse est très dépréciée aux États-Unis depuis les derniers mariages, la princesse au Tsigane, etc...--Oui, cela se gâte, New-York hésite et Boston ne veut plus marcher.--Ah! ses bons Yankees sont avant tout hommes d'affaires, ils entendent qu'on paie comptant à l'alcôve comme au comptoir.--Oui, le mot de Barthnet!--Quel Barthnet?--Barthnet l'éleveur, un des beaux-pères les plus convoités là-bas par les beaux-fils de la vieille Europe, une déclaration des plus typiques.--Celle des Droits de l'homme?--Non, des droits du gendre et surtout de ses devoirs. C'est Barthnet qui parle: «M. Poirier est un type essentiellement français, né et élevé pour les marquis de Presles. A New-York, nous voulons bien entretenir un gendre, comme nous payons un employé, mais il doit ses heures de bureau et des égards à la caissière. En Amérique il ne pousse pas de poires.»
Somme toute, cette fois-là encore, le Pietaposa avait quelque peu raté.--Dame, on ne met pas toujours dans le mille et ce sont les déboires du métier.--Pertes et gains, espoirs et vicissitudes. La pire de toutes, ce fut l'histoire de ses fiançailles au Caire et de son retour à Marseille avec le cadavre de sa fiancée.--Qu'est-ce que cette aventure?--La plus tragique et la plus comique à la fois, Perrette et le pot au lait, le naufrage en arrivant au port... Sans une malencontreuse fièvre typhoïde, contractée par la fiancée entre Malte et Palerme, le Pietaposa serait aujourd'hui millionnaire. Qui sait même s'il ne ferait pas avec nous la partie au cercle et ne recevrait pas le faubourg.--Saint-Honoré?--Oh! mettons Saint-Germain. Il y a six ans encore, nous n'étions pas si difficiles. Avant l'Affaire, vous vous souvenez?--N'insistez pas, interrompait Gamard, vous savez que je suis revisionniste?--Naturellement, vous flirtez avec la petite comtesse, et vous devez bien cela à son snobisme. Noblesse du lac de Genève, elle a droit à ses opinions. Elle est étrangère.--Mon cher d'Esshuard.--Plus un mot, messieurs, intervenait de Clarens, cela va se gâter, voyons, voyons. Au Pietaposa. L'histoire de ce mariage et de cette fiancée?--Oh! plutôt mûre, la future. Le chasseur de dot avait un peu rabattu de ses prétentions, il ramenait cette fiancée du Caire, du Caire où il l'avait connue... Ah! les longues causeries, le soir, sur la terrasse du Métropole et les lentes promenades sur le Nil, entre deux rives de sable fuyant à l'infini, au bercement des rames sur la lourde Dahabiée. Cet Italien de Naples a toujours eu l'intuition des décors. Comment voulez-vous qu'une femme un peu femme puisse résister aux séductions d'un flirt, dans la douceur de ces climats d'Orient, et l'atmosphère d'un passé chargé d'orages et d'histoires, comme celui de la vieille Egypte, et puis tant de temples à l'horizon, Thèbes et Memphis, le règne des Pharaons, les Sphinx accroupis dans le sable, la mosquée d'Omar, les tombeaux des kalifes et les souvenirs des Pyramides...--Quelle salade!--Et les yeux de velours et le profil ciselé du beau prince Luidgi pour assaisonner tout cela! Cette pauvre Mme Homerlon était vaincue d'avance!--C'était la mère Homerlon, cette grosse mère, mais elle avait bien la cinquantaine.--Mettons la quarantaine sonnée, comment! vous la connaissez donc?--Si je la connais! elle est donc morte! elle s'est laissée choir ainsi, la pauvre femme!--En pleine maturité, comme une nèfle.--Gamard!--La mère Homerlon, la belle Homerlon et ses attelages renouvelés de ceux du duc de Brunsvick, ses daumonts à postillon sur la route de Monte-Carlo, ses toilettes abracadabrantes, ses galurins de commère de Revue et ses diamants de Brésilienne... Si je la connaissais, mais je ne connaissais qu'elle!... on ne rencontrait que ses chevaux, sur la Corniche!--Et c'est elle que le Pietaposa?...--Oui, elle s'en était férue.--Il l'a échappé belle, le cher prince, il faut vraiment l'en féliciter.--Elle avait la vocation du mariage, Saint-Arcoman a failli l'épouser.--C'est vrai, je l'avais oublié.--Mais, elle réclamait la chambre commune et un seul lit, Saint-Arcoman a reculé.--Ah! la veuve était ardente!»
Et les hommes émoustillés y allaient maintenant, chacun, de leur histoire, citant leur souvenir.
IV
NAUFRAGE AU PORT
Et c'était par traits brefs, en courtes phrases décisives, l'évocation, mieux, la reconstitution de la vie de cette pauvre Mme Homerlon, ses vingt-cinq ans de ménage dans une triste villa de Saint-Denis, toutes les heures de son existence liées à la prospérité de l'usine, puis la fortune avec les gros bénéfices des spéculations apportant peu à peu le bien-être et le gros luxe des parvenus dans la maison, les pâtes alimentaires Homerlon et Bricart inondant l'ancien et le nouveau monde par la toute-puissance de la réclame, Mme Homerlon forçant insensiblement la société du haut commerce et de la petite banque, ses timides apparitions aux Acacias, sa seconde loge à l'Opéra, son nom s'acclimatant dans les listes de souscription des œuvres de charité mondaine, la villa de Saint-Denis s'enfonçant tout à coup dans les verdures d'un parc, un parc trop neuf encombré de kiosques et d'arbres grêles, et quelques essais de garden-parties avec le lancement d'invitations auxquelles on ne répond pas, toutes les tentatives touchantes et ridicules d'une vanité bourgeoise en mal de mondanités, les pitoyables tâtonnements d'une parvenue de la dernière heure, renouvelant dans le Paris de 1898 les gaffes épiques du «Bourgeois gentilhomme», et puis la mort subite du brave M. Homerlon, la liquidation; les dix millions laissés par la succession à la veuve et, après les dix-huit mois d'un deuil quasi-royal, la brusque irruption de la millionnaire à travers le luxe et la folie de la mode du tourbillon parisien.