L'école des vieilles femmes

Part 2

Chapter 23,943 wordsPublic domain

--Ah que vous êtes loin de compte.... Miss Eva Waston, notre jolie clownesse de moire bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous souvenez de la gourmette qu'elle portait à la cheville gauche, trois cent mille francs francs de brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant du 27e chasseurs alpins de Menton.

--Un lieutenant de chasseurs alpins de Menton!

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Mais son nom?

--Ah mais! c'est que ce nom constitue presque une inconvenance, étant donné le motif du mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra.

--Vous êtes idiot, Sourdière, je connais tous les officiers du 27e chasseurs. Vous pouvez marcher.

--Eh bien, c'est Gennaro Olivari.

--Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce garçon.

--Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.

--Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.

--Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon prince, voilà l'histoire. Vous verrez qu'elle a du bon. Comment cette insupportable Miss Waston (car nous sommes tous là-dessus du même avis, n'est-ce pas, insupportable et par son aplomb et son impertinence et son autorité de jolie femme et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions d'Auteuil, aux dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques d'Armenonville, au bal grec de Mme Lemaire, aux garden-parties du cher comte et au théâtre de verdure de la _Scola Cantorum_ pour passer son été en Riviera? mystère! Elle n'en est pas moins installée depuis la fin de mai dans un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, perdu en pleine montagne, entre Peïra-Cava et Turini, où les mélèzes et les sapins sont si beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux sites de Suisse, mais Miss Eva Waston, qui a passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur la magnificence des horizons. Elle n'en est pas moins installée avec sa tante, mistress Elena Migefride, la respectable sœur de son père, dans une ruine branlante, dont le confort improvisé d'un mobilier modern'style atténue mal l'incurie; et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au moment des régates, ni à Trouville pendant la grande semaine, ni à Luchon fin août, ni à Biarritz en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les courses de taureaux.

--Et tout cela pour un petit chasseur alpin, pour un Gennero Olivari?

--Oui et non, car la vie est cependant un peu plus complexe. Vous savez que Miss Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une assez mauvaise fièvre, que ses meilleurs amis ont prétendu être typhoïde.... En Riviera comme partout ailleurs, ces perfides assertions font immédiatement le vide autour d'une malade. Elles tissent même d'ennui les plus sûres convalescences. Miss Eva Waston se relevait amaigrie, pâlie, embellie, assuraient les médecins, en réalité très changée et même un peu défigurée par la perte de ses magnifiques cheveux blonds. Il avait fallu les couper ras. Les compliments de son entourage sur sa bonne mine et la clarté de son teint, le jour où misses et ladies furent introduites auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, la _professionnel beauty_ de Londres et de New-York, avoir révolutionné Piccadilly et la dix-septième Avenue, et s'entendre féliciter par des petites pécores, qui ont à peine cinq millions de dot, sur la joliesse tout à fait particulière d'un crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le tint pour dit.

Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle mit les agences de Nice et de Cannes en campagne; on lui indiqua le vieux domaine des Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie de six vallées, vues à vol d'oiseau du haut des terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva Waston passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress Elena Migefride consentait à tenir compagnie à sa nièce; les gages doublés faisaient renoncer la livrée aux plages et aux villes d'eaux.

L'Américaine avait compté sans l'ennui.

Vers le dix juin, les opérations de manœuvres des régiments en garnison sur la Riviera arrivaient à temps pour animer un peu les Alpilles. La fille de master Réginald s'y alanguissait. Tous les printemps, vers la fin mai, artilleurs et chasseurs alpins quittent Nice, Menton, Villefranche et Antibes pour les hauteurs, Fontan, le Breil, Lagay et Turini; un simulacre de petite guerre échelonne des groupes d'uniformes, des mouvements de pièces d'artillerie et d'ascensionnantes files de mulets dans les creux des ravins et sur la pente des cimes; toute une armée en marche essaime ses régiments, ses bataillons et ses batteries tant dans la verdure sombre des sapinières que parmi l'écume des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la jumelle en main, ce changement dans ses horizons.

Elle accueillit mieux encore la première batterie d'artillerie qui vint, précédée d'un fourrier, demander un logement aux Estérais. Le salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent les hommes; les deux femmes exilées se reprirent à la vie en écoutant ces messieurs raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la courbe des bérets animèrent la monotonie de leur existence. Miss Eva Waston, qui ne buvait plus que de l'eau, se remit au champagne. La première compagnie, venue là, au hasard de la route, avait été logée et nourrie un peu à la fortune du gîte. Il y eut désormais des chambres et un menu pour les officiers; la jeune fille elle-même s'en occupa. La télégraphie sans fil n'est pas ce qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent bientôt légendaires dans le corps d'armée campé entre Puget-Théniers et Fontan. On s'arrangea pour y faire étape.

Un soir, où deux compagnies de chasseurs alpins (27e de Menton) étaient venues demander le gîte aux Estérais, les officiers rompus de tant de fatigues une fois montés dans leurs chambres, Miss Eva Waston, qui était demeurée au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le billard, s'essayait distraitement à un carambolage, quittait tout à coup son jeu et venait se planter devant la vieille dame.

--Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de l'officier que vous avez mis dans la chambre dix-huit?

--Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut chez moi, je te le dirai demain. Cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas?

--Pardon, cela a beaucoup d'importance, car cet officier me plaît, et je n'épouserai que cet homme-là.

--Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore et que dira ton père?

--Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche pour épouser l'homme de mon choix.

--Une nouvelle folie! mais qu'importe son nom. Ces messieurs ne partent que demain soir, tu le reverras.

--Je ne connais pas son visage.

--Comment! et tu veux l'épouser!

--Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille s'asseyait vis-à-vis la vieille dame). Vous savez que je suis une fille très pratique.

--La vraie fille de ton père.

--Vous savez quels partis j'ai refusés.

--Hélas!

--J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire aimer exclusivement et très ardemment un homme qui m'aimera... et qui pourra m'aimer.

--Eva!

--Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien tantôt, quand ces messieurs sont arrivés et sont montés dans leurs chambres pour se changer et faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même si le personnel avait bien exécuté les ordres, et je rôdais par les couloirs. La porte de la chambre dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte absent et, voulant voir si John avait fait les rangements nécessaires, je poussai cette porte et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli d'eau était à terre, un homme debout changeait de chemise. Je ne vis que ses jambes et ses genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu tournait le dos, fit à mon cri volte-face, et je vis l'homme brun et musclé comme un vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que ce monsieur.

--Mais c'est épouvantable.

--Non, ce sera très sage, car je suis sûre d'être très heureuse avec ce mari. Maintenant, ma tante, donnez-moi son nom.

--Allons montons, tu entreras chez moi.

--Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après avoir feuilleté son calepin, regarde, c'est une fatalité. J'ai mis deux officiers dans cette chambre, elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et Albert Maxence, tous deux sous-lieutenants. Nous voilà bien!

--Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela me regarde.

--Comment?

--Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que je suis une très honnête fille.»

Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers flirtant autour des deux femmes, Mistress Elena Migefride ne quittait pas des yeux les deux sous-lieutenants, qui flanquaient la droite et la gauche de sa nièce. La jeune fille, très animée, partageait ses faveurs entre les deux hommes, tous deux hâlés par le grand air de la montagne, trapus et moustachus et l'œil clair sous les cheveux ras. M. Albert Maxence, blond et un peu plus grand que son camarade, semblait plus distingué à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin de type et de peau, tant son profil était brusque et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait un peu Mistress Eléna. A une heure et demie on passait au salon et, la jeune fille ayant servi le café à ses hôtes, se retirait dans ses appartements. Il fallait bien laisser ces messieurs faire la sieste avant la grande étape du soir. Les deux compagnies partaient à six heures. Les officiers prenaient congé des deux femmes et Miss Eva Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement un bras autour de la taille de la vieille Américaine et d'une voix persuasive et ferme: «C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse».

--Le Corse!

--Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu hier.

--Mais comment sais-tu?

--Oh c'est bien lui et non pas l'autre, Mariette est une fille très dévouée. Elle a été jusqu'au bout de l'expérience.

--Comment Mariette, ta femme de chambre! sous mon toit! Je ne veux pas de cette fille une minute de plus dans cette maison.

--Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt mille francs, elle est dotée et n'a plus rien à faire près de nous.» A quoi la vieille dame stupéfaite: «Ma nièce, vous méritiez d'être née homme.»

--Non, mais je mérite d'être heureuse, car j'épouse le mari de mon choix.»

Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous que Miss Eva Waston eût distingué son lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de solitude alpestre sur les épaules et dans les veines six mois de climat de la Riviera.

II

LE CHOIX D'UN MARI

Paul Sourdière venait de faire la sieste.

Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une chaise longue en bambou, la tête calée sur un coussin en caoutchouc, il regardait vaguement la vaste chambre baignée de clair-obscur; dehors une chaleur atroce flambait en minces bandes de lumière aux lamelles des persiennes; un courant d'air, établi dans l'escalier par tout un jeu de fenêtres ouvertes, rafraîchissait un peu la pièce, mais les moustiques l'avaient fort maltraité l'avant-veille au restaurant, et les piqûres lui cuisaient encore le front et les tempes. Il avait eu beau employer la glycérine, l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient enflammées et brûlantes, et le jeune homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas de sitôt à aller dîner, le soir, au bord de la mer.

La vue du lit, ennuagé de longues draperies de tulle blanc, lui promettait au moins la tranquillité de la prochaine nuit. C'était un modèle inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le soir même. Il la tenait de la princesse Outcharewska, vieille Anglaise épousée sur le tard par un Russe et qui avait longtemps habité les grandes Indes. La princesse Outcharewska passait ses hivers au Caire et ses étés à Nice, elle y arrivait fin avril et n'en partait que vers le 15 octobre.

--Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit en manière de consolation au jeune homme, les moustiques de la côte basque sont les plus terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils sont sanguinaires à Saint-Sébastien; le sang des corridas les affole.»

La princesse amusait Paul Sourdière par l'imprévu de ses observations physiologiques à propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur les plantes, sur les climats et sur les hommes, sur les moustiques et les corridas. On mangeait chez elle des plats bizarres et un peu répugnants, mais d'une saveur persistante et curieuse. La princesse avait beaucoup voyagé, beaucoup roulé même, et avait rapporté de tant de pays parcourus des recettes culinaires, des formules d'onguents, de baumes et de vins aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres qui, les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient une peau de camélia; mais la princesse ne réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire, dont se réjouissait le jeune homme. La trépidation d'une automobile faisait crier le gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait un visiteur; et, formidablement ennuyé du contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque sur le palier:

--Qui est là? demandait-il, penché sur la lourde rampe de l'escalier.

--C'est une dame, faisait le valet de chambre en tendant une carte.

--Donne.

Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol, y lisait avec stupeur le nom de miss Eva Waston.

Miss EVA WASTON Les Estérais Peïra-Cava.

--Et tu as dit que j'y étais?

Le valet de chambre gardait le silence.

--Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que je n'y étais jamais, et pour personne?

--Mais une dame et une si jolie dame! objectait le domestique.

--Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont tous ainsi. Dès qu'ils voient une Panhard, ils vous vendraient, vous et la maison. C'est bien. Où l'as-tu fait entrer?

--Mais dans le petit salon.

--Fais-la passer dans la salle à manger. Au moins, là, il y a des fleurs fraîches. Ouvre un des volets qu'on y voie, et descends vite m'excuser. Je viens, et à l'office de l'orangeade, de la bière et du café froid.»

Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur de cette visite? Il connaissait à peine la milliardaire américaine pour l'avoir rencontrée dans des bals de cercles et dans des fêtes de charité, et pas souvent, en deux hivers, à peine cinq ou six fois. Il n'était ni de son monde ni de son groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, femme de tous les records, la seule fois où il l'avait vue d'un peu près (il lui avait même été présenté), c'était à bord de la _Malfia_, le yacht de sir Humfrey Bordonn. Miss Eva Waston ne fréquentait même pas le tennis, où il se hasardait quelquefois. Il retournait la petite carte entre ses doigts, prévoyant un grand ennui dans cette visite. Il avait parlé d'elle étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa conversation avait été sûrement rapportée. Il savait la jeune fille hardie, délibérée et capable d'une démarche. Sa situation devenait ridicule, et il maudissait une fois de plus son imprudente manie de parler haut en public. Il endossait vite un complet de piqué blanc sur une chemise de batiste bleu pâle, et, cravaté de linon de la même couleur, chaussé de peau de daim gris, il descendait dans la salle à manger. Miss Eva Waston l'y attendait, debout dans le rai lumineux du volet entr'ouvert. Il la reconnaissait dès le seuil. C'était bien sa chevelure de soie jaune à la fois floche et lisse, tordue comme un câble sur la nuque. Elle avait ôté le grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse, et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait dans la contemplation du Bouddha de la cheminée. Sa face rose, animée par la course et toute moite de chaleur, illuminait toute la pièce; son cache-poussière ouvert sur une robe de batiste écrue, elle égayait la vaste salle obscure d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.

--Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous pouvez me croire, j'ai été élevée dans l'Inde, faisait l'Américaine en tournant à peine la tête vers le jeune homme. Vous possédez là une pièce de musée.

Et, faisant une brusque volte-face.

--Je ne devrais pas vous donner la main; mais je veux me souvenir que vous m'avez été présenté, et puis je suis chez vous, en somme, et voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec une cravache que je serais venue si je n'étais pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire entre Gennaro et vous.»

Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et les avait prestement retirés. Elle le regardait droit dans les yeux.

--On vous dit très intelligent, monsieur, et je ne demandais qu'à le croire. Pourquoi colportez-vous des idioties sur mon mariage?

--Mademoiselle!

--N'aggravez pas votre situation. Il est indigne de se défendre. Vous me permettez de m'asseoir?

--Ah! mademoiselle!

Et le jeune homme, confus de son oubli, avançait un fauteuil.

--Merci.

Et, quand miss Eva se fut confortablement installée, les deux bras aux accoudoirs.

--Voulez-vous vous rafraîchir? demandait Sourdière étourdi de cet aplomb; il fait une chaleur!

--J'allais vous le demander. Vous êtes intelligent quelquefois.

--Que désirez-vous? De l'orangeade, du café froid, de la bière?

--Du thé très chaud avec du citron vaudrait mieux; mais j'aime autant le café froid.»

Le jeune homme appuyait sur un timbre, et, quand le valet de chambre eut déposé le plateau:

--En vérité, faisait miss Waston en trempant ses lèvres dans le breuvage, votre _home_ est tout à fait confortable, et vous êtes un garçon sympathique; mais pourquoi colportez-vous des sottises sur moi?

--Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous jure.

--Mais non, vos propos m'ont été rapportés le lendemain même. Quelqu'un a fait exprès le voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence sous le soleil; mais on croyait tant me contrarier, on escomptait tant le désappointement de ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule a été indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même ri aux larmes, l'histoire était très drôle, mais si indigne de vous et de moi. J'aime à croire qu'elle ne vous est pas venue par le régiment; ce serait alors une chose odieuse, une machination dirigée contre M. Olivari, et M. Olivari ne prendrait pas la chose en riant. C'est un homme, lui.»

Et son regard avait une lueur d'acier.

Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire.

--Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur.

--En effet, mademoiselle, je suis surtout aux regrets.

--On regrette toujours les bêtises, une fois faites. Les réparer est plus difficile, et il faut réparer la vôtre.

--Mais de tout mon cœur.

--Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la volonté et l'adresse. C'est pour tout cela que je suis venue chez vous, pour vous aider à réparer. Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour vous: vous lancerez maintenant la vraie, et vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un peu de café, s'il vous plaît?»

Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:

--Vous avez bien une heure à me donner?

--Plus! Toute la journée, toute ma soirée!

--Non, une heure suffira. Voulez-vous me faire une grâce? Passez-moi une de ces fleurs de magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»

Le jeune homme se levait et offrait à même le vase persan la gerbe rigide de feuillages vernissés et de calices énormes. L'Américaine prenait une fleur, en écartait les lourds pétales charnus et la respirait longuement:

--Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour son physique. Il est vrai que, sans son physique, je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes très pratiques en Amérique et nous ne donnons rien pour rien. Ou nous épousons un homme pour sa fortune, et alors il importe peu qu'il soit jeune, beau, vieux ou laid. L'important est qu'il soit intelligent pour conserver ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le mariage de raison, irraisonnable à mon sens, puisque tout y est sacrifié. Ou nous épousons un titre et un nom, et c'est un duc français, un marquis espagnol ou un prince autrichien; nous n'exigeons alors qu'une noblesse ancienne et un physique décoratif. On est beaucoup revenu, chez nous, de ces sortes de mariages. Vos grands seigneurs d'Europe sont vraiment endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu l'habitude de payer comptant. Nos dollars, d'où qu'ils sortent, ont cours à travers le monde. Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés ne vaut rien. Nous préférons à ce prix-là demeurer filles ou bien alors nous épousons un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et c'est le plus aristocratique des mariages, car il exige chez la femme une grosse fortune, de la volonté et une indépendance avertie par de la sagacité et de l'observation. Ce mariage-là n'est permis qu'à l'élite. Oh! vous pouvez saluer, je sais très bien ce que je vaux.

J'épouse M. Olivari pour son physique et quelques autres qualités. Il est vrai qu'il y a quinze jours, à pareille heure, j'ignorais totalement qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux Estérais, et ce n'est qu'une heure après que le plus grand des hasards a voulu qu'une porte mal fermée, ouverte par un courant d'air, me le fît apparaître dans son tub. Le détail de la chemise est inventé. M. Olivari n'en avait pas. Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre de Sicile qui aurait eu des moustaches; je connais mes auteurs et je possède quelques Musées. Nous voyageons beaucoup, nous autres Américaines; Naples et Pompéi nous font une esthétique très affinée. J'ai vu les Somalis qui sont les plus beaux hommes du monde, les coolies de l'Himalaya, qui sont de race pure, et les jeunes gens de Taormina, que les hellénistes allemands comparent aux éphèbes grecs. J'ai vu danser à Triana et dans les antres de Grenade les danseurs gitanes dont le galbe est, dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que les horse-guards de S. M. Edouard VII promènent par les rues de Londres les plus beaux spécimens d'étalons humains. La nudité de M. Olivari ne m'a donc rien appris, mais elle m'a confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez pas. Une élève assidue de l'atelier Julian en sait tout aussi long que moi.

Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, c'est la nationalité même de mon fiancé: j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le Corse, lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, forcément jaloux, d'une fierté presque extravagante, il n'entend la plaisanterie ni sur la fidélité ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort, jusqu'au couteau et jusqu'au revolver; et cela me plaît assez, au milieu la veulerie d'une époque où l'adultère est consenti et tous les scandales tolérés, de sentir auprès de soi un souple et joli fauve humain qui n'admettra pas de plaisanterie dans ma conduite et ne souffrira aucun flirt accentué même d'un prince ou d'un grand-duc.

La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée en amour, et, lorsqu'on a ma dot, tous les maris sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la velléité de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la petite mort.

--Et vous êtes une fervente de tous les frissons, nuançait la voix de Sourdière devenue ironique.

--Je suis musicienne, répondait la jeune fille, éludant la question.

--Vous m'en direz tant. Et vous croyez qu'un Corse...

--Je crois. J'ai passé trois semaines à Ajaccio. L'autre hiver, j'y étais avec Flossie Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle était extravagante et fantasque et encore bien plus gâtée que moi. Sa mère la savait condamnée et supportait tous ses caprices. Ajaccio n'est pas précisément un séjour folâtre; mais la baie y est admirable, et nulle part je n'ai vu une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce le reflet des neiges du Mont-d'Oro ou le velours vert de tant de sapinières! C'est l'éclairage au bleu des plus ingénieux décors de Carré; le paysage y prend une indicible mélancolie; c'est une volupté que de s'y sentir vivre et même de s'y voir mourir!