Part 8
On ne pouvait s’y méprendre. Lui ne savait rien. Voilà qu’il laissait grand ouvert le papier compromettant, qu’il regardait sans émoi le ruban bleu que Bernard avait tendu sur sa poitrine en grand cordon. Le recel s’était bien accompli à son insu. Quelle surprise serait la sienne, le jour où celui qu’il croyait son fils, en uniforme, viendrait à cheval le remercier et l’assurer de sa bienveillance! Il inclinerait sa tête vénérable. On l’embrasserait. On le décorerait.
Mais sa mère?
Il la contemplait souvent, à la dérobée. On ne sait quels insectes pailletés, comme dans les lampes japonaises, éclairaient ses yeux; le jour, le feu, n’y étaient pour rien. Les papillons ne venaient point le soir voltiger alentour. Il étudiait longuement, sur une immense photographie, sa bouche, son sourire qui y étaient presque grandeur nature. Non, celle-là était sa mère. Elle lui avait coupé elle-même un pardessus pour l’école, alors que les camarades portaient tous des capuchons. Les revers étaient de soie grise. Dans la doublure, un centime neuf, pour porter bonheur. Un mouchoir blanc à ourlé bleu, qui débordait. Des gants gris perle, des gants à fermoir. Pauvre cher homme de tuteur, il avait été bien trompé!
Aujourd’hui qu’ils étaient absents, leur maison peu à peu s’abandonnait à Bernard. Les murs, les couleurs s’effritaient. Il allait profiter de sa solitude pour vivre toute la journée en poète et en gentilhomme. Comme les chasseurs qui lâchent dans les parcs les faisans nourris à la basse-cour, il donnait la volée à tous ces souvenirs, à tous ces objets domestiques. Il s’imaginait visiter, entre deux trains, le vieux cottage familial depuis longtemps inhabité. Il avait frappé par déférence à la porte de cette solitude de même que l’on frappe, avant d’entrer, à la porte d’un ami sourd. Il avait ouvert les fenêtres sur le jardin sauvage où les catalpas protégeaient du soleil les magnolias, les hortensias. Par cette lumière nouvelle, chaque meuble, chaque bibelot avait repris pour lui sa valeur et son style. Ainsi les traits d’une beauté s’isolent peu à peu aux approches de la vieillesse, et, n’appartenant plus au présent, se partagent entre les époques passées: le nez devient Louis XVI, le menton Empire. Dans l’arrangement qui lui paraissait autrefois uniforme, Bernard distinguait maintenant des aînés et des cadets. Les bois, la couleur des bois avait joué, détruisant l’harmonie de ton, isolant l’acajou, le noyer, le palissandre. Seuls les portraits: Brutus, Mac Mahon--les gravures: la chasse, les accordailles--s’entendaient pour ne conter qu’une même histoire: il suffisait, comme au chemin de croix, de tourner dans le bon sens.
Du jardin, à travers champs, Bernard descendit jusqu’au bourg. Ses pas sonnaient à peine sur l’honnête sol français, de vrai terreau, pur de tout alliage de cuivre ou d’or. Des aubiers centenaires jalonnaient par toises et par coudées le cours des ruisseaux. Les corbeaux éternels tournaient autour du clocher, contre le sens des aiguilles de l’horloge, neutralisant le temps. Les pics verts faisaient leur chasse aux insectes comme une tournée, de poteau à poteau télégraphique. A l’horizon, rejetant les champs de cerisiers jusqu’aux marais de cette Brenne dont les habitants ont le ventre jaune, flexible, la Creuse s’effilait sur les collines de meulière. Avant le coucher du soleil, pour être prête à son lever, la campagne déjà s’endormait, comme les coqs astucieux. Elle s’endormait; elle ronflait un peu, la campagne. Pas de murmures ou de cris, pas de fumées. Comme elle paraissait vaine, la légende qui veut qu’il y ait des hommes. Il était si clair, ce soir, qu’il n’y en a point, qu’il n’y en a qu’un, ou deux. Pas de chansons. Et, justement, il était là-bas à la lisière des champs, l’unique homme, donnant à l’univers sa véritable échelle. Etalon invariable, le jour n’avait dilaté, le soir n’avait emporté que son ombre. Il suffisait de le mettre en regard du ciel pour voir que c’était le ciel, peu à peu, qui diminuait.
Le village était célébré par les géographes parce qu’il marquait à peu près le milieu de la France. On ne savait à vrai dire si c’était l’église ou le rond-point qui occupait le centre exact. Comme le pôle, il devait varier, suivant les années, mais on se sentait presque, comme au pôle, au faîte d’un demi-globe, plus exposé, plus assuré. Les rues, les fleurs, les fossés s’évasaient sur cette terre convexe. Par quelle vanité, par quelle peur Bernard la délaissait-il pour une ville, où l’on doit loger dans les coins la nuit, le soleil? Par quelle ignorance cherchait-il à étudier la vie là où elle s’amasse en une écluse gigantesque, alors qu’elle était ici distribuée par maison, goutte par goutte, et que sous chaque toit, comme sous un microscope, isolé, un défaut ou une qualité s’épanouissait? Et Bernard, sans trop de difficulté, peuplait son bourg de types balzaciens. Dans cette ferme habitait Dron, l’avare, qui avait fait construire pour sa femme, au cimetière de Bourges, une chapelle exigée par testament, et qui déjeunait dans le caveau, les jours anniversaires, pour épargner les frais de restaurant. Dans cette échoppe, Bottin torturait les animaux, il teignait les serins en martin-pêcheurs, il plumait les coqs vivants pour un chapelier; il avait crevé les yeux de son merle pour qu’il chantât mieux: l’oiseau chantait de moins en moins, mais il engraissait. Dans son café, Durandot le terrible, qui avait surpris deux fois sa femme avec son ami Ermelin et ne s’était point senti capable de casser la tête, prétendait-il, à un camarade de première communion. Et sur son banc municipal, le père Dorat, le menteur, qui continuait à mentir, ses quatre-vingt-cinq ans passés. Chaque après-midi, il s’échappait pour errer à l’aventure dans la campagne et racontait au retour d’incroyables aventures. Quelque coquassier le ramenait en carriole. On venait justement de le débarquer, et il appela Bernard pour le mettre au courant, fier de son équipée. Bernard volontiers s’arrêta. Rien ne pressait. Le soleil avait battu dès six heures son record de la veille, et terminait, doucement, sur sa lancée.
Le vieux Dorat était ce soir pour l’émotion. Il mentait avec sentiment.
--Où je suis allé, Bernard? Je ne sais pas au juste, mais je crois bien que j’ai aperçu des bateaux.
--Des bateaux!
Il n’y avait ni canal ni fleuve à trente lieues à la ronde et jamais Dorat n’avait dépassé les bornes de la commune.
--Je crois bien que ce sont des bâteaux. Ils étaient dans l’eau, des matelots dessus; plus longs que larges et les cheminées à barre rouge. J’ai de mauvais yeux, je ne peux rien certifier, mais c’était bel et bien des bateaux.
--Ils avaient des voiles?... Oui, des voiles... des toiles enfin pour le vent.
Le vieux réfléchissait en bourrant sa pipe, car il n’avait point prévu la question et il veillait à ne point se couper dans ses récits. A court d’imagination, prétextant que les allumettes de l’Etat, trop courtes, s’éteignaient ou lui brûlaient les doigts avant que le tabac n’eût pris, il rentra se remiser près du fourneau. C’est alors que Bernard remarqua sa petite fille, à la fenêtre. Elle cousait silencieusement, et levait vers le jeune homme, après chaque coup d’aiguille, deux yeux fidèles, deux lèvres entr’ouvertes. Tous les signes qui poinçonnent la beauté, chez les différents peuples, étaient réunis sur ce visage encore insignifiant. Les prunelles étaient bleu marine, les cheveux noirs; les sourcils se rejoignaient; le nez était droit; juste une fossette, juste un grain de beauté; juste cette respiration ordonnée dont chaque haleine semble durer un tout petit peu plus longtemps que l’haleine de tout à l’heure, si bien que l’on imagine un jour pour lequel une seule aspiration suffira... Il faisait déjà sombre. La seconde veille commençait et les poules, sur leur perchoir, changeaient de patte pour la première fois. Un seul rossignol suffisait à annoncer l’automne, la nuit, la forêt, le silence.
Serait-ce enfin celle-là qui comprendrait son désir, son simple désir. Ce qu’il voulait était pourtant bien facile; il voulait qu’une femme rencontrée, sans qu’il eût à la solliciter ou à la contraindre, vînt se placer d’elle-même à son côté, marchât en souriant, lui obéît; que la voyageuse du coin, dans le wagon, s’approchât, se pelotonnât contre son épaule, lût à son livre... Les Roumaines, les Russes, dit-on, saluent ainsi le bonheur, s’arrêtant une minute à tout détail qui peut devenir le premier souvenir d’une passion. Serait-ce enfin celle-là, avec ses yeux qui louchaient à peine?
--Comment vous appelez-vous, Mademoiselle?
--Je m’appelle Renée Dorat.
Il tenta l’épreuve.
--Je m’appelle Bernard. Accompagnez-moi jusqu’à la forêt.
Soumise, elle posa son ouvrage et se rangea près de lui; ils partirent. Ils avaient échangé leurs prénoms comme on échange des anneaux de fiançailles, et chacun, dans son esprit, jouait avec celui de l’autre. Il lui prit les mains. Elle les avait d’inégale grandeur; il fallait les serrer avec une force inégale. Les six heures, une par une, tombaient du clocher au compte-goutte. On s’était d’ailleurs trompé, il en tombait sept. Les constellations étaient emmêlées et rigides comme des jonchets, on n’aurait pu retirer l’une d’elles sans ébranler toutes les autres. Pour le repas du château, le bassin argenté haussait un cygne tout paré. Les chiens de luxe et de garde aboyaient alternativement.
--Prenez-moi contre vous, Renée!
Elle le pressa contre sa poitrine, obéissante, puis, toujours silencieuse, reprit sa marche. Elle ressemblait au St. Sébastien de ce peintre allemand. A qui ressemblait-elle donc?
--Embrassez-moi...
Elle l’embrassa.
--Embrassez-moi en laissant vos lèvres un peu ouvertes.
Toujours sereine, elle se prêta à son jeu. Ainsi les miroirs où des mots délicieux sont cachés vous les révèlent quand vous soufflez sur eux, vous les révèlent sans émoi. Avec tranquillité et conscience, elle acceptait les baisers, les moindres regards. Ils étaient en sûreté en elle comme dans une tirelire.
Ils s’asseyaient maintenant au bord de la source des Préférés. Ils la contemplaient. Du centre partaient d’innombrables petits cercles, immobiles et tendus. A compter son âge comme on compte celui des arbres, c’était une source qui devait avoir plus de mille ans. On sentait qu’un mouvement infini circulait dans l’espace. Mais, comme une file de billes d’ivoire, les choses se le transmettaient en restant immobiles. Seul, tout là-bas, un peuplier secouait ses feuilles, seule, si près, Renée frissonnait quand c’était son tour. Jamais Bernard n’avait vu frissonner ainsi. Quand il passait son bras autour de sa taille, un tremblement mystérieux agitait des pieds à la tête sa compagne. Chaque muscle craquait, chaque artère pétillait, les dents claquaient. Il en éprouvait une vague inquiétude.
--Vous me pressez contre vous, Renée Dorat, vous m’embrassez en laissant les lèvres un peu ouvertes. Vous m’aimez donc?
Elle ne répondait point.
--Regardez-moi.
Ignorante, elle ne regarda pas seulement ses yeux; elle crut qu’elle devait l’examiner en détail, elle considéra ses cheveux, sa cravate. Lui-même d’ailleurs était distrait. D’habitude, il regardait dans les prunelles de ses amies comme dans les porte-plumes qu’on rapporte de Lourdes ou des Sables d’Olonne. Il les étudiait vraiment, il y cherchait des plages, des châteaux rouillés, de la mousse. Mais cette soumission l’inquiétait qui l’avait d’abord flatté. Il se soupçonnait maintenant d’en être la victime. Peut-être Renée était-elle réputée dans le bourg pour sa facilité, pour sa naïveté.
--Parlez moi.
--De quoi?
--De ce qui vous plaira. De tout.
--Je ne parle jamais.
On ne pouvait avoir une voix plus émue et plus raisonnable. Plein de remords déjà, il se penchait sur elle, il l’étreignait. Il tressaillit en la voyant pleurer. Elle pleurait les yeux fermés, modestement, de même que tout à l’heure, pour rire, elle avait caché ses lèvres de sa main. Et à nouveau elle ressemblait à une femme illustre. Quelles femmes illustres avait-il donc déjà vu sourire, aimer, pleurer?
Ils revenaient vers le bourg. Des ombres d’oiseaux voletaient sans bruit. La lune invisible éclairait la nuit par en dessous. Bernard, pour la première fois, comprenait qu’il était né pour la campagne et pour la médiocrité. Toutes ses qualités ne lui serviraient jamais. Il était prodigue, mais il était pauvre. Il était complaisant, mais il n’aurait jamais qu’à l’être pour des supérieurs. Il était modeste, mais il n’avait point de talents. Quelles fées s’étaient trompées, au bord de son berceau, et lui avaient octroyé les mérites nécessaires aux rois? Voilà qu’il rejetait maintenant sur son ambition, comme le fils pieux sur le père enivré, un manteau impénétrable. Il renonçait à son projet de club où les jeunes bourgeois, inscrits par professions, s’offriraient à la République en cas de grèves ou de guerre. Il renonçait à reconstruire les vieilles maisons sur le Pont Notre Dame, les cahutes sur le parvis; à planter de pins les hauteurs de Montmartre, à flanquer Paris, les fortifications une fois démolies, de vingt palais qui seraient les pavillons d’été de chaque arrondissement, avec des théâtres pour ballets, avec des bains. Les conseillers municipaux pouvaient, s’il leur semblait bon, aliéner la pointe de la Cité, peindre en jaune clair la Tour Eiffel. Il abandonnait Paris, il abandonnait le monde à lui-même. Il n’y retournerait jamais plus. Il avait subitement le dégoût d’un voyage aux Indes, à Tahiti. Il lui semblait vain et prétentieux de descendre le Gange sur un radeau sacré, à la même vitesse que les crocodiles endormis; de regarder, sur un rivage de corail cannelé, un poirier de France fleurir, un colibri s’y poser. Et cette Anglaise splendide qu’il avait vu au cinématographe sortir d’une villa de Delhi--il avait pu lire le nom de la rue--ajuster son châle, disparaître après mille tournants dans une voiture qu’on avait longtemps suivie, il l’abandonnait à son mari, à son cousin, au premier champion de polo; il renonçait à la retrouver jamais. Dans le sable, du bout de sa canne, il signait son abdication.
Soufflant dans la trompette qui le matin annonçait les légumes, le marchand de journaux passait. Bernard, surpris par la manchette, acheta un numéro: Le Louvre était en feu. A part les Poussin et les Claude Gellée, intacts, à part un modeste Lesueur, tout était consumé. La Joconde, l’Olympia avaient brûlé les premières. On avait vu scintiller le Régent, inabordable, pendant une minute, puis il avait filé comme une étoile: Le voilà disparu pour un couple de siècles. Les statues bouillantes qu’on avait cru sauver et qui étaient rangées par files sur le carrousel, éclataient maintenant d’elles-mêmes, s’effondraient, perdaient un bras. On eût dit une cohorte de soldats antiques fusillés sans gloire par une société de tireurs. De Londres, coïncidence étrange, on annonçait que la Galerie Nationale brûlait également... On n’avait point encore de nouvelles de Dresde, de Munich, de Madrid.
Deux jours auparavant cette nouvelle eût consterné Bernard. Il en fut à peine effleuré. Depuis ce matin, depuis tout à l’heure, il n’admettait plus la gloire, ni ses enfants, les chefs-d’œuvre. Il se sentait seulement libéré de n’être pas à Paris témoin de ce malheur, comme on l’est d’échapper à la corvée d’un enterrement. D’ailleurs il ne s’agissait plus de courir les musées, il s’agissait de vivre.
D’ailleurs la Joconde était près de lui. C’est à elle que Renée ressemblait. Elle avait le même visage irrégulier sous le masque rigide et transparent de la beauté. Elle avait ses épaules arrondies, à douter qu’elle pût lever les bras, cueillir des cerises, et elle avait maintenant, comme elle, le privilège de ressembler à une merveille disparue. Déjà Bernard s’habituait à l’idée de vivre à son côté. Que lui dirait-il demain, à l’heure officielle? Assuré par avance du succès, la demanderait-il pour sœur, pour femme, ou pour maîtresse? Prouverait-il enfin qu’il n’était point sans énergie et sans esprit de suite en l’épousant, en ayant d’elle de beaux fils; en l’accompagnant chaque après-midi à la promenade, tandis que les peintres célèbres, attirés par cette ressemblance inouïe, s’inclineraient sur son passage, et s’étonneraient de la voir, de sa marche silencieuse, dévider à chaque pas l’écheveau qui attache pour toujours les autres femmes?
On était à la porte du père Dorat. Bernard prit congé.
--Dormez bien, Renée.
Elle lui obéit précipitamment. Elle entra chez elle au galop. Elle dut se mettre au lit, tout de suite, sans souper...
C’est ainsi que Bernard s’ingéniait à styliser chaque acte de sa journée, chaque paysage, chaque émotion. C’est ainsi que certaines abeilles se construisent des gâteaux dont les logettes sont plus finement sculptées. Mais aucun miel ne les baigne.
* * * * *
Je cherchais en vain, mon amie, à saisir sur vos traits ou dans mes paroles l’ombre d’un désir. C’était un de ces jours de semaine dont l’aménité des gardiens et des contrôleurs fait un dimanche et où la hauteur des jets d’eau n’est plus calculée sur le diamètre du bassin ou du ciel. Une loueuse bègue essayait en vain de nous expliquer qu’on paye pour les chaises; nous nous refusions à croire qu’il y eût entre les hommes des affaires d’argent; vous alliez lui donner des fleurs, ou une bague, ou un de ces enfants assemblés autour de votre loulou à longs poils, résolus à fuir de pied ferme au premier grondement, qui se demandaient s’il était debout ou couché. Les marronniers étaient tout roussis sur leur droite; il ne restait plus qu’à les retourner. Nous étions tout engourdis du côté gauche. Nous causions de l’amour comme on cause du temps, pour être banal et ne nous engager à rien. Je vous pris les mains et vous assurai que je vous aime, que je vous adore. Vous étiez tout à fait de mon avis...
Bernard cependant, dans sa province, renonçait à épouser Renée. Il flânait de porte à porte. Il n’essayait même pas de trouver à sa résolution une cause précise. Il savait trop bien que chacun de ses prétextes plongeait une racine dans ses défauts et l’autre dans ses qualités. Il ne voulait avoir pour lui, par ce beau matin, ni mépris, ni surestime. Il n’eût pas menti en se disant:--C’est que Renée est trop pauvre, c’est que je n’épouse point sans dot. Il eût menti en ne se disant pas:--C’est que ma mère en serait malheureuse. Il ne l’épousait pas, et voilà tout. Elle était pour lui, désormais, un de ces souvenirs qui s’endorment soudain, et qu’on réveille, au tournant du siècle, avec leur jeunesse. Dans vingt ans, il la rencontrerait à nouveau, il la saluerait, ils se souriraient. Elle pouvait en attendant épouser Mortonne, le jeune ébéniste. Elle lui était destinée.
Arrêté justement près de la boutique, il s’étonnait de n’avoir jamais eu, comme devant ce menuisier, le sentiment de sa roture. Mortonne était grand, svelte. Il avait des mains effilées, des cheveux châtain soyeux et courts, des yeux bleus voilés et francs. Il travaillait avec soin et indifférence. Les poules piétinaient les copeaux: il les chassait sans juron et sans geste. Une automobile lui demandait la route: il répondait sans dédain et sans condescendance, alors que Bernard déjà s’agitait; il n’avait pas de sourire entendu en mettant le chauffeur en garde contre le carrefour de la Semble-Vierge. Bernard était consterné et jaloux. Il ne savait dans quel esprit de flatterie, il s’ingéniait, lui, à plaisanter et à égayer ses camarades. Il interrompait les discussions sérieuses par des boutades, et donnait pour excuse son humour, qu’il disait anglais. Il feignait, au café, avec la main qui battait l’air, d’atteindre au goulot la carafe, qu’il retenait de la main placée à la base. Il glissait sur des pelures d’orange imaginaires. Il imitait le chien qu’on écrase, la lime, l’omnibus Panthéon sur le pont de la Concorde. Et cependant dès qu’un camarade le traitait de pitre ou de clown, il se sentait atteint en plein cœur. Il devenait brusquement rageur et mélancolique. Comme si l’humour anglais empêchait de comprendre la gravité, le poids de l’existence! Bernard se faisait fort d’être, s’il le voulait, plus triste qu’aucun d’eux, et avec plus de raison. Il n’y avait d’ailleurs pas tant de motifs d’être gai, dans la vie.
Il passait devant la maison de son oncle. Il entra. Le capitaine Golaud habitait une petite rue qui portait son nom: la municipalité l’avait baptisée alors que lieutenant il avait enlevé à lui seul une batterie chinoise. Dans la salle à manger, il découpait la bordure noire de quelques lettres de faire-part; il les conservait, ainsi inoffensives, pour connaître le détail des familles. Les volets étaient fermés; un rayon était pris dans une des fentes transversales; il semblait avoir été mis là par le facteur. Au mur, des cartes de navigation, semées d’îles si minuscules qu’on y devait, au lieu d’enterrer les morts, les jeter à l’eau comme d’un navire. Une étoile de mer était accrochée à un ruban. Un sabre pendait à une écharpe. Tout devenait une médaille chez l’oncle Golaud, chevalier de la Légion d’Honneur.
Bernard l’embrassa.
--Mon oncle, je viens te demander un conseil, un ordre.
Hypocritement, il donnait de l’importance à cette visite faite par hasard. Par compassion sans doute, pour que le vieux soldat ne finît point par se croire inutile et méprisé.
L’oncle ferma la fenêtre qui donnait sur la rue Golaud.
--Tu ne m’en as guère demandé pour tes palmes. Que deviens-tu? Bonjour.
Bernard s’était vanté, dans une lettre à ses parents, d’avoir refusé le titre d’officier d’Académie. Le capitaine trouvait de mauvais ton cette répugnance.
--J’aime une jeune fille.
L’oncle sourit.
--L’amour est le grand chef. Épouse-la. Tu l’aimes?
--Infiniment.
Il sembla hésiter.
--Mais c’est une ouvrière.
--Tant mieux. Tu vas l’épouser. Je me charge de décider tes parents. Tu l’aimes, n’est-ce pas?
Il se frottait les mains. Il concluait:
--L’amour est le roi du monde.
Bernard regardait avec pitié le front exsangue, les joues gonflées du vieillard. Ce visage de cire, en plein midi, semblait toujours éclairé par le dernier rayon du soleil. C’était donc là l’homme qui s’était cru toute sa vie un modèle de volonté, et qui passait pour l’être. Pauvre volonté, que Bernard l’inconstant, d’un simple mot, faisait tourner d’un bloc! Pauvre volonté impitoyable qui durait juste un jour, juste une heure, comme une consigne, et qui s’anéantissait à la relève. Cet homme--on admirait au régiment ces coïncidences extraordinaires--avait rajeuni à son insu les plus célèbres exploits antiques. Il avait traversé le Niger à la nage, dans la nuit, malgré les crocodiles, pour rejoindre Mama Batyli, qui haussait sur l’autre rive une torche allumée. A demi réveillé, dans sa case, il avait étouffé deux serpents gigantesques, de son lit, en étendant les bras, comme s’il prenait seulement un point d’appui pour s’étirer, et s’était rendormi sans les lâcher. Traversé par une flèche, il l’avait arrachée malgré le médecin, pour mourir plus tôt, devant sa compagnie et face au fanion: cela l’avait sauvé. Cet homme, pour le marier à Renée, était déjà disposé à se brouiller avec sa famille entière, à lui donner en dot la moitié de sa pension. Il se préparait avec enthousiasme à l’assaut. Bernard sonna la retraite: Il obéit avec énergie.
--Ma mère en mourrait, mon oncle. Elle qui veut voir notre famille peu à peu s’élever; elle qui est si fière de toi.
--Ta mère est une sainte.
--Il faut tâcher d’oublier, n’est-ce pas? Accompagne-moi jusqu’à la maison. Je finis ma malle. Ne me lâche pas une minute. Pourquoi ma mère n’est-elle pas-ici?
--C’est une sainte.
Il prit son chapeau, le neuf.
--Tu partiras demain matin, à sept heures. J’avais un permis de première pour Paris. Le voici. Promets-moi de ne pas manquer le train.
--Il fait si beau ici! Tout est calme...
--Tu partiras. Voici vingt francs.