Part 11
Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait, suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante, et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère présence et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne lui demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à ses fils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle se rendît compte de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.
Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante et lointaine! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à ses auteurs préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été au-devant de son désir.
L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de répondre:
--Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et votre mari!
--Je divorcerai, hurlait la misérable femme.
Et, comme ils traversaient un rai de lune, Gisors, qui s'était rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple.
C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier Bonneau, le précepteur des jeunes princes.
Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène.
La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le précepteur, lui avait saisi la tête entre ses mains, et, la tenant renversée sous la lune:
--C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison dans tes prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes, et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles, tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur.»
Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux mains du jeune homme, la princesse les avait couvertes de baisers.
L'homme, brusquement cabré au contact des lèvres dévorantes, avait repoussé la femme. Il l'injuriait maintenant:
--Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans une glace! Comment voulez-vous que je vous aime? Comment osez-vous espérer que moi?... Mais j'ai vingt-cinq ans.
--Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit, clamait la malheureuse disputant désespérément son bonheur.
--Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... Vous pourriez être ma mère... Et puis, vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, me répugne... Je ne suis pas chez vous. En somme, je suis chez le prince.
--Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un mot, Didier, je quitte la villa, j'en loue une autre. Nous irons où tu voudras. Dis un mot, mais dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence? Je connais toutes ces villes; il y a des musées, des palais, des paysages admirables; tu dois désirer les connaître, tu ne les as jamais vus... Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.
--Si vous aviez seulement vingt ans de moins, ricanait l'homme goguenard.
--Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais demain!... Mais jeune, je le deviendrais pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y a des soirs où je suis belle, et je lis parfois encore des désirs dans les yeux.
--Oui, quand vous avez tous vos diamants... et toutes vos perles, comme l'autre soir.
--Ah! Didier!
--Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie comme femme. Vous n'avez plus qu'à vous occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. Que diable! vous avez l'âge d'une mère, même d'une grand'mère. Songez!... plus de cinquante!
--Butor, manant, ignoble individu qui insultez une femme.
--C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce que je ne consens pas à vos salauderies. Reprochez-moi de ne pas vouloir tromper votre mari, de me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à salir votre toit et le nom de vos enfants!
--Mais, tu m'as fait la cour, misérable! Pourquoi m'as-tu fait la cour? Mais tes regards, tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes yeux clairs que tu posais tout à coup sur les miens; tes yeux dont je sentais la brûlure et le froid errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas ton manège. C'est toi qui as commencé!
L'homme avait un long éclat de rire.
--C'est moi qui ai commencé! Elle est bien bonne!
Et après un silence:
--Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une chienne autour de moi. Vous l'avez dit vous-même. Vous veniez assister aux leçons de vos fils pour entendre ma voix.
--Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne pas m'encourager.
--Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de vivre. Ma place auprès de vos fils, c'étaient mille francs par mois.
--Mais, je t'en aurais donné le double, le triple.
--Pour être votre amant. Je ne mange pas de ce pain-là.
--Je divorcerai, je te l'ai dit.
--Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille.
--Mais je suis riche.
--Pas tant que cela!
--Tu dis?
Et la voix de la femme était devenue rauque.
--Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et vous en avez cinquante.
--Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas d'amour, que tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne suis pas assez riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le prince qui a la fortune. Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous êtes un goujat!
Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait.
--Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas. Quelle belle soirée!
Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa.
C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y apportait une conviction si profonde et une si entraînante humeur, que c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly, jouant les colloques tragiques de la princesse Dostéwianoff et de M. Bonneau, le précepteur.
On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les invitations.
Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins et du Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui. Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements.
--Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille! concluait le gros Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais mariages d'amour ne se font pas autrement.
AUTRE COLLOQUE
Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des coups de griffes aux coins des tempes, proclamait ce jour-là plus cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait tous deux, elle usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle avide encore de vivre et de jouir.
Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage; certes, oui, déjà touché par la vie car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient déjà vers les tempes, striés par place de minces fils d'argent, et sous la moustache d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister. Visiblement obsédé, il arpentait à grands pas rageurs cette haute et claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires blémissantes, encadrées de délicates boiseries que coupaient çà et là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de son corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs.
Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.
Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum musqué du lilas blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces relents d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort.
Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé la badauderie de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui muets et refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête. Elle, tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué de sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune, riche de vingt-cinq ans et de ses jeunes illusions. Sur la foi de ses larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans l'alcôve sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois toute comme jamais elle ne l'avait fait encore, jouant avec sa chair, ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait du jour au lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la veille.
Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques, était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa quarantième année, l'âge où la femme avertie par les regards moins désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée. Comme la phtisique dont les instants sont comptés, elle apportait dans tout, en amour surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est là le châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre, l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour.
Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle était, mourante et de la tuberculose et d'une affection cancéreuse dans le ventre, la gloire et la fortune de cet amant si distrait et si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en était pas moins son œuvre et son chef-d'œuvre: œuvre de quinze ans de luttes et d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour à tour implorante et coquette auprès de leurs directeurs, réveillant chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter chez les autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de nerfs et de passion! devant le public amusé des premières et la grosse foule des centièmes intéressée enfin aux racontars.
Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore que de sa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite! Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la première venue, des figurantes prises derrière un portant de théâtre dans l'empuantissement des coulisses; puis, la réputation venant à Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la figurante comme l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une grande qui touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans la vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des vicieuses et des oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil, et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce bruissement autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, avait accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées, plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même par l'attrait de la jeunesse à ses sens fatigués de viveur.
Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie dans le milieu le plus cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels, maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de cœur.
«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane», comme il arrivait parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de rancœur; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie, acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là comme une fièvre de joie, de secrète revanche aussi flambait dans le regard attristé de l'actrice. Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front buté vers le tapis. Tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches, ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones du Japon, posées sur ses genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix rauque, un peu lasse, venait de rompre le silence.
--«Mais non, je vous assure, répondait l'homme sans interrompre sa rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A quoi la malade étouffant un bâillement: «Il y a longtemps que je ne rêve plus», et à un haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous qu'il y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu?» Et comme il s'était arrêté brusquement: «Venez ici, Raoul», commandait la malade, et de Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu? insistait-elle en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, à cause de ceci.» Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la place du cœur. «Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, pauvre ami?» Et comme l'homme, le visage tout à coup empourpré, balbutiait, cherchait une défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la voix rauque, ne suis-je point au courant de toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir me voir et me faire expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché, cette petite Roncerolle, pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché! Elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin, sans pouvoir tenir en place. Encore un peu tu pleurerais! Avoue que cela fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait? Pour un cabot de Montparnasse! et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà que tu vieillis à ton tour.»
Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels: «Mon pauvre ami, murmurait-elle caressante, cela va commencer aussi pour toi et tu vas le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence. Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié, le dévouement, plus jamais le désir...» Instinctivement l'homme avait ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu dans un attendrissement bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux de cette agonisante, et elle, comme en rêve, continuait son soliloque, tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son amant. «N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de cela que tu mourras aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, toi l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela, c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des inflexions de théâtre dans la voix: «Comme ces beaux cheveux que j'ai connus si souples et si bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce pas qu'ils blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais tu portes encore beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne pleure pas, mon chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche et les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés, on eût dit, sur l'enclume du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu en aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps que je suis une morte. C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul, ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais. Ton chagrin, c'est le mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».
LE DERNIER COUP
Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur de Côme à Collico venait de s'arrêter à quai de Bellagio. Une meute de facchini se disputait sa valise, il en avisait un dont la casquette portait en lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là même qu'il avait choisi sur la recommandation du Baedeker; il remettait à l'homme son nécessaire et son bulletin de bagages. Débarrassé, il regardait autour de lui. Il ne voyait que des boutiques installées sous de lourdes arcades et des façades de grands hôtels. Le charme du paysage s'était évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu comme une presqu'île enchantée sur les eaux de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce promontoire de verdure, dressé comme un éperon sur un fond vaporeux et fuyant de montagnes, n'était plus qu'un amas de constructions neuves et de bâtisses italiennes, régulièrement coupé d'étroits viccoli. Sur le quai des femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes de piqué blanc, se pressaient, attirées là par l'arrivée du bateau, foule cosmopolite assez laide, où dominait la note allemande donnée par des hommes en mollets, blousés de drap verdâtre et coiffés de feutres glauques aux rubans fleuris d'édelweiss, toute la descente de l'Engadine et des Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville ne pouvait retenir une grimace.