L'école des vieilles femmes

Part 4

Chapter 43,845 wordsPublic domain

--Non, ce n'est pas une gageure, mais l'exacte vérité. Il y a en ce moment à l'Aquarium, dans le ballet de _La Belle et la Bête_, qui est une stupide merveille, une figurante, pas même, une marcheuse, qui vous ressemble à faire suspecter les principes de mon oncle Réginald. C'est la deuxième du troisième rang de gauche, au tableau des _Fleurs animées_ et la première du deuxième rang de droite à l'acte de la _Grotte du jardin_, Pivoine de la Chine dans sa première exhibition et Stalactite dans la seconde. C'est une fille d'une plastique admirable; elle possède des jambes et des hanches comme je vous en souhaite, cousine, car j'ignore complètement cette partie de votre personne. Il est vrai que vous offrez généreusement le reste à l'admiration des foules. Cette fille a, d'ailleurs, les plus saines épaules et de très beaux bras.

--Vous êtes un impertinent, Edwards. Les jambes et les hanches valent chez moi les bras et les épaules; mais il n'est pas d'usage de les montrer au bal. A la première fête costumée, je me mettrai donc en Pivoine de la Chine. Et comment se nomme cette fille qui me ressemble tant?

--Oh! peu importe. Maud, Liliane ou Antonia. Son nom ne figure même pas au programme.

--Et elle est royalement entretenue, je suppose?

--Non. Je ne lui connais pas d'amant. Elle doit, après le théâtre, faire les _oysters-bars_ et les restaurants de nuit comme ses pareilles. C'est une créature qu'on doit avoir pour deux ou trois livres, de gré à gré, et beaucoup moins cher chez les entremetteuses.

--Et elle me ressemble?

--Et elle vous ressemble, Eva.

--C'est à pleurer.

Et avec une gaieté subite:

--Mais voilà le duc de Folkembrige consolé. Il faudra lui indiquer cette Mlle Sosie. Il pourra passer son caprice et son chagrin.

--Vous êtes cruelle, cousine. La fille de l'Aquarium n'a pas trente millions.

--Hélas! c'est bien ce qui m'écœure et m'indigne. Elle meurt de faim, peut-être, et aucun de mes amoureux n'a songé à lui faire un sort. Je veux voir cette figurante, Edwards. Quel soir voulez-vous me conduire à l'Aquarium?

--Mais ce soir, si vous le voulez.

--Ce soir, impossible, nous avons vingt-cinq couverts à la maison; mais demain, si vous êtes libre.

--Mais je suis toujours libre pour être à vos ordres.

--A demain, Edwards.

--A demain, Eva.

Le lendemain miss Waston allait à l'Aquarium. Elle y retournait le surlendemain. On l'y remarqua huit soirs de suite. _La Belle et la Bête_ l'intéressait passionnément. Des pourparlers s'étaient engagés entre elle et la figurante par l'entremise de Domerset; une entrevue abouchait les deux femmes, et, un mois après, Annie Stephenson entrait au service de miss Eva Waston sous le nom de Mariette Eymard. La figurante laissait là le théâtre, l'empuantissement des coulisses et les hasards de la basse galanterie, pour le cabinet de toilette et la chambre à coucher de la millionnaire yankee. Quel était son service, et à quels appointements? Mystère. Quelque prétendant de haut vol se déclarait-il près de miss Waston, la camériste avait pour consigne de se trouver le plus souvent possible sur le chemin du futur fiancé; la présence de Mariette semblait planer sur tous les flirts. Qu'espérait en tirer miss Eva Waston? Vous le devinez aisément, messieurs. La fausse femme de chambre était la pierre de touche des passions affichées pour l'héritière de master Réginald; sa ressemblance indéniable et son attitude provocante étaient un peu, dans cette chasse aux millions, ce qu'est l'épreuve des trois coffrets dans le _Marchand de Venise_ de notre immortel Shakespeare; il plaisait à miss Waston de jouer les Portia.

Pauvres soupirants! Ils étaient tous si férus des beaux yeux de la cassette qu'ils ne voyaient ni la ressemblance, ni les œillades d'Annie Stephenson, mannequin d'amour aposté là pour éprouver la sincérité de leur désir. Et les ducs succédaient aux princes, les marquis aux barons allemands, les magnats aux neveux de cardinaux et les héritiers en exil de royaumes usurpés aux plus grands propriétaires fonciers des deux îles. A chaque prétendant éconduit miss Eva Waston avait un mystérieux sourire.

--En vérité, c'est un sortilège. Je suis comme la princesse Escarboucle des contes de fées: je les éblouis tant qu'ils en deviennent aveugles et ne voient plus rien. Leur sensualité allumée ne dépiste même pas la joliesse de Mariette.

--Naturellement, avait beau objecter cette pauvre mistress Migefride, il n'y a pas place pour deux sentiments dans le cœur d'un homme bien épris.

--Mais où les voyez-vous épris, ma tante? Ils sont hypnotisés et comme des poules par une cuiller d'argent.

--Quelle comparaison, ma nièce!

--Elle est exacte. Je ne suis pas désirée, je suis convoitée comme un collier d'exposition à la vitrine d'un joaillier. Encore si les yeux dardés sur moi étaient des yeux lubrifiés d'amateurs de pierreries ou de femmes coquettes à demi râlantes d'une frénésie de parure et d'orgueil! Mais non, le fabuleux collier de trente millions, que je suis pour ces messieurs, n'allume chez eux que des yeux de cambrioleurs. Ils n'en désirent que la valeur; ils m'estiment au plus juste prix comme les escarpes de la partie, en songeant au profit de la pièce démontée et des pierres desserties.

Je suis une valeur pour les usuriers, les remueurs d'argent, les lanceurs d'affaires, comme tel collier de chez Chaumet ou de chez Vever est une aubaine pour les recéleurs. Et c'est un peu irritant, à la longue, de n'être ce que je suis que par les millions de mon père. Ma tante, voyez le taux de ma plastique au cours de la galanterie. Il y avait à l'Aquarium une figurante, une Annie Stephenson, qui me ressemblait d'une façon indécente (elle est en France maintenant!) eh bien cette fille gagnait cent cinquante francs par mois à l'Aquarium et ne soupait pas tous les soirs.

Voilà qui vous documente terriblement sur le panmuffisme des hommes et la sincérité de mes soupirants.»

Et miss Eva Waston ne se mariait pas; la conscience de sa valeur marchande lui empoisonnait sa vie.

--Mais aussi quelle imprudence! s'exclamait Paul Sourdière; se renseigner exactement sur sa cote physique et morale, c'est l'école du désespoir. La seule raison que nous ayons de continuer à vivre, c'est la dose intacte, quoique toujours entamée, de nos illusions.

--Les illusions, oiseaux-phénix. Elles renaissent de leur cendre! riait Pierre Duteuil.

--On ne perd jamais complètement celles que l'on a sur soi-même.

--Le mensonge vital, la théorie d'Henrik Ibsen.

--Nous avons lu le _Canard sauvage_, interrompit la princesse. Aussi jugez avec quelle émotion reconnaissante cette trop perspicace miss Eva écoutait sa fidèle Mariette lui raconter, le matin même du départ des deux compagnies alpines, les épisodes convaincants de la nuit.

--Ah! princesse, dites-les-nous et surtout des détails!

--Eh bien, ce matin-là, miss Waston voyait entrer chez elle Annie, ou plutôt Mariette, les yeux brillants et battus, pâle de cette pâleur qui sied si bien aux femmes, et aux hommes aussi, s'il faut en croire les vers de Richepin:

Le plaisir partagé fait la chair bien vivante.

et, à sa question: Qu'y a-t-il?

--Il y a... que ça y est, ripostait la femme de chambre, un des invités de Mademoiselle m'a manqué de respect. On m'a traitée comme une ville prise, mais ce n'est pas un prétendant.

--Qu'en savez-vous, Mariette? Tout homme qui s'assied à notre table est tout au moins un... aspirant.

--Pas celui-là. Il était bien trop ardent à la chose; il ne m'a pas laissé le temps de dire: Ouf! Il mettait les bouchées doubles.

--Et cela s'est passé?

--Chez lui, dans sa chambre. Il avait laissé la porte entr'ouverte, et, quand j'ai traversé le couloir...

--Pourquoi, Annie, traversiez-vous le couloir?

--Parce que le lieutenant m'avait prié de venir prendre les ordres à dix heures et demie.

--Et son ordonnance?

--Il dormait, le pauvre!

--Annie, vous avez, je crois, agi pour votre compte personnel?

--Je ne crois pas.

--Comment! Vous ne croyez pas?

--Et j'ai mes raisons. Toute la nuit, M. Olivari m'a appelée Eva.

--Il t'a appelée Eva?

--Et il a rallumé trois fois la bougie pour admirer ce qu'il appelait votre ressemblance. «Comme tu lui ressembles! ne se lassait-il de répéter, mais ce sont ses yeux, sa bouche, ses cheveux. Le sais-tu?»

--Il disait cela, ce M. Oli... vari? Olivari, dis-tu? Il occupe quelle chambre?

--La chambre dix-huit, mademoiselle.

--Le dix-huit! Que ne le disais-tu plus tôt!

Miss Waston, elle aussi, se souvenait.

--Mademoiselle l'a remarqué? C'est un joli garçon.

--Assez!

--C'est un Corse.

--Oui, je le sais. Et il t'appelait Eva?

--Tout le temps.

--Etrange! A table, il ne m'a pas regardée.

--C'est qu'il le faisait en dessous.

--Tu le crois timide?

--Oh! surtout sournois.

--Et fier?

--Oh! cela, sûrement. Et Mademoiselle est trop riche. Comment un petit sous-lieutenant alpin pourrait-il affronter tant de millions!

L'Américaine buvait du lait. Elle évoquait en elle-même la scène du tub et la nudité brune et musclée du beau sous-lieutenant.

--Ne t'es-tu pas exagéré les choses, Annie, dans ton désir de me faire plaisir?

--Mademoiselle doute de moi? Que Mademoiselle daigne monter tantôt dans ma chambre, vers quatre heures et demie, cinq heures, et s'y cacher, M. Olivari doit y venir me faire ses adieux.

--Le coup de l'étrier, Annie. J'irai, oui, j'irai certainement.»

Ces Américaines sont si pratiques! Il leur faut des preuves à l'appui. Le soir même, miss Eva déclarait à sa tante qu'elle n'épouserait que M. Gennaro Olivari. Avouez, monsieur Sourdière (et la princesse Outcharewska se tournait vers le romancier), que ma version vaut bien la vôtre, et ma version est la vraie.

--Sans compter que, dans la vérité, le climat de Nice et la solitude n'y sont pour rien, soulignait Stouza, hostile.

A quoi l'écrivain:

--Croyez-vous? Mon avis, à moi, c'est que les femmes, les filles et les vertus sont comme les pommes. Elles ne tombent que lorsqu'elles sont mûres.

V

LE COUP DE L'AMÉRICAINE

--Comment! elle aussi? Ici! Vraiment, c'est jouer de malheur!

Paul Sourdière venait de croiser la princesse Outcharewska sous les sapins de la forêt de Turini. Arrêté dans le nuage de poussière soulevé par la voiture, il regardait s'éloigner, dans la clarté des hautes branches, la victoria qui emportait la princesse. Dans ce coin perdu des Alpes-Maritimes, à seize cents mètres d'altitude, sur ce point stratégique, centre, cette année-là, des manœuvres de deux corps d'armée, station hypothétique aux hôtels rudimentaires et aux naissantes villas, il fallait qu'il retrouvât la vieille princesse Outcharewska qui ne quittait jamais Nice, et dont, en cas de déplacement, le tumulte élégant d'un Aix ou d'un Luchon ou les somptueux Righi de la Suisse cosmopolite étaient les cadres tout indiqués.

--Qu'est-ce qu'elle vient f... ici? pensait-il en lui-même.

Et, il reprenait en bougonnant le chemin de Peïra-Cava.

La présence de la vieille Anglaise dans ces parages l'exaspérait. Il en jugeait sa saison empoisonnée.

Devant la chaleur grandissante il avait fui l'étouffement de Nice. L'exode des amis de son Cercle, égrenés un peu dans toutes les directions, l'avait aussi décidé. Il avait gagné la montagne. Entre tant de stations d'été adoptées par la bourgeoisie du littoral, la solitude de Peïra-Cava l'avait tenté, parce que justement une solitude. Les six heures de diligence, six heures de montée par les invraisemblables lacets qui séparent Nice de Peïra-Cava, lui avaient paru devoir défendre la place contre les snobs et les curieux; un capitaine d'alpins lui avait assuré le paysage splendide, et Paul Sourdière avait pris la patache sur la foi des traités. Le capitaine n'avait qu'à demi menti. A cheval sur deux vallées, celle de la Vésubie et celle de la Bevera, le pays dominait plus de trente lieues de cimes et de ravins. Flanquées de contreforts, rocheuses, escarpées et découpées à souhait, avec de hautes sapinières traînant sur leurs versants et de loin apparues comme des taches de mousse, plus de deux cents montagnes étageaient à l'horizon des silhouettes épiques, et dominaient des vallées si profondes qu'on ne découvrait même pas les villages nichés dans leur ombre. La féerie du soleil faisait de toutes ces roches un décor de songe: roses et mauves à l'aurore, elles changeaient de colorations avec l'heure, plus variées de nuances même que la mer. C'était, dans la journée, pour la pleine satisfaction de l'œil des pâleurs d'opale, des luminosités vaporeuses et des sécheresses de pierres déjà vues en Algérie, qui se trempaient au crépuscule des violets d'améthyste et des bleus de lavande d'une transparence de translucide émail. Une flore inconnue de la vallée y fusait en petites corolles odorantes et d'un éclat neuf, et c'était dans toute la région la griserie immatérielle d'un air délicieusement pur et vif; mais là s'arrêtait la véracité du capitaine. Les sentiers de mulet de Peïra-Cava n'avaient pas défendu la place contre l'envahissement des touristes. Paul Sourdière y avait trouvé six hôtels, et, dans le sien, il était tombé sur des familles de Marseille et des couples de dames anglaises. Il n'y avait pas à Peïra-Cava que des bruits de clochettes de vaches et des sonneries de lointains bivouacs: il y avait des pianos dans ces montagnes; et les heures lourdes de la sieste y étaient troublées par des _Viens_, _Poupoule_, et des _Je t'aime, et pourtant je suis lâche_. Là aussi, dans ces altitudes, régnait en souveraine l'obsédante hantise des cabarets de nuit et du café-concert.

Mais, de cinq à sept heures du matin, Sourdière mouillait ses souliers ferrés dans la rosée d'une herbe si violemment parfumée, et buvait du lait si fumeux dans les vacheries des clairières, qu'il en avait oublié les ennuis de l'hôtel. D'ailleurs, il ne connaissait personne, avait prudemment évité toutes relations et commençait à prendre son mal en patience, mais la princesse Outcharewska, cette vieille momie peinte et repeinte, dans ce sauvage décor de nature, c'était vraiment trop; et celle-là, il ne pouvait l'éviter. Il avait tant de fois dîné chez elle. D'ailleurs elle l'avait reconnu. Sous ses triples voiles de gaze blanche, elle lui avait souri de tout le fard de ses lèvres en agitant gaiement vers lui son ombrelle. Heureusement n'habitait-elle pas son auberge! Ça, c'était une chance, mais il allait sûrement recevoir un mot d'elle, et Paul Sourdière rentrait furieux à l'hôtel.

Il avait prévu juste. Il achevait à peine de faire sa sieste, qu'un petit coup frappé à sa porte lui annonçait la première attaque de l'ennemi. C'était un mot de la princesse:

_C'était bien vous, je vous ai vu. Il y a donc quelqu'un à Peïra-Cava. Venez donc prendre le thé avec moi, à six heures. Je vous invite surtout à venir voir de ma terrasse le coucher du soleil. Je suis campée, mais mon campement domine le plus beau point de vue de la vallée. Vous me direz merci, et vous reviendrez, non pas pour moi, mais pour le décor. Comme on se retrouve!_

Princesse EDITH OUTCHAREWSKA.

Villa Brunehilde.

Et Paul Sourdière y allait.

Il trouvait la vieille anglaise installée sur la terrasse en grosses pierres grises d'un massif et haut chalet, campé sur une roche abrupte; la villa dominait le vide de trois ravins. Quatre piliers de briques, soutenant une toiture de tuiles, faisaient de cette terrasse une loggia; le paysage ainsi encadré s'y changeait en tableau d'autant plus admirable; les plans successifs de deux vallées parallèles, tour à tour, ce soir-là, de cendre et de saphir, imposaient le souvenir du Vinci. La princesse, étendue dans un rocking-chair, la main posée parmi les campanules d'un grand vase en majolique, s'harmonisait presque avec le décor; la pénombre y aidait, mais sa maigreur, la pâleur maquillée de ses bras diaphanes, les plis flottants d'une longue robe de petit drap mauve la préraphaélisaient à souhait dans l'ambiance de l'heure et de l'horizon. Seules, les femmes qui ont beaucoup vécu, les vieilles femmes donc ont cette science affinée du cadre et des détails. La princesse tendait à l'écrivain une main fleurie de turquoises:

--Vous ai-je menti? Regardez-moi cela. C'est un fonds de Primitif, il n'y manque au premier plan que le _Bambino_ et la Madone.

--Et de la musique de Cimarosa, faisait l'écrivain en baisant les doigts.

--Non, de Wagner? regardez-moi ces roches tragiques. Moi, j'y vois la chevauchée des Walkures.

--Villa Brunehilde, ne pouvait s'empêcher de dire Paul en souriant.

--Ne raillez pas, je n'y suis pour rien. J'ai loué à cause de la vue. Oui, j'ai fait comme vous; j'ai fui Nice. Je n'en pouvais plus; même dans mon parc; c'était intolérable. Quel étouffement! et puis cette ville abandonnée sous ce soleil torride me semblait vidée par une peste. J'y avais l'angoisse d'un lazaret.

--Vous avez tant d'imagination, princesse.

--Et de souvenirs. Enfin, j'ai fait comme vous, j'ai gagné la montagne; croyez bien que je ne savais pas vous y trouver. Je ne cours plus après personne et personne ne court plus après moi.»

Sa voix s'était un peu altérée.

--Vous êtes seule, ici, princesse?

--Oui, seule avec mon personnel; puis, j'ai mon lecteur.

--Votre lecteur?

--Vous ne le saviez pas. Depuis trois mois. J'ai de si mauvais yeux, maintenant.

--Un lecteur! J'ignorais. Mais qui donc?

--C'est ce jeune conférencier belge qui n'a pas réussi tout à fait cet hiver, à Nice et à Monte-Carlo. Je l'ai attaché à ma personne; je lui donne dix louis par mois et le couvert; il va rentrer. Il me fait la lecture le matin de huit à dix, et le soir de neuf à onze. Le soir on me lit du d'Annunzio, du Musset, du Vigny, du Swinburne, du Régnier, des poètes; le matin, ce sont les journaux, les revues, les romans s'il y en a.

--Un conférencier belge! mais c'est Jacques Reutler.

--Oui.

--Mais c'est un très beau garçon, princesse! On va jaser.

--Beau? je ne sais pas; je ne regarde plus mes contemporains, ils sont tous nés trop tôt ou trop tard. Maintenant, je regarde en moi-même, mais je suis encore restée très sensible au timbre de la voix. C'est si prenant, si émotionnant, une belle voix chaude, un peu voilée, qui parfois s'altère et qui sombre. Les voix de femme m'impatientent, je n'ai jamais pu supporter de lectrice. Les voix de comédiens m'exaspèrent, elles sont posées trop haut ou trop bas, et puis ces messieurs parlent comme on écrit, en ronde. Les plus belles voix sont celles des poètes. Je soupçonne ce petit Reutler de faire des vers.

--Et la voix de M. Olivari, fit le romancier en s'esclaffant de rire, miss Eva Waston vous a-t-elle dit quel genre de voix a son fiancé?

--Mon cher ami, ripostait la princesse, brisons sur ce sujet; si vous le voulez bien. Là-dessus vous n'avez jamais dit que des bêtises. Vous n'avez jamais rien compris et ne comprendrez jamais rien à l'âme anglo-saxonne.

Sourdière s'inclinait.

--Merci. Me conduirez-vous au moins au domaine des Estérais, princesse? Je serais si curieux de connaître l'aire, où cette aiglonne s'est changée en colombe?

--Trop tard! Vous ne la trouverez plus. L'aiglonne a quitté son aire.

--Non.

--Son mariage a surexcité de telles curiosités dans ce pays. Tous les officiers des deux corps d'armée ont voulu connaître et voir de près cette déconcertante héritière. Après les alpins et les artilleurs, ç'a été l'état-major. Ils n'y ont pas mis assez de discrétion; les Estérais étaient réquisitionnés tous les jours. La tante et la nièce ont pris leur vol.

--Et elles sont, princesse?

--A Riva, sur le lac de Garde.

--Et le mariage, dans le lac aussi?

--Non, le mariage tient toujours. Nous ne reprenons pas ainsi notre parole. Miss Eva Waston attend à Riva la fin des manœuvres. Les fiancés se retrouveront à Venise, en septembre.

--Les amants de Venise! voilà un mariage dont je n'augure rien de bon, princesse. Pour moi tout cela finira mal.

--Le mariage, non, le ménage, peut-être. Il y en a tant qui ont une mauvaise fin.

--Ah! Au fond, nous sommes du même avis. Je donne un an de bonheur à ce jeune couple. Après, Mme Olivari voudra faire des comparaisons, comparaisons de races et d'uniformes. Il est tout simple qu'elle désire savoir si tous les alpins se ressemblent, puis tous les Corses aussi; de là à entamer l'artillerie, la cavalerie et même la flotte! Il n'y a que le premier pas qui coûte. Mme Olivari pourra continuer ses études et les faire ethnographiques... sa fortune lui permet les grands voyages; et de l'Asie en Afrique...

--Je vous laisse parler, Sourdière. C'est un plaisir de constater la déplorable opinion que les Français ont des femmes. Dans quelle société avez-vous donc vécu, mon pauvre ami! Vous n'avez donc ni mère ni sœur, quoi, pas une honnête femme dans votre vie!

--Halte-là, ripostait le jeune homme, il n'est pas question de ma famille. C'est du monde de la Riviera et des Américaines qu'il s'agit.

--Continuez, je ne suis qu'Anglaise. Pourrait-on savoir, mon cher monsieur, quelles personnelles aventures vous autorisent à proclamer cette opinion.

--Moi, personnellement, aucune.

--Ah!

--Mais la rumeur publique.

--_Vox populi, vox Dei._

--Les on-dit, les racontars, ce qu'on entend narrer tous les jours.

--Vraiment?

--Ainsi, tenez, princesse, à mon hôtel, ici, je coudoie des officiers tous les jours. Ils mangent dans la même salle que moi. Depuis les manœuvres il y a à Peïra-Cava des passages de troupes; régiments de Nice, de Menton, de Villefranche et de Grasse, hier le 112e de ligne, avant-hier le 6e alpins. Le soir de mon arrivée, c'était le 17e d'artillerie. Ces messieurs descendent où ils peuvent, mais presque tous prennent leur repas à mon hôtel; parfois, ils repartent le soir même, des fois, le lendemain matin, et d'autres viennent qui leur succèdent. Eh bien! ils causent entre eux, ces jeunes gens--je parle des lieutenants et des sous-lieutenants surtout--et dame, j'écoute. Or, je ne vous cache pas que le mariage Olivari-Waston a remué pas mal les deux corps d'armée, une aventure si imprévue! et Miss Eva est très sur la sellette, et les Américaines aussi. Tous ces jeunes gens ont des souvenirs personnels assez raides sur la société d'outre-mer; ils fréquentent beaucoup l'hiver les bals d'hôtels et les bals de cercles. S'il faut en croire leurs propos, l'uniforme impressionne profondément les belles Yankees. Ils ont presque tous à citer une aventure américaine.

--En vérité, ils racontent! Des Américaines d'hôtel, n'est-ce pas? A l'hôtel, toutes les aventurières se donnent pour Américaines. Cela ouvre le crédit.

--Alors, vous prétendez?

--Je ne prétends rien. Racontez-moi une de ces aventures. Cela m'intéresse?

--Eh bien! le héros de celle-là est un assez beau lieutenant d'artillerie. Cet hiver, à un bal à un Palace quelconque, il invite une fort belle personne, une femme de vingt-huit ans à peine; et, tombé sur une bostonneuse émérite, demande à sa danseuse quelques valses, on l'accepte: l'inconnue se trouvait être elle-même une valseuse enragée, le couple s'appareille, l'officier et la jeune femme ne se quittent plus de la soirée; c'était aussi une causeuse charmante. Américaine, mariée depuis neuf ans, elle était seule à Nice avec trois enfants et deux femmes de chambre; son mari était resté à New-York, _business are business_. Elle trouvait le pays admirable, mais la société odieuse, et n'y voyait personne... et comme elle l'interroge, lui, raconte sa famille, son enfance, ses années de Saint-Cyr, un peu de son passé.

--A propos, lui demandait-t-elle tout à coup, connaissez-vous l'hôtel?

--Non, c'est la première fois que j'y viens.

--Vraiment, seulement pour ce bal! Eh bien, venez, il est très beau, je vais vous le faire visiter.»

Il la suit; elle le conduit de salon en salon et de fumoir en fumoir, de hall en hall, lui faisant gracieusement les honneurs même des salles de restaurant et, finalement, l'introduit dans sa chambre.

--Voyez, lui dit-elle, électricité, eau chaude, eau froide et téléphone; c'est très commode...