Part 5
Et, lui souriant des lèvres et des yeux, elle lui passait ses bras nus autour du cou, et sa bouche cherchait sa bouche. Une heure après, ils rentraient dans le bal. Le lendemain, l'Américaine avait quitté Nice, sans même laisser son adresse. Le lieutenant X... ne l'a jamais revue. Eh bien! cette aventure-là, à quelque variante près, tant de jeunes officiers l'ont eue qu'en Riviera on appelle couramment ce genre de passade entre deux valses: _le coup de l'Américaine_.
--En effet, mais cela ne prouve rien. Monsieur Reutler, mon lecteur, faisait la princesse en désignant un grand jeune homme brun qui venait d'entrer. Mon ami, et elle regardait Sourdière au fond des yeux, revenez donc demain à la même heure, je vous communiquerai sur la question quelques documents dont vous pourrez vous servir.
VI
SANS LENDEMAIN
Les raisonnables auront duré, les passionnés auront vécu.
CHAMFORT.
--Madame n'est pas là?
--Non, monsieur, elle est en forêt; mais elle ne tardera pas à rentrer.
--C'est bien, Ellen, je vais l'attendre.»
Et le romancier s'installait sur la terrasse.
Ainsi lui, Paul Sourdière, était revenu chez la princesse Outcharewska. Il y viendrait tous les jours, maintenant.
Avait-il pourtant assez maudit sa venue dans ce pays de montagnes, la première fois qu'il avait croisé la victoria de la vieille Anglaise sous les sapins de la forêt!
Mais il se sentait apprivoisé par le besoin d'expansion que développe en nous la solitude; l'extraordinaire nullité des gens rencontrés à Peïra-Cava, leur vulgarité, leur banalité aussi l'avaient disposé à toutes les indulgences pour la princesse Outcharewska; il est vrai que dans ce décor grandiose et changeant, il avait trouvé une tout autre femme. La vieille coquette s'était révélée assagie, comme mélancolisée par le spectacle de la nature. Dans ce mannequin de grands couturiers il avait cru démêler sinon une âme, du moins un secret. On racontait beaucoup de choses sur le passé de la princesse, mais on n'en affirmait aucune; bref, le psychologue endormi dans Paul Sourdière s'était réveillé, passionné au jeu de la découverte, et le romancier sentait qu'il fréquenterait maintenant assidûment la villa.
Il y viendrait tous les soirs, au coucher du soleil, prendre le thé avec la princesse et jouir avec elle de la féerie des crépuscules.
--Excusez-moi. Je vous ai fait attendre?
C'était la princesse qui rentrait.
--Je me suis attardée dans la forêt de Turini.
Et, se laissant tomber sur un rocking-chair:
--Cette forêt de Turini, quel décor! Je suis montée à pied jusqu'à la Calmette. Quel embaumement et quelles fleurs! Les clairières en sont criblées. J'en ai trouvé d'étonnantes. Ellen, apportez donc mes fleurs!»
Une femme de chambre entrait et présentait une haute gerbe de longs épis floconneux et roses, d'un rose de nuée enflammée, et de grandes clochettes d'un bleu d'eau de torrent.
--Oui, le paysage et le ciel s'y reflètent, faisait Paul Sourdière. Mais vous allez bien souvent à Turini, princesse!
--Tous les jours. L'endroit est merveilleux, presque un coin du Tyrol: la forêt d'Hansel et de Gretel. Et les troupes campées dans les baraquements y mettaient, il y a huit jours, un tel mouvement, une telle couleur!
--Artilleurs à l'abreuvoir, la halte des mulets, alpins en reconnaissance, alpins lavant leur linge, autant de Detaille et de Neuville que vous troubliez par vos dessous savants. On raconte déjà des histoires sur vos promenades, princesse! Vous révolutionnez Turini. Trois maréchaux des logis ont paraît-il...
--Ah! on vous a dit! interrompait la princesse avec un sourire. Oui! Quelle aventure! Trois sous-officiers d'artillerie m'ont suivie, oui, moi, et séparément. J'avais mon voile; tout s'explique. Mais voilà des aventures qui ne m'arrivent plus, quand je vais à pied. Ces pauvres jeunes gens! Ils ont bientôt deux mois de manœuvres dans les jambes, deux mois de montagne et de privations, et, pour leur abstinence, mes dessous de soie, ma robe de linon représentaient le but et la proie, la femme, l'éternel féminin. Mais rassurez-vous, ajoutait la vieille Anglaise, je n'ai pas levé mon voile, j'ai respecté leurs... non, mes dernières illusions.
--Service des ambulances, sans doute, pensait méchamment le bon limier de lettres.
--Ne soyez pas méchant, Sourdière. Regardez ces montagnes. Cimes et nuées. Ce soir, elles sont d'opale et baignées de vapeurs d'eider, d'opale bleutée comme celle qu'emploie Lalique, cette année. Si la vue de pareils horizons ne vous rend pas meilleur et n'éteint pas chez vous la facile ironie, il faut désespérer de vous, Sourdière. Moi, je me sens ici une âme transparente et calme.
--Et trempée de gratitude heureuse.
--Vous êtes cruel, mon ami. Oui, j'ai été suivie... pas longtemps, cinq minutes, tant que je ne me suis pas retournée..., car dès qu'ils ont vu mon pauvre visage même sous mes triples voiles... et j'ai été jolie... ah! Rirait-on assez, à Nice, si l'on savait que la vieille Outcharewska a été suivie, à pied et en forêt, par trois maréchaux des logis... moi qu'on ne regarde plus passer qu'en voiture. Mais l'air fraîchit; prenez garde d'avoir froid. Ellen, un manteau. Prenez ce châle sur vos épaules.»
Et quand la princesse eut jeté sur sa robe de mousseline bleu pervenche un long manteau de drap blanc:
--Vous n'y comprenez rien, mon cher Sourdière, rien, vous êtes un Latin et tout vous échappe de l'âme anglo-saxonne. Votre psychologie aux prises avec nos soi-disant extravagances ne commet que des bourdes. Vous me navrez, vraiment. Ainsi, hier encore, quand vous faisiez de l'ironie sur le mariage de miss Eva Waston et daubiez à plaisir sur la facilité des Américaines d'hôtel se donnant entre deux valses à un danseur inconnu deux heures avant le bal, je vous écoutais, prise pour vous d'un indicible sentiment de pitié. Il faut avoir, comme ces femmes, vécu dans le mensonge et la plate adulation, qui rampent, en Europe, autour des grosses fortunes, pour comprendre leur émotion, que dis-je, leur gratitude attendrie devant un élan sincère; et leur faiblesse (s'il y a faiblesse à disposer si généreusement de soi-même) vis-à-vis un désir et sa réalité.
L'Américaine dont votre beau lieutenant d'artillerie a raconté, impudemment fat, la chute imprévue et rapide dans cette soirée de Palace-Hôtel, n'a cédé qu'à un mouvement d'altruisme. C'est le désir vrai, l'éclair de passion lus dans les yeux de ce garçon, l'émoi de toute sa chair et de sa voix vibrante qu'elle a voulu récompenser. Le don qu'elle fit d'elle-même fut aussi un mouvement d'orgueil. Heureuse enfin d'être convoitée, non plus pour son nom, sa situation, sa fortune, mais pour sa personnalité même, elle fit l'abandon de sa personnalité au mâle qui l'avait voulue comme femelle. Ces fautes-là, mon cher ami, sont moins un râle qu'un hennissement; il y entre plus d'orgueil que de luxure, et la preuve, c'est que la femme coupable, chez nous, ne donne jamais de suite à sa faute. Pas de liaison, pas d'intrigue, pas de mensonge avec ces belles cavales soumises une seule fois au rut de l'étalon. En Amérique, il y a des surprises et jamais d'adultères.
--Vous prêchez si bien, princesse, que vous convertiriez un pape. Me voilà donc convaincu des bienfaits de l'altruisme.
--Non, car vous êtes un Latin, ataviquement persuadé de l'infériorité de la femme; et ce qui vous gêne et vous humilie dans cette théorie de l'amante se donnant sans espoir de retour et parce que l'occasion lui plaît, c'est l'espèce d'égalité où nous entrons alors avec vous autres hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous admettez qu'on vous cède, mais vous nous refusez le droit de sélection. Jamais un Français ne se résignera à reconnaître en nous une égale.
--C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est nous qui descendons dans l'échelle morale. Nous devenons des hommes de joie, on nous choisit, puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline élevait jusqu'à elle ses amants ou s'abaissait jusqu'à eux.
--Encore une stupidité, Sourdière. L'amour est de plain-pied.
--Quelle conviction, princesse! Vous exposez là des théories de pure anarchie!
--D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation m'attriste et m'emplit de dégoût, oui et la princesse étouffait un soupir, puis, se reprenant aussitôt:--Oui, vous avez vu clair dans mon âme. Sa voix s'était un peu alentie.
Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est que j'y ai senti flotter autour de moi des désirs d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait la princesse, tout à coup sincère. Pour toute la Riviera je suis la vieille Outcharewska, une vieille folle empanachée et peinte, un éventaire de joaillerie, un mannequin de couturier, qui pourrait, au besoin, servir d'épouvantail aux oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir, je serais encore bien plus affreuse sans tous ces falbalas et le maquillage. Ce désir de prolonger une beauté finie, ce besoin de plaire et de tromper encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et surtout des amis. Les femmes très entourées de famille, de fils et de petits-enfants, ont seules le droit de vieillir; les cheveux blancs ne siéent bien qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je dois donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie ridicule peut-être, mais qui illusionne encore.»
Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la princesse une telle tristesse.
--Vieillir, quelle chose affreuse que de vieillir, surtout quand on a été jeune, jolie et fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout cela.
Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière, et ma situation, c'est moi seule qui l'ai faite. J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé un portrait de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient pu attacher quelque prix à mon image. Très vite initiée par la pauvreté, pis que la pauvreté, par la gêne aux cruautés implacables de la vie et consciente de ma beauté, avertie par maintes expériences de l'empire qu'exerçait sur les mâles la clarté de mes yeux et de ma chair (j'étais une blonde lumineuse), je tablais sur les désirs des hommes et j'édifiais sur eux ma fortune. J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre et la galanterie officielle; j'eus des amants que je sus choisir et fus une courtisane assez adroite pour me faire épouser pour ma beauté. J'avais trente ans quand lord Mérédith me prit pour femme. Je fus une lady irréprochable, et quand Mérédith mourut en me laissant la rente viagère de ses huit millions, j'avais juste quarante ans. J'avais donné dix ans de vertu à mon mari: il les soldait. Sa générosité allait jusqu'à ne pas exiger mon veuvage. J'étais libre de me remarier.
J'avais connu les désirs, je connus alors la cupidité. Affligée de quatre cent mille francs de rentes, je fus assiégée de demandes; je cessais de lire désormais la sensualité dans les yeux; j'étais encore pourtant très belle. J'avais conservé une taille incomparable; ma gorge n'avait pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils m'auréolaient d'une fumée d'or, j'avais encore, la quarantaine sonnée, un visage de vierge. Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de ma peau et de mes yeux! J'étais la veuve aux quatre cent mille francs de rentes, la poule aux œufs d'or. De très grands noms un peu tarés et de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent autour de moi. Je vécus dans l'intrigue et la lassitude de flirts outrageants et de poursuites obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître les hommes. L'intérêt seul vous les montre tels qu'ils sont. En amour, ce ne sont que rarement de beaux animaux... L'amour! je ne devais plus le connaître!... et je souffris atrocement de cette soudaine disparition dans ma vie de la sexualité et du désir.
J'avais vécu vingt ans dans la poignante ivresse d'être voulue et sollicitée pour la splendeur seule de mon corps... La chute était cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement la jouissance de mes huit millions.
Et rebutée, écœurée, très attristée surtout, j'épousais le prince Serge Outcharewski. C'était le plus vieux de mes soupirants; il était ruiné de santé et réduit par sa famille à la portion congrue. C'est son âge et son délabrement physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais toutes les chances d'être bientôt veuve, et puis, je n'avais pas avec ce malade à supporter le mensonge des caresses. Il fut stipulé entre nous que nous vivrions complètement à part. Je serais chez lui à Paris, et il serait chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante mille francs par an pour ses voyages et ses cigares et m'engageais à respecter son nom; je tins parole. Les prétendants m'avaient guérie des amants.
Le prince tint à se faire regretter: il mourait six ans après notre mariage. Je redevins veuve et retrouvais, plus enragée que jamais, la meute affreuse des poursuivants.
--Quelle amertume, princesse! Vous avez de ces mots! Seriez-vous anarchiste?
--Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune, il m'a domestiquée aux caprices d'autrui pour, à l'âge où j'aurais pu partager les désirs, m'en interdire la joie complice. Je ne pardonnerai jamais à mes millions de m'avoir ôté l'amour.»
Sourdière sentait la princesse en veine de confidences.
--Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis votre mariage avec lord Mérédith, vous n'avez jamais?...
--Non, je n'ai trompé aucun de mes maris; je devais ma fortune à l'un, mon titre à l'autre: j'ai payé comptant.
--Mais depuis votre veuvage?
--Depuis (les yeux savamment maquillés de l'Anglaise plongeaient intensément dans les yeux de l'écrivain), depuis... Ecoutez-moi, Sourdière. Je n'ai jamais confié à personne ce que je vais vous dire; mais, quand vous m'aurez entendue, vous comprendrez quel âpre et délicieux plaisir je trouvais à m'égarer, élégante et voilée, dans ces forêts remplies de bivouacs et de campements d'alpins.
Il y a vingt ans j'avais cinquante ans, et, à cinquante ans, une femme de luxe qui veut demeurer jolie peut faire illusion encore. C'était fin mai, un dimanche, à Nice. Des amis m'étaient venus voir à la villa, je les avais retenus à goûter, et, vers les six heures, j'eus la fantaisie de les reconduire à pied jusqu'au port, à la station des fiacres et des tramways. En mai, vous savez quelle féerie sont les sentiers de traverse du mont Boron! J'étais très simplement mise: une ceinture de cuir blanc sur une robe de linon, un chapeau de jardin. Pour un rustre j'étais aussi bien une femme de chambre soignée qu'une princesse accablée de millions.
Il était six heures, et, devant l'église, toute une trôlée de matelots farnientait, assis ou couchés sur le parapet du quai.
--Quel regard, mâtin! me faisait un de mes amis. Oh! celui-là, princesse, vous l'avez impressionné.
--Qui, celui-là?
--Mais ce matelot couché là-bas, sur le parapet. Tenez, il vous regarde encore.»
Je ne l'avais pas même remarqué. Je me retournai.
C'était un traîneur de port, dont je fis un Sicilien ou un Corse, un homme de mer hâlé, au profil hardi. Vautré sur la rampe de granit, il me fixait toujours de ses prunelles ardentes.
Je prenais congé de mes amis; une curiosité me tenait. Je revenais sur mes pas et passais devant l'homme. Mais en passant je lui souriais des yeux et je ralentissais ma marche. Dans ces cas-là, nous avons toutes des yeux derrière la tête. L'homme n'avait pas bougé. Tout à coup, je tressaillis; un pas suivait mon pas: l'homme venait.
Je ne me retournais pas et reprenais les petits sentiers en escaliers qui montent entre les murs des villas. L'homme montait derrière moi. Dans les jardins, les chèvrefeuilles et les seringas en fleurs versaient des odeurs enivrantes qui me faisaient défaillir. L'homme s'arrêtait quand je m'arrêtais et ne m'abordait pas.
Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus une inspiration d'amoureuse. Au lieu d'entrer, je continuai à longer le mur de ma propriété, et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite porte de service. Le hasard voulait que j'en eusse sur moi la clef. Je retirai lentement cette clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure. Alors seulement l'homme s'approcha, et, dans cette langue italienne (vous comprenez l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue simplice s'engagea:
--_Avete la chiave?_ Vous avez la clef.
--_Si._ Oui.
--_State cui?_ Vous demeurez ici?
--_Si._ Oui.
--_E possibile di viderla?_ On peut vous voir?
--_No adesso._ Pas maintenant.
--_Perche._ Pourquoi?
--_Piu tarde._ Plus tard.
--_Quando?_ Quand?
--_Alle otto, questa sera._ A huit heures, ce soir.
--_Sicuro?_ Sûrement?
--_Sicuro, questa sera, cui._ Sûrement, ce soir, ici.
Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je pu parler ainsi à un inconnu, à un va-nu-pieds--car il était pieds nus! Mon émotion avait répondu pour moi.
Et j'allai au rendez-vous, Sourdière.
--Parbleu!
--Frissonnante, apeurée, le cœur battant d'une angoisse indicible, je m'échappais de table et courais, à travers les massifs, à la petite porte du jardin. Il était là! Avec quelle douceur violente il m'attira sur lui, et dans quel éloquent silence! Il vibrait comme une tige; sa bouche écrasait la mienne et me buvait toute. Il m'entraînait sous les jasmins d'une tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous. «_Te amo! te amo!_» balbutiait-il dans un égarement de brute reconnaissante. Et c'étaient des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et quand il fallut partir, à son: «_Quando te revedrai?_» j'eus le courage de répondre: «_Sono camerista. Partiro domani._» (Je suis femme de chambre. Nous partons demain.)
Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il advenu de moi, s'il avait su avoir tenu dans ses bras la princesse Outcharewska?
Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque tartane, il est reparti comme il était venu.
VII
SERVICE EN CAMPAGNE
_Il y a des âmes faibles, passionnées et hautes, qui ne peuvent faire le sacrifice de leurs désirs et ne savent pas renier leur idéal. Leur vie de sentiment est une étrange alternance de chutes et de rachats, d'indulgences indignes et d'abnégations héroïques._
_Une faute se rachète par un martyre volontairement imposé; et, aujourd'hui, une bonne œuvre répare l'erreur d'hier. Elles veulent bien s'arracher l'œil droit et n'entrer que mutilées dans le royaume de Dieu. Ce qu'elles ne peuvent arracher, c'est le besoin d'émotions violentes et personnelles qui fait de leur cœur un abîme d'égoïsme involontaire et douloureux._
Gabrielle-Dante ROSETTI.
Sourdière avait reçu le volume avec le passage souligné; un mot de la princesse Outcharewska le priait de le lire et l'invitait à l'accompagner à Cabane-Vieilles, entre l'Authion et Turini.
Il y assisterait avec elle aux manœuvres des A contre les B, les dernières opérations des deux corps d'armée en ce moment dans les Alpes. Le général de Brusselard, qui avait dîné la veille chez elle, avait bien voulu la renseigner à demi sur les plans de la journée. Des hauteurs de l'Authion ils assisteraient certainement à l'attaque des Calmettes et à l'assaut de Peïra-Cava. La descente du Mangiabo par les A, avec toutes les compagnies d'alpins sur ses pentes, vaudrait, à elle seule, le voyage. Voudrait-il être son compagnon dans cette excursion? Elle avait comme coupe-file un mot du général de Brusselard et pourrait traverser toutes les lignes.
Sourdière avait accepté.
Depuis huit jours qu'il croisait sous bois les marches et contre-marches des deux partis et que, dans ses promenades de Lucéram au Moulinet, il surprenait les bivouacs des alpins ou le démontage des pièces d'artillerie dans les clairières de la forêt ou les petites places des villages, il avait fini par s'intéresser aux péripéties et aux alternatives de la petite guerre.
Tour à tour passionné pour les A ou pour les B, au hasard des rencontres, voilà huit jours qu'il les photographiait sans relâche dans toutes les attitudes et dans tous les décors de leur rude vie d'armée en campagne. Ses clichés auraient fait la fortune d'un éditeur de cartes postales. Il emportait donc son kodak; et, quand la victoria de la princesse venait le prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre.
Le général de Brusselard avait indiqué un plan de campagne, que le chef des B, le colonel Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille; une marche de nuit avait fait un désert des pentes de l'Authion et de la forêt de Turini. Des baraquements abandonnés, entre lesquels ils se promenaient, ils plongeaient dans les trois ravins où vient mourir la vallée de la Bévera. Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de Mangiabo. Jusqu'au pied de l'épais contrefort, derrière lequel s'abritent les maisons du Moulinet, montagnes et ravins dévalaient brusquement; vaste entonnoir de roches et de pâtures, hier encore peuplé d'une foule grouillante et bariolée de soldats et, depuis leur départ, hanté d'une étrange et poignante solitude.
De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne éclataient à de rares intervalles; la trame du silence se déchirait comme une soie; mais, une minute après, les mille bourdonnements des insectes et des herbes le tissaient de nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables frémissements. La princesse sentait peser en elle une affreuse tristesse.
Le silence de la montagne, cette ivresse de la nature faite du rêve immobile des cimes et de la joie du vent, de la griserie de l'insecte et du vivace élan des tiges, étreignait la vieille anglaise au cœur. Elle y avait trop entendu, les jours précédents, les bruits familiers et joyeux des compagnies campées à la belle étoile: cris des hommes autour des lessives et des cuisines; hennissements des mules à l'abreuvoir; hurrahs des troupiers à l'heure de la soupe; querelles vite éteintes autour des cantines, et commandements des supérieurs. Cabane-Vieille et le désarroi de ses baraquements vides lui donnaient le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient à Turini. Là au moins, sous les hautes branches des sapins traversées de soleil, trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant d'officiers et du grand abreuvoir, où les longs chariots chargés de bois de la forêt voient s'arrêter leurs attelages. Ce silence régnait aussi sous les grands arbres, plus bourdonnant encore que sur les hauteurs; une odeur enivrante de thym et de lavande se dégageait dans la chaleur; là aussi tous les baraquements étaient vides. La princesse s'arrêtait auprès de l'abreuvoir.
--Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année prochaine, et je me sens plus vieille de dix ans depuis leur départ. Voilà douze jours que je viens me promener ici, et chaque fois j'y venais avec une toilette nouvelle, hermétiquement voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée, ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et tout cela, pour plaire à ces soldats! Oh! je savais bien que je ne faisais aucune illusion aux officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde; ils chiffrent la date exacte de toute ride de femme; mais pour ces hommes du peuple ou de la montagne, pour ces humbles et, disons-le, ces brutes arrachées de leurs foyers et asservies, les pauvres êtres, à ce dur métier de routier, mon élégance faisait de moi une femme; mes dessous de soie me donnaient vingt ans. Claire de costume et de teint grâce à mon maquillage, je passais parmi leur lassitude et leur vigueur comme le spectre de la Jeunesse et, je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes soixante-dix ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti flotter autour de moi une atmosphère de désirs.