Part 6
Il est cinq heures; je m’éloigne lentement, car il me faut contourner toutes les jeunes filles assises autour de nous sur le gazon, amie contre amie. La maisonnette de Shakespeare m’oriente dans ce dédale: Sur ses pignons cirés, sur ses portes de buis, les derniers rayons, trop éloignés maintenant du soleil, meurent de fatigue un par un, comme les hirondelles abattues au large sur un navire. La lune aussi fond peu à peu dans le soir qu’elle odore de menthe. Miss Gregor, accoudée à la fenêtre, doit fermer les yeux pour s’habituer à la nuit. Je vais vers elle... Je ne me hâte point. Le bonheur ne nous pèse guère, à condition, comme un haleur, de le tirer au pas. Et je tiens, pendant l’heure qu’il me reste à être enfant, à m’amuser une dernière fois des enfantillages du monde, des grosses dames qui s’enfournent dans les trams, des policemen qui glissent sur une pelure d’orange, des vieilles qui s’en vont au prêche, courbées, en jaquette aubergine bordée de renard. J’aurai, me semble-t-il, à partir de demain, à ne sourire qu’aux choses et aux visages attristés. Le bruit des samovars qui bouillent, des petites cuillers qui tombent, du vin qui dans les verres fait glouglou, ne pourra plus me réjouir. Et c’est le dernier jour aussi où l’orgueil et la pauvreté des femmes ne peuvent m’atteindre. Je me sentirai visé moi aussi, désormais, par le dédain dont elles écartent, dans les omnibus, tous les pauvres cœurs qui sont là, par le regard dur et sans contrainte qu’elles dirigent sur la glace en mettant leurs épingles à chapeau. Je saurai que toutes sont maudites, puisque chacune porte en son cœur de quoi nous les faire désirer toutes, et n’est que le prétexte de sa propre ruine. Je saurai qu’elles vieilliront, et qu’il y a déjà, au creux de leur main, assez de rides pour craqueler le corps le plus somptueux. C’est vers tout cela que je vais, c’est vers ce qu’on appelle le bonheur, et je ne me hâte point.
Mais qui m’appelle, et me retient par mes gants:
C’est Renée-Amélie, tout essoufflée, dont la robe se froisse et se défroisse, dont les yeux se ferment et s’entreferment.
--Cousin, peut-elle dire, où allez-vous?
--Je rentre à Boston.
--N’y allez pas. Je veux vous garder tout ce soir.
--On m’attend.
--Restez!
Elle a juste assez de poudre de riz pour que je la voie rougir. Les coudes joints, les mains réunies sur ma main, elle penche la tête en arrière, à mesure que je me hausse au-dessus d’elle, et que s’ouvrent ses yeux.
--Je ne veux plus rien vous cacher, cousin. Depuis le soir où, me croyant mourante, vous m’avez avoué votre amour, je ne pense qu’à vous. A mon réveil, le lendemain, mon cœur battait. Ces yeux, que vous ne connaissiez pas, je les ouvrais autant qu’ils peuvent s’ouvrir, je les tournais vers tout ce qui reflète, et j’en éprouvais le même plaisir qu’à me répéter tout haut, dans la solitude, un gros secret. J’écrivis quinze pages à ma meilleure amie: je lui avais câblé la veille que je ne voyais rien à dire et je dois vous avouer qu’une larme tomba, non sur le papier à lettres, par bonheur, mais sur le buvard. Don Gonzalès, qui vous avait contredit, me semblait à la fois digne de mépris et de compassion. Sa barbe surtout n’est-ce pas? est ridicule... Si tout cela est de l’amour, ô mon cousin, je vous aime bien volontiers.
Un moineau anglais vient de s’apercevoir qu’il a perdu son nid, ses petits, son oiselle. Il nous interroge en piaulant. Mais il remarque tout à coup que les feuilles tombent, que les nuages disparaissent. Consterné, il se tait. Renée me supplie.
--Restez.
--Je ne puis.
--Vous ne vous êtes point demandé, Manuel, pourquoi je suis, depuis hier, si mélancolique. C’est que j’avais deviné, le jour où vous étiez à mon chevet, que vous fermiez les yeux, soudain. J’avais ouvert les miens. Je vous avais vu. Je me faisais une secrète joie de vous intriguer en vous reconnaissant au milieu de vos amis. Mais quand, traversant leur cercle, j’ai marché droit sur vous en vous saluant de votre nom, vous avez trouvé naturel, sans vous avoir jamais vu, que je vous distingue des autres. Vous êtes orgueilleux. Restez avec moi ce soir, par pénitence.
--On m’attend à six heures.
--Un ami?
--Miss Gregor.
--Je vous demande si elle vous aime?
--Je n’aime personne plus qu’elle.
Renée croit que je plaisante. Je plaisante peut-être. Elle rougit:
--Alors partez, et qu’on s’embrasse, entre cousins!
Je veux poser mes lèvres au hasard. Mais elle sera de celles qu’on n’embrasse jamais où elles le désirent. Elle se récrie. Je recommence.
--Cette fois, vous me faites mal, Manuel!
Elle sera de celles auxquelles on fait toujours mal. Les prendre au poignet les casse; les toucher à l’épaule leur fait des cloques. Je croise mes mains derrière mon dos pour l’embrasser.
Elle a rejoint Don Gonzalès, dont la voix basse traverse tous les obstacles et n’a pas besoin d’écho. Un tramway ignorant m’emporte vers Boston. Voici, sur les châtaigneraies, un petit soir livide où le soleil s’est dédoré. Voici le port, l’hôtel. Et voici l’ascenseur, que j’arrêterai un étage trop bas, malgré le boy qui sait où je vais et qui ne comprend plus. Et voici, plus haute, plus silencieuse, Miss Gregor qui penche sur moi son visage, à mesure que je m’agenouille et que se ferment ses yeux.
* * * * *
C’est Mrs. California qui frappe à ma porte et me crie:
--Déjà couché! Don Manuel! A neuf heures!
Je réponds: j’ouvre les yeux.
--Et qui donc remue ainsi les chaises dans votre chambre?
Les chaises? On remue les chaises? Mrs. Callie a rêvé. A moins que ce ne soit ce compagnon invisible et autoritaire que nous avions imaginé entre collégiens, à la pension d’Ouchy, et qui prenait à son compte tout ce qui ne s’expliquait point. Il fermait les volets avec fracas, il faisait tomber et rouler les haltères à l’étage au-dessus des études; le vendredi, il mettait à rissoler, sur le poèle, des têtes de hareng. Nous l’appelions l’Architecte. Comment m’a-t-il retrouvé, après sept ans, et que cherche-t-il, dans mes chaises? Car c’est bien lui. Il n’y a que l’Architecte pour arrêter ainsi le battement de ma montre, de mon cœur, et le relancer soudain, pour imiter dans la rue le roulement des carrioles: il n’y a que lui, quand on a frappé, pour se taire aussi profondément.
Mrs. Callie entre à pas feutrés, ennemie de l’ombre, sa lampe au poing comme un faucon. Les chaises, maintenant hypocrites, sont disposées au garde-à-vous près des fenêtres et combles de coussins indiens. La plus sage est à mon chevet. Ma visiteuse s’y assied, et ses grands yeux étonnés et tièdes repassent, de ma poitrine à mon front, ma tristesse et mon bonheur. Elle sourit, me prend la main.
--Dieu vous garde, duc de Tacna.
--Bonsoir, Les Délices.
C’est le surnom que je lui ai donné. L’Architecte tire ses cheveux à droite. Elle secoue la tête. Il les tire à gauche.
--Manuel, je suis heureuse. A partir d’aujourd’hui, je n’aurai plus de soucis dans la vie. J’ai pris... j’ai pris la décision de ne plus rien faire.
J’ai fermé les yeux malgré moi; elle me donne une tape au front.
--Félicitez-moi! Egoïste.! Je n’ai plus rien à faire, et pour toujours. Plus de piano, plus de théâtres de salon, plus de tapisserie, plus de ces voyages en Europe, où je voulais étonner les hôtels et être acclamée comme la première. Mes robes, quand elles seront prêtes je les essayerai. Me voici libérée pour toute l’existence. J’aurai seulement un grand boudoir et j’y causerai de l’amitié avec mes amis. Voici le premier jour depuis ma naissance où je ne sois point occupée. Félicitez-moi! Pourquoi vous êtes-vous couché si tôt?
--Que devais-je faire, Délices et Charmes? Miss Gregor est ma maîtresse depuis ce soir, à six heures.
Elle abandonne ma main, la reprend, la tapote, pour faire croire qu’elle n’a point voulu l’abandonner. Elle se lève.
--Cher ami, soyez heureux.
Je le suis. Combien de temps l’est-on? Et je suis aussi, amie, bien malheureux. Et je ne veux plus me lever jamais. Et je ne veux plus déjeuner à midi, dîner le soir. Et mes habits, je les ai envoyés aux quatre coins de ma chambre, car je renonce désormais à m’habiller. Mrs. Callie montera de temps en temps me voir, puisqu’elle n’a plus rien à faire. En été, naturellement, on ouvrira les fenêtres. Et, dans bien des années, quand sera atténuée cette fatigue qui embaume à jamais mon corps, quand le soleil reparaîtra, quand je pourrai rouvrir mes yeux sans que l’Architecte, d’une main gantée, les évente et les referme, un soir, un soir d’automne comme aujourd’hui, je m’essaierai de nouveau à penser, à pleurer, à rire. Et ce sera très difficile. En deux heures j’ai oublié.
Les Délices ont posé le téléphone sur mon guéridon, demandé un numéro, et collé le second récepteur à mon oreille.
--Allo! Allo!
--J’écoute.
J’ai reconnu cette voix profonde. C’est celle de Miss Gregor. Elle ne dit jamais “allô” avant de téléphoner, de même qu’elle ne sourit point avant de parler, et ne respire pas, avant de sourire. L’Architecte devrait bien laisser mon cœur.
--Je suis Mrs. California Asterell. Nous n’avons point vu Don Manuel à dîner. Il prenait le thé chez vous; vous a-t-il quittée?
--Don Manuel?
--Notre ami Don Manuel.
--Il m’a quittée à sept heures. Excusez-moi, je vous téléphone de mon lit. Est-ce vous qu’il appelle Les Délices.
--Je ne sais pas... Oui.
--Il vous aime beaucoup. Aimez-le bien... Il paraît seulement que vous mettez trop de sucre dans son thé. Veillez à cela.
Mrs. Callie ne raccroche point les récepteurs. Que vont penser les téléphonistes de me voir causer toute la nuit avec Miss Gregor? Puis elle me borde jusqu’au menton, tire les rideaux des fenêtres avec tant de force que le jour entre par les côtés, et regarde si le feu est prêt pour la nuit: c’est le premier feu de l’automne; elle a dû trouver, pour le faire couvrir, les dernières cendres de l’autre hiver.
La voilà à la porte, qui se retourne. De mes lèvres, je mime un long adieu qu’elle n’entendra point. Elle répond de même toute une phrase que contrarie et corrige son sourire. Et l’Architecte, au moment où elle sort, soulève sa traine d’ombre et l’en recouvre au passage. Et, distraite,--tant pis si le feu prend chez moi,--elle ferme la porte à clef, du dehors.
BERNARD, LE FAIBLE BERNARD
--Qu’as-tu, Bernard?
--J’ai que je suis heureux.
--Ton soulier droit bâille. Tu n’es pas rasé. J’ai aussi le regret de t’apprendre qu’avec tes joues aplaties, ton nez généreux, ton complet à raies verticales, tu évoques irrésistiblement l’idée... l’idée d’un zèbre.
--Je suis heureux. Arrêtons-nous à ce café. Je paye une glace.
C’est avec lui-même que Bernard discutait ainsi. Depuis quelques années déjà, il se surprenait à parler tout haut. Dans sa chambre, il arrivait encore, par n’importe quelle humeur, à se taire. Il s’ingéniait même à favoriser le silence en marchant sur la pointe des pieds, en enjambant le parquet de tapis à tapis, en allumant la lampe avant l’heure. Dans la rue, il devenait aussitôt parent de ces jouets qui ne roulent qu’en poussant des cris. Il esquissait même les gestes. Quand il ne parlait point d’ailleurs, il n’était pas très certain de penser. Il surveillait des heures entières les objets de son appartement, désœuvré et vide de projets comme un pâtre; il attendait que l’un d’eux s’écartât du troupeau; il redressait ce cadre, il reculait, il rattrapait cette potiche. Certes, il sentait au fond de lui une force, une base... de quoi penser enfin, mais il y avait presque toujours le vide entre sa pensée et sa parole. Il suffisait, pour l’amorçage, de prononcer les premières phrases venues:
--Je veux... je vais parler. Je parle... Je l’aime.
Il se proposait en riant de choisir, une fois pour toutes, la formule définitive. Son esprit paresseux mis en train, il faisait souvent les demandes et les réponses; face à la glace, il répétait par exemple sa journée, visite par visite, se souriant, s’inclinant, laissant échapper un mouvement de dédain, le réprimant. Chaque pensée, chaque geste était pour lui partie d’une collection: indécis, il essayait le modèle précédent, le modèle suivant. Cela était ridicule? On n’est point ridicule de jouer avec un travers, et c’était vraiment un moyen infaillible de faire le point de son esprit que d’obliger Bernard premier et Bernard second, Bernard grincheux et Bernard bon enfant à tirer au net leur humeur. Il savait parfaitement, par exemple, qu’en cette heure, à cette terrasse, et malgré la fâcheuse comparaison avec le zèbre, il était heureux.
Il était heureux de se sentir juste assez éveillé, juste assez rêveur pour cet après-midi d’automne. Un air miroitant prêtait aux objets les plus ternes cette douceur que le verre prête aux yeux des myopes. On avait envie, par soumission, de prendre les repas dans des réfectoires, d’aller dormir dans des dortoirs, et chaque couple semblait une tête de file dont il était tenté d’emboîter le pas. Les femmes se hâtaient, de leur pas le mieux remonté, si ingénues, si enviables, costumées en oiseaux des îles. Bernard était heureux d’être un homme.
--Tu es pauvre, et sans espoir d’hériter jamais. Tu n’es pas beau: tu as l’air souffreteux d’une antilope, avec tes cheveux fauves, avec tes yeux doucereux... C’est ce soir que paraît ta liste de licence: tu seras refusé.
Cette fois, il n’avait même pas à se répondre, tant ces menaces l’atteignaient peu. Certes, il aurait mieux valu être né milliardaire, avoir le visage d’Adonis, être sous-admissible à la licence. Mais là n’était pas la question. Bonheur et malheur aujourd’hui n’avaient rien à faire ensemble. L’un n’était point le contraire de l’autre. On peut avoir parfois la vertu et le défaut du même ordre. Bernard se sentait justement bavard et silencieux, avare et prodigue, attristé et heureux.
Depuis le lever, maître de sa belle humeur, il se faisait des surprises. Il trouvait dans ses sentiments les plus habituels cent raisons de se féliciter de la vie. Lorsqu’on regarde fixement les mots les plus communs, ils se désagrègent, deviennent méconnaissables, reprennent pour une minute l’aspect de leur ancêtre hébreu ou saxon. Bernard regardait à la loupe ses actes et ses gestes les plus indifférents. Ils avaient une base d’or.
Pour préparer son examen oral, il avait eu, dans la matinée, à traduire un passage obscur d’Aristote. Il s’en était félicité:
--Heureux Bernard! Songe à la chance extraordinaire qui te permet de faire cette version. L’esprit du plus grand génie, tu vas le puiser à sa source, dans son bouillonnement; tu es le baigneur qu’on laisserait, à Vichy, se baigner dans la Grande-Grille elle-même... Aristote écrivit cette phrase, rêva un peu, tourna en rond, remit cet accent oublié...
A midi, il partit pour le restaurant.
--Les Parisiens, Bernard, profitent pour visiter Paris d’un été pluvieux qui les y retient... Prends donc ce jour de congé pour contempler vraiment le jour et ses saisons, pour le suivre heure par heure, du matin à sa chute.
Et maintenant, à sa terrasse.
--Bernard, imagine-toi, comme Siegfried, que tu n’as jamais vu de femmes. Mais tu soupçonnes qu’elles existent. L’une d’elles va peut-être passer.
Enfantinement, il se donnait à son jeu. Il fermait les yeux. Il les fermait sur les trois mille dernières années. Le monde était frais et merveilleux. Les ombres dans le jour le morcelaient comme un enclos, les ombres de la nuit l’élargissaient jusqu’au vide. Tendues déjà à travers les champs, les haies arrêtaient et distribuaient les fleurs sauvages et le gibier. Des ruisseaux traçaient, pour le jour où Bernard serait fatigué, la seule pente insensible et parfaite de la montagne à la mer. Le monde était merveilleux, tout frais, mais il y était un peu seul. Il eût souhaité un compagnon à peu près de sa forme, plus fluet seulement, plus lisse... Son cou? sa taille? le double fût de ses chevilles? rien que l’aspic le plus court, en mordant sa queue, ne puisse boucler... Ses mains? Qu’importait! A la place d’avant-bras, elle pouvait avoir de très longs doigts cannelés et palmés. Ainsi elle serait--pourquoi disait-il: Elle?--ainsi cet être nouveau serait incapable de retenir, d’enlacer. Elle caresserait comme un oiseau, frémissant, sans pouvoir étreindre. Il suffirait à Bernard de se croiser les mains derrière le dos pour que l’amour de sa compagne fût impuissant.
C’est ainsi qu’il éveillait sa pensée avec des ruses parentes de celles qu’il employait pour exciter sa mémoire. Il lui fallait d’abord des moules où la déverser. Pour faire ses dissertations, il commençait par dessiner, au crayon de couleur, des cases sur du papier blanc. Il se représentait d’abord ses conférences à vide, en six ou sept paragraphes qu’il n’avait plus qu’à remplir, au fur et à mesure. Le procédé avait réussi à Balzac, disait son scoliaste, et aussi à Dieu pour créer le monde. Mais, une fois ébranlée, son imagination ne connaissait plus de limites. Elle suivait son cours avec la logique d’un rêve. Elle supprimait les obstacles du temps, de l’espace. Elle donnait en tout événement le premier grand rôle à Bernard, qui le tenait avec modestie, et rachetait sa gloire générale, pour sauvegarder la vraisemblance, par des humiliations de détail.
Deux passants causaient de l’Alsace? Bernard, le jour de la guerre, y pénétrait le premier. C’était logique, puisqu’il était le premier par rang de taille de la première escouade, qui fournissait les éclaireurs. Le village l’acclamait. Il était seul, son Lebel à la main, un coup de sabre ayant arrêté son compagnon. Les jeunes filles, à sa vue, arrachaient de leurs cheveux leurs nœuds de deuil. Les corbeaux aussi s’enfuyaient. Pourquoi fallait-il, alors que les balles ne l’avaient même pas effleuré, qu’il eût une ampoule au pied gauche?
Un vieux monsieur parlait de frères et de sœurs, à la table voisine? Bernard, qui était fils unique, songeait. Il allait voir, il voyait un étranger s’approcher de lui.
--Vous n’avez pas de sœur, Bernard?
--Non.
--Comment la voulez-vous?
Il reconnaissait son interlocuteur. C’était le seul homme au monde qui pût changer le passé. On le rencontrait une fois dans sa vie. Il en profitait:
--Je la veux grande, brune avec des yeux bleus, si cela est trop demander, blonde avec des yeux noirs. Je veux que, dans notre enfance, nous nous soyons battus comme des chiffonniers. Par vengeance, alors qu’elle avait sept ans, elle me poussa dans un lavoir. La moindre flaque d’eau nous est un souvenir. Mariée à un écrivain célèbre, elle le dédaigne un peu et ne pense qu’à son inutile frère.
--Pauvre Bernard! Tout cela, hélas! est impossible. Où avez-vous pris qu’on façonne des sœurs de vingt ans? Mais ne vous désolez pas! Que faut-il pour vous consoler?... Je vous donnerai pour garnir votre cheminée un buste de Houdon. Choisissez aussi entre ces trois Watteau.
On l’interpellait. Il se secoua, cligna des paupières et de l’esprit, remettant l’univers au point, souriant de sa naïveté, mais non sans être fier de son imagination. Un mendiant lui offrait, pour deux sous, une feuille de papier vert où était écrite la bonne aventure. Il la plia, machinalement la mit dans sa poche comme un ticket qu’il présenterait, valable pour la journée, à tout nouvel importun. Puis, comme il était heureux, après tout, comme après tout il avait besoin sur-le-champ d’une raison de l’être, il fit ce qu’il appelait son contrôle: il s’était découvert récemment un rare privilège. Quand il fermait brusquement les yeux, après que le phosphore avait tracé sur le fond des paupières les figures d’or, les feux habituels, une clarté étrange y jaillissait, nette comme un éclair, incomparable. Tout fonctionna parfaitement. Il se leva, satisfait. Il suivit la plus belle rue.
A peine au bord du trottoir, il se sentit dans un sillage. Sur le visage des promeneurs qu’il croisait, remuaient encore, balancés, le regret et l’admiration. Bientôt il dût ralentir le pas. Celle qu’il suivait était à deux mètres de lui. Bernard connaissait trop mal les femmes des riches pour ne pas croire, en apercevant celle-là, qu’il l’avait déjà rencontrée. Il avait déjà vu, en effet, ce regard qui passe indifféremment sur les choses comme la lumière elle-même, cette lassitude dans les lèvres qui masque mieux le bas du visage que le voile d’une Touareg, ce corps qui ne déplace pas plus d’air pendant la marche,--les bras allongés, les chevilles réunies par l’étroite robe--que n’en contiendra son cercueil. Mais Bernard le subtil se rendait compte que cette nonchalance et ce teint adorable étaient des qualités de caste, que les égaux de cette femme ne les remarqueraient point: il essayait de découvrir sa force ou sa tare originale.
Elle allait, de ce pas indivisible qui va une autre allure que le temps, mais, nouvelle Atalante, elle devait s’arrêter et contempler, à chaque vitrine, les diamants et les perles que Bernard y avait fait disposer. Il osa se tenir près d’elle, devant le magasin d’un antiquaire. Les objets étaient rares et isolés comme dans un salon: un Christ d’ivoire sans croix, qui sur tout objet, maintenant, était crucifié; un petit dieu égyptien cloué sur son siège: il était taillé dans le même porphyre que les statues de Memnon, le soleil couchant arrivait sur lui, une minute, et, comme elles, il allait doucement se plaindre. C’est alors que Bernard leva les yeux. Il les rabaissa, découragé.
Que portent donc de telles femmes dans le regard? Pourquoi désespère-t-on à leur vue comme un prisonnier devant le mur de ronde? Allait-il falloir croire encore au faux destin, aux maléfices? Des secrets, depuis Œdipe en somme, il n’y en a plus. Personne n’est en possession de la goutte de feu qui, jetée dans la mer, consumera en un jour toute l’eau du monde. Personne n’est l’objet de malédictions qui donnent à son pain un goût de mort, ou n’est doté d’un double qui le suit, le nargue et le caricature. Les cochers, les gouvernantes, les concierges sont à l’abri de cette force qui dictait autrefois des réponses aimables aux personnes bourrues. Il n’y a plus de secrets. Pourquoi alors pareil regard, si ces femmes ne se lavent pas dans des bains de sang, si elles n’ont pas un Indou porte-épingles, si les dieux ne descendent plus vers elles, sous la forme d’animaux.
Elle avait déjà disparu. Pour une fois qu’il suivait une femme, elle entrait au Ritz. Il en était tout fier, et, jusqu’au Luxembourg, il s’appliqua, par dignité, à dédaigner toutes les autres. Il dédaigna quatre ouvrières, que son pas inflexible dispersa, dont les sourires jouèrent aux quatre coins. Il dédaigna une grande fille bleue qui cherchait de son haut une occasion dans les coupons d’un étalage. Mais, dans le Jardin, des étudiants facétieux avaient teint le bassin en rouge; les oiseaux, après avoir tracé dans le ciel le même vol, le terminaient, en se posant, chacun par son paraphe; un enfant voulait jeter une chaise dans la fontaine pour les poissons fatigués; le clairon de garde, pris de gaieté, sonnait la retraite en fantaisie malgré les menaces du gardien chef. On ne pouvait ne pas être reconnaissant à cette joie facile, à ces enfants, à ces femmes, à toutes les femmes, poupées de son et de satin, velours du monde. Il monta l’escalier de son hôtel quatre à quatre; il craignait, dans sa tendresse, de rencontrer, d’embrasser la bonne.
La nuit tombait. Dans sa petite chambre qui donnait sur Paris et sur les cours de l’Ecole Polytechnique, avant de prendre son repas, il attendait le courrier. Chaque jour, vers cette heure, il faisait le compte des lettres qu’il pouvait raisonnablement recevoir, si la chance s’en mêlait: un mot de Dolorès, sa camarade de bibliothèque, confirmant leur rendez-vous pour le lendemain; un pli du Recteur, qui le dispensait des épreuves orales à cause de son excellente dissertation; dix lignes du Directeur de la _Revue des Deux Mondes_: La Revue désirait enfin un roman de vrai jeune; ce jeune pouvait être inconnu, il devait même l’être; il suffisait qu’il eût du talent: le comité avait pensé à Bernard...