Part 4
Dieu, en créant Miss Draper, l’avait commencée sur le modèle de toutes les gouvernantes. Puis, brusquement, il avait changé d’avis. Elle était donc très haute, mais elle ne portait point encore lunettes; elle n’avait pas de lèvres, mais elle souriait déjà doucement; elle était maigre, mais elle avait de l’asthme. Son ronron empêchait tout travail et elle s’en désolait; car elle était la discrétion même. La nuit, par dessus le marché, elle ronflait. Comme elle doit être posée et satisfaite dans son cercueil, où elle n’a plus à respirer.
L’été passa assez vite, grâce à Nenetza Bengi, ma petite voisine de chalet. Elle découvrit que Miss Draper comprenait la nature entière à contre sens: et, en fait, quand une grenouille coassait, le soir, mon institutrice nous recommandait d’écouter comment le rossignol appelle ses petits; quand un pic vert criait, elle nous annonçait le tramway. Je crois aussi qu’elle confondait les couleurs. Nous jouions à nous tromper comme elle, mais Nenetza avait des mélancolies tapageuses pendant lesquelles elle lançait des pierres pointues dans les citrouilles, et désirait mourir.
Un jour, elle y tint absolument. Je composai avec des poireaux un breuvage empoisonné. Étendue au pied d’un saule, elle m’encourageait et me faisait ajouter du sel.
--Quand tout sera prêt, disait-elle, je vous embrasserai. Vous avez les joues comme des pêches. Cela ne sera pas désagréable.
Je lui avouai que j’aimais Renée-Amélie.
--Je souhaite à votre petite amie une vie longue et heureuse, affirma-t-elle. Embrassez-moi.
La nuit tombait. Le saule laissait couler tant d’argent sur la route que la lune paraissait fausse. Nenetza, les yeux demi clos, observait avec insistance mes moindres gestes, et me donnait les conseils de sa vieille expérience.
--Tournez-moi les pieds vers l’Orient... Tournez-moi le visage au vent... Et ce n’est point la peine de mouiller votre doigt pour savoir d’où il vient. Vous n’avez qu’à tirer la langue.
C’en était fait. Elle mourait déjà, bien qu’elle eût oublié de boire. Sa main parcourait languissamment mon visage. Les oiseaux épouvantés fuyaient, mais butaient contre les peupliers qui barraient l’horizon et s’y accrochaient. Le cœur allait juste s’arrêter... quand la silhouette de ma gouvernante apparut, et effraya la mort même. Seul un corbeau essaya cependant de croasser...
--Écoutez les cailles... dit Miss Draper.
Mon oncle nous donna rendez-vous à Cabourg, et, pour l’y rejoindre, nous traversâmes la France. C’est un pays de canaux, de châteaux et de routes où débouchent mille avenues. Dans les bourgs, vagabondent les soldats qui sont petits et débraillés. Ils excitent contre le chat qui dort sur chaque pierre d’appui le chien qui dort sur chaque seuil, ou bien apostrophent la chèvre communale, que gardent quinze vieilles assemblées. Des très vieux messieurs promènent à la main les petites filles.
Quand nous arrivâmes, mon oncle avait déjà dû partir pour Munich, avec Renée-Amélie. Il me recommandait de lui donner moi-même des nouvelles de notre voyage, et je n’eus plus de pensée que pour ces lettres: il les montrerait, me disais-je, à ma cousine. C’était l’époque où Miss Draper s’entêtait à me faire choisir une couleur et une étoile préférée. Je résistais; j’avais déjà deux favoris, deux mots entendus je ne sais où, réunis je ne sais comment, par lesquels je désignai ce que j’aimais: le mot acacia, et le mot indomptable. Ils signifiaient chacun tout ce qu’on désire et qu’on ne peut atteindre en étendant la main. Réunis, ils désignaient Renée-Amélie, et, dans les deux lettres que j’écrivis à son père, je m’ingéniai à les disposer, comme on place, dans les maisons nouvelles, au milieu des autres pierres, un moellon creux et sans apparence qui contient des pièces d’or.
Mon cher oncle,
“Les dents de Miss Draper vont mieux. Son œil droit n’est plus rouge. Nous ne pouvons malheureusement en dire autant de l’œil gauche. De plus elle souffre de l’estomac et annonce, pour cette semaine, ses coliques hépatiques. Je suis allé sans elle pêcher à la rivière, sous les acacias. On dit que les Anglais ont perdu beaucoup d’officiers au Spionkop. Miss Draper jure que c’est à cause des mulets, qui ont pris peur. Ne croyez-vous pas, mon oncle, que les Boers sont indomptables?”
Dans la seconde lettre, je découvris le raffinement de sous-entendre les mots, au lieu de les prononcer.
Mon cher oncle,
“Nous avons l’arbre de Noël, et rendons grâces à Dieu de nous avoir éprouvé par l’exil. Miss Draper a préféré un sapin, alors que je désirais un autre arbre, dont le nom aujourd’hui, m’échappe. Cet arbre, Miss Draper prétend qu’il a des épingles sous chaque feuille. J’ai répondu que le sapin a des aiguilles et mes amis m’ont approuvé. Ce sont les frères Leland, qui ne craignent rien: L’aîné fut blessé, hier, en automobile, par un camion. Miss Draper affirme que la faute en est aux chevaux, qui ont pris peur. Elle n’a plus mal à la gorge, mais ses bras sont rhumatisants.”
Mon oncle nous fit venir à Munich, mais il dût en partir avant notre arrivée. Munich est une ville avec des tramways bleus, des lions bouclés sur chaque borne et dont un large torrent couleur d’absinthe longe les musées. Mille petits bassets trottinent par les rues asphaltées avec des pattes si courtes que leur ombre reste tout le jour juste au-dessous d’eux, comme un tapis. Les dames allemandes seraient de bonnes dames si elles savaient qu’on ne parle point aux gens des choses qui les rendent tristes.
Or, la semaine où j’eus dix ans, je reçus une lettre. Elle respirait un parfum que je ne connaissais pas.
--Très cher cousin, m’y disait-on, je vous souhaite bonne fête. J’espère vous voir un beau jour, et vous envoie, très cher cousin, tous mes baisers.
Je courus dans le jardin anglais. Je m’étendis sur le dos. Le soleil le plus brûlant tombait sur moi d’aplomb. Je ne le sentais pas. Un épervier qui planait là-haut suffisait à éventer le monde.
* * * * *
Renée-Amélie arrive ce soir à sept heures, par le _Boston limited_. Elle ignore sans doute que les dames évitent cette ligne depuis le jour où son propriétaire, invitant des actrices françaises pour le lunch, les envoya chercher à travers New-York par des chaises et des porteurs Louis XV.
La matinée a été rude: mes parrains de club me brimaient avant mon admission au Phi-Gamma. J’ai dû, sous l’orme où Washington réunit les armées, faire le manager de deux autres candidats, costumés en danseuses, et jouer au banjo les airs que les curieux réclamaient. Puis, dans l’immense tramway, où j’étais assis presque seul, j’ai reçu l’ordre d’offrir ma place à chaque dame qui montait, pour me rasseoir et me relever à chaque occasion. Plusieurs d’entre elles me remerciaient de la tête, s’installaient avec reconnaissance, puis, comprenant la plaisanterie, rougissaient. Me voici enfin dans mon studio, avec Charlie Hill: il joue au piano cette sonate à la princesse de Lichtenstein qui fait penser à deux géants rieurs se lançant et se relançant une femme nue. J’ai levé toutes les fenêtres sur le parc éclatant, qui se dénude et qui renvoie les échos amassés au printemps, l’appel d’un coucou, le cri d’un enfant. Des moucherons qui s’équilibrent semblent peser l’air de l’été, l’air de l’automne. Sur le perron je ne sais quel barbet bâtard, honteux soudain de sa naissance, s’obstine à refuser le pain, le sucre, le lait de mon nègre Joe, qui s’entête. Je n’ose m’avouer que la pensée de Renée-Amélie m’a rendu triste; je me dis que ce sont les brimades, ou la sonate, ou le beau temps. Ainsi les myopes, quand ils pleurent, essuient leur lorgnon et se croient consolés.
Comment attendre le soir? Il est deux heures, à peine. Voici les petites filles qui retournent à l’école, en jersey rouge, en patins à roulettes, contournant au galop les écureuils gris qui bombent le dos, la queue entre les pattes de devant, se faisant signe pour escorter un étranger effaré qu’elles ont reconnu à sa valise à courroies, descendant et remontant après lui les trottoirs. Seule, sortant du châlet voisin, une fillette va au pas, sans cartable, sûre de savoir ses leçons. Mais sa gouvernante, que la vie a meurtrie et qui n’a plus confiance, la rappelle, l’oblige à prendre un parapluie, un châle, deux gros livres. L’enfant plisse la bouche, dépitée. Moue délicieuse, écume du sourire.
Et c’est le tour maintenant des jeunes filles qui vont à l’université Radcliffe. Deux ou trois arrivent en automobile, un ourson de peluche sur le siège ou sur le capot. Elles tirent sur le volant, elles éperonnent, il ne leur manque que la cravache. Celles qui vont à pied passent toujours de l’autre côté de la route. Un jour de grande pluie, pourtant, je fis poser le trottoir en planches sur notre allée, et elles durent longer la villa Asterell, mais à les voir si proches, je n’en éprouvais point de plaisir, et il me semblait seulement regarder à la loupe des images chéries. J’ai installé, ce soir, sur ma fenêtre, un petit ours pareil aux leurs; il agite le pavillon de leur collège, et, mordant dans la voilette, elles retiennent à la fois leur sourire et leur chapeau.
Mais où avais-je la tête? Mademoiselle Blanchet m’attend pour la leçon de français, et Miss Gregor, la gloire de Baltimore, qui doit rester un mois à Boston avant de partir pour Berlin où l’Opéra l’a engagée, sera chez elle à six heures.
--Adieu, Charlie!
Charlie examine mes cannes. Comme tous les Américains, il ne porte la sienne que le dimanche et qu’en redingote, dignement, par la pomme, ne faisant point un pas qu’elle ne l’aide. Depuis quelques jours cependant, dans ma chambre, il s’amuse à faire des moulinets. Il est trop occupé pour m’entendre partir.
Mademoiselle Blanchet est venue de France, voilà six mois, avec sa mère qui ne pourra plus supporter de traversée et devra mourir dans ce pays qu’elle déteste. Et pourtant Marie-Louise est déjà sans place, la directrice de son pensionnat a été tuée l’autre jour par une sous-maîtresse de l’Orégon. Elle n’a plus que quelques leçons. J’ai des scrupules à arriver une demi-heure en retard, car elle ne voudra point me faire payer les minutes perdues. Elle semble deviner mon remords, et redouble de gaieté et de prévenance. Nous causons: j’apprends qu’elle traduit en français une nouvelle, qu’elle préfère l’automne à l’hiver, le jaune au rouge. Elle appuie en souriant sur ses pauvres sentiments discrets comme on appuie sur les imparfaits du subjonctif, pour excuser leur ridicule. Elle est une des mille jeunes filles qu’un destin mystérieux oblige, au milieu des médiocres, à être belles et résignées. Ne pouvant atteindre aucun de leurs désirs, elles semblent elles-mêmes plus sacrées, comme les statues qui n’ont plus de bras. J’éprouve, à leur aspect, le même remords ou le même regret qu’à voir s’allumer la lampe aux fenêtres d’un châlet pauvre.
Mais Marie-Louise ne souffre point qu’on la croie triste.
--Maman est aux provisions, dit-elle, et je prévois que nous aurons ce soir un canard rôti. “Canard” est le seul mot qu’elle ait pu retenir et je crois qu’elle cède un peu au plaisir de le prononcer. Quand j’ai le temps d’aller au marché, le dimanche, nous mangeons enfin du poulet. Aussi sa dernière ambition est d’aller au Canada, quelque jour, à Québec ou à Montréal, là enfin où les sergents de ville la comprendront. J’ai dû lui acheter toutes les cartes postales de là-bas. Voyez. Voici Québec.
Je ne connais qu’Ottawa, dont les palais gothiques, gardés par les grenadiers jaunes, se dressent, sans reflets ou sans ombre, au-dessus des rivières gelées.
--C’est un lac? Québec est sur un lac?
--Ce n’est pas un lac, explique Marie-Louise, mais le Saint-Laurent. C’est d’ailleurs la mer qu’il faudrait à Québec; peut-être y habiterons-nous un jour; quelle joie de vivre auprès de l’Océan!
Personne n’aurait cru que sa bouche fût si grande. C’est sa bouche que j’effleure en cherchant au hasard. Elle se redresse brusquement. D’ailleurs un de ses cheveux s’était glissé entre nos lèvres. Il y avait une fente dans notre baiser.
Mais voilà Madame Blanchet qui entre d’un pas menu, et comme nos yeux se sont fixés sur les côterelles de Québec, pour rompre le silence, je demande à nouveau si c’est un lac, si Québec est bien sur un lac. Marie-Louise sourit, préoccupée.
--Ce n’est pas un lac, explique Madame Blanchet, c’est le Saint-Laurent. J’adore d’ailleurs les étangs. Si nous pouvions, plus tard, avoir près de notre maison la moindre mare à grenouilles, n’est-ce pas, enfant? nous serions bien heureuses.
Et c’est ainsi, son canard à la main, qu’elle passe à l’entonnoir les désirs immenses de sa fille. Il est quatre heures. Je prends congé.
Miss Gregor répète _Thaïs_ au Grand Théâtre, et n’est point rentrée à l’hôtel. Je vais faire les cent pas sur Tremont Street entre le parc et les bazars. C’est samedi; les ouvriers de Cambridge et de Chelsea, villes prohibitionnistes, ont passé le Charles River pour boire leur paye à Boston. Les footballers verts de Dartmouth, qui viennent de nous battre, défilent avec leur musique et leurs animaux favoris en lançant mille serpentins à leur couleur.
Que de jeunes filles! Je règle mon visage sur le sourire que j’entrevois au passage, ainsi qu’on ajuste sa cravate sur le reflet qu’accordent, par échappées, les devantures... Je les suis. Il me suffit que des cabs, obstruant une rue transversale, m’amènent à leur côté, et que nos cœurs battent à la même hauteur;... qu’elles regardent, en me sentant debout près d’elles, à la devanture du libraire, le dessin du gamin désespéré qui s’en va au jardin, personne ne l’aimant, et, pour je ne sais quelle vengeance, y mange des vers, hier un soyeux, aujourd’hui deux lisses. J’escorte la plus belle de celles qui descendent jusqu’au moment où passe la plus belle de celles qui montent. Suivons cependant jusqu’au cimetière de l’Indépendance ces deux sœurs, brune et blonde, beige et bleue, si souples qu’entre leurs mains croisées, entre leur bras et leur buste, leur menton penché et leur gorge, des colombes prises respireraient à l’aise...
Miss Gregor, assise au fond d’un fauteuil, le balance d’un mouvement de pied régulier. Elle pique à la machine quelque rêve. Elle hausse vers moi sa main, doucement, doucement; un oiseau posé ne s’envolerait pas; une tache de soleil y reste. Puis elle étire les revers de sa jaquette noire. Puis elle me sourit, mais avec sérénité, avec franchise: elle n’est point comme les autres femmes, qui se passent éternellement, dans le sourire, un lambeau de la tristesse que la première nous déroba.
Je sais comment l’heure va s’écouler. Nous nous tairons tous deux, dans le salon à trois fenêtres où parvient à peine le chant d’une vendeuse des quatre saisons, qui crie l’automne: Miss Gregor pense toujours à autre chose. Ses attentions les plus menues, ses regards les plus chargés vous arrivent toujours à travers des gestes et des yeux indifférents. Chacune de ses caresses vous attriste. Elles viennent d’une autre femme, que nulle présence ne peut troubler, mais dont la voix parfois résonne et vibre au bord de chaque vase. La voilà qui parle.
--Que devenez-vous?
Un mot de cette voix suffit à faire gonfler le cœur. Ainsi la barque qui passe au large hausse vers vous, d’un centimètre, toute la mer.
--Ce que je deviens?...
Elle s’accoude à la fenêtre, près de moi, me dépassant de tout le front, et glisse son bras sous le mien. La nuit tombe. Au-dessus du jet d’eau, la lune danse comme un œuf qui nargue des tireurs maladroits. L’église décoche ses vols de martinets comme des boomerangs capricieux qui tuent le silence, et reviennent. Les tramways tissent, de Roxbury à Jamaïcaplain, un réseau de laiton où les faubourgs halètent. Leur crissement est lié pour moi au souvenir d’un jour de joie... mais quelle joie?... ils me rappellent seulement aujourd’hui que j’ai oublié un bonheur.
--On ne devient rien quand on attend, Miss Gregor.
Dans la chambre d’en face, sur les rideaux, une ombre de femme se ploie et se déploie, atteignant le ciel ou disparaissant, selon qu’elle hausse ou baisse le menton. J’ai tourné lentement mon visage à droite, pendant que Miss Gregor tournait lentement le sien à gauche, et, comme, au coin de mes lèvres, l’air passe et sort, mon baiser dure autant que la plongée du plus hardi pêcheur de perles.
Mais on sonne. Le chien aboie.
--Il est facile de le faire taire! dit Miss Gregor. Il suffit de lui commander le beau, et de couvrir sa tête d’un mouchoir.
C’est une dépêche. Une dépêche pour moi, Charlie me la fait suivre. Peut-être... peut-être... pourquoi l’idée m’en vient-elle?... que Renée-Amélie est malade. Je lis:
--Votre cousine est arrivée. Elle est très fatiguée du voyage. Venez.
Renée-Amélie va mourir!
* * * * *
C’est une petite jeune fille souple, étendue sur un divan, qui ne parle point et n’ouvre pas les yeux. Une dame soutient ses coussins, une dame qui fut très belle, mais dont le visage est resté digne, car ses yeux, eux aussi, ont su vieillir. Elle lui répète à l’oreille ce que l’on dit tout bas:
Je n’ose m’approcher. Je murmure, debout, à quelques mètres:
--Cousine! Cousine!
--C’est votre cousin, traduit la dame.
Je ferme moi-même les yeux pour goûter toute cette aventure comme si elle appartenait à un chagrin lointain.
--Cousine!
--Il désire être près de vous, poursuit la dame.
Je m’agenouille et lui prends la main.
--Qu’y a-t-il donc? fait Renée.
Si j’attends une minute, je me tairai pour toujours.
--Il y a que je vous aime comme personne n’a aimé. Depuis douze ans, vous êtes le but de tous mes actes, et toute ma fierté. Je suis Manuel.
Tout se tait. La dame me sourit. Mais dans un coin de la véranda s’est levé un homme épais, glabre, qui faisait depuis un moment claquer ses doigts l’un après l’autre. Il vient jusqu’à moi, sur la pointe des pieds, qui eux aussi semblent craquer. Il cligne des paupières sans arrêt, il avance vers le centre de son visage tout son mufle où les yeux, les narines, la bouche voisinent si étrangement qu’il paraît avoir un seul sens pour son corps énorme.
--Je suis le gouverneur, annonce-t-il. Je suis Don Gonzalès. Veillez, Altesse, à vos paroles. L’amour n’a rien à voir ici.
On ouvre les fenêtres sur la campagne. Un tzigane, dans la salle à manger, joue avec tant de dévotion que les maîtres d’hôtel deviennent songeurs. Le violon se tait. Alors les grenouilles de l’étang répètent au graphophone les bruits étonnés de la première nuit du monde. Renée-Amélie semble toujours dormir. Parfois une fossette jaillit aux creux de sa joue, s’évanouit, comme une bulle au-dessus d’une eau profonde.
--Je vous aime, cousine.
Don Gonzalès fait passer sa langue de la joue droite à la joue gauche, les gonflant alternativement.
Je ferme les yeux. Je parle.
--Je vous aime. Bien souvent, vers huit heures, je ne sais quel malaise m’éveille. Je pense à vous. Elle prend, me dis-je, son chocolat. Il fume, bienheureux, dans le Saxe, et réchauffe autour de la tasse des bergers et des bergères. Elle boit quelques gorgées, une, deux, puis une encore, et, soudain lassée, resommeille. Il arrive qu’elle beurra par mégarde les tartines des deux côtés et des aventures enfantines l’égayent.
Don Gonzalès va de long en large. Ses oreilles remuent et il agite son nez comme les lapins. Il m’a semblé que Renée pressait ma main.
Je ferme les yeux. Est-ce une leçon que je récite?
--Il me suffisait aussi, cousine, d’entrer dans un théâtre, pour me sentir à la fois si ambitieux et si infortuné que mon seul recours était de penser à vous. Quelque chose qui ressemblait à ma vie était joué par des hommes laids et des femmes nerveuses. Rien ne pouvait les arrêter. Mes secrets, il les jetaient au public, avec des intonations. A l’Opéra, chaque musicien de l’orchestre, vu de la loge, ressemblait à une connaissance, à un ami. Tous les indifférents que j’avais aperçus dans des ambassades ou à des lunchs paraissaient s’y être donné rendez-vous. Tout cela était mesquin, ridicule, et cependant, Renée, le désir me prenait alors d’entrer à cheval, vous en croupe, dans nos villes reconquises.
Mais des cris m’interrompent. Une fillette curieuse a passé la tête entre les barreaux d’une fenêtre, et elle ne peut plus la retirer. Don Gonzalès se dirige sur elle, gesticulant, terrible; elle essaye silencieusement de se dégager, et pleure. Chacune de ses larmes est si grosse qu’elle noierait une abeille. Renée-Amélie ne veut point ouvrir les yeux: je me tais.
Je la contemple, défiant. C’est donc cette jeune fille inerte et obstinée que je dois animer de ma vie! C’est donc cette heure que j’ai attendue tant d’années! Voilà que je reconnais à peine mon unique espérance, de même que le Touareg ne reconnaît pas, dépouillé de son voile, le frère mort qu’on lui rapporte. Pourquoi tous les détails de ma vie uniforme se haussent-ils maintenant autour de moi, et m’appellent-ils loin de ce que je croyais le bonheur? Voilà mon feu, dans ma cheminée,--voilà la flânerie du coucher alors qu’un vent doucereux frotte à rebrousse-poil les cîmes de mes arbres et qu’il en jaillit des éclairs--voici mon tiroir plein de ses cravates, voici la rencontre journalière avec ce vieux pasteur que je salue depuis deux jours. Tout cela est-il donc perdu, que je me prenne si ardemment à le regretter? J’ai peur de tout ce qui est nouveau, comme si l’ancien devait en mourir; j’ai peur de tout ce qui commence, comme d’un engagement. Du temps de Miss Draper, je pleurais, quand il fallait aller chez mes meilleurs amis. En pensée je prenais déjà contre eux la défense de mes jouets délaissés, de ma soirée solitaire, de ma tasse bleu hollande où j’aurais bu mon thé tout seul... et, le soir, en quittant mes hôtes, je pleurais. Mon poète a raison de dire que les plus belles choses, quand elles se rapprochent, nous enserrent, nous font leurs prisonniers et que le bonheur est exigeant comme une épouse légitime. Le bonheur nous oblige, dès que nous ne haïssons pas quelqu’un, à le lui avouer. Alors le secret n’est plus au cœur de notre amour, pour le soutenir, comme le noyau dans le fruit. Alors s’évanouit tout ce qui est furtif et incertain, l’attendrissement devant un geste atténué, l’espoir et la ferveur, tout le roulis de la tendresse. Cela me suffisait, et j’en ai l’âme pleine encore, car ce n’est point avec les événements qu’on fait les souvenirs. Je ne parlerai plus à Renée-Amélie. Il me semble que je ne la reconnais point, et elle n’a pas seulement encore ouvert les yeux.
Je ne lui avouerai point que, les fois où j’ai dû mentir, je me disais:--Je mens, Renée-Amélie, n’écoutez pas.--Je ne lui avouerai point l’acacia indomptable. Elle ne saura pas qu’à Bruges, dans cette ville hautaine au-dessus de ses canaux comme une châtelaine dont le miroir seul s’est ridé, son nom fut gravé au mur de deux béguinages.
Il est tard. Je ne peux plus rester. Adieu... Si je reviendrai, Madame? je reviendrai! c’est entendu!... je laisse en gage une tête de petite fille prise.
* * * * *
Demain, j’accompagne Renée-Amélie, qui est remise de sa fatigue, au collège de Wellesley dont les quinze cents jeunes filles, en son honneur, mettront Shakespeare en tableaux vivants et joueront, en Knickerbockers, le _Monde où l’on s’ennuie_. Je devais aller les faire répéter, mais Charlie Hill, qui a reçu de Chine le vrai gingembre, pria Miss Gregor de venir le goûter ce soir, à son dormitory. Nous l’attendons. Un chaperon l’escortera, comme les lois de Harvard l’ordonnent.