L'École des indifférents

Part 2

Chapter 23,896 wordsPublic domain

--Ah! dit-il, j’ai écrit à ce magasin de couleurs, pour ta commission.

Puisqu’il n’aime pas le silence, je vais lui répondre:

--Ce n’est pas vrai.

Il me regarde sans étonnement.

--Tu dis?

--Je dis que tu mens, tu ne lui as pas écrit.

Il rabaisse les yeux sur ses bottines avec un air de suprême dédain. C’est un Choiseul-Gouffier, par les femmes.

--A ton aise, fait-il. Je ne lui ai pas écrit. J’ai écrit au pape.

Il n’en sera pas quitte ainsi.

--Pourquoi mens-tu toujours, Etienne? Pourquoi mens-tu avec cette obstination... Pose ce vase en attendant. Il faut que tu touches toujours à quelque objet et que tu le casses. J’aime voir mes affaires en place.

--Maniaque!

Il ne se doute pas de ce qui se prépare.

--Je te demande pourquoi tu mens? Pourquoi racontes-tu que Madame de Saint-Pourçain divorce à cause de toi, alors que son mari la battait? Pourquoi m’annonces-tu avec solennité que tu viendras prendre demain le thé chez moi avec Fabienne et me laisses-tu acheter mes gâteaux? Tu ne lui en as jamais parlé. Je viens de la rencontrer, elle n’est pas libre. Pourquoi recules-tu devant tes rendez-vous, comme devant les trains à prendre, comme devant toutes les obligations? Un jour, nous en aurons tous assez.

Il saisit un journal et le froisse violemment. Son geste était sans doute naturel, mais il ne parut point l’être. J’ai déjà remarqué qu’Etienne n’était pas à l’aise dans toute circonstance et dans tout état d’esprit qui exclue la plaisanterie. Il ne sait pas être triste; il ne sait pas être sérieux; avec un savant, il est gêné comme un enfant; avec un savant en deuil, il ne saurait où se réfugier: il ne sait pas se mettre en colère.

--Tu veux tuer tout le monde, jeune homme, et tu ne tues rien...

C’était la première fois que je le jugeais ainsi, mais il me semblait, tant mes phrases étaient nettes et décidées que je les eusse préparées depuis longtemps. Lui qui me paraissait autrefois si un, si explicable par une formule unique, mes yeux le décomposaient tout à coup, grâce à je ne sais quel prisme, en mille défauts.

Dédaigneux, il se leva.

--Au revoir, tu n’as rien à ajouter?

--A ajouter...? J’ai à ajouter le principal. J’ai à t’expliquer ton existence. La paresse te tient et ne te lâchera plus. Tu n’as jamais rien appris, et tu n’apprendras jamais rien. Tu sais juste assez de latin pour te moquer de ceux qui le citent. Tu sais juste assez de français pour appuyer sur les imparfaits du subjonctif avec une douce ironie. Comme tu n’es pas assez riche pour ne rien faire, ta paresse est de la lâcheté. Elle te gagnera des femmes; pour les camarades, c’est fini. Je te laisse les femmes et leur attirail. Va-t’en! Tu reviendras quand tu sauras travailler...

Depuis un moment, je sentais qu’il n’avait qu’un mot à me répondre pour parer tous mes reproches. Que signifiait chez moi cet accès de rigorisme, alors que je méritais justement, à un moindre degré, les mêmes reproches. Je suis paresseux. Je mens aussi, sans y être obligé. Tant pis pour moi si je déteste paresse et mensonge chez les autres. Et j’ai en tout cas un défaut qu’il n’a point: je prends plaisir à l’humilier. Il y a un mot pour remettre au point mon indignation. Il n’est pas absolument juste, mais tout autre ne pourra m’atteindre. Moi, je me le répondrais sûrement; Etienne est assez peu clairvoyant. Savoir s’il allait le trouver? Il le trouva:

--Egoïste, fit-il....

Et il sortit, tranquille, un peu trop tranquille. Il ne voulait certes pas fermer aussi brusquement la porte. Mais le courant d’air la fit claquer: il doit être vexé d’avoir pu paraître en colère.

* * * * *

Alors j’étais égoïste et personne ne me le disait?

Ceux qui m’appellent de ce beau nom ne m’ont pas vu dans mon lit, à mon réveil, maintenant. Je viens d’ouvrir les yeux. L’aube est grise comme l’eau où fut lavé le jour. Tous les valets de chambre de la maison ont porté les tapis aux fenêtres et les battent avec fracas pour effrayer un petit nuage qui fonce sur la rue, aussi noir et aussi rapide qu’un vol de sauterelles. Quelle tristesse de se réveiller, de se lever! Il ne fallait pas nous apprendre à dormir une première fois: nos parents sont bien coupables. Egoïste! Je me sacrifierais, à la condition de ne point me lever, pour un condamné à mort, pour un mandarin inconnu. Tous mes droits sur le monde, sur la richesse, sur les femmes, je vous les abandonne. Emportez mes livres. Mon argent est au fond du troisième tiroir de ma commode, dans une ancienne boîte à pilules... Prenez-le. Ne me laissez que le portrait de madame de Sainte-Sombre, je dois aller la voir aujourd’hui. Et je vais être beau! J’ai dormi sur le côté gauche, il faudra repasser chez le coiffeur. Où est ma glace? A quoi ressemblé-je, ce matin?

--Votre visage est dur et dédaigneux, me disait un jour Dolly. Vos yeux sont humbles, tendres, innocents. Infortuné, Monsieur, celui qui ne vous regarde qu’aux prunelles. Voyons vos lèvres?

Je lui souriais.

--Vous n’y ferez rien, Jacques. Elles restent méchantes. Elles ont des plis en longueur. Et sur votre front, par contre, les rides sont verticales.

C’est ainsi qu’à chaque visite elle s’entraînait à me trouver plus inhumain.

--Vous n’aimiez pas à tuer les petits oiseaux, dans votre enfance, ou les chats? Vous ne découpiez pas les personnages de vos albums pour les mutiler ou les brûler?... Oh! Jacques, ne me regardez point ainsi. A qui ressemblez-vous qui avait un nez pareil!

--A César Borgia. A Galéas Sforza.

Au fond, j’étais vexé, car je me croyais tendre. Jamais je ne refusais un sou à un mendiant. Jamais je ne me dérobais aux prospectus que distribuent, dans les rues, de pauvres gens habitués aux rebuffades. Un chien perdu s’était réfugié sur mon paillasson, je lui fis donner, avant son départ pour la fourrière, et pour qu’une fois dans sa vie il ait approché le bonheur, une terrine de lait et un bifteck. Mais surtout j’éprouvais une émotion infinie à frôler la vie des humbles, des demi-pauvres: la petite lumière qui brille au fond de l’échoppe, plus mystérieuse et plus inabordable que celle du phare le plus dangereux; le geste des petites bourgeoises qui ont remarqué mon regard, du haut de l’impériale, et qui sans tourner les yeux tournent leur visage et me le laissent une minute à contempler; les sergents de ville qui surveillent, au coin des cités ouvrières, un horaire d’allées et de venues dont j’ignorerai toujours l’intimité. J’avais aussi la passion de tout ce qui est lointain, caressant, imprécis. Un mot abstrait me donnait je ne sais quel vertige. Au nom seul du Jour, je le sentais onduler silencieusement entre ses deux nuits comme un cygne aux ailes noires. Au nom seul du Mois, je le voyais s’échafauder, arc-bouté sur ses Jeudis et ses Dimanches. Je voyais les Saisons, les Vertus marcher en groupes, dormir par dortoirs. J’avais pour le monde entier la tendresse et l’indulgence qu’inspirent les allégories.

Il est vrai, par contre, à mesure que j’examinais mes amis, que l’univers me semblait peuplé de fantoches. Des tics, des manies les rongeaient et m’éloignaient d’eux. Celui-ci passait son temps à se commander des cannes, puis à éviter les magasins, ses commandes ne lui plaisant plus; dans certaines rues, il était obligé d’aller en zig-zag. Celui-là se mettait en colère quand on prétendait préférer le poulet au faisan. Un troisième, qui n’était pas haïtien, s’était composé un uniforme modèle, avec les plus belles couleurs, et il allait dans les soirées, empanaché, et il suivait les grands enterrements. Je connus aussi des poètes qui portaient respectueusement leurs longs cheveux, leurs larges cravates.

Dès le lycée, d’ailleurs, j’avais divisé mes camarades en deux groupes: dans le premier, je rangeais ceux qui me paraissaient avoir ce ressort et cette tenue que les entraîneurs appellent de la classe. Dans le second je parquais tous les autres. Pour ceux-ci, je ne faisais jamais de frais. Je causais avec eux le plus économiquement possible et mes maîtres s’inquiétaient de me voir si souvent isolé et silencieux. Un jour le professeur de philosophie m’appela après la classe, et me garda près de sa chaire. C’était un grand jeune homme barbu qui portait toujours un parapluie, à la façon des instituteurs. Comme eux il était borné et enthousiaste.

--Jacques, me dit-il, je suis votre directeur de conscience. Causons franc. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la vie?

Je me taisais.

--La plupart de vos camarades savent ce qu’ils veulent ou ce qu’ils voudront. Aventurin a exposé des projets de moteur. Bar fera de la politique. Ses conférences manquent de plan, mais il a des idées. Vous, Jacques, que désirez-vous?

Je n’avais aucun désir sur commande.

--Vous viendrez déjeûner après-demain chez moi, conclut-il. Tâchez, en ces deux jours, de trouver quelque sens à votre vie... Et il est inutile que vous cherchiez de mille côtés...

C’était l’heure de l’étude. Le concierge, au pied du beffroi, accompagnait au tambour le rappel des cloches. Sur le fond des préaux, s’ouvrait et se fermait comme un éventail, autour de chaque bec de gaz, la file des ombres des élèves. C’était la nuit. Une étoile planait au-dessus du bassin, s’y abattit, y resta prise. Les yeux perdus, la poitrine élargie, mon professeur accueillait sans discrétion une nuit encore hésitante. Le ridicule de cet homme qui m’ouvrait ainsi son cœur, je le sentais plus que personne. Mais je sentais aussi sa bonté, et si j’avais eu un secret, par charité, peut-être lui en aurais-je fait l’aumône, peut-être! Je cherchai. Je n’en trouvai point.

Il revint à lui.

--Et ne vous égarez pas de mille côtés. Que mon expérience vous serve. Fabriquez-vous une courte formule. Il n’y a guère au monde que deux motifs capables de vous inspirer: Voyez d’abord du côté de la nature. Puis... et puis... vous avez dix-sept ans..., regardez du côté de l’amour.

Quelle nature? Qu’est-ce qui n’est pas la nature? Le soir, vers minuit, je me glissai hors de mon lit et quittai le dortoir. Je m’étendis à plat ventre dans la paille du grenier, derrière l’œil-de-bœuf. Des prairies silencieuses me mettaient de plain-pied avec l’horizon. Une crème d’argent montait du fond des mares. Des taureaux, adossés aux meules, dormaient debout avec honneur. La lune attirait et dissolvait les moindres nuages, comme un brûle-fumée dans un boudoir. Au long des gouttières, aux arêtes des pignons, glissaient par à-coups des reflets somnambules. Un cri eût éveillé et précipité vers la terre toute cette lumière endormie. Mais, des auges, des puits, des flaques, montait seulement le bruit de flux et de reflux qu’exhalent les coquillages renversés. Que signifiait ce calme infini qui me versait un chagrin si perfide? Tout cela me disait: Dors. Tout cela me disait: Veille. Le jour vint et j’étais moins désœuvré, avant de savoir ce que c’est que le repos.

--Voyez du côté de l’amour.

Je regardai du côté de Marie-Thérèse Menzel. Elle était la maîtresse d’un officier de chasseurs, mais nous la voyions passer à bicyclette dans un tourbillon où dominaient les grands élèves des Maristes, et mon ami Restel en était. Il lui avait déjà remis une lettre où j’exprimai le désir de lui présenter quelques respectueux hommages. J’avais hésité à mettre un timbre dans l’enveloppe et elle n’avait jamais répondu. Tout le jour, je m’appliquai donc à penser à elle. Mais il manquait à ma pensée, comme jadis à mon billet, ce qui appelle les réponses. Je n’étais pas plus triste, je n’étais pas plus joyeux. Restel consentit à me prêter pour l’après-midi une photographie qu’il avait faite d’elle. Elle avait un beau visage ovale sur lequel les traits étaient accrochés posément comme des armes sur une panoplie. J’étais effrayé de cette sérénité. Sous nos fenêtres défila alors le régiment de cavalerie; les automobiles des fils de famille ronflèrent, partirent. Que j’étais peu de chose pour disputer une femme à un officier, à un milliardaire. Mon devoir de français, que l’on me rendait, avait mérité la note 3, malgré une prosopopée. Je fus découragé, et ce fut tout.

A l’heure du déjeûner, le lendemain, je revins donc bredouille chez mon professeur.

--Eh bien? interrogea-t-il. La formule?

Je baissai la tête. Il ne cacha pas sa désolation.

--Alors?

Il me servit cependant de riz, ou plutôt, comme il disait, de risottos. Depuis un voyage en Italie, il appelait aussi les purées: la polenta et le macaroni: les niocchi.

--Mon pauvre Jacques, qu’est-ce que vous allez bien faire, toute votre existence? Incertain, indifférent, qu’allez-vous faire?

Je n’éprouvais point pour moi-même cette pitié. Je me sentais au contraire plus sain d’esprit et plus logique que tous mes camarades. J’étais satisfait d’éprouver une répulsion pour ceux d’entr’eux qui s’amusaient à respirer ambitieusement les fleurs jusqu’au fond du calice, à se percer les mains avec des aiguilles, à tourner en cercle autour de la cour, livides, pour battre des records. Le mot d’une de mes tantes, alors que j’avais déclaré préférer la groseille au gingembre ou au rahat-loucoum, me revenait souvent à l’esprit et me flattait: cet enfant est bien équilibré. Très fier, je me perfectionnai dans ce sens. Je m’appliquai à mépriser les acteurs, les dandies et les mendiants. Mes amis étaient fous des Boers. Je prétendis les détester. Puis, réfléchissant que la haine n’est guère un indice d’équilibre, je me déclarai indifférent. J’assistai, impassible, au siège de Mafeking.

--Vous auriez peut-être pu, Jacques, chercher du côté de la mort.

Six ans se sont écoulés. Et je vis toujours sans formule; et elle ne me manque guère. De même que j’apprécie toute musique sans me demander, comme d’autres, si je la comprends ou non, de même je n’ai point besoin d’interpréter la vie pour la juger. Mon opinion sur les gens, sur les pièces de théâtre, sur les modes, apparaît d’elle-même au bout de quelques jours, nette, définitive, comme un cliché enfin révélé, sans que je la sollicite.

Est-ce pour cela que ceux que je croyais aimer me deviennent subitement indifférents? Dès que quelque objet brille et m’attire, par le seul fait que je m’approche pour l’admirer, que je me penche, que je respire... est-ce pour cela que je le ternis?

* * * * *

Les jours où je suis bon, je vais rendre visite à madame de Sainte-Sombre. Il est étonnant comme je suis, malgré moi, différent pour chacun de mes amis. Avec Dolly, je deviens volontiers entêté, cruel. Pour mes parents je reste un enfant hésitant et susceptible. Mais madame de Sainte-Sombre me croit généreux et franc. Elle m’appelle son cowboy. Elle m’a donné sa confiance, et en vérité, quand je la vois, mon cœur est si gonflé que je n’y sens plus de plis. Toutes mes manies, toutes mes habitudes que je défends jalousement contre les autres, je les lui abandonne: peu m’importe, avec elle, qu’on mette trois morceaux de sucre dans mon café, qu’on allume ma cigarette avec une allumette soufrée, qu’il y ait des huîtres cuites dans la timbale milanaise. Cela n’arrive d’ailleurs jamais, elle a le plus classique des maîtres d’hôtel.

Je ne sais si elle est malheureuse, si elle l’a été. Mais elle possède cette beauté altière et résignée à laquelle doivent s’attaquer, si elles existent, les forces du mal. C’est à elle que je pense en lisant les histoires démoniaques de ces petites résidences allemandes, où, soudain, inconnue de tous et pourtant invitée du prince, logée dans la chambre dont les glaces sont roses, les lustres en vrai papier mâché, dont les trumeaux illustrent la vie d’un perroquet chinois, écuyère intrépide, cheveux noirs, yeux bleus, arrive une étrangère. On la fête avec passion. Mais au bout de quelques semaines, tous les officiers de la maison, un à un, se suicident. Le fiancé de la princesse héritière se noie. Et l’on découvre qu’un mendiant, haut de huit pieds, avec tant de rides croisées sur son visage qu’un oiseau de nuit semble l’avoir piétiné, distribue aux jeunes gens des miroirs damnés où l’image de l’inconnue s’anime selon les heures. Elle s’enfuit...

Toujours étonnée et fervente, toujours tranquille et attendrie, madame de Sainte-Sombre me tend la main. Avec ses yeux immenses, elle ne peut pourtant regarder que de face. Chaque fois qu’elle dit un mot, elle tourne vers moi un visage éclatant qui vacille encore une minute après le moindre sourire, comme un rameau d’où l’oiseau vient de s’envoler.

--Vous arrivez à temps, me dit-elle, je pars ce soir pour le Midi. Vous m’accompagnez à la gare. Prenez votre thé. D’où venez-vous? Qu’avez-vous fait hier, avant-hier, et tous ces trois mois où vous étiez invisible?

Elle interroge avec tant d’intérêt, si disposée à croire des choses inouïes que j’ai honte de ma vie où il n’arrive rien et qu’à chaque visite j’invente une aventure: l’aviateur qui s’est tué était mon ami, il devait me prendre à son bord aujourd’hui même; j’arrive en retard parce que je me suis colleté avec un voiturier qui maltraitait ses chevaux. Quelle ovation m’a faite la foule! Parfois encore je laisse entendre que l’on veut me marier. Intriguée, elle me questionne. Je choisis en pensée, parmi les jeunes filles que je connais, la plus riche, la plus belle, et, après avoir fait son portrait, je prétends refuser sa main. Elle insiste pour que j’accepte: elle viendrait dîner chez nous un jour par semaine; elle nous prêterait son argenterie les premières fois. Je m’entête à refuser. Je souris avec amertume. Pour changer, je parle duel, suicide. Si elle a seulement deux amis comme moi, la vie des hommes doit lui sembler un combat perpétuel. Et je ne mens pas en me déguisant ainsi. Je triche à peine. Je transpose simplement, en son honneur, d’une gamme, toute ma vie.

--Pourquoi êtes-vous triste, Jacques?

Je ne suis pas triste. Je suis même gai à tirer les sonnettes dans la rue, mais je ne la ferai pas mentir.

--Il paraît que je suis méchant. Tout le monde me le répète depuis une semaine. Consolez-moi. Guérissez-moi.

--Ayez un ami.

--J’en ai un. C’est lui qui a découvert que je n’ai pas de cœur.

--Ayez une amie.

--J’en ai une. Je ne l’aime pas. On m’assure que je suis égoïste.

Ce mot la fait sourire. C’est le seul défaut qu’elle ne m’eût jamais prêté. Je suis certes un étourdi. Je suis probablement un sauvage: je joue au rugby, au base-ball, au golf; je querelle parfois ses hôtes; insoucieux de la politesse, j’ai défendu contre un de ses vieux cousins, président des compagnies de caoutchouc réunies, les nègres des deux Congo... Mais mes yeux sont humbles, tendres, innocents.

--Je veux vous marier, conclut-elle.

Je ne réponds point.

--Avec qui? Avec Miss Spottiswood. De profil, c’est la plus belle Américaine de Paris. Vous ne l’avez vue que de face? De face, elle vient encore troisième ou quatrième. Elle est riche... Vous lui plaisez.

Indifférent en apparence, je m’accoude à la fenêtre. Les remorqueurs, panachés de fumée, ont un reflet en longueur dans l’eau, une ombre en hauteur dans le ciel. Le soleil interdit à mes yeux tout l’Occident, mais on peut regarder, vers l’Est, le petit croissant de lune en toute sécurité, sans craindre que le regard ne pose ensuite, sur tout objet, des croissants. Je vois cependant un peu plus d’argent sur les prunelles de mon amie, un peu plus de nacre à ses mains.

Elle se tait. Le temps auprès d’elle est comme l’eau de ces sources qui se cristallise à la lumière. La minute qui vient de s’écouler est déjà un souvenir. Elle s’ordonne, dans le passé, parmi les minutes qui apportèrent les mêmes émotions, déjà très éloignée, déjà regrettée. Vous souvenez-vous, ai-je envie de lui dire, tout-à-l’heure, quand vous parliez, vous avez fermé les yeux. Ils ne sont point encore ouverts. Et le thé, quand il vous a surprise. Vous souvenez-vous? Il était encore bouillant. Et le prince-fiancé, quand il vous vit, dans le miroir démoniaque, découvrir lentement votre gorge, vous étendre mollement sur le sofa indou?

--Le train part à cinq heures, dit-elle enfin. Il est tard... Il est temps.

Je m’offre à suivre la voiture au trot, la malle sur mes épaules. Mais son visage se compose si gravement que je me tais.

--Parlez-moi franchement, demande-t-elle. Regardez-moi.

Je me prépare à la regarder avec étonnement. Je feins de ne l’avoir jamais vue, de découvrir un à un ses yeux, ses oreilles. Cet ourlé à ses lèvres, c’est de l’ouvrage neuf? De la main, elle m’arrête.

--Suis-je plus pâle qu’autrefois?

Elle a été très pâle tout l’après-midi. Maintenant elle a le sang aux pommettes. Parlons franchement:

--Non, vous êtes plus rouge. Vos joues sont en feu.

--C’est bien cela; plus rouge ou plus pâle. Partons.

Le soleil n’est pas couché. Mais il n’est plus qu’un clou doré auquel est suspendue une hirondelle. L’automobile, au long des quais, soulève l’ombre des platanes, en secoue les taches de jour, les rejette. Un cheval bâille, un enfant pleure. Qu’ont donc aujourd’hui tous les hommes à regarder la terre, tous les animaux à regarder le ciel?

--Je vous aimerai infiniment, Madame de Sainte-Sombre, dans dix ans, dans douze ans.

Elle n’a pas souri. Elle demande:

--Et maintenant?

--Maintenant, vous êtes trop douce, trop paisible. J’ai peur. Maintenant, aussi, vous ne répondez jamais aux lettres. Les jours où je pense trop profondément à vous, je vous écris. Toute la semaine qui suit, j’attends fiévreusement une réponse. Dès que ma concierge m’annonce, par un coup de sonnette, qu’elle a glissé mon courrier sous la porte, je me précipite à travers l’appartement, tout nu. Je ramasse mes lettres et je n’y reconnais jamais votre écriture. Alors, je blasphème. Je me recouche de dépit. Je tiens tout haut sur vous des propos sacrilèges.

Je continue à bavarder ainsi, d’abondance. J’affecte d’avoir réfléchi des heures entières à mes phrases, alors que j’improvise. Quand je reconnais à la forme de son sourire que j’ai touché juste, j’insiste.

--Maintenant, enfin, il y a quelque chose de trop discret et de trop souffrant dans votre personne. Porter tout le jour ce sourire douloureux, c’est ressembler à l’élégant qui met déjà un œillet à la boutonnière de son pyjama. On se dit, à vous voir, que vous vous êtes donnée, jeune fille, à un lieutenant de vaisseau, qui depuis ne vous a plus écrit. On se dit que Monsieur de Sainte-Sombre avait les vices les plus étranges, et qu’il vous maltraitait. Avouez-le moi: il collectionnait les miniatures persanes, les tabatières à secret... Miss Spottiswood est-elle gentille?

--Il faut l’épouser. Elle est grande. Elle est très riche, un peu égoïste, peut-être...

Je ne sais quelle manie ont les gens de vouloir que les autres soient égoïstes. Voilà que madame de Sainte-Sombre elle-même s’en mêle.

--Il faut l’épouser. Je voudrais tant vous savoir heureux, avant....

--Avant quoi? Avant le départ du train?

Un moucheron ivre va de trottoir en trottoir. L’avenue n’est pas assez large. Il bourdonne autour du front de ma compagne. Je l’assomme. Madame de Sainte-Sombre ne laisse point retomber ma main. Elle la retient, elle la presse avec effusion.

--Mon ami qui devinez tout. Regardez-moi donc, enfin! Devinez!

Sur les larmes flottent ses prunelles en détresse, pauvres bouées.

--Vous aimez quelqu’un?

--Jacques, ne me torturez pas.

Ce ne peut être qu’elle m’aime. Je serais ridicule.

--Jacques, cher ami, seul ami, je crois que je vais mourir. Mon médecin ne veut pas l’avouer. Mais je tousse, je souffre. Dans un mois, je serai sous un suaire, livide.

--Mon amie, à quoi pensez-vous?

--Dans un mois, je serai sous une pierre.

Mon chagrin est profond. Je me réjouis de le trouver si sincère.

--Dans un mois, ce sera l’automne, nous ferons nos grandes promenades.

Elle hausse dédaigneusement les épaules, soupire comme si elle était seule, regarde devant nous avec souffrance. Je me tais.