Part 28
Le cœur du Canadien était en proie à la plus violente émotion, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage. Du reste, la position critique dans laquelle il se trouvait était bien de nature à lui inspirer de sérieuses inquiétudes. Ce qu'il redoutait le plus était de ne point conserver son sang-froid et son impassibilité en présence des jeunes filles: il avait un trop grand intérêt à ne pas se trahir pour n'avoir pas la force de rester maître de lui, quoi qu'il arrivât; mais ce qu'il craignait par-dessus tout était l'effet que sa présence pourrait produire sur les jeunes filles si, malgré la perfection du déguisement qui le cachait, elles le reconnaissaient de prime-abord ou lorsqu'il se serait fait reconnaître; car il était indispensable, pour le succès de la ruse qu'il devait employer, que celles qu'il allait voir sussent à qui elles avaient affaire et entrassent franchement dans le rôle qu'il voulait leur faire jouer dans la comédie qu'il préparait. Ces réflexions et bien d'autres encore qui venaient en foule au chasseur imprimaient malgré lui à sa physionomie un cachet de sévérité qui était loin de lui nuire dans l'esprit de ceux qui l'accompagnaient.
Ils arrivèrent enfin à l'entrée des appartements secrets, dont la porte, sur un geste du grand-prêtre, s'ouvrit toute grande devant eux. Mais aussitôt qu'ils eurent pénétré dans une vaste salle qui, vu l'absence de tout meuble, pouvait fort bien être comparée à un vestibule, l'amantzin se tourna vers Atoyac et lui intima l'ordre de l'y attendre, tandis qu'il conduirait le médecin auprès des captives.
Nous l'avons dit plus haut, l'habitation des vierges du Soleil était interdite à tous les hommes, excepté au grand-prêtre. Dans certaines circonstances, une autre personne pouvait être exceptée de cette régie, le médecin, et c'était, on le sait, en cette qualité que Bon-Affût devait y être introduit.
Atoyac était trop bien au courant de la loi sévère du palais pour se permettre la moindre observation; seulement, lorsque le grand-prêtre se prépara à le quitter, il le retint respectueusement par sa robe, et se penchant à son oreille:
--Que mon père revienne promptement, lui dit-il à voix basse, j'ai d'importantes nouvelles à lui communiquer.
--D'importantes nouvelles! répéta l'amantzin en le regardant d'un air interrogateur.
--Oui, fit le chef.
--Et elles me concernent? continua lentement le grand-prêtre.
Atoyac sourit d'une façon confidentielle.
--Je le crois, dit-il, elles ont rapport au Loup-Rouge et à Addick.
L'amantzin eut un frémissement imperceptible.
--Je reviens, dans un instant, dit-il, avec un geste gracieux; puis, se tournant vers le chasseur immobile à quelques pas et en apparence indifférent à ce qui se passait entre les deux hommes: Venez, ajouta-t-il. Le chasseur s'inclina et suivit le grand-prêtre. Celui-ci lui fit traverser une longue cour entièrement pavée en briques scellées sur champ, et, franchissant dix degrés de marbre veiné de bleu et de vert, il le fit entrer dans un petit pavillon isolé, complètement séparé du corps de bâtiment dans lequel les vierges du Soleil étaient renfermées. Le grand-prêtre referma derrière lui la porte qui leur avait donné accès dans le pavillon; ils traversèrent une espèce d'antichambre, et l'amantzin, soulevant une draperie suspendue devant une porte assez étroite, introduisit le soi-disant médecin dans une salle splendidement meublée à l'indienne. Le grand-prêtre, afin de faire, s'il était possible, oublier aux jeunes filles qu'elles étaient captives, avait doré leur cage avec le plus grand soin en la garnissant de tous les objets de luxe et de confort qu'il supposait devoir les flatter.
Dans un élégant hamac en fils de palmier, entièrement garni de plumes, suspendu à deux anneaux d'or, à environ cinquante centimètres de terre seulement, était couchée une jeune femme dont le visage, d'une pâleur excessive, portait l'empreinte d'une profonde douleur et les traces évidentes d'une grande maladie.
Cette jeune femme était doña Laura de Real del Monte. Auprès d'elle, les bras croisés sur la poitrine et les yeux remplis de larmes se tenait doña Luisa, son amie, ou plutôt sa sœur par la souffrance et le dévouement; l'état d'accablement dans lequel était plongé doña Luisa prouvait que, malgré la force de son caractère, elle aussi avait enfin depuis quelque temps abandonné tout espoir de sortir de la prison dans laquelle elle était renfermée et que la maladie s'était emparée d'elle.
Cette pièce, ne recevant pas de jour du dehors, était éclairée par quatre torches d'_ocote_ retenues par des cercle d'or scellés dans la muraille et dont la lueur vacillante projetait autour d'elle des reflets blafards.
En apercevant les deux hommes, doña Laura fit un geste d'effroi et cacha son visage dans ses mains. Le chasseur comprit qu'il fallait brusquer le dénoûment de la scène qui se préparait; il se tourna vers son guide:
--Le Wacondah est puissant, dit-il d'une voix imposante; _l'Ayotl_--la tortue--sacrée supporte le monde sur son écaille; son esprit est en moi, il m'inspire; je dois rester seul avec les malades, afin de lire sur leur visage la nature du mal qui les tourmente.
Le grand-prêtre hésita; il lança au soi-disant médecin un regard qui semblait vouloir lire ses plus secrètes pensées au fond de son cœur; mais, bien qu'habitué depuis longues années à abuser ses compatriotes avec ses jongleries mystiques, cependant il était Indien, et en cette qualité aussi accessible que ceux qu'il trompait aux craintes superstitieuses: il hésita.
--Je suis amantzin, dit-il avec un accent respectueux; le Wacondah ne peut voir qu'avec satisfaction ma présence ici en ce moment.
--Que mon père demeure si tel est son plaisir; je ne puis l'obliger à se retirer, répondit résolument le Canadien qui, coûte que coûte, voulait en finir; maintenant je l'avertis que je ne réponds nullement des conséquences terribles que causera sa désobéissance; l'esprit qui me possède est jaloux, il veut être obéi: que mon père réfléchisse.
Le grand-prêtre courba humblement la tête.
--Je me retire, dit-il; que mon frère me pardonne mon insistance.
Et il sortit de la salle.
Le Canadien l'accompagna silencieusement jusqu'à la porte du vestibule, la referma soigneusement derrière lui, puis il courut vers les jeunes filles.
Celles-ci se reculèrent avec épouvante.
--Ne craignez rien, leur dit-il d'une voix entrecoupée, je suis un ami.
--Un ami! s'écria doña Luisa qui s'était blottie toute tremblante dans un angle de la pièce.
--Oui, reprit-il rapidement, je suis Bon-Affût, le chasseur Canadien, l'ami, le compagnon de don Miguel.
Doña Laura se dressa dans son hamac, et un cri de surprise et de joie s'échappa de sa poitrine.
--Silence! fit le chasseur, on nous écoute peut-être.
Doña Luisa considérait avec des yeux égarés cette scène dont le sens lui échappait.
--Vous! Bon-Affût! dit enfin Laura avec un accent impossible à rendre. Oh! Nous pouvons donc être sauvées! Nous ne sommes pas abandonnées de tous!
Se laissant glisser sur le sol, elle s'agenouilla pieusement, et, joignant les mains elle murmura avec ferveur pendant que son visage était baigné de larmes:
--Oh! Mon Dieu! Merci! Merci! Pardonnez-moi d'avoir douté de votre ineffable bonté.
Puis, se relevant vivement, elle saisit les mains du chasseur, et les lui serrant avec force:
--Don Miguel, lui dit-elle, où est-il?
--Il est près d'ici, il vous attend. Mais, de grâce, écoutez-moi, les instants sont précieux.
--Oh caballero, emmenez-nous! Emmenez-nous vite! dit enfin doña Luisa complètement remise de l'émotion qu'elle avait éprouvée.
--Bientôt.
--Oui, oui, sauvez-nous! s'écria doña Laura, mon père vous récompensera.
Bon-Affût sourit.
--Votre père sera bien heureux de vous revoir, dit-il doucement.
Doña Laura leva sur lui ses beaux yeux rayonnants de joie.
--Mon père, où est-il? lui demanda-t-elle; puis elle se reprit: Non, je ne puis le revoir, il est loin! Bien loin d'ici!
--Il est avec don Miguel dans la forêt; tranquillisez-vous!
--Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria la jeune fille, c'est trop de bonheur.
En ce moment, on entendit les pas pesants d'un homme qui montait les degrés de marbre.
--On vient, fit vivement le chasseur, prenez garde.
--Mais que faut-il faire? demanda doña Laura à voix basse.
--Attendre et avoir confiance.
--Quoi, vous allez partir?
--Nous quitter déjà? s'écrièrent-elles ensemble avec un mouvement d'effroi.
--Je reviendrai; laissez-moi agir; encore une fois, espoir et patience.
--Oh! Si vous nous abandonniez, si vous ne nous sauviez pas, s'écria Laura tout éplorée, nous n'aurions plus qu'à mourir!
--Oh! Ayez pitié de nous! murmura doña Luisa.
--Fiez-vous à moi, pauvres enfants, répondit le chasseur plus ému qu'il ne voulait le paraître de cette naïve et profonde douleur. Retenez bien ceci: quoi qu'il arrive, quoi qu'on vous dise, quel que soit le bruit que vous entendiez, reposez-vous sur moi, sur moi seul; car je veille sur vous, j'ai juré de vous sauver, et je réussirai.
--Merci! firent-elles.
Les pas entendus précédemment s'étaient arrêtés après s'être rapprochés encore. Bon-Affût, après avoir fait un dernier geste aux jeunes filles pour leur recommander la prudence, composa son visage, ouvrit brusquement la porte et, sans prononcer une parole, il passa devant le grand-prêtre qu'il n'eut pas l'air d'apercevoir, en donnant les marques d'une agitation extrême, et courut vers l'endroit où était resté Atoyac à l'attendre, en faisant des gestes incompréhensibles. L'amantzin était muet de surprise; au bout d'un instant il referma la porte que le chasseur avait laissé ouverte et suivit le médecin, mais comme s'il n'eût osé se rapprocher trop de lui.
Les jeunes filles ne savaient si elles n'étaient pas le jouet d'un rêve; dès qu'elles se retrouvèrent seules, elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre en éclatant en sanglots.
[1] Littéralement « pays rouge, » de _tlapalli_, rouge.
[2] Civilisateur du Mexique; ce nom vient de _quetzalli_, plume, et _coalt_, serpent; il signifie « serpent couvert de plumes. »
XXXVI.
Une rencontre.
Le chef indien ne put retenir un geste d'effroi et fit quelques pas en arrière a l'apparition imprévue du chasseur. Celui-ci s'arrêta subitement au milieu de la salle, et, baissant la tête sur la poitrine, il sembla se plonger dans une méditation profonde.
Le grand-prêtre, en rejoignant Atoyac, lui dit en peu de mots de quelle façon le médecin était sorti de la chambre des malades, et les deux Indiens, remplis d'une crainte superstitieuse, se tinrent immobiles à quelques pas de lui, attendant respectueusement qu'il leur adressât la parole.
Cependant le chasseur parut peu à peu rentrer en possession de ses facultés, son agitation se calma, il passa la main sur son front et soupira comme un homme enfin soulagé d'une oppression terrible. Les Indiens jugèrent le moment favorable pour se rapprocher de lui et de lui adresser les questions qu'ils brûlaient de lui faire.
--Eh bien, mon père? lui dirent-ils.
--Parlez, ajouta le grand-prêtre, qu'avez-vous?
Le chasseur roula des yeux égarés autour de lui, poussa un nouveau soupir et murmura d'une voix basse et entrecoupée:
--L'esprit m'obsède, il fige la moelle de mes os!
Les Indiens échangèrent un coup d'œil épouvanté et reculèrent avec effroi.
--Wacondah! Wacondah! reprit le Canadien, pourquoi as-tu doué de cette science funeste ton malheureux serviteur?
Les deux peaux-rouges sentirent réellement leur sang se glacer dans leurs veines à ces paroles sinistres; un frisson de terreur parcourut leurs membres et leurs dents claquèrent les unes contre les autres à se briser. Bon-Affût marcha lentement vers eux; ils le regardèrent venir sans oser faire un mouvement pour l'éviter; le chasseur posa sa main droite sur l'épaule du grand-prêtre, fixa sur lui un regard perçant et dit d'une voix sombre:
--Que les fils de l'_Ayotl_ sacrée s'arment de courage!
--Que veut dire mon père? murmura en tremblant le vieillard.
--Un esprit méchant, continua lentement le chasseur, s'est emparé de ces filles des visages pâles; cet esprit méchant frappera de mort, à compter de ce soir, tous ceux qui s'approcheront d'elles, car la science redoutable dont m'a doué le Wacondah m'a permis de m'assurer de la maligne influence qui pèse sur elles.
Les deux Indiens, crédules comme tous ceux de leur race, firent un pas en arrière. Alors le chasseur, afin de mieux corroborer ses paroles, feignit d'être repris d'une nouvelle crise et de se débattre contre l'obsession de l'esprit qui le tenait.
--Mais que faut-il faire pour les délivrer de ce pouvoir funeste? demanda timidement Atoyac.
--Toute force et toute sagesse viennent du Wacondah, répondit le Canadien, je désire demander à mon père l'amantzin, qu'il me permette de passer cette nuit en prière dans le temple du Soleil.
Les Indiens échangèrent entre eux un regard d'admiration.
--Qu'il soit fait selon la volonté de mon père, répondit le grand-prêtre en s'inclinant; ses désirs sont pour nous des ordres.
--Surtout, reprit le chasseur, que jusqu'à demain personne n'approche les filles des visages pâles; alors peut-être le Wacondah exaucera mes prières en m'indiquant les remèdes dont je dois me servir.
Le grand-prêtre s'inclina en signe d'assentiment.
--Il sera fait ainsi, dit-il; que mon père me suive, je le conduirai au temple.
--Non, répondit Bon-Affût, cela ne se peut pas, je dois entrer seul dans le sanctuaire; que mon père me dise la façon d'ouvrir la porte.
L'amantzin obéit et lui expliqua de quelle manière les barres et les verrous qui fermaient le temple étaient disposés et comment il fallait s'y prendre pour les enlever.
--Bon, fit le chasseur: demain a l'_endit-ha_--au lever du soleil,--je ferai connaître à mon père la volonté du Wacondah et s'il nous reste espoir de sauver les malades.
--J'attendrai, mon fils, dit le vieillard.
Les deux Indiens s'inclinèrent respectueusement devant le médecin et se retirèrent ensemble. Le chasseur fut étonné de les voir partir ainsi, il se demanda où ils pouvaient aller à pareille heure. Cependant la sortie des Indiens en ce moment n'était que la conséquence des confidences faites par Bon-Affût à Atoyac; le grand-prêtre et le chef se rendaient en toute hâte auprès du principal sachem de la ville, afin de lui faire part de ce qu'ils avaient appris sur les intentions supposées du Loup-Rouge et d'Addick.
Nous reviendrons ici sur ce que nous avons dit déjà au lecteur, pour bien lui faire comprendre le motif de la confiance avec laquelle les Indiens avaient accueilli les paroles du chasseur. Dans ces contrées, les devins sont comme les favoris de la divinité et jouissent d'un pouvoir surnaturel sans bornes; comme chez les peaux-rouges, la pratique de la médecine n'est, à proprement parler, qu'une affectation de pratiques religieuses mêlées de jongleries ridicules, les médecins sont naturellement considérés comme devins et respectés comme tels. Et qu'on ne pense pas que le vulgaire seul est imbu de cette croyance: les chefs, les guerriers, les prêtres eux-mêmes, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, sans leur accorder peut-être une puissance aussi absolue, leur reconnaissent cependant une supériorité marquée sur eux.
Pendant les derniers événements que nous avons rapportés, la nuit était venue, mais une de ces nuits américaines, si calmes et si douces, pleines de parfums enivrants; une lueur faible et suave pleuvait des étoiles, dont l'innombrable armée plaquait le ciel d'un bleu profond de leur étincelante lumière; la lune se jouait dans l'éther et dardait sur la ville endormie ses rayons argentés qui donnaient aux objets un aspect fantastique; un silence religieux planait sur la cité. Le chasseur suivit des yeux les deux individus aussi longtemps qu'il put les apercevoir, puis il se mit en devoir de traverser la place afin de se rendre au temple.
La journée avait été rude pour le Canadien; il lui avait fallu faire à chaque instant preuve de présence d'esprit, lutter de ruse et de finesse avec des hommes dont les yeux clairvoyants sans cesse fixés sur lui avaient été maintes fois sur le point de découvrir le loup caché sous la peau de l'agneau; cependant il s'était vaillamment tiré des épreuves qu'il avait eues à soutenir, et de la façon dont les choses avaient tourné, il avait toutes raisons de croire qu'il réussirait à délivrer les jeunes filles; aussi le digne chasseur riait-il tout seul de la manière dont il avait joué son rôle et se promettait-il de continuer bravement jusqu'au bout. Arrivé au temple, il défit les barres et les verrous et entra dans l'intérieur, se contentant de repousser derrière lui les battants de la porte, se croyant certain que personne n'oserait venir le troubler, à cause de la sainteté du lieu d'abord, et ensuite de la crainte superstitieuse qu'il était parvenu à inspirer aux Indiens.
En demandant au grand-prêtre la permission de passer la nuit dans le sanctuaire, le chasseur n'avait d'autre but que celui de couvrir du manteau de la religion les moyens qu'il comptait employer pour l'évasion des jeunes filles, et en même temps d'avoir devant lui quelques heures de liberté, afin de pouvoir, sans être dérangé par la bienveillance importune et curieuse de la famille et des amis de son hôte, corroborer dans sa pensée les détails de l'exécution du plan qu'il avait formé pour enlever les deux prisonnières.
L'intérieur du temple était sombre: seule, une lampe brûlait devant la table des sacrifices et ne répandait qu'une lueur faible et tremblotante, incapable de dissiper les ténèbres. Bon-Affût se retira dans un angle obscur du temple, s'accroupit sur la terre, sortit ses pistolets de sa poitrine, les plaça auprès de lui en cas d'alerte, et, après avoir d'un regard perçant cherché à sonder les épaisses ténèbres qui l'enveloppaient, rassuré par le silence funèbre qui régnait dans cette enceinte, il se mit à réfléchir profondément. Cependant, peu à peu, soit lassitude, soit influence du lieu où il se trouvait, malgré les violents efforts du chasseur pour rester éveillé, il sentit ses paupières devenir pesantes, se fermer malgré lui, et enfin il finit par se laisser aller au sommeil invincible qui l'obsédait.
Depuis combien de temps dormait-il? Il n'aurait su le dire, lorsqu'un léger bruit qu'il entendit non loin de lui lui fit subitement ouvrir les yeux. De même que tous les hommes habitués à la vie active et périlleuse du désert, où il faut constamment se tenir sur ses gardes, le chasseur avait acquis une telle finesse de sens que, si grande que fut la lassitude qui l'accablait, chez lui le sentiment de sa sûreté veillait toujours et que son sommeil était, lorsqu'il se savait dans une situation périlleuse, aussi et peut-être plus léger que celui d'un enfant. Bon-Affût, à peine réveillé, regarda autour de lui, tout en se gardant bien de faire le moindre mouvement qui indiquât que son sommeil fût interrompu. Il ne put rien voir, la nuit durait toujours, et de plus la lampe était éteinte. Il comprit que quelqu'un s'était introduit dans le temple et qu'il était épié. Mais qui avait osé franchir le seuil sacré? Deux sortes de gens pouvaient seules se hasarder à le faire. Un ami ou un ennemi. Des amis, il n'en avait qu'un dans la ville, l'Aigle-Volant; il était évident que le guerrier, s'il avait voulu pénétrer jusqu'à lui, serait venu franchement, et non pas en se cachant, manière de procéder qui aurait pu lui attirer une balle dans la tête. C'était donc un ennemi. Mais lequel? Ceux qu'il aurait pu soupçonner, c'est-à-dire Addick ou le Loup-Rouge ne le connaissait pas, et puis ils ne l'auraient pas découvert sous son déguisement, puisqu'il avait trompé des yeux aussi clairvoyants que les leurs; du reste, dans tout le cours de la journée, il ne s'était pas une fois rencontré face à face avec les deux chefs; ce ne pouvait donc pas être eux. Mais qui était-ce alors? Voilà ce que, malgré toute sa finesse, le chasseur ne pouvait deviner. Dans le doute, et pour n'être pas pris au dépourvu, par un mouvement presque imperceptible, il allongea ses bras jusqu'à ce que ses mains atteignissent ses pistolets, les saisit, et, la tête droite, les yeux bien ouverts, l'oreille tendue à tous les bruits, il se prépara à faire bravement face à l'ennemi, quel qu'il fût, qui allait se présenter.
Cependant le bruit qui l'avait éveillé ne se renouvelait pas, tout demeurait calme et silencieux. En vain le chasseur cherchait à voir une ombre, si légère qu'elle fût, un bruit presque imperceptible; rien ne troublait la majesté du sanctuaire.
Cependant, Bon-Affût ne s'était pas trompé, il avait distinctement entendu un pas frôler timidement les dalles du temple. Il faut s'être, une fois dans sa vie, rencontré dans une position identique à celle dans laquelle se trouvait le chasseur pour bien en comprendre les angoisses et les terreurs. Sentir près de soi, à deux pas peut-être, un ennemi qui vous guette, dont l'œil féroce est implacablement fixé sur vous; savoir qu'il est là, le deviner par cette espèce d'intuition que Dieu a donnée à l'homme pour prévoir un danger, et n'oser bouger, craindre de faire le moindre mouvement qui l'avertisse que vous l'attendez; cette position, comparée à celle de l'oiseau fasciné par le reptile, est des plus cruelles et, en quelques minutes, devient un supplice tellement intolérable que la mort même lui est préférable.
Certes, Bon-Affût était un homme d'un courage à toute épreuve: l'entreprise qu'il tentait en ce moment démontrait chez lui une témérité, je ne dirai pas poussée jusqu'à la mort, ce qui ne serait rien, mais jusqu'au mépris de ces tortures atroces que les peaux-rouges sont si ingénieux à inventer et à varier pour faire palpiter les chairs de leurs victimes et extraire pour ainsi dire la vie goutte à goutte de leur corps en lambeaux. Eh bien, après un quart d'heure de l'attente terrible dans laquelle il se tenait, il se sentit frissonner malgré lui, ses cheveux se dressèrent sur son crâne, et une sueur froide perla ses tempes.
--Mille millions de démons! murmura-t-il intérieurement, vais-je donc me laisser égorger ainsi? Vive Dieu! Je veux savoir à quoi m'en tenir, quoi qu'il arrive.
Au même instant, comme poussé par un ressort, il se dressa sur ses pieds, un pistolet de chaque main.
Tout à coup une ombre se détacha d'un pilier, fit un bond de tigre, et le chasseur saisi à la gorge par une main inconnue roula sur le sol avant d'avoir pu jeter un cri; un pied s'appuya lourdement sur sa poitrine, et, comme à travers un nuage, il entrevit une face hideuse qui ricanait en le regardant. Bon-Affût était seul, abandonné, sans secours; c'en était fait de lui, rien ne pouvait le sauver; il poussa un soupir étouffé et ferma les yeux, résigné au sort qui l'attendait. Mais, au moment où il croyait recevoir le coup mortel, il sentit la main qui lui serrait la gorge se desserrer, et une voix railleuse lui dit:
--Relève-toi, puissant tlacateotzin; je voulais seulement te prouver que tu étais en ma puissance.
Le chasseur se releva tout contusionné et tout troublé encore de cette brusque attaque. L'autre continua:
--Que donnerais-tu pour échapper au péril qui te menace et pour être libre de regagner paisiblement le calli de ton hôte Atoyac?
Mais Bon-Affût avait eu le temps de se remettre de cette chaude alerte; il avait ressaisi ses pistolets, toute crainte avait fui de son cœur, il n'avait à se défendre que contre un ennemi; cet ennemi après l'avoir un instant tenu abattu sous ses pieds, commettait la faute de lui rendre la liberté de ses mouvements: la position entre eux était subitement devenue égale.
--Je ne vous donnerai rien, Loup-Rouge, répondit-il résolument; pourquoi ne m'avez-vous pas tué lorsque j'étais là, étendu à terre, sans défense?
Le chef indien, car c'était lui, recula avec étonnement en se voyant si facilement reconnu.
--Pourquoi je ne t'ai pas tué, chien? répondit-il, parce que j'ai eu pitié de toi.