L'éclaireur

Part 29

Chapter 293,875 wordsPublic domain

--Parce que tu as eu peur, sachem! reprit fermement le chasseur; autre chose est tuer un ennemi dans un combat qu'assassiner un adepte de la grande médecine dans le temple du Wacondah, lorsqu'il est protégé par sa main toute puissante! Tu as eu peur, te dis-je.

Le chasseur avait deviné juste: c'était précisément cette crainte superstitieuse qui avait subitement arrêté le bras du chef, déjà levé pour frapper.

--Je ne discuterai pas avec toi, reprit-il; mais apprends-moi comment tu as aussi vite deviné mon nom, car je ne te connais pas.

--Mais je te connais, moi; le Wacondah m'avait annoncé ta présence; je t'attendais: si je n'ai pas prévenu ton attaque, c'est que je voulais savoir si tu pousserais l'impiété jusqu'à souiller le sanctuaire révéré du temple.

L'Indien ricana.

--Tu vas trop loin, sorcier, dit-il avec ironie; sans un mouvement de faiblesse que je me reproche, tu serais mort!

--Peut-être! Que me veux-tu?

--Ne le sais-tu pas toi, pour qui, dis-tu, rien n'est caché?

--Je sais quelle raison t'amène, tu chercherais vainement à me la dissimuler; si je t'adresse cette question, c'est que je veux savoir si tu oses mentir.

Le Loup-Rouge réfléchit un instant, puis il reprit d'un accent résolu:

--Écoute, sorcier, dit-il: ou tu es un fourbe, et je le crois, ou tu es réellement ce que tu prétends être, c'est-à-dire un grand médecin, aimé du Wacondah et inspiré par lui; dans l'un ou l'autre cas, je veux éclaircir mes doutes. Malheur à toi si tu cherches à me tromper, je te tuerai comme un chien, et de ta peau maudite, découpée en lanières sur ton corps palpitant, je ferai des harnais pour mon cheval; si, au contraire, tu dis vrai, tu n'auras pas d'ami plus dévoué que moi ni de serviteur plus sûr.

--Je méprise ta haine et je ne veux pas de ton amitié, Loup-Rouge, répondit le chasseur d'un ton imposant; tes menaces impuissantes ne m'effraient pas; mais, pour bien te faire comprendre l'étendue de ma science, je consens à faire ce que tu me demandes et à te dire quelle raison t'a poussé à venir me trouver ici.

--Fais cela, sorcier, et, quoi qu'il arrive, le Loup-Rouge sera à toi.

Le chasseur sourit avec dédain et haussa les épaules.

--Est-il donc difficile de deviner ce que veut un homme de sang? Toi et Addick, ton digne complice, vous vous êtes ligués avec un misérable chien, rebut des faces pâles, pour enlever d'ici deux pauvres jeunes filles confiées à la loyauté de ton complice; aujourd'hui, tu voudrais tromper ceux avec lesquels tu t'es allié, conserver pour toi seul les prisonnières; dénoncé au grand sachem par Atoyac, à qui toutes tes menées sont connues et qui sait en sus que tu médites de t'emparer du pouvoir et de te faire nommer gouverneur et chef suprême de Quiepaa-Tani, tu t'es senti perdu; alors tu es venu vers moi, dans l'intention de me corrompre et d'obtenir qu'au moyen du pouvoir dont je dispose, je t'aide à t'emparer des captives que tu convoites, afin que tu puisses fuir avec elles avant que l'on ait eu le temps de prendre des mesures pour se saisir de toi. Est-ce bien tout? Ai-je oublié quelque léger détail? Ou bien ai-je en effet deviné ta pensée tout entière? Réponds, chef, donne-moi un démenti si tu l'oses!

Le sachem avait écouté la longue tirade du chasseur avec un trouble croissant; les changements successifs de sa physionomie, tandis qu'il écoutait le sorcier, auraient été une étude curieuse pour celui qui aurait pu les observer; lorsqu'enfin Bon-Affût eut terminé, le Loup-Rouge baissa la tête avec confusion, et d'une voix presque indistincte, il balbutia:

--Mon père est réellement un tlacateotzin, le Wacondah l'inspire, sa science est immense! Quel est l'homme qui oserait prétendre lui cacher quelque chose? Son œil, plus perçant que celui de l'aigle, sonde les cœurs.

--Maintenant, tu as ma réponse, Loup-Rouge, reprit le chasseur; retire-toi en paix et ne trouble pas plus longtemps le recueillement dans lequel je suis plongé.

--Ainsi, demanda en hésitant le chef, mon père ne veut rien faire pour moi?

--Si, je fais beaucoup?

--Que fait donc mon père?

--Je te laisse te retirer en paix, lorsque d'un geste il me serait facile de te renverser mort à mes pieds.

L'Indien fit deux ou trois pas afin de se rapprocher du chasseur que de cette façon il toucha presque; celui-ci, dont l'oreille toujours au guet venait de percevoir un bruit de pas contenus et qui venaient de son côté, ne remarqua pas ce mouvement, car toute son attention était dirigée d'un autre côté.

Mais soudain ses sourcils, qui s'étaient froncés, se détendirent, et un sourire plissa ses lèvres: il avait découvert la cause de ce nouveau mystère.

--Eh bien, dit-il au chef, pourquoi le Loup-Rouge reste-t-il ici, lorsque je lui ai intimé l'ordre de se retirer?

--Parce que j'ai l'espoir de ramener mon père à avoir pour moi de meilleurs sentiments.

--Mes sentiments pour le chef sont ce qu'ils doivent être; je ne puis en changer.

--Si, mon père est bon, il viendra en aide au Loup-Rouge.

--Non, te dis-je.

--Mon père ne veut pas me servir?

--Je ne le veux pas.

--C'est le dernier mot de mon père?

--Mon dernier mot.

--Eh bien, meurs comme un chien que tu es! s'écria le peau-rouge avec rage en se précipitant, le couteau levé sur le chasseur.

Celui-ci, depuis quelques instants, suivait d'un œil attentif tous les mouvements du chef. Connaissant à fond le caractère fourbe et traître des Apaches, en voyant le Loup-Rouge prendre des manières félines et affecter un ton patelin, il prévoyait parfaitement ce que celui-ci méditait et quel était le dénoûment qu'il prétendait donner à cette scène; cependant, malgré cela, il ne fit pas un geste pour éviter le coup qui lui était destiné; il regarda son assassin bien en face, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute et le visage impassible.

Cependant le bras levé contre le chasseur ne se baissa pas; un homme sortit tout à coup de l'ombre qui le cachait, apparut derrière le Loup-Rouge, lui saisit vivement le bras, le lui tordit avec une force peu commune, l'obligea à lâcher le couteau, et disparut si prestement que le chef atterré n'eut même pas le temps de reconnaître s'il avait eu affaire à un homme ou à un esprit.

Le Loup-Rouge ne jeta pas un cri, ne chercha pas à se venger; mais ses traits se décomposèrent, ses yeux roulèrent égarés dans leurs orbites; un mouvement convulsif agita tout à coup son corps, et il tomba agenouillé sur le sol, en murmurant avec épouvante:

--Pardon! Pardon! Mon père!

Le chasseur recula d'un pas, comme pour éviter le contact immonde du misérable prosterné devant lui, et poussant le couteau du pied avec dégoût:

--Ramasse ton arme, assassin! lui dit-il d'un ton de mépris suprême.

Pour toute réponse, le chef lui montra son bras disloqué qui pendait inerte le long de son corps.

--C'est toi qui l'as voulu, reprit le chasseur; ne t'avais-je pas averti que la protection du Wacondah était sur moi? Va, retire-toi dans ton calli, garde le silence sur ce qui s'est passé ici; au coucher du soleil, trouves-toi dans ta pirogue sur le bord de la rivière, en aval du pont; j'irai t'y rejoindre, peut-être te guérirai-je si tu as suivi strictement l'ordre que je te donne; surtout n'oublie pas que tu dois être seul; va.

--J'obéirai à mon père; ma bouche ne proférera pas une parole sans son ordre. Mais comment pourrais-je sans son secours sortir d'ici? Les esprits qui veillent sur mon père me frapperont de mort dès que je ne serai plus en sa présence.

--C'est vrai. Tu as été assez puni; relève-toi et appuie-toi sur mon épaule; je t'aiderai à marcher jusqu'à l'entrée du temple.

Le Loup-Rouge se releva sans répliquer; son esprit rebelle était dompté désormais, la rude leçon qu'il avait reçue lui inspirait enfin pour le médecin une terreur superstitieuse que rien ne pouvait vaincre.

Le chasseur le conduisit doucement jusqu'à la porte du temple. Arrivé là, il examina minutieusement le bras du blessé, s'assura qu'il n'était pas brisé, et le congédia en lui disant d'un ton où la bonté se mêlait à la sévérité:

--Remercie le Wacondah qui a eu pitié de toi; dans quelques jours ta blessure sera guérie; mais que cette leçon te profite, misérable; ce soir, tu me reverras; va; maintenant mon secours ne t'est plus nécessaire, tu peux seul regagner ton calli.

--J'essaierai, répondit humblement le chef.

Sur un nouveau geste du chasseur, il se mit lentement en marche.

Bon-Affût le suivit quelque temps des yeux, puis il rentra dans le temple, dont il ferma cette fois soigneusement la porte derrière lui.

Au moment où le chasseur disparaissait dans le temple, le cri du hibou s'élevait dans l'air, annonçant que le soleil n'allait pas tarder à paraître.

XXXVII.

Complications.

Pendant qu'avaient lieu à Quiepaa-Tani les événements que nous avons rapportés, au camp des gambucinos il s'en passait d'autres que nous allons raconter.

Don Leo, après s'être séparé de Bon-Affût sur la lisière de la forêt, avait regagné tout pensif l'endroit où ses compagnons l'attendaient.

Il était évident que le hardi aventurier, mécontent intérieurement de la tournure qu'avaient prise les choses, méditait quelque projet désespéré pour se rapprocher des jeunes filles.

Il avait passé plusieurs heures étendu au sommet du monticule isolé qui dominait toute la campagne et dont nous avons parlé précédemment, et de là il avait étudié avec soin la position de la ville.

Il était évident que ce jeune homme, au caractère ardent, aux passions fougueuses, ne consentait qu'à contrecœur à jouer le second rôle dans une expédition dans laquelle jusque-là il avait constamment tenu le premier; sa fierté se révoltait d'être obligé de s'astreindre à obéir à un autre, bien que cet homme fût son ami dévoué et qu'il pût compter sur lui comme sur soi-même.

Il se reprochait de laisser ainsi Bon-Affût s'exposer seul à des dangers terribles, pour une cause qui était la sienne. Mais la véritable raison, celle qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, celle enfin qui lui aurait fait braver avec joie les plus grands périls et même la mort pour sauver les jeunes filles, celle enfin qui le poussait sourdement à se révolter contre la prudence de Bon-Affût et à prendre à tous risques sa place dans l'exécution du plan concerté entre eux, cette raison était qu'il aimait doña Laura de Real del Monte.

Il l'aimait de cet amour puissant et invincible que les natures d'élite sont seules capables d'éprouver, amour qui grandit avec les obstacles et qui, lorsqu'il a pris possession du cœur d'un homme comme don Leo, lui fait accomplir les actes les plus téméraires et les plus extraordinaires.

Cet amour était d'autant plus fortement enraciné dans le cœur du jeune homme qu'il en ignorait complètement l'existence et ne croyait agir que sous le coup de l'affection qu'il portait aux jeunes filles et de la pitié que lui inspirait leur situation malheureuse. Si, dans le principe, il en avait été ainsi, ce qui est vrai, puisqu'il ne connaissait pas doña Laura, la position avait complètement changé depuis.

Un jeune homme ne voyage pas impunément côte à côte avec une jeune fille pendant plus d'un mois, la voyant sans cesse, causant avec elle à chaque instant du jour, sans s'éprendre d'elle.

Il y a dans les jeunes filles un certain charme dont on ne cherche pas à se rendre compte, qui semble émaner de tout leur être, s'imprégner dans tout ce qui les entoure, qui séduit et subjugue malgré eux les hommes les plus forts.

Le frou-frou soyeux de leur robe, la désinvolture molle et aérienne de leur tournure, les parfums enivrants de leur ondoyante chevelure, la pure limpidité de leur regard rêveur qui se dirige vers le ciel et, se fixant partout sans rien voir, cherche à deviner ce qu'elles ignorent, tout enfin dans ces êtres incompréhensibles et voluptueusement naïfs, semble commander l'adoration et appeler l'amour.

Doña Laura possédait surtout ce magnétisme fascinateur du regard, cette candide douceur un peu enfantine du sourire qui annihilent la volonté.

Lorsque son grand œil bleu, voilé de long cils noirs, s'abaissait complaisamment sur le jeune homme et se fixait sur lui d'un air pensif, il se sentait tressaillir dans tout son être, il avait froid au cœur; et en proie intérieurement à une sensation d'une volupté immense et inconnue, il souhaitait de mourir ainsi aux pieds de celle qui pour lui n'était plus une créature terrestre, mais presque un ange.

Pendant le cours accidenté de sa vie, l'aventurier n'avait connu de la femme que ce que la civilisation atrophiée du Mexique lui en avait laissé deviner, c'est-à-dire le côté hideux et repoussant. Le hasard, en le mettant tout à coup en contact avec une jeune fille pure et candide comme celle qu'il avait sauvée, avait apporté dans ses idées une révolution complète en lui faisant comprendre que jusqu'à ce jour la femme, telle que Dieu l'avait créée pour l'homme, lui était demeuré complètement inconnue.

Aussi, sans s'en apercevoir, tout naturellement, s'était-il laissé aller au charme qui agissait sur lui à son insu, et s'était-il mis à aimer doña Laura de toutes les forces agissantes de son âme, sans chercher à se rendre compte du nouveau sentiment qui s'était emparé de lui, heureux du présent, sans vouloir songer à l'avenir, qui n'existerait probablement jamais pour lui.

L'insouciance dans l'avenir est généralement le fond du caractère de tous les amoureux; ils ne voient et ne peuvent voir au delà du présent par lequel ils sentent, par lequel ils souffrent ou sont heureux, par lequel enfin ils vivent.

Peut-être don Leo, caché au fond des déserts avec la jeune fille qu'il avait si miraculeusement sauvée, avait-il pendant quelques jours caressé intérieurement l'espoir d'un bonheur éternel avec celle qu'il aimait, loin des villes et de leurs enivrements redoutables; mais cette pensée, s'il l'avait eue, s'était évanouie tout à coup, sans retour, à la rencontre fortuite de don Mariano: l'apparition du père de doña Laura devait anéantir pour toujours les projets formés par le jeune homme.

Le coup fut rude: cependant, grâce à sa volonté de fer, il le supporta bravement, croyant qu'il lui serait facile, dans le tourbillon de la vie accidentée à laquelle il était condamné, d'oublier la jeune fille.

Malheureusement pour don Leo, il lui avait fallu subir la loi commune, c'est-à-dire que son amour s'était accru en raison inverse des obstacles invincibles qui soudain avaient surgi; ce fut justement lorsqu'il reconnut qu'elle ne pourrait jamais être à lui à cause des raisons de famille et de fortune qui élevaient entre eux une barrière infranchissable, qu'il comprit qu'il lui était impossible de vivre sans elle.

Alors, sans chercher plus longtemps à guérir la plaie incurable qu'il avait au cœur, il se laissa au contraire complètement aller à cet amour qui était sa vie, et ne rêva plus qu'une chose, mourir en sauvant celle qu'il aimait, afin d'attirer sur ses lèvres à sa dernière heure une parole de reconnaissance, et peut-être de lui laisser un doux et triste souvenir au fond de l'âme.

On comprend que, dans de telles dispositions, don Leo voulait absolument, quoi qu'il pût arriver, délivrer lui-même la jeune fille; aussi, depuis l'instant où il s'était séparé de son ami, rêvait-il au moyen de s'introduire dans la ville et de la voir.

Ce fut dans ces dispositions qu'il rejoignit le camp.

Don Mariano était triste; Balle-Franche lui-même semblait de mauvaise humeur; enfin tout conspirait à le plonger de plus en plus dans son humeur noire.

Plusieurs heures s'écoulèrent sans que les aventuriers échangeassent une parole entre eux.

Vers deux heures de l'après-dînée, au moment de la plus forte chaleur, les sentinelles signalèrent l'approche d'une troupe de cavaliers.

Chacun courut aux armes.

Bientôt on reconnut que les nouveaux arrivés étaient Ruperto et sa cuadrilla que les domestiques de don Mariano avaient ralliés et ramenés avec eux.

Juanito avait voulu, suivant les instructions qu'il avait reçues de Bon-Affût, obliger Ruperto à se renfermer avec ses cavaliers dans la caverne de la rivière; mais le chasseur n'avait voulu rien entendre, disant que ses compagnons se trouvaient engagés plus avant que jamais blancs ne s'étaient hasardés sur le territoire sacré des peaux-rouges, qu'ils risquaient à chaque instant d'être accablés par le nombre, massacrés ou faits prisonniers; que dans une position aussi critique, il ne les abandonnerait pas sans chercher à leur venir en aide; et, malgré toutes les observations du criado, le digne chasseur, qui était doué d'une assez forte dose d'entêtement, avait poussé en avant, jusqu'à ce qu'enfin il eût rejoint le campement de ses compagnons.

Deux ou trois fois pendant son voyage il avait eu maille à partir avec les Indiens; mais ces légères escarmouches, loin de modérer son ardeur, n'avaient eu d'autre résultat que celui de l'exciter à presser sa marche, car maintenant que l'éveil était donné aux peaux-rouges, qu'ils savaient que des détachements de visages pâles erraient aux environs de leurs campements, selon toutes probabilités ils ne manqueraient pas de se réunir en grand nombre, afin de frapper un grand coup et de se débarrasser de tous leurs audacieux ennemis à la fois.

Les aventuriers accueillirent leurs compagnons avec joie: Ruperto principalement fut fort bien reçu par don Leo, qui était heureux de ce renfort d'hommes déterminés qui lui arrivaient au moment où il y songeait le moins.

L'apathie qui s'était emparée des gambucinos fit place à la plus vive activité; lorsque les divers soins dont les nouveaux venus avaient à s'occuper furent accomplis, les groupes se formèrent, et les conversations commencèrent avec cette vivacité et cette loquacité particulières aux races méridionales.

Ruperto se félicita plus que jamais d'avoir eu l'heureuse pensée de pousser en avant, lorsqu'il apprit que non seulement il y avait des campements de peaux-rouges aux environs, mais que, à peu de distance dans le voisinage, se trouvait une des cinq villes sacrées des Indiens.

--¡Canarios! dit-il, nous ferons bien de veiller sur nous, si nous ne voulons pas avant peu perdre nos chevelures; ces démons incarnés ne nous laisseront pas longtemps fouler en paix leur territoire.

--Oui, répondit nonchalamment don Leo, je crois que nous aurons raison de pas nous laisser surprendre.

--Hum! observa Balle-Franche, ce serait une surprise désagréable que celle qui amènerait une nuée de peaux-rouges sur notre dos; on ne se figure pas comme ces diables se battent bien lorsqu'ils sont en nombre. Je me rappelle qu'en 1836, à l'époque où j'étais...

--Et celui qui est le plus aventuré de nous est Bon-Affût, dit don Leo en coupant net la parole à Balle-Franche qui demeura la bouche béante. Je me reproche de l'avoir ainsi laissé partir seul.

--Il n'était pas seul, répondit le Canadien; vous savez bien, don Miguel, que l'Aigle-Volant et sa cihualt, ainsi qu'ils nomment les femmes, l'accompagnaient.

Don Leo regarda le chasseur.

--Est-ce que vous vous fiez beaucoup aux peaux-rouges, vous, Balle-Franche? lui demanda-t-il.

--Hum! reprit celui-ci en se grattant le front, c'est selon, et, s'il me faut avouer la vérité, ma foi! Je vous dirai que je ne m'y fie pas du tout.

--Vous voyez bien qu'il était seul alors. Qui sait ce qui lui sera arrivé dans cette ville maudite, au milieu de ces démons acharnés? Je vous avoue que mon inquiétude est grande, et que j'ai horriblement peur d'une catastrophe.

--Son déguisement était cependant parfait.

--C'est possible; Bon-Affût connaît à fond les mœurs des Indiens, il parle leur langue comme sa langue maternelle; mais qu'importe cela, s'il a été livré par un traître?

--Hein? fit Balle-Franche, un traître! De qui parlez-vous donc ainsi?

--Eh! De l'Aigle-Volant! ¡Caramba! Ou de sa femme, puisque eux deux seuls le connaissent.

--Écoutez! Don Miguel, répondit sérieusement Balle-Franche, permettez-moi de vous dire carrément ma façon de penser: vous avez tort de parler ainsi que vous le faites en ce moment.

--Moi! s'écria brusquement le jeune homme. Eh! Pourquoi donc, s'il vous plaît?

--Parce que vous ne connaissez que très peu, et seulement sous de bons rapports, les gens que vous voulez flétrir d'une épithète déshonorante. Moi, je connais l'Aigle-Volant depuis longues années; il était tout enfant lorsque je le vis pour la première fois; je l'ai toujours trouvé d'une franchise et d'une loyauté à toute épreuve. Tout le temps qu'il a demeuré dans notre compagnie, il nous a rendu des services ou du moins a cherché à nous en rendre, et enfin, pour trancher la question, nous tous en général, et vous surtout en particulier, nous lui avons de grandes obligations. Ce serait plus que de l'ingratitude de l'oublier.

Le digne chasseur avait prononcé cette apologie de son ami avec une ardeur et un ton ferme qui imposèrent à don Leo.

--Pardonnez-moi, mon vieil ami, lui dit-il d'une voix conciliante; j'ai eu tort, je le reconnais; mais, entourés d'ennemis comme nous le sommes, menacés à chaque instant d'être victimes d'un traître. L'exemple de Domingo est là pour corroborer mes paroles, j'ai pu me laisser entraîner à supposer...

--Toute supposition attaquant l'honneur de l'Aigle-Volant, interrompit vivement Balle-Franche, est nécessairement fausse. Qui sait si, en ce moment même où nous discutons sa loyauté, il ne risque pas sa vie pour notre service?

Ces paroles produisirent une certaine sensation sur ses auditeurs: il y eut un instant de silence que le Canadien rompit presque aussitôt en reprenant la parole:

--Mais je ne vous en veux pas, dit-il; vous êtes jeune, et, par cela même, souvent votre langue va plus vite que votre pensée; mais, je vous en prie, faites-y attention, cela pourrait, une fois ou l'autre, avoir pour vous de graves conséquences. Mais assez là-dessus. Je me souviens, à ce propos, d'une aventure assez singulière qui m'arriva en 1851. C'était à l'époque où je venais de...

--Maintenant en y réfléchissant plus sérieusement, interrompit don Leo, je vous donne pleine satisfaction; j'avais réellement tort.

--Je suis heureux que vous le reconnaissiez si loyalement.

--Ainsi n'en parlons plus, voulez-vous?

--Je ne demande pas mieux; pour en revenir à notre première conversation, je vous avoue que, moi aussi, je suis inquiet de Bon-Affût.

--Là! Vous le voyez bien.

--Oui, mais pour d'autres raisons que celles que vous avanciez.

--Dites-moi ces raisons.

--Oh! Mon Dieu! Elles sont toutes simples: Bon-Affût est un digne et brave chasseur, passé maître en fait de fourberies indiennes; mais il n'a personne pour lui donner la réplique; en cas de danger l'Aigle-Volant lui serait d'un mince secours; s'il était découvert, le brave chef ne pourrait que se faire tuer auprès de lui, et il n'y manquerait pas, j'en suis convaincu.

--Et moi aussi; mais à quoi cela les avancerait-il? Comment, après cette catastrophe, parviendrions-nous à sauver les jeunes filles?

Balle-Franche hocha la tête.

--Oui, dit-il, voilà où est la difficulté; c'est justement là le nœud de l'affaire. Malheureusement, il est bien difficile de remédier à cette éventualité, qui, je l'espère, ne se présentera pas.

--Il faut le croire; mais, si cela arrivait, que ferions-nous?

--Ce que nous ferions?

--Oui!

--Hum! Vous m'adressez-là don Miguel, une question à laquelle il ne m'est guère facile de répondre.

--Enfin, supposez que cela soit; il faudrait cependant trouver un moyen de sortir de la fausse position dans laquelle nous nous trouverions.

--Cela est certain, il le faudrait indubitablement.

--Alors?

--Alors, ma foi! Je ne sais pas ce que je ferais. Voilà, je ne suis pas un homme qui prévoit d'aussi loin; lorsqu'un malheur arrive, il est temps d'y remédier, sans se briser la tête à y songer ainsi à l'avance. Tout ce que je puis vous dire, caballero, c'est que, pour le moment, au lieu de demeurer ici, planté bêtement comme un flamant à qui on a coupé une aile, je donnerais beaucoup pour me trouver dans cette ville maudite, à proximité de veiller sur mon vieux compagnon.