L'école des vieilles femmes

Part 6

Chapter 63,877 wordsPublic domain

Le désir! La seule raison que nous ayons de vivre. Désirer! quelle joie et quel supplice! Mais quelle intensité apportée dans notre vie! Mais être désirée, quelle ivresse et quel orgueil! Or être désirée, pour une femme, mon ami, c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris, qui, faisant parler un amant aveugle à sa vieille maîtresse, écrivait ces quatre mauvais vers:

Et mes yeux te voient toujours belle, Le front clair comme au premier jour; Et ta jeunesse est éternelle, Car éternel est mon amour.

La poésie est médiocre, mais la pensée en est exquise, et le peu d'années qui me restent à vivre, mon cher ami, je conserverai une gratitude attendrie à cette forêt où quelques illusions aidant, beaucoup d'artifices aussi, cela je l'avoue, j'ai retrouvé la jeunesse et senti le frôlement délicieux de l'amour.

--Quelle rêveuse vous faites! ne pouvait s'empêcher de sourire l'écrivain.

--Et quelle passionnée aussi! Cela vous pouvez le dire.

--Rêveuse et passionnée, soulignait l'homme de lettres.

--C'est que j'ai si peu vécu.

--Comment?

--Oui, je n'ai pas eu de vie sentimentale, moi. Depuis l'âge de dix-huit ans j'ai lutté, intrigué, mené l'existence d'un homme d'affaires. Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait ma fortune. Les passionnés auront vécu; les raisonnables auront duré... Par horreur de la pauvreté, j'ai tout sacrifié pour atteindre la fortune. Je la possède, mais je n'ai pas eu l'amour.

La princesse s'était assise sur un tronc d'arbre.

--Mais vous avez le luxe, princesse. On ne peut tout avoir.

--Oui, j'ai le luxe, un luxe dont je suis prisonnière; un luxe qui me permet la robe de Doucet, le bijou de Morgan, l'installation de Nice et le caprice des villas estivales dans un cadre où l'on trouve toujours des amis? Mais ce luxe-là m'interdit tout caprice, toute fantaisie, toute réalisation de désir. Il m'a désignée comme une proie à toutes les basses convoitises, il m'a appris à douter de tous et de tout; il a fait de moi la _dame qui casque_. Oh! l'horreur de ce mot, _casquer_. Oh! quelle horreur!

--C'est que vous êtes trop prudente aussi, princesse; trop réfléchie et trop politique.

--Je suis Anglaise.

--Avec quel orgueil vous dites cela!

--Mais, j'ai regretté souvent de ne pas avoir votre insouciance latine; oui, car c'est affreux, en vérité, d'avoir à la fois cette frénésie d'imagination et ce sang-froid odieux. Ah! ce sang-froid réfléchi, cette prévoyance perpétuelle des probabilités fâcheuses. Comme ce côté anglais a gâché ma vie!

--Votre vie sentimentale?

--Naturellement! Ainsi, je vous ai raconté, n'est-ce pas, mon aventure imprévue et violente, d'il y a vingt ans, avec ce Sicilien ou ce Corse, cet inconnu disparu sans retour? Ce fut peut-être de toute mon existence la sensation la plus délicieuse et la plus forte. Ce fut la plus brève aussi. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit.

--Comment! Il y eut une suite?

--Oui et non. Je revis cet homme.

--Ah! princesse!

--Mais lui ne m'a pas revue!

--Comment?

--Voilà. Deux jours après mon abandon furtif et délirant d'un soir, mon jardinier venait me prévenir qu'un homme rôdait obstinément depuis le matin dans le chemin de servitude, derrière le grand mur du parc. C'était un individu d'assez mauvaise mine; il croyait devoir m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre. «C'est un Italien, me rapportait-il, un marin de quelque tartane. Il est là, dans le chemin, qui joue aux boules avec des oranges.» Un Italien! Je devinais que c'était lui. Je sus assez me dominer pour ne pas courir immédiatement à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y allais comme en me promenant, à travers les allées. Mais, arrivée sur les lieux, je me gardai bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le trou de la serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien était là, épiant la porte qui me séparait de lui. Debout, les bras croisés, avec une expression farouche, il ne jouait plus avec ses oranges. J'avais une folle envie de me jeter contre sa poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces; je me contentai de le regarder. Il revint ainsi pendant deux jours, et, moi, je revins aussi le contempler et me rassasier de ses allées et venues, de ses prunelles ardentes et de l'impatience crispée de sa bouche. Il rôdait comme un fauve. Je mourais à la fois de désir et de regret. Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe autour d'un autre. _L'agonie d'un sexe_, la plus belle définition que j'ai jamais lue de l'amour. Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le soir de notre étreinte; comme le fameux soir, leur odeur me faisait défaillir.. Et, je n'ouvrais point! Il partit sans m'avoir revue.

--C'est ce qu'on appelle avoir du caractère. Mes compliments, princesse.»

La princesse se levait de son siège improvisé et se mettait à marcher. Du bout de son ombrelle elle fauchait à larges coups les clochettes bleues des campanules et les pétales roses de silène.

--Un caractère qui ne me garde pas toujours des pires enfantillages et des plus ridicules. Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir, je suis revenue errer seule au clair de lune parmi ces baraquements pleins d'hommes endormis. J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus, sur la route, et là, dans la magie de la forêt lunaire, j'ai écouté la forte respiration du camp qui montait, régulière et rythmée, dans la nuit.

J'y avais passé toute la journée et, comme la veille et l'avant-veille encore, j'avais vu s'allumer sur mes pas des regards et des œillades. Oh! la délicieuse brûlure que vous mettent sur la peau certaines prunelles d'hommes! Une femme seule peut sentir cela. Le jour, j'avais justement traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les soldats, emblousés de toile grise, la mangeaient assis au revers du talus, accroupis dans l'herbe ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil et maigris par les marches, ils offraient tous des faces ardentes et tirées de routiers. Une faim presque animale les tenait penchés sur leurs gamelles, mais je passais, et le parfum de mes dessous fit brusquement lever les têtes. Une lueur emplit tous ces yeux, et ce furent des regards de bête que je sentis fondre sur moi; la minute fut délicieuse, il me semblait rôder parmi des fauves... Devant le petit restaurant, deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à la fois insolents et pitoyables, mais leur impertinence ne m'atteignit pas.

Je me sentais désirée par tous ces hommes. Plus d'un, me disais-je, rêvera sûrement de moi, cette nuit... Et je suis revenue, non point réaliser ce rêve, mais leur apporter le frôlement de ma présence. Seule dans le halo argenté dont s'agrandissait la forêt, il me semblait que je buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi libérées et flottantes pendant l'enchantement du sommeil. Comme un flot de baisers, comme un encens de rut, d'ardeur et de caresses montait, il me semblait, invisible vers moi. Pendant une minute, par la volonté de tous ces désirs je me suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu alors l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une Cléopâtre, Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les murs de Troie, ces reines d'impérissable beauté aux fantômes évoqués par le regret des mâles, et dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et voulue après vingt siècles abolis, hante encore le sommeil des poètes et des jeunes hommes.

Cléopâtre! Hélène! Sémiramis aussi, et, plus près de nous, les grandes courtisanes. Impéria, la maîtresse des cardinaux et des papes, la luxure de l'Eglise et la fleur des Conciles; Belcolore à Venise, et, sous les Valois, les deux Diane! avoir fait rugir et râler des armées et des rois et des peuples d'amour et de désirs.

--Et vous n'avez même pas eu pitié d'un homme de garde! Cléopâtre, elle, eût relevé la sentinelle, princesse.

--Et envoyé le romancier Paul Sourdière travailler aux Pyramides, le bagne du temps des Ptolémées. Cléopâtre n'aimait pas les insolents.»

Un bruit de branches brisées, le martellement sur la mousse d'une galopade d'hommes, toute une compagnie d'alpins se ruait, dévalant des pentes de l'Authion.

La princesse et le romancier remontaient en voiture.

PRINCE D'AUBERGE

I

UN SOIR, AU MUSIC-HALL

C'était dans l'avant-scène du Cercle. Ils étaient trois ou quatre habits noirs, venus pour les débuts d'une professionnelle, une assez jolie fille qui, des nuits de chez Maxim's et des cinq heures aux Acacias, venait de s'échouer sur la scène de ce music-hall. Les clubmen très amusés escomptaient d'avance les gaucheries et les terreurs de la débutante dans sa cage aux lions (on savait Méry Gabston taffeuse en diable, elle n'avait jamais pu monter ailleurs qu'au manège, ce qui l'avait brouillée avec d'Arcy-Fryleuse, sportsman enragé, qui n'avait pu supporter chez une maîtresse cette crainte irraisonnée du cheval). Qu'allait-elle donner en public sous les diamants loués pour la circonstance, une fois enfermée entre les hautes grilles dorées de la cage avec les fauves du dompteur Buckler, le Buckler des fêtes foraines réduit par la faillite à louer sa ménagerie à une fille, et à prêter à un caprice la majesté de ses lions.

«Bah! on va nous fournir des fauves préalablement cuisinés d'avance, abrutis d'opium ou de... manipulations. Et morphine et caresses savantes, Méry s'en charge, son dernier amant est mort ataxique.--C'est vrai, ce pauvre Saint-Estèphe! dans un sanatorium d'Allemagne. Ses sœurs l'avaient fait interdire et ne lui ont même pas accordé l'hôtel de Paris, à Monte-Carlo, ou l'hôtel de Russie, à Menton.--Pauvre de nous!--Oh! moi je donne raison à la comtesse de Nauplies. Trop d'infirmités déjà affligent la Côte d'Azur. C'est navrant, quand on va là-bas en février, d'avoir à éviter toutes ces petites voitures, où des dévouements en livrée promènent au soleil des agonies refusées par les familles. Le sanatorium ou la maison de santé, moi, je ne connais que ça! Nous devons avoir la pudeur de nos déchets. On enterre bien les cadavres, on doit dérober toutes les décompositions aux regards. Il y a des sœurs de charité, que diable! il faut bien que le catholicisme serve à quelque chose.»

Et la veulerie des propos éreintés traînait, maintenant, sur le conseil judiciaire infligé à la comtesse de la Nerthe par un frère, à la fin énervé d'avoir à payer les échéances du comte. Deux plastrons blâmaient la décision prise, les deux autres l'approuvaient; un cinquième arrivant déclarait qu'il se contenterait, lui, des trois millions de rentes du jeune ménage; et puis le dernier scandale d'un autre jeune ménage du faubourg était conté, l'aventure à surprise d'un collier de fabuleuses perles acheté en double. La femme légitime avait eu les moins belles naturellement, et la maîtresse les plus précieuses; une note présentée à la jeune femme en l'absence du comte par le joaillier avait révélé le pot-aux-roses. Maurice Donnay s'était inspiré de l'incident pour une pièce.

Sur scène, six monstrueux éléphants noirs évoluaient, merveilleux, gigantesques, la largeur de leurs fronts timbrée de couronnes d'or, qui leur faisaient autant de diadèmes. On eût dit de millénaires idoles de pagodes hindoues, tout à coup animées par un geste du dompteur. Quand les six pachydermes s'avançaient de front sur le public en nouant et en balançant tour à tour la souplesse de leurs trompes, on évoquait inconsciemment les symboliques frises d'animaux admirés, il y a quatre ans, dans l'escalier souterrain du Phnom pendant l'exposition, et c'était en vérité comme un monumental morceau d'architecture abolie qui, lent et majestueux, processionnait et tournait en rond dans les corps pesants, souples et presque légers des six pachydermes.

Sanglé dans un dolman de prince madgyar, la blancheur de porcelaine du plastron illuminée des feux de trois diamants ridicules, le dompteur manœuvrait au doigt et du bout à peine effleurant de sa cravache ce frontispice ambulant de temple cambodgien.

D'une voix monocorde et lassée les cinq clubmen causaient maintenant du dernier chantage éclaté si inopinément dans le monde du haut commerce des rues du Sentier, d'Uzès et d'Aboukir, et de la fin tragique de ce pauvre bonhomme de soixante ans, terrorisé par les menaces de deux misérables contre lesquels la police n'avait même pu sévir. Du dompteur et de ses éléphants, ces messieurs ne se souciaient guère. C'était l'heure du ballet. Ils étaient là pour les diamants de Viane de Sorgy, dépouilles opimes, cette fois, disait-on, de l'Angleterre... «Un prince du sang!--On le dit!--Moi, je leur aurais cassé la tête, à ces misérables, on a toujours un revolver.--A propos de chanteur connaissez-vous le maître du genre et de la clef de sol? alors regardez en face, dans cette avant-scène.»

Un homme venait d'y entrer. Très grand, la taille merveilleusement mince et souple dans la cambrure exagérée de l'habit noir, musclé pourtant, comme l'attestait la vigueur des mains qu'il venait de poser sur le bord de la loge; des mains d'aventurier aux doigts spatulés et forts qu'aucun bijou ne dénonçait aux regards. La tête classique et d'une régularité presque irritante était celle d'une étude italienne. C'étaient sur les dents de nacre les lèvres ciselées de corail rouge et les moustaches d'un noir brillant d'un prince napolitain ou d'un modèle de Florence; mais les yeux s'alanguissaient de cette ardeur passionnée et lasse, propre aux races du Midi. Sans les cheveux noirs trop lustrés et pommadés, l'homme eût été d'une élégance impeccable. Une femme l'accompagnait, une Italienne comme lui à en juger par son type sinueux et morbide de brune cruelle. C'étaient les mêmes lèvres rouges, la même pâleur mate, le même front entêté, bestial et étroit sous les grappes savamment ondulées des cheveux noirs; mais la flexibilité de la taille et du cou ravissait. Avec des ondulations de vipère la femme venait de glisser et émergeait, enfin nue, d'un merveilleux manteau de soir. Elle s'asseyait maintenant. «Elle a de bien belles perles! hasardait, après un coup de lorgnette, un des cinq habits noirs.--Et de plus belles émeraudes, était-il riposté, avez-vous regardé ses prunelles? La marquise a les plus splendides yeux verts, et le rare est que ses cils sont noirs. D'ailleurs ils sont gris le matin, ce sont des yeux d'eau changeante.--Elle est marquise?--Comme il est prince. Le couple se vaut, elle sera peut-être duchesse demain.--Pas mariée alors?--Bah! ils le seront peut-être cet hiver à Nice, quoique Nice soit bien près d'ici. Pour les besoins de la cause ils sont tour à tour mari et femme, frère et sœur ou amant et maîtresse, cela dépend du ponte; ils opèrent quelquefois tous deux, Cosmopolis et Babylone, tout arrive en Orient. Vous avez lu les «Mille et une nuits», du docteur Mardrus?--Vous nous intriguez, de Fols. N'empêche qu'elle n'ait de bien beaux bijoux.--Bah! ils sont peut-être faux ce soir. L'endroit est plutôt canaille.» Et les quatre autres intrigués: «Mais enfin qui sont-ils?--Elle, qu'importe! une comparse; mais lui, c'est la cheville ouvrière, l'âme de l'association. Comment, vous ne le connaissez pas? Pietaposa, le prince Luidgi Pietaposa, ça ne vous dit rien, ce nom-là? Il est vrai qu'il travaille plutôt à l'étranger, et vous, quand vous êtes allés à Nice!...»

Les quatre hommes étaient devenus rêveurs. Pietaposa! Le nom en effet, comme une traînée de poudre, rappelait aux uns comme aux autres de vagues scandales de clubs et de boudoirs.

Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de baccara au cercle de Palerme et à l'«Amicitia», pendant la saison de Florence. Il était précédé partout par une réputation de chance insolente, et les villes d'eau du Tyrol autrichien avaient, il y a deux ans, retenti de ses exploits d'heureux joueur. Des duels non moins heureux (car c'était une des plus fines lames des salles d'armes de Milan), avaient toujours tenu en respect les médisants; mais de Vienne à Budapest et de Naples à San-Remo les gens prudents évitaient de s'asseoir à sa table.

Beau comme un dieu, il avait été, presque enfant, aimé par une reine en exil, une majesté plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur ses genoux, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, lui à son tour avait, dit-on, tenu sur ses genoux, pas plus tard que le dernier hiver, une jeune infante, la fille même de son éducatrice. D'ailleurs pour les femmes, comme pour les cartes, il s'était toujours bien battu. On voyait facilement le fil de son épée, plus rarement la monnaie de ses billets de banque. On l'accusait de quelques poufs fameux sur la «Riviera», mais à son honneur il existait de par les villes du littoral un écumeur de tripots qui possédait avec Pietaposa une malheureuse ressemblance: un Sosie compromet toujours son homme. Du Sosie la police avait fait justice; et les maisons centrales de Nice et de Turin avaient gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien comme le prince et payant de mine comme lui. Mais, si un Sosie compromet, un Sosie est aussi un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires aventures tourbillonnant autour du nom du prince s'établissait une atmosphère de galanterie louche, de fortune équivoque et pourtant de chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux et aiguisé le sourire des cinq hommes, maintenant attentifs aux attitudes du prince Pietaposa.

Fluide et mince comme un verre opalisé de Venise sous les satins et les brocarts blancs d'un idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur scène la candeur de sa gaucherie, la timidité peureuse de ses gestes et la parfaite ressemblance du fameux portrait d'homme de Van Dyck, «_le lord Warton_», que les Romanoff détiennent au Musée de l'«Ermitage». On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer cette ressemblance. Le costume avait été copié, tons sur tons et plis par plis sur celui du portrait. C'était le même justaucorps broché de roses d'argent et, sur le grand manteau d'un mauve lunaire drapant somptueusement la sveltesse de la femme, le Grand cordon bleu en sautoir mettait en valeur l'eau étincelante des diamants, qui révolutionnaient tout Paris.

L'affabulation du ballet mettait en scène les aventures d'un jeune lord anglais, timide et peureux des femmes, qu'un caprice de Georges II envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles et en plein Louveciennes, pour qu'il s'y déniaisât et perdît enfin ce que les Anglaises ne lui avaient pas pris.

C'était, transposée au théâtre, l'aventure même de Louis XV adolescent au château de Chantilly. Un essaim de belles filles déshabillées en marquises et en duchesses menait gaiement la ronde autour du jouvenceau: et, parmi la folle équipée de toutes ces bouches et de toutes ces gorges offertes, le jeune lord apportait une maladresse, un effarement comique, une angoisse frissonnante d'autant plus piquants que ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes les transes était Mlle de Sorgy.

La salle s'amusait énormément aux dangers courus par la vertu du jeune lord, et l'avant-scène du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades et de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait.

Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette les jeux de scène de la demi-mondaine; elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité était naturelle.

Comme les cinq clubmen cherchaient à se remémorer, chacun dans ses souvenirs, une histoire précise sur ce diable d'homme: «Voyons, et la mort de la duchesse de Freybourg, la fille de Nathan Rayberg, son suicide dans la misère, à bout d'expédient, dans la détresse des poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans que Rayberg ait consenti à intervenir, lassé, lui aussi, depuis cinq ans de payer des dettes... Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur? mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!--Alors, il était son amant?--Parbleu!--Mais, c'est toute une histoire.--Un drame. Tout à l'heure, chez Durand, si vous voulez, en cabinet. L'avant-scène d'à côté a des oreilles.

II

UNE NUIT CHEZ DURAND

Et quand les cinq hommes se furent attablés devant huit douzaines d'huîtres, Natives et Ostendes mêlées, les rideaux des fenêtres une fois bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de la bande, dont les cheveux près des tempes commençaient à se poudrer de givre: «Je ne vous raconterai pas son histoire, je serais bien bien embarrassé de vous la dire, et ce serait peut-être long, mais je connais quelques beaux coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus, mais suffisants pour bien camper le personnage, quelques annotations de vie, les menues remarques personnelles, que j'ai pu faire sur l'individu au cours de diverses rencontres, à l'étranger surtout; car, si je suis resté un grand pécheur, j'ai été encore un plus grand voyageur.--Le besoin de changer de climats.--Et de maîtresses.--D'imbéciles surtout. A l'étranger, on a beau posséder la langue, mille finesses de la conversation vous échappent et c'est autant d'idioties et d'énervements que l'on s'évite. Ne pas comprendre les propos d'un voisin de table au cabaret et les réflexions stupides de la foule dans la rue ou devant un tableau de Musée, avez-vous jamais réfléchi, messieurs, combien cette incompréhension de la sottise ambiante pouvait alléger le poids des heures et éclaircir un horizon? La vie est très facile, je vous assure, à l'étranger.--Tu ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens.--Seul, non, mais par contre les autres m'ennuient presque toujours; est-ce votre cas?--Mais oui, pouffait le jeune Gamard, un des «fils à papa» les plus épanouis de l'«Impérial» et des «Mirlitons»,--et, tournant vers les trois autres la jovialité de sa face,--d'Esshuard de Brides est dans ses bonnes. Je crois, Messieurs, que ça va être un peu long.» A quoi l'interpellé, repoussant son assiette et faisant signe au maître d'hôtel pour le consommé froid à la Reine: «Henri, du Clos-Vougeot et du vin de la Moselle, nous ferons des mélanges ce soir.» Et, très courtois, avec un demi-salut esquissé vers les autres: «Vous désirez du style télégraphique? A vos ordres, parfaitement. Par ordre de dates, vous y êtes? Voyons, voyons, nous sommes en dix-neuf cent quatre.» Et, comme parlant tout haut ses souvenirs: «En quatre-vingt-douze, c'est cela, le Pietaposa doit avoir trente-cinq ans; il en paraissait alors vingt-deux c'est bien cela, en quatre-vingt-douze ou quatre-vingt-treize, à Florence, pendant la saison.

»Je le rencontre aux Cascines, dans le landau armorié de la reine de Galice, la grosse reine de Galice, qu'ont fait expulser par son peuple l'incapacité de ses ministres et l'audace de ses favoris. Toute déchue qu'elle fût, Mercédès Conceptione recevait encore une pension annuelle de trois millions et joyeusement, en déclassée de la couronne, promenait alors son exil à travers les capitales de l'Europe et toutes les villes où l'on s'amuse. Florence la possédait ce printemps, elle, les quelques favoris ordinaires, les trois Infantes et même l'Infant, qui remonta plus tard sur le trône: toute une petite cour bruyante, parée et chamarrée qui de Nice, où elle avait passé l'hiver, était venue s'abattre à Florence. De là elle gagnerait Paris au printemps; les Majestés en rupture de royaume ont cela de commun avec les courtisanes qu'elles font les villes dans leur saison.

»Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait homme, ornait les coussins du landau royal. En face de lui se prélassait la grosse reine déjà bedonnante, sanglée dans une de ses robes de couleur violente, dont l'Espagne a le monopole, la mantille nationale fixée par une rose rouge dans les cheveux, très carnavalesque en somme, et près de la reine, jolie et fine, un profil d'ambre sous des cheveux noirs satinés et luisants, une des Infantes.

»La robe lustrée des chevaux bai cerise, la livrée éclatante, le luxe agressif et brutal du harnais, le groupe du jeune homme et des deux femmes, tout m'intéressa; je m'informais. J'avais reconnu la grosse Altesse. A Florence, aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit, se connaît. Ce sont des Acacias plus intimes et, quiconque y porte un nom, le peuple se le montre au doigt.