L'École des indifférents

Part 5

Chapter 53,774 wordsPublic domain

J’ai rêvé d’elle, toute la nuit. Mon rêve était si tendre, si angoissant, si ridicule. Je me suis réveillé pour aller le finir, à la fenêtre, au-dessus de la nuit solitaire et trop fraîche où la lune tournait comme un ventilateur oublié: J’étais soldat, et je prenais la garde à la porte d’une tour où montaient des intendants. Assemblés au sommet, sur la plateforme, ils criaient des mots sans suite et des poèmes connus, mais toutes leurs paroles signifiaient que Miss Gregor est la plus belle. Justement elle paraissait à l’horizon et venait vers moi, marchant sur la rivière sans trop enfoncer, traversant les claies sans les ouvrir. On devinait à la voir qu’elle était la femme du gouverneur, et je présentai l’arme, les mains crispées sur la culasse. Les intendants sonnaient du cor. Chacun de leurs refrains laissait entendre que celle qui sera plus belle que Miss Gregor n’était pas encore de ce monde.

Elle me tendit les deux mains: elle m’aimait. Elle frottait doucement ses pouces au fond de mes paumes, voulant, affirmait-elle, me chatouiller. De la poudre de riz flottait et se posa sur ses oreilles, qu’elle givra. Je lui expliquai, dans ma confusion, le maniement du fusil, insistant selon la théorie sur ses désavantages; elle écoutait sans impatience; des mots inoubliables me montaient aux lèvres; parfois je sanglotais avec désolation; mes jambes étaient si alourdies que je m’assis sur la première marche, et nous commencions tous deux d’être si tristes que nous ne pensions point à nous embrasser.

Le gouverneur arriva; il avait l’air très intelligent. Je montai dans le phaëton qu’il conduisait d’un air désabusé; j’étais sur le banc de derrière, seul avec elle, et nous étions pleins de joie; de temps à autre, pour que le mari ne soupçonnât rien, nous poussions des plaintes affreuses. Il ne nous en surprit pas moins joue contre joue, haussa doucement les épaules, et trouva le moyen, en prononçant seulement mon nom, d’affirmer que sa femme était la plus belle. C’est alors que la jalousie m’éveilla et que j’allai, écartant les rideaux, regarder la lune d’étain où la terre mire un œil qui rit, un œil qui pleure et deux lèvres inoccupées.....

Mais Charlie, qui surveille la rue, me lance d’une brassée tous les coussins de cuir à franges:

--Les voilà, hurle-t-il. Les voilà!

Nous ne pouvons aller au devant de nos invitées. Nos parrains de club nous ont ordonné, pendant une semaine, de ne passer qu’en courant dans les rues: nous serions obligés de trottiner à côté d’elles. Charlie, pris d’impatience, se précipite sur moi et me boxe. Je prends la garde française. Mais il a six pieds trois pouces. Ses sept sœurs et lui, les bras étendus, arrivent à étreindre le plus gros pin de Californie. Je suis à terre en vingt secondes. A la vingt-et-unième, on sonne. Il a gagné.

Par le vestibule de porphyre, Miss Gregor entre la première. Il semble que ses yeux ne lui servent point à éclairer sa marche, et que son élan la dirige, comme les déesses grecques sans prunelles. Aura-t-elle le temps de s’arrêter, dans une pièce si exiguë? Le chaperon essoufflé se dévoile: c’est, je l’avais parié, Mrs. Barnett.

Le mari de Mrs. Barnett gagna quatre millions de dollars, de dix-huit à trente-trois ans. Alors il épousa Miss Loraine Orr, qui l’avait bousculé et rudoyé dans un bal. Puis, jusqu’à quarante-sept ans, quarante-sept était son chiffre fatidique, il gagna trente autres millions. Alors il mourut. Depuis cette époque, la plus riche et la plus veuve, Mrs. Barnett est le chaperon officiel des vieilles familles de Boston. Son prestige fut compromis, voilà cinq ans, alors que les dix jeunes gens et les dix jeunes filles qui tenaient à Brookline un souper mensuel sous sa présidence se grisèrent et pillèrent le cottage. Mais les dix jeunes filles furent embarquées pour une croisière aux Bermudes qui les amena à l’Europe, leur présidente donna cent mille dollars à la faculté de Médecine, ouvrit la galerie de ses Rembrandt au public. Et tout est oublié.

Miss Gregor écarte largement sa fourrure, comme une baigneuse qui laisse tomber de ses épaules, au sortir de l’eau, l’écharpe du fleuve. Mrs. Barnett en est déjà au gingembre et confectionne un cocktail qui lui valut le prix d’imagination, au concours de Charités.

Miss Gregor, sans le savoir, ne pense qu’au soleil. Dès qu’elle est entrée dans une chambre, elle va malgré elle s’accouder aux fenêtres. Aujourd’hui cela tombe bien. Toute la Nouvelle-Angleterre, qui devina son prochain départ, fait défiler sur Brattle Street ses délégués: un policeman gris-meunier qui mâche éternellement sa pepsine; un pasteur sans faux-col qui descend des hauteurs roussies de Lexington, écartant les chiens, frappant une vache, remerciant Dieu d’avoir songé, pour effrayer les oiseaux, à mettre les hommes sur la terre; puis la rivière Charles, bruissante, où dans chaque vague tombe, du soleil, une feuille morte; puis trois vieilles demoiselles avec des cabas violets, l’une boîtant, l’autre courant, qui s’en vont, la dernière somnolant, au club de charpie qu’elles fondèrent après la bataille de Richmond.

Depuis samedi, j’embrasse Miss Gregor une fois à chaque visite. Elle n’a jamais eu un geste d’impatience. Tantôt, dès mon arrivée, je lui prends les mains et l’attire. Tantôt j’attends la dernière minute. Hier seulement je lui donnai un second baiser: elle n’a rien dit, elle a dû croire que j’avais oublié le premier. Je n’essaye plus d’ailleurs de la faire parler, de lui parler. Elle porte autour d’elle un secret, comme une cage; chacun de ses gestes s’y heurte, et, quand elle offre la main, elle semble la tendre à travers des grilles. Tandis que chaque femme, dès qu’on l’approche d’aussi près, n’est plus que l’ombre de celle qu’on désirait connaître et vous inspire d’autres espoirs, d’autres conquêtes, Miss Gregor vous arrête à jamais. Quand je pense à elle, au réveil, toutes mes ambitions, tous mes autres désirs me semblent ridicules comme un nœud oublié à un mouchoir; il me paraît que j’employai tout le jour à verser dans ma vie ce qui, par je ne sais quelle fêlure, en une minute de la nuit, s’écoule. Alors je comprends que la richesse seule nous rend assez mystérieux et assez discret pour approcher, sans qu’elle s’en effarouche, une telle splendeur. Celui qui est le plus digne de vivre pour Miss Gregor, c’est l’homme le plus riche du monde. Solitaire, purifié de tout soupçon, qu’il vienne, qu’il se hâte d’écarter tous ceux qui vivent en parasites de sa beauté et demeurent sans rougir gueux auprès d’elle, toute cette cour qu’elle entretient et dédaigne; les artistes et leurs manies de gestes, de paupières; les professeurs, idoles de leurs filles; et les littérateurs, binocle au nez, qui s’occupent à assembler en un roman, comme un jeu de patience, mille pensées qu’ils n’ont eues que séparément.

Je n’ai point envie de la protéger, de la sauver d’un taureau affolé ou d’un tremblement de terre. Elle est la seule femme qui ne m’inspire pas de compassion et devant laquelle je me sente pitoyable. Il me semble que je la mériterai seulement si je ne fais point de bruit, si je ne casse rien, si je ne hurle pas. Alors je rassemble sur moi, enfantinement, l’indolence et ses énigmes. Je ne réponds point, quand Charlie m’interroge: je laisse Mrs. Barnett se courber péniblement vers sa cuiller tombée; je la regarde sans avoir l’air de comprendre que ce n’est pas là un exercice ou un rite: ma main, sur l’appui du balcon, heurtant la main qui m’est amie, je la recule brusquement; quand ses yeux se tournent vers mon visage, je l’aplanis, je ne souris plus, pour que ses regards n’y trouvent point d’obstacles ou de rappels, de sorte que Miss Gregor a devant soi un miroir modeste de son mystère et qu’elle s’y embrasse maintenant, la première, du bout des lèvres.

Mais Mrs. Barnett et son cavalier parlent de l’Europe à nos oreilles.

--Est-il vrai, demande Charlie, que les étudiants parisiens ont là-bas de petites amies, qui logent avec eux, font le thé, et qu’ils passent à un jeune, leurs degrés obtenus?

--Comment voulez-vous que je le sache, Charlie? Certainement ils en ont.

--Et elles ne s’unissent point, pour protester?

Il n’a point perdu encore l’habitude de rougir, quand il parle des femmes. Mais il rougit surtout d’indignation en ce moment, à la pensée d’un peuple où les femmes sont bonnes à en être lâches et les hommes si égoïstes; il a vu jouer hier le vaudeville à la mode; il en est encore ému: c’est l’histoire d’une modiste qui rencontre, dans Paris, un étudiant. Elle le sauve de la prison, de la faim, le guérit de la passion du jeu, coud ses habits, de sorte qu’il peut devenir un grand homme. C’est alors qu’il s’éprend d’une jeune fille riche et superbe. Malgré le peu de sympathie qu’on a pour elle, on doit avouer qu’elle est vraîment riche et superbe. La modiste sent que son ami n’osera se séparer d’elle, par reconnaissance, et elle prend sur soi de rompre. Puis, devinant que si elle continuait à vivre, il aurait du remords de la savoir abandonnée, elle va se jeter dans la Seine, non sans avoir donné les clefs au concierge, pour que l’ami n’attende point sur le palier en rentrant de dîner chez son beau-père.

--Pourquoi rougissez-vous? demande Mrs. Barnett.

Il ne sait. On rougit ainsi, affirme-t-il, dans sa famille. Je vois d’ici son régiment de sœurs, quand on parle d’un prétendant.

Le chaperon veut bien l’excuser:

--C’est une manie, explique-t-elle. Il est bon d’avoir des manies. M. Barnett en avait deux: il ne pouvait supporter les gens qui vont dehors tête nue, et ceux qui écrivent à l’encre rouge. Quelques mois avant sa mort, il forma un grand dessein. Il remplaçait, dans toutes les églises catholiques du monde, les cloches et les sonneurs par des appareils électriques. Mais il aperçut un jour le président de son syndicat d’études sans chapeau, dans un cab, et il arrêta là l’affaire.

Le cocktail est terminé. Qui l’aura? Charlie, ou moi?

--Miss Gregor, ordonne Mrs. Barnett, asseyez-vous. Faites décider à pile ou face. J’ai toujours, pour tirer au sort, un dollar d’or dans ma bourse. Celui qui perdra le cocktail gagnera... que gagnera-t-il? Mettons qu’il vous gagne vous-même. Vous aimez tous deux Miss Gregor, j’imagine!

Je rougis. Charlie devient pâle. Pile. Face. Il a gagné.

Il a gagné le cocktail et Mrs. Barnett le lui fait boire, en récitant le limerick

_De la demoiselle de Lynn,_ _Trop fine_ _Qui passa par son chalumeau_ _Buvant de l’eau_ _Et--Pleurons la pauvre fille!--_ _Se noya, mauvaise anguille._

Assis à côté de Miss Gregor, je triomphe doucement.

--Vous m’appartenez. Le sort le veut. Je puis vous prendre.

--J’ai rêvé de vous cette nuit, répond-elle.

--Vous m’appartiendrez!

--Bon.

--Quel jour?

Elle n’entend plus mon badinage. Elle a fermé des yeux immenses. Il me semble maintenant qu’il fait plus clair. Ainsi, la lampe éteinte, l’horizon entre, par les fenêtres. Voilà les villas cannelées qui viennent se regarder dans l’eau, et la colline qui les suit, et le Capitole lui-même, si doré qu’il semble aurifié par un dentiste du Kentucky.

--Quel jour? Quelle heure?

Or, cette fois, je parle sérieusement, nerveusement. Et elle ne saurait s’y méprendre. Elle s’éloigne, face au soleil. Son ombre nous étreint une minute, et Charlie jaloux voit ses bras, qui ajustent son chapeau, m’entourer, m’enlacer, puis, glissant à mes pieds, m’offrir, toujours arrondis, l’ombre de la plus large fleur et d’un oiseau-mouche endormi. Je la rejoins, l’ombre passée.

--Quel jour? Quelle année?

Elle ne sourit pas. Elle murmure:

--Demain, chez moi, à six heures.

Je suis quelqu’un qui va étouffer... Je suis quelqu’un qui va comprendre... Je suis cet oiseau aveugle dont on ouvrit la cage sur la mer.

* * * * *

New-York étrenne les saisons avec magnificence, les déforme en un jour, puis les passe à la province qui les ménage jusqu’au bout. L’automne, sur les pelouses de Wellesley, est déjà élimé et couturé de mille pièces de soleil. Dès maintenant les arbres sont marqués pour l’hiver; un vent affairé, qui affecte d’épargner les feuilles, stérilise les rameaux où la neige ne doit point fondre. En levant la main, on touche une fraîcheur impitoyable. Les sentiers sont trop étroits; la route trop large. Nous allons, Mademoiselle Blanchet et moi, que le même train amena au collège, nous allons à travers les gazons, enjambant les bordures. Mon chien court après chaque marron qui tombe, étonné de voir qu’on peut s’amuser sans les hommes. Un fermier, en redingote et en cache-nez cochenille, de son tilbury haut perché, regarde en fumant le ciel qui craquèle. Marie-Louise accroche du front un fil de la vierge; elle baisse la tête, et semble tirer derrière elle le soir entier.

--A quoi pensez-vous, Mademoiselle?

Elle continue à songer.

--Je me demande, dit-elle enfin, je me demande si vous trouvez quelque différence entre les femmes, car je parie que vous les embrassez toutes. Savez-vous seulement de quelle couleur sont les yeux de Miss Gregor?

--Je ne sais.

Elle ferme les siens à demi, par coquetterie et par pudeur, car tout autre que moi, après sa question, les regarderait. Mais je ne tiens pas plus à voir et à retenir les nuances des yeux, des cheveux de mes amies, qu’un sculpteur à badigeonner en brun ou en blond sa statue. Je veux que pour se ressembler elle n’aient point à fermer les paupières. Il me suffit qu’elles soient toutes sveltes, qu’elles marchent sans hâte et sans arrêt, qu’elles ne tournent jamais la tête, résignées à tout, étonnées de tout.

--Pourquoi vouliez-vous m’embrasser?

--Je ne sais.

Je l’ai embrassée parce qu’elle était la plus éloignée de moi et la plus triste, par tendresse et par repentir, parce que je ne la connaîtrai jamais davantage. Ainsi, quand deux paquebots se croisent et que les passagers, tous au bordage, s’envoient des signes, chaque jeune homme dédaigne un moment son flirt, et sourit aux jeunes filles inconnues qui reviennent vers le pays qu’il abandonne, otages de son absence, prendre souci des thés et des repas.

--Oh! Pour moi, ce n’est point dangereux! ajoute-t-elle. Je comprends, quand on est content, qu’on embrasse tout le monde.

Chère Française! Elle a compris davantage. Elle a deviné, comme celles de son pays, que les femmes font un sacrilège en recherchant le bonheur, qu’elles doivent l’attendre, sans se plaindre et sans en souffrir. Comme celles de son pays, je suis certain qu’elle penche la tête pour pleurer, de sorte que les larmes ne passent point par son visage et n’y ont point creusé de traces. Les femmes ne doivent connaître ni le dépit, ni la lassitude. Et d’ailleurs n’ont-elles point, pour tromper l’attente, mille jouets et mille distractions: les coins des fenêtres à petits carreaux, les cuisines, l’été et ses voyages. Elles n’ont qu’à disposer, dans chaque semaine, une petite espérance, dans chaque mois, un petit bonheur: l’achat d’un roman, la partie de tennis, le passage d’un quatuor qui joue le musicien préféré. Ainsi elles seront satisfaites, comme les bohémiens qui vont le long de la route, toujours plus loin, et qui sont joyeux, cependant, à chaque borne kilométrique. Ainsi elles verront avec calme les jeunes gens arriver, hésiter, disparaître, et elles comprendront qu’ils aient, par ambition ou par défiance de soi-même, à refuser plusieurs fois le bonheur avant de le croire offert par la destinée.

Nous voici aux jardins florentins, dont on rogne soigneusement les buis, les chênes-parasols, ainsi qu’on couperait les ongles et les cheveux d’une momie. Accoudés sur la terrasse qui avance dans l’étang, nous nous regardons encore, et nous nous sourions, par amitié. Dans deux heures, elle donnera une leçon. Dans deux heures, je serai chez Miss Gregor. Mais, par un soir pareil, ceux qui aiment et ceux qui travaillent sont bien égaux. Je n’ose, au fond de l’eau, regarder que mon visage. Je n’ose pas être aussi triste que le mérite mon amour.

Les tableaux vivants sont terminés. Les parcs s’animent. Les maisons génoises, les temples grecs, parsemés de bosquets en bosquets, ouvrent leur unique porte ou leur fronton aux initiées. Les équipes de rameuses mettent les yoles à l’eau, s’y logent une par une, luttent côte à côte, en maillot jaune, et lâchent les avirons à l’arrivée en levant les bras. Sur un cours de tennis, deux grandes qui n’ont point encore leurs balles, feignent cependant de jouer, de rater, de couper, et rient très haut. Puis voilà qu’une freshman en jersey rouge s’affale sur la berge. Elle veut lire, mais se frotte les yeux, puis frotte son livre, s’étend sur le dos et regarde le ciel. Et elle est penchée sur lui comme nous sur notre étang, et elle se retient, peureuse, aux touffes d’herbes.

Florence et Cressida Harris nous ont aperçus et viennent nous saluer. Elles se bousculent pour s’obliger l’une l’autre à marcher sur les massifs. La vague de leur robe n’a point de dentelles ou d’écume, comme celles des femmes. Et point de courant d’air, quand elles courent. L’air les contient comme un oiseau. Florence va les bras croisés, maintenant fixes ses yeux de poupée: Il suffirait de lui incliner la tête pour qu’ils basculent. Cressida sans cesse ouvre la bouche et sans cesse halète. Elle n’a jamais dû se voir dans une glace: elle fait trop de buée. Ses cils qui s’entrecroisent démêlent sans peine son regard.

Or, je sens vraiment que ce pays est la patrie des jeunes filles. L’Europe est profitable aux femmes qui vieillissent; elles y retrouvent tous les souvenirs qu’elles n’ont point eus, un passé tout fait qui est leur revanche ou leur consolation. Mais ici, point de ruines, point de ponts écroulés, pour donner, avant de l’avoir éprouvé, les regrets qui suivent l’amour. La solitude en est impitoyablement bannie: d’immenses fleuves accaparent, à sa naissance, la moindre source; un tramway longe chaque cottage. Et d’ailleurs les jeunes filles n’ont point à user les modes, les sentiments de leurs aînées; elles étrennent des prénoms inconnus; à leurs mains manque quelquefois la ligne de vie, ou d’amour, ou de bonheur; un biseau net et clair encadre leurs paupières; aux endroits où elles pleurent, elles sont la première femme qui pleura, et leur rire éveille les premiers échos des parcs à mélèzes bleus, à fougères géantes, à collines rugueuses d’où dégringolent en boule, environnés d’abeilles, les oursons apprivoisés qui vont jouer ensuite aux tuyaux d’arrosage.

Mais voici ma cousine et son gouverneur, escortés des intendantes. Renée-Amélie me tend la main, Don Gonzalès s’incline, tape ses mâchoires l’une contre l’autre, louche vers le centre, louche aux ailes, et ses oreilles remuent. Et les présidentes des clubs, décorées aux couleurs de Wellesley, nous présentent la gloire du collège, Benvenuta Deacon, la plus belle fille d’Amérique. Idole de ses compagnes, elle habite le hall d’honneur. Une vieille gouvernante l’accompagne aux dîners que lui offrent diverses villes, anxieuses de l’admirer. Tout en elle est si parfait qu’on hésite avant de la trouver belle; mais la beauté la plus éclatante, auprès de la sienne, se fane, disparaît.

--Comme vous êtes splendide! dit trop cérémonieusement Renée-Amélie. Et que les journées doivent être courtes pour prendre soin d’une pareille majesté!

Benvenuta s’incline; elle est le contraire de ces portraits qui sourient seulement quand on les regarde. Son visage est toujours grave, mais vous sentez, à mille fossettes, à mille ressorts, qu’elle se met à sourire dès qu’elle est seule.

--Les journées sont bien longues, répond-elle. Mais je lis, maintenant. Je lis les romans français. Il y arrive des choses si souhaitables que cela fait prendre du goût à la vie.

Don Gonzalès me présente:

--Manuel le quatrième, Duc de Tacna.

Il me donne mon titre ducal pour m’humilier, car Tacna est la ville qui sert de bouc émissaire au Chili. Tous les cyclones s’y abattent, les contrebandiers y sont les seuls gendarmes, les Tacniens passent pour ne jamais comprendre et ne point fermer leurs portes. Mais je dédaigne ces commérages. Tacna, avec ses cirques, ses grenouilles géantes, ses chapelles vert-de-gris, est un joyau sur la garde du Chili, de cette épée accrochée au flanc de l’Amérique. Et les Tacniennes aiment la justice. Quand Sarah-Bernhardt fit au Sud une tournée désastreuse, elles la vengèrent par leurs acclamations.

Je baise la main de Benvenuta.

--Prenez garde à Don Gonzalès, lui dis-je. Il hait les romans.

Le gouverneur trouve moyen de me regarder par dessus son monocle.

--Je hais les romans français, affirme-t-il.

--Vous haïssez, interroge Benvenuta, ceux où les jeunes gens deviennent amant et maîtresse?

--Je les hais tous, réplique Don Gonzalès. Les Français sont gens peu sérieux, et je souhaite qu’une belle nuit le rasoir coupe toutes leurs moustaches en croc et leurs barbes à pointe. Au Chili, alors que j’étais ministre, j’ai compulsé maintes fois les dossiers des Français immigrants. Il n’en est point un qui n’ait gâché une année de sa vie avec une marquise ou avec sa servante. Je songe au frère de Robespierre, qui tomba, à soixante-dix-huit ans, amoureux d’une épicière Fernandoise, et l’épousa, et devint la risée des gamins de Rancagua qui le poursuivaient quand il passait à cheval sur son âne, ses longues jambes traînant à terre. Je songe au capitaine Désiré Descombes, de Bordeaux, qui avait apporté à Santiago deux parures magnifiques, l’une en diamant, l’autre en acier, l’une portée par Madame Solar, la seconde par Madame Blanco: et l’on trouva le capitaine dans le coffre à bois d’une de ces dames. Et j’ai connu moi-même Pinchon, qui portait sa barbe tressée en natte et y attachait sa montre. Après avoir découvert des dents incombustibles que le maté n’attaquait point, il exposa, comme réclame, dans la plus grande rue de Coquimbo, le groupe en cire de deux amoureux enlacés. Je le fis saisir et fondre en cierges... Voilà les Français.

--Taisez-vous, Don Gonzalès. Vous ne savez ce que vous dites.

Il aspire épouvantablement l’air, en gargarise son corps entier, et le rejette avec stupéfaction. Les intendantes me contemplent tristement, atterrées de mon insolence.

--Qu’est-ce que je ne sais pas, Don Manuel?

--Ce que vous ne comprenez point, Gonzalès.

--Qu’est-ce que je n’ai point l’honneur de comprendre?

--L’amour.

Benvenuta se croit seule: elle sourit.

--C’est cela. Altesse, supplie-t-elle. Parlez-nous de l’affection! Est-il vrai aussi que les Françaises se fardent?

On aurait envie de répondre à Benvenuta un long discours dont chaque phrase affirmerait le contraire de celle qui l’a précédée. Je suis sûr qu’elle ne s’en apercevrait point. Elle écoute avec tant de passion qu’elle comprend et qu’elle oublie à mesure:

--Les Françaises passent leur temps à se farder, lui dirait-on. Ce sont les femmes les plus naturelles que l’on connaisse, et elles bavardent toujours. Il faut, pour arriver à les faire parler, les supplier, les menacer, mais elles sont infiniment fidèles. Celui qu’elles trompent elles le regrettent toujours.

Il est cinq heures. Je prends congé. Au fond, j’aurais dû ne pas venir. Je voulais regarder une dernière fois Renée-Amélie face à face, me convaincre de mon indifférence, lui reprendre tant de souvenirs et les porter à brassées vers Miss Gregor. Or, voilà sur ses lèvres un sourire inconnu qui continue tout mon passé. Voilà dans ses yeux un regard que je reconnais.