Part 3
Nous étions dans un grand hôtel dont je vous tairai le nom, car la table y est plutôt médiocre, mais qui commande un panorama de songe; et, toutes nos journées, nous les passions en voiture. Vous connaissez l'ordonnance de la médecine moderne: de l'air, du grand air et toujours de l'air.
Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée à l'hôtel, dès le premier jour, déplut à Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre elle-même à la station, sur la place. Elle le voulut et elle le fit. Le cocher élu s'appelait Antonio. C'était un grand garçon, sec comme un coup de trique, avec des sourcils charbonnés et des yeux de jais noir. Son bagout nous amusa huit jours. Au retour de nos excursions, Flossie faisait arrêter la voiture devant les pâtissiers de la ville, y descendait chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux le cocher ahuri; elle les portait elle-même au garçon demeuré sur son siège, et cela au grand scandale de toute la rue. Quand elle eut assez de celui-là, elle en prit un autre, un nommé Beppo, court et trapu, tel un roquet, et roux comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli cocher de tout le pays, et qu'elle enlevait à prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils ne sont jamais bien gros en Corse, et tout cela en tout bien tout honneur. Mais cette folle enfant de Flossie avait compté sans le caractère indigène. Chacun des cochers s'était monté la tête sur la jeune et riche cliente.
Un jour, à l'heure de la promenade, comme nous sortions de l'hôtel, au lieu de notre voiture, nous trouvions les trois cochers réunis. Le long Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo étaient là, concertés, et je vis de suite que nos affaires tournaient mal.
Ils nous abordèrent poliment, le chapeau bas, et mirent Flossie en demeure de choisir entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré leur couteau et déclaré qu'ils videraient la querelle entre eux si elle ne se décidait, quand ils l'eurent avertie que l'homme élu par elle aurait à se battre avec les deux autres, cette pauvre Flossie changea de couleur et me glissa entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel évanouie.
Je calmai les cochers avec vingt francs, mais nous dûmes quitter Ajaccio, le soir même et avec les plus grandes précautions. On nous fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre hôtel. Cette querelle avait fait scandale, et le consulat des Etats-Unis nous avait priées officieusement de partir.
Eh bien, cette petite algarade m'a donné la meilleure opinion du caractère corse. Voilà des gens qui ne souffrent pas qu'on se moque d'eux et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on les lâche ensuite comme des accessoires de cotillon.
--Accessoire de cotillon est dur pour un mari.
--C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse M. Gennaro Olivari.
La jeune fille se levait:
--Croyez que j'ai encore d'autres raisons, M. Olivari a les plus beaux yeux du monde.
III
AMES D'OUTRE-MER
Le dîner tirait à sa fin.
La princesse Outcharewska avait réuni, ce soir-là, les derniers hiverneurs attardés en Riviera. Il y avait là Charles Haymeri, Pierre Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul Sourdière. Il y avait là la frêle et pâle Mme de Nymeuse, retenue à Nice par une incurable neurasthénie, si faible qu'elle n'osait affronter d'autres climats; il y avait là le consul d'Irlande, le vieux colonel de Brignolle et deux médecins et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait partir le lendemain pour Néris; le colonel de Brignolle, lui, quittait Nice à la fin de la semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza méditait une fugue dans l'Oberland, tourmenté, disait-il, par le besoin de voir des glaciers après tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un peu grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé à Paris par les fêtes du roi d'Italie. Il attendait une lettre de la Revue, dans laquelle il pondait sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait, c'était bien le dernier dîner de la saison. Nice à moitié désert allait être tout à fait vide; il soufflait sur la ville comme un vent de départ.
La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée macabre avec sa face émaillée d'un luisant de porcelaine sous des bouclettes d'un blond verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la fois plâtreuse et diaphane dans des nuages de tulle bleuâtre, tout scintillant de paillettes de nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette toilette coruscante, la princesse aggravait son équivoque silhouette par les battements rythmés, on eût dit mécaniques, d'un immense éventail. Les plus belles perles brillaient sur sa poitrine plate. Par les fenêtres grandes ouvertes, des palmiers et des bambous, des lataniers et des fougères arborescentes se découpaient vaporisés de lune; et, sur la table, la massive argenterie, les fruits entassés dans des verreries persanes, le champagne frappé dans des buires de Venise et les points de Flandre de la nappe racontaient les millions déjà affirmés par l'exotisme du parc.
Une odeur de magnolia traînait lourde dans la nuit; un imperceptible frémissement de soie dénonçait le voisinage de la mer.
Et l'on causait naturellement du mariage de miss Eva Waston. C'était l'inévitable sujet de tous les entretiens. Ses trente millions américains, tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant corse sur la foi de son beau physique et de sa nationalité, préoccupaient toute la Riviera. Paul Sourdière avait cru devoir rétablir la vérité et réparer le mal, causé étourdiment par lui, en racontant tout à trac la démarche de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille à sa villa, comme la loyauté et l'imprévu de leur conversation.
L'aventure de miss Liliane Foxland avec les cochers d'Ajaccio avait fort diverti l'assistance; l'étalage des connaissances de miss Eva Waston en esthétique virile n'avait pas moins intéressé. Chacun avait dit son mot, les femmes soulignant d'un sourire et les hommes d'une réflexion.
--Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout à coup une voix lointaine et cassée, venue on ne sait d'où, presque une voix de ventriloque, cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui avec des cochers. Elle a toujours eu l'obsession et du siège et du fouet.»
On se regardait avec stupeur. C'était la princesse qui parlait. Ses invités avaient beau la connaître. Chaque fois que la vieille Outcharewska prenait la parole, il y avait toujours dans l'assistance un moment de silence pénible. Il y avait à la fois du hiement de la poulie et du cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante de la princesse Outcharewska.
--C'est une voix d'étranglement, avait dit d'elle le grand-duc Boris, elle a dû être pendue quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska a eu tant d'avatars.»
Et le légendaire irrespect du grand-duc en racontait bien d'autres sur la dame de la villa Néra.
--Comment! miss Flossie Foxland avait l'obsession des cochers?
C'était la frêle Mme de Nymeuse qui, secouant sa langueur de poitrinaire, risquait une intonation mourante avec un joli geste.
--Contez-nous cela, princesse.
--Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable voix de l'Anglaise. Cette Flossie Foxland était surtout très mal élevée; j'ai beaucoup connu sa mère; et lady Foxland se désolait. Mais Flossie était si malade. Ravissante, d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de plus délicieusement puéril et, si curieusement fardée par la fièvre. Oh! le rose des pommettes de Flossie, des pétales de Bengale dans du lait! J'habitais alors Cannes et je voyais souvent la mère et la fille. Flossie s'ennuyait mortellement avec la vieille dame, qui ne pouvait prendre sur elle de cacher son chagrin.
«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon deuil avant, raillait cette cruelle enfant.
Et, quand je venais les voir dans leur villa de la Croizette, la petite, qui m'aimait assez, me reconduisait toujours jusque dans le jardin. Il y avait justement une station de voitures devant leur grille.
--Savez-vous, princesse, ce que je voudrais être, me disait-elle souvent en me fixant de ses grands yeux de fleur? je voudrais être homme pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers de fiacre.
--Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces hommes sont sales, mal tenus, dégoûtants.
--Non, il y en a de très bien; mais ce n'est pas pour leur ressembler que je voudrais être à leur place, mais pour entendre ce qu'ils entendent. Songez comme ce doit être amusant. Ils promènent des touristes, des Cooks, des gens très bêtes. Ils ramènent des amoureux, des décavés et sûrement des criminels. Est-ce que l'on sait, si près de Mont-Carlo? Toutes les nationalités, ils les voiturent sur leurs coussins et tous les états d'âme. Songez, princesse, le monsieur qui va se suicider et celui qui a fait sauter la banque, et le retour des viveurs avec les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent et des princesses avec des croupiers, et les jeunes mariés donc! J'oubliais le voyage de noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce pays! et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent! car on voit très bien avec le dos. Vous savez, princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends jamais mieux que lorsqu'on ne me croit pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer, les cochers de Cannes!
--Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant, il faut rentrer auprès de votre mère.
--Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle ne me parle que de ma santé et de la Bible; or, je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler, c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je lis est expurgée. Oh! sans cela! Je suis sûre que les cochers n'entendent pas des choses aussi extraordinaires que celles de l'Ancien Testament!
--Si vous eussiez été papiste, on vous aurait excommuniée. Comme vous avez bien fait d'être protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie.
--Adieu, je vous aime bien, princesse.
Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse enfant.
A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion bien innocente, d'ailleurs, qu'elle eut à une soirée chez Mme Eggers, lors de la présentation du prince de La Tour Faraman.
--Il est laid, mais excitant.
Le mot ébouriffa les douairières; on augura sévèrement de l'avenir de cette enfant. Hélas! elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais beaucoup Flossie Foxland.»
La princesse avait parlé dans un religieux silence.
--Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous, princesse?
C'était Charles Haymeri qui posait la question.
--Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre chose. Je connais beaucoup la tante, mistress Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion même. Tout est voulu et prémédité dans sa conduite. Une grande indépendance d'allures et de caractère prête une apparence de caprice à ses plus fermes décisions; je ne suis pas du tout étonnée de son mariage. Miss Waston est la vraie fille de son père; elle a la plus haute idée d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis, n'a plus qu'elle la conscience de sa valeur. C'est une fille pratique, qui a le respect de toutes les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse et l'argent; mais, comme elle a reçu de sir Waston une forte éducation morale, elle met au-dessus de tout le caractère et la loyauté des gens, et je m'explique très bien le choix de son petit sous-lieutenant corse, parce que d'un physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une race à laquelle on prête quelque fierté dans les sentiments.
Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à regarder sa mâchoire. C'est aussi une volontaire, et elle est trop intelligente et en même temps trop avertie pour ne pas désirer être dominée en amour, elle, la femme de toutes les dominations.
--Quelle psychologie, princesse! disait Paul Sourdière.
A quoi la robe de tulle bleuâtre:
--Hé! hé! j'ai près de soixante ans.
--Nous en oublions bien quinze au vestiaire, chuchotait Robert Stouza à l'oreille d'une des jeunes femmes de médecin.
--Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait Charles Haymeri.
--Vous êtes tous des enfants, interrompait la princesse, car, tous, et vous le premier, monsieur Sourdière, vous ignorez le vrai motif du mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit ce qu'elle a voulu vous dire, mon cher monsieur Sourdière. Je tiens de mistress Migefride quelques détails sur la halte des Alpins aux Estérais. Ils y demeurèrent juste vingt-quatre heures, et ces vingt-quatre heures-là ont décidé de la vie de miss Eva.»
Toutes les têtes se penchaient, attentives. La princesse jouissait de son effet.
--Si je vous donnais le motif qui a pesé le plus lourd sur la décision de miss Waston et l'a tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant, rien n'est plus vrai.
--Oh! dites-le donc, princesse!
--A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit, vous ne comprendrez pas. Les femmes peut-être; mais les hommes, non.
--C'est donc bien monstrueux? hasardait Sourdière.
--Non. C'est très simple, c'est très femme surtout. D'ailleurs, je vais m'exécuter; ces dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant à pleines lèvres sa femme de chambre Mariette.
--Mais alors l'histoire de l'essai loyal est vrai; et voilà qui confirme la version de M. Sourdière.
--Ah! que vous êtes loin de compte! Si le beau sous-lieutenant corse pressait si fort Mariette sur sa poitrine et lui donnait si ardemment le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques droits sur la jolie fille. Tout recru qu'il fût par trente-trois kilomètres de marche la veille, il n'en avait pas moins courtisé de très près la camériste; et Mariette, sensible aux prunelles aiguës de l'officier, l'avait généreusement hospitalisé toute la nuit. Léandre quittait Héro; c'étaient des adieux classiques.
--Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé miss Eva Waston? s'exclamait Robert Stouza. J'avoue, princesse, que je ne comprends plus.
--Parce que vous êtes tous des enfants, et, comme tous les Latins, trop simples ou trop complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement Mariette, la femme de chambre de miss Waston? Etes-vous d'ailleurs jamais allés à Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous a été reçu chez ces dames? Personne. A merveille. Vous ne pouvez comprendre. Si, pardon, colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride, et vous aussi, consul. Mais vous ne regardez que les femmes habillées chez Doucet et chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez donc pas Mariette. Qu'il vous suffise donc de savoir que cette fille de chambre est le sosie de sa maîtresse.
Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson, rappelle trait pour trait notre richissime Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un gris d'agate, la même plantation de cheveux (miss Waston est plus blonde), la même mâchoire surtout et le même éclat de teint; et miss Eva est très jolie; c'est presque une professionnelle beauté de la colonie américaine; et Mariette n'est que passable. C'est un beau brin de fille, et voilà tout. Ce modèle pullule dans tous les _oyster's bars_ de Londres... et cela tout simplement parce que seule, l'habitude du luxe et du grand confort développe la beauté. Miss Eva, qui est une intelligence, sait quelle part ses tea-gowns de cinquante louis et ses petites trotteuses de vingt-cinq, avec une perle de Morgan ou un émail translucide de Lalique, ont dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite. Elle n'a pas plus d'illusion sur la sincérité des hommages que sur la qualité de l'encens prodigués sous ses pas, et elle sait quel but et quelle proie aussi pourchassait en elle la meute de ses soupirants de cet hiver!
Aussi ne croyez pas une minute que la présence de Mariette auprès d'elle soit un effet de pur hasard. Cette présence a été voulue par miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson comme camériste a été le fruit de longues réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue circonstance qui l'a mise sur le chemin de miss Waston. Annie Stephenson n'avait jamais été en condition. Avant d'entrer au service d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si elle a été retirée du bataillon des marcheuses pour être attachée à la personne de miss Waston à de très gros appointements, c'est justement à cause de cette ressemblance. Saisissez-vous, maintenant?
--Mais c'est tout un roman que vous nous racontez là, princesse!
--Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder dans un roman.»
Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille princesse Outcharewska se levait de table et donnait le signal de passer au salon.
Ce fut un désappointement général.
La princesse avait pris le bras du colonel de Brignolle.
--La suite au prochain numéro, disait-elle avec un malicieux sourire de ses lèves peintes, ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent connaître la fin de l'histoire, me trouveront chez moi demain, à cinq heures. Je leur offrirai le thé. Il faut bien occuper ses journées; elles sont longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous osera la montée du Mont-Boron par cette chaleur? Je connaîtrai ainsi les amis de la Vérité. Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit poker.
IV
PREUVES A L'APPUI
--Et vous êtes tous là, c'est admirable! faisait la vieille princesse Outcharewska en dénombrant ses invités. Sa face-à-main d'or enrichie de rubis, tenue à prudente distance de ses cils en poils de blaireau savamment collés et lustrés, elle dévisageait tour à tour en les nommant par leur nom Charles Haymeri, Jacques Duteuil, Robert Stoudza et Paul Sourdière. Vous avez bravé la chaleur et ces vingt minutes de montée. Faut-il que vous soyez allumés! Le colonel n'est pas venu: il n'est pas encore entré dans son corset. Il est de trop bonne heure. Quant au consul, il sèche. Ses favoris ne sont jamais finis et bien à point que pour le dîner. Il faut compter avec les teintures.»
Et, rien n'était plus comique que les sarcasmes de cette vieille momie peinte et repeinte émaillée et vernissée, à l'adresse des petites coquetteries de ses vieux amis.
--Elle ne se voit pas, chuchotait Jacques Monard.
--Fards et poisons, s'esclaffait Paul Sourdière. Elle a le râtelier venimeux.
--Tiens, madame de Nymeuse, cette chère enfant, faisait la princesse en essayant d'adoucir l'aigreur de sa voix rouillée.
Et elle esquissait un mouvement vers la nouvelle venue, mais elle se gardait bien de bouger. Elle eût compromis la savante combinaison de son attitude et d'un long peignoir de surah paille, prudemment étayés, attitude et peignoir, sur une pile de coussins.
--Vous voilà, vous aussi! Prenez garde, je vais croire que vous avez un flirt.
--Mais ce serait de la nécrophylie, soupirait la jolie poitrinaire; voyez, je ne tiens pas debout.
--Par trente degrés à l'ombre la nécrophylie a du bon, ripostait la vieille Anglaise. Les premiers chrétiens s'aimaient dans les catacombes, au milieu des ossements de leurs martyrs.»
Et, cette ironie devenait funèbre dans cette bouche ancestrale. D'une main décharnée, un véritable jeu d'osselets cerclés d'or et de pierreries, la princesse soutenait le triangle aigu de son étroit menton. Mme de Nymeuse, toute blanche à côté d'elle dans des flots de linon blanc, avait l'élégance d'un jeune squelette.
--Ce sont tout à fait des femmes d'été, pensait en lui-même Jacques Monard.
--C'est la sécheresse qui les conserve. Ailleurs elles tomberaient en décomposition, ricanait sous sa moustache Paul Sourdière.
--Quel spectacle de nécropole!
--Nice, l'été, la dernière tombe où l'on cause, la dernière ville où l'on embaume encore.
--Mais elles sont fraîches à regarder.
Les deux maigreurs, la jeune et la vieille, faisaient assaut de minauderies.
--Harry! servez le thé bouillant, disait la princesse à un valet de pied en culotte courte, entré sur la pointe de ses semelles feutrées, les femmes de médecins ne viendront pas, elles doivent changer les langes de leurs enfants. Aidez-moi donc à servir le thé, mignonne.»
Et la vieille momie cajolait le jeune squelette. C'était aussi comique que terrifiant. Mais les vastes proportions du salon, parqueté de citronnier et implacablement blanc, imposaient le respect, en même temps qu'elles dissipaient toute crainte. L'ondoiement figé de merveilleux poissons japonais, la queue tordue et la nageoire vibrante comme une aile, animait d'ébats de bronze la monotonie des panneaux blancs; leurs groupes de trois ou quatre se dressaient sur des consoles de laque, impressionnants de vie et de mouvement. C'était la grâce des mosaïques de Pompéi alliée au réalisme de l'Extrême-Orient. A vingt-cinq mille francs le groupe, il y en avait là pour deux cent mille, une bagatelle: ce luxe sous-marin se réflétait à l'infini dans une enfilade de hautes glaces.
--Je vous fais languir, messieurs, faisait la princesse en aguichant les hommes en train d'écraser dans leurs tasses des rondelles de citron, je m'exécute, vous saurez pourquoi miss Eva Waston s'est tout à fait éprise de M. Olivari. Pour l'avoir vu baiser à pleine bouche les lèvres de sa camériste. C'est très américain, je vous en préviens. Vous saurez aussi pourquoi cette déconcertante héritière avait pour femme de chambre une figurante de music-hall; mais je reprendrai de haut.
C'était il y a deux ans, à Londres. Miss Eva Waston venait, au grand scandale de toute la pairie, de refuser la main du duc de Folkembrige. Le duc de Folkembrige, le seul héritier du nom, possède encore un château en Ecosse. Tout son patrimoine, il l'a royalement semé sur les champs de courses et les tables de baccarat; il y a acquis la réputation de premier entraîneur des trois royaumes et d'un joueur imperturbable. La mort de son oncle, le comte de Rosenbrocke, lui ouvrira la Chambre des Lords et celle des Pairs.
C'est un des plus beaux partis d'Angleterre; et la fille d'un roi des trusts, comme miss Eva aurait dû s'estimer trop heureuse d'être recherchée par lui. C'est une cour de près de deux mois que venait de briser net cette fantasque et résolue miss Waston. A la fin d'un bal, à l'ambassade des Etats-Unis, bal donné presque en son honneur, puisqu'il n'était bruit dans Londres, que de son mariage, aux dernières mesures d'une valse que le jeune duc avait surtout parlée, s'étendant avec complaisance sur les délices de la vie de grand yacht et vantant à la fiancée de son choix les avantages d'une commune existence menée dans la parité des mêmes goûts.
--Et maintenant si nous valsions, avait demandé d'une voix brève l'héritière courtisée.
Et, sur un brusque repliement d'éventail, elle avait coupé court à l'entretien.
Cette façon d'accueillir les projets d'un duc et pair et cette fin de non-recevoir d'une pratique yankee, qui ne l'envoie pas dire, avaient révolutionné un peu la cour et énormément la ville. Le duc de Folkembrige se l'était tenu pour dit. Il faut croire que l'éclat avait remué l'opinion, car master Réginald Waston lui-même en avait blâmé sa fille.
A quelques jours de là, Edwards Domerset, le cousin germain de miss Waston, qui est aussi mal élevé qu'un Français, entrait en coup de vent chez sa chère Eva.
--Ah! cousine, quelle cachotière vous faites, disait-il le plus sérieusement du monde. Vous ne m'aviez pas dit que vous figuriez tous les soirs à l'Aquarium. Voilà qui va vous délivrer une fois pour toutes de vos prétendants. Si millionnaire que soit une femme de théâtre, nous n'épousons pas encore des figurantes. Il y a des marquis français et des princes italiens pour ça. Vous avez eu là une idée de génie, cousine, mais peut-être un peu _audacious_, comme le dirait lady Forgett. Mais c'est admirable et je vous reconnais bien là.
--Expliquez-vous, Edwards, souriait la jeune fille amusée du bagout de son cousin. C'est une gageure, n'est-ce pas, car je n'y comprends goutte?