Part 27
Au centre de la salle, dans un trou ovale creusé à cet effet, était empilé, avec une certaine symétrie, le bois destiné au feu du conseil et qui ne devait être allumé que par le grand-prêtre.
Cette salle était éclairée par douze hautes fenêtres garnies de longs rideaux faits en poil de vigogne, et qui tamisaient une lumière sombre et douteuse, parfaitement en harmonie avec l'aspect imposant qu'offrait cette vaste salle.
Au moment où l'amantzin et Addick pénétrèrent dans le lieu de la réunion, tous les chefs composant le conseil étaient arrivés; ils se promenaient par groupes de long en large, causant à voix basse en les attendant.
Aussitôt que le grand-prêtre fut entré, chacun prit place autour du foyer, sur un signe du plus ancien sachem.
Ce sachem était un vieillard que deux guerriers tenaient par dessous les bras pour le soutenir. Chose étrange parmi les Indiens, une longue barbe blanche comme de l'argent tombait sur sa poitrine, ses traits étaient empreints d'une majesté extraordinaire; du reste, les autres chefs lui témoignaient un respect et une vénération profonde.
Ce chef se nommait _Axayacatl_, c'est-à-dire la face de l'eau[1]; il prétendait descendre des anciens Incas qui gouvernèrent la terre d'Anahuac[2] avant la conquête espagnole, et de même que son homonyme, huitième roi du Mexique, son hiéroglyphe était une figure devant laquelle il plaçait le signe de l'eau. Ce qui pouvait venir à l'appui de ses prétentions, c'est que sa peau n'avait pas cette teinte rougeâtre de cuivre neuf qui distingue la race indienne, mais se rapprochait au contraire du type européen.
Quoi qu'il en soit de l'origine de ce chef, ce qui était vraiment prouvé, c'est que, dans sa jeunesse, il avait été un des plus braves et des plus renommés guerriers des Comanches, cette nation orgueilleuse et indomptable qui s'intitule la _reine des Prairies_, qu'elle prétend avoir seule le droit de parcourir impunément.
Lorsque le grand âge d'Axayacatl et ses nombreuses blessures l'avaient empêché de faire plus longtemps la guerre, les Indiens, dont il était généralement vénéré, l'avaient à l'unanimité élu chef suprême de Quiepaa-Tani.
Depuis plus de vingt ans il exerçait cette fonction à la satisfaction de toutes les nations indiennes.
Après s'être assuré d'un coup d'œil que tous les chefs étaient accroupis autour du foyer, le sachem prit des mains du hachesto qui se tenait debout à ses côtés, un tison allumé qu'il plaça au milieu de la pile de bois préparée pour le feu du conseil, en disant d'une voix faible, mais cependant distincte:
--Wacondah, tes enfants se réunissent pour discuter de graves intérêts; que la flamme, qui est ton essence souffle à leur poitrine et fasse monter jusqu'à leurs lèvres des paroles sages et dignes de toi.
Le bois, probablement enduit de matières résineuses, avait pris feu presque immédiatement, et bientôt une flamme brillante monta en tournoyant vers le faîte de la salle.
Pendant que le sachem prononçait les paroles que nous avons rapportées, deux prêtres secondaires avaient enlevé le calumet sacré de l'endroit où il était placé, et, après l'avoir bourré d'un tabac réservé seulement pour les cérémonies extraordinaires, ils l'avaient apporté sur leurs épaules et présenté respectueusement à l'amantzin. Celui-ci prit avec une _baguette de médecine_, afin de conjurer les mauvais présages, un charbon incandescent dans le foyer et alluma le calumet en prononçant l'invocation suivante:
--Wacondah! Être sublime et inconnu, toi que le monde ne peut contenir et dont l'œil puissant aperçoit l'insecte le plus petit timidement caché sous l'herbe, nous t'invoquons, toi que nul homme ne peut comprendre. Permets que le Soleil, ton représentant visible, nous soit favorable et ne chasse pas au loin la fumée sainte du grand calumet que nous envoyons vers lui.
L'amantzin, conservant toujours le fourneau du calumet dans la paume de sa main, présenta le tuyau tour à tour à chaque chef, en commençant par le plus âgé, c'est-à-dire par Axayacatl. Les sachems aspirèrent chacun quelques bouffées de fumée avec le décorum et le recueillement exigés par l'étiquette, les regards baissés vers la terre et le bras droit appuyé sur le cœur. Lorsqu'enfin le tuyau du calumet arriva au grand-prêtre, celui-ci fit tenir le fourneau par un de ses acolytes et fuma jusqu'à ce que tout le tabac fût réduit en cendre. Alors le hachesto s'approcha, vida la cendre dans un petit sac de peau d'élan, qu'il ferma et jeta ensuite au milieu du feu en disant d'une voix haute et accentuée:
--Wacondah! Les descendants des fils d'Aztlan[3] implorent ta clémence; fais descendre tes rayons lumineux dans leurs cœurs, afin que leurs paroles soient celles d'hommes sages.
Puis les deux prêtres reprirent le calumet et allèrent le replacer au-dessous de l'image du Soleil.
Le vieux sachem reprit la parole:
--Le conseil est réuni, dit-il; deux chefs renommés arrivés ce matin seulement à Quiepaa-Tani, de retour d'un long voyage, ont, disent-ils, des communications importantes à faire aux sachems: qu'ils parlent nos oreilles sont ouvertes.
Nous n'entrerons pas ici dans les détails des discussions qui eurent lieu pendant ce conseil; nous ne rapporterons pas les discours prononcés par le Loup-Rouge et par Addick; cela nous entraînerait beaucoup trop loin et pourrait sembler fastidieux au lecteur. Qu'il suffise de dire que, bien que les passions des chefs fussent mises adroitement en jeu par les deux sachems qui avaient demandé la réunion, que parfois à de vives attaques il y eut de vives ripostes, nous nous bornerons à constater que tout se passa avec le décorum et la décence qui caractérisent les assemblées indiennes; que, bien que chacun défendit son opinion pied à pied, cependant personne ne sortit des limites du bon goût et du savoir-vivre, et nous résumerons les débats en constatant que le Loup-Rouge et Addick échouèrent complètement dans leurs projets, et que le bon sens, ou plutôt le mauvais vouloir de leurs collègues, les empêcha d'atteindre le but qu'ils se proposaient.
Le grand-prêtre, tout en feignant de prendre parti pour Addick, sut si bien embrouiller la question que le conseil déclara à l'unanimité que les deux jeunes filles blanches renfermées au palais des vierges du Soleil devaient être considérées, non pas comme pensionnaires du chef qui les avait amenées dans la ville, mais comme prisonnières de la confédération tout entière, et, comme telles, demeurer sous la garde de l'amantzin, auquel on intima l'ordre de les garder avec la plus grande vigilance et de ne laisser sous aucun prétexte pénétrer le jeune chef jusqu'à elles. Chinchcoatl, lorsqu'il avait insinué à Addick de s'adresser au conseil, savait pertinemment quel serait le résultat de cette démarche; mais, ne voulant pas se faire un ennemi du jeune homme en lui refusant sa demande, il avait adroitement décliné la responsabilité du refus en en rendant responsable le conseil tout entier et en mettant, grâce à cette manœuvre, Addick dans l'impossibilité de lui demander compte de sa conduite déloyale à son égard.
Le Loup-Rouge avait été plus heureux auprès du conseil: la raison en était simple, la communication qu'il faisait intéressait la ville. Le chef apache avait demandé qu'une troupe de cinq cents guerriers commandés par un chef renommé fût mise sous les armes pour veiller à la sûreté commune, compromise gravement par l'apparition aux environs de Quiepaa-Tani d'une quarantaine de visages pâles dont le but évidemment n'était autre que de surprendre la ville et de s'en emparer.
Les chefs accordèrent au Loup-Rouge ce qu'il demandait, et même beaucoup plus qu'il n'aurait osé l'espérer: au lieu de cinq cents guerriers, on arrêta que mille seraient choisis; que la moitié de ces guerriers, sous les ordres d'Atoyac, parcourrait la campagne dans tous les sens, afin de surveiller les approches de l'ennemi, tandis que l'autre moitié, sous le commandement immédiat du gouverneur, veillerait au dedans. Puis le conseil se sépara.
Le grand-prêtre s'approcha alors d'Atoyac et lui demanda si réellement il avait chez lui un tlacateotzin renommé. Celui-ci lui répondit qu'en effet, le jour même, un grand médecin yuma était arrivé à Quiepaa-Tani, et qu'il lui avait donné l'hospitalité dans son calli. L'Aigle-Volant se joignit alors à Atoyac pour assurer au grand-prêtre que ce médecin, qu'il connaissait depuis fort longtemps jouissait à juste titre d'une réputation fort étendue parmi les Indiens, et que lui-même lui avait vu faire des cures merveilleuses. L'amantzin n'avait aucune raison de se méfier de l'Aigle-Volant; il accorda donc la plus grande confiance à ses paroles et, séance tenante, il pria Atoyac de lui amener ce tlacateotzin dans le plus bref délai au palais des vierges du Soleil, afin de donner ses soins aux deux jeunes filles blanches placées sous sa tutelle par le conseil général de la nation, et dont la santé lui inspirait depuis quelque temps des craintes sérieuses.
Addick entendit ces paroles prononcées d'une voix assez haute, et, s'approchant rapidement du grand-prêtre:
--Que dit donc mon père? s'écria-t-il avec agitation.
--Je dis, répondit l'amantzin de sa voix doucereuse que les deux jeunes filles que mon fils a confiées à ma garde ont été éprouvées par le Wacondah, qui leur a envoyé le fléau de la maladie.
--Leur vie serait-elle en danger? reprit le jeune homme avec une angoisse mal contenue.
--Le Wacondah seul tient en son pouvoir l'existence de ses créatures; mais cependant je crois que le péril pourrait être conjuré: d'ailleurs, ainsi que mon fils l'a entendu, j'attends un illustre tlacateotzin de la nation yuma, venu des bords du grand lac salé sans rivages, qui, par le secours de sa science, peut rendre, je n'en doute pas, la force et la santé aux esclaves que mon fils a conquises sur les barbares espagnols.
Addick, à cette fâcheuse nouvelle, ne put réprimer un mouvement de dépit qui prouva au grand-prêtre qu'il n'était pas entièrement sa dupe et qu'il se doutait de ce qui s'était passé; mais, soit respect, soit crainte de se tromper dans sa supposition, ou plutôt parce que le lieu dans lequel Addick se trouvait ne lui parut pas propice à une explication comme celle qu'il voulait avoir avec l'amantzin, il se contraignit et se contenta de prier le vieillard de ne rien négliger pour sauver les captives, en ajoutant qu'il saurait se montrer reconnaissant envers lui pour les soins qu'il leur donnerait. Puis, renonçant subitement à la discussion, il s'inclina légèrement devant le grand-prêtre, lui tourna le dos et sortit de la salle en causant vivement à voix basse avec le Loup-Rouge qui l'attendait à quelques pas de là.
L'amantzin suivit un instant le jeune homme des yeux avec une expression indéfinissable; puis, reprenant sa conversation avec Atoyac et l'Aigle-Volant, il les pria de lui envoyer le médecin yuma le soir-même si cela était possible. Ceux-ci le lui promirent, puis ils le quittèrent pour retourner à leur calli, où sans doute le médecin les attendait.
Cependant, ce qui s'était passé au conseil avait donné beaucoup à réfléchir l'Aigle-Volant en lui faisant comprendre que les deux chefs apaches connaissaient la plus grande partie du secret de Bon-Affût, et que, si celui-ci voulait réussir, il fallait qu'il ne perdit pas un instant et se mit à l'œuvre à l'instant, sinon il courait grand risque d'échouer. Après dix minutes de marche, les chefs arrivèrent enfin au calli, où ils rencontrèrent Bon-Affût qui les attendait. Le chasseur, ainsi que nous l'avons dit, ne fit aucune difficulté de consentir à la requête que lui adressa Atoyac; mais, au contraire, après s'être chargé de sa boîte à médicaments, il le suivit avec empressement.
[1] Ce nom est composé de _alt_, eau, et de _axaya_, face.
[2] _Anahuac_ signifie littéralement pays entre les eaux (les deux mers).
[3] Lieu d'où les Mexicains tiraient leur origine: ce nom vient de _aztatl_ héron.
XXXV.
L'Entrevue.
Bon-Affût suivait Atoyac au palais des vierges du Soleil. Malgré lui, l'intrépide chasseur sentait son cœur se serrer en songeant à la situation périlleuse dans laquelle il allait se mettre et aux conséquences terribles qu'aurait pour lui la découverte de sa personnalité par les Indiens. Cependant il se roidit contre cette émotion qui l'agitait sourdement et parvint à reprendre assez de puissance sur lui-même pour affecter une tranquillité et une indifférence qui étaient bien loin de son esprit.
Les deux hommes marchaient silencieusement côte à côte; le chasseur, craignant que ce mutisme prolongé n'inspirât à son guide des soupçons de quelque nature qu'ils fussent, résolut de l'obliger à causer, afin de donner à ses pensées un cours différent de celui qu'il redoutait de leur voir prendre.
--Mon frère a beaucoup voyagé? lui demanda-t-il pour entrer en matière.
--Quel est le guerrier appartenant à notre race dont la vie ne s'est pas écoulée dans de longues courses? répondit sentencieusement l'Indien. Les faces pâles, mon père le sait mieux que moi, nous pourchassent comme des bêtes fauves et nous obligent à nous retirer incessamment devant leurs empiètements successifs.
--C'est vrai, fit le chasseur en hochant mélancoliquement la tête. Dans quel désert assez ignoré nous est-il permis aujourd'hui de cacher les os de nos pères, avec la certitude que la charrue des blancs ne viendra pas les broyer en traçant son interminable sillon et les disperser dans toutes les directions?
--Hélas! reprit Atoyac, la race rouge est maudite: un jour viendra où on la cherchera vainement dans les plaines immenses où jadis elle était plus nombreuses que les brillantes étoiles qui tapissent le dôme du ciel; car elle est fatalement condamnée à disparaître de la surface du monde; les visages pâles ne sont que les instruments terribles de la colère implacable du Wacondah contre les enfants de la famille rouge.
--Mon frère ne parle que trop bien: jadis notre race était toute puissante, maintenant elle est tombée plus bas que les esclaves les plus vils, sans même qu'il lui reste l'espoir de se relever jamais.
--Que sont devenus les puissants empereurs de l'Anahuac qui commandaient à toute la terre? Des villes sans nombre qu'ils ont fondé, cinq seulement composent aujourd'hui le territoire de _Tlapallan_[1]; elles sont les derniers refuges des enfants de _Quetzalcoatl_[2], qui sont contraints de s'y cacher comme les daims timides, au lieu de fouler hardiment les contrées possédées dans les anciens jours par leurs ancêtres.
--Mais grâces soient rendues au Wacondah, dont la puissance est infinie; ces cinq villes sont complètement à l'abri des insultes des Gachupines.
Atoyac hocha tristement la tête.
--Mon père se trompe, dit-il: en quel lieu ignoré les faces pâles ne pénètrent-elles pas?
--C'est possible, elles atteignent tous les buts; mais jusqu'à présent aucune face pâle n'a pénétré jusqu'à Quiepaa-Tani; elles n'ont pu franchir les montagnes et traverser les déserts derrière lesquels la ville sacrée s'élève calme et paisible, se riant des vains efforts de ses ennemis pour la découvrir.
--Il y a deux soleils à peine, j'aurais parlé comme mon père, je me serais réjoui avec lui de cette ignorance des faces pâles; mais aujourd'hui cela ne m'est plus possible.
--Comment cela? Qu'est-il donc survenu dans un si court espace de temps, qui oblige mon frère à changer aussi brusquement d'opinion? demanda le chasseur subitement intéressé, et redoutant d'apprendre une mauvaise nouvelle.
--Les faces pâles sont aux environs de la ville; on les a vues. Elles sont nombreuses et bien armées.
--Cela n'est pas, mon père se trompe; ce sont des poltrons ou des vieilles femmes qui auront eu peur de leur ombre et auront fait courir ce bruit, répondit le Canadien, dont un frisson de terreur parcourut tous les membres.
--Ceux qui ont apporté cette nouvelle ne sont ni des poltrons qui ont peur de leur ombre ni des vieilles femmes bavardes, ce sont des chefs renommés; aujourd'hui, au grand conseil, ils ont annoncé la présence d'un fort parti de visages pâles, cachés dans la forêt dont les arbres ont étendu pendant si longtemps leurs ramures protectrices devant nous pour nous dérober aux regards perçants de nos ennemis.
--Ces hommes, si nombreux qu'ils soient, à moins de former une véritable armée, ne se hasarderont pas à attaquer une ville aussi forte que celle-ci, défendue par d'épaisses murailles et renfermant un nombre considérable de guerriers d'élite.
--Peut-être; qui peut le savoir? Dans tous les cas, si les visages pâles ne nous attaquent pas, c'est nous qui les attaquerons: il faut que pas un d'entre eux ne revoie les terres des visages pâles; notre sécurité et notre sûreté dans l'avenir l'exigent.
--Oui, cela doit être ainsi; mais êtes-vous bien sûrs que les chefs dont vous parlez et dont j'ignore les noms ne vous aient pas trompé et ne soient pas des traîtres?
Atoyac s'arrêta et lança un regard perçant au Canadien, qui le soutint d'un air calme, avec un visage impassible.
--Non, reprit-il au bout d'un instant, le Loup-Rouge et Addick ne sont pas des traîtres!
Le chasseur sembla réfléchir un instant, puis il s'écria d'un ton résolu qui en imposa à l'Indien:
--Non, en effet, ces deux chefs ne sont pas des traîtres, mais ils sont en passe de le devenir avant peu; les dangers qui nous menacent, ce sont eux qui les ont amassés sur nos têtes pour satisfaire leurs passions et leur soif de vengeance.
--Que mon frère s'explique, s'écria le chef au comble de l'étonnement. Ses paroles sont graves.
--J'ai eu tort de les prononcer, reprit le chasseur avec une feinte humilité. Je ne suis qu'un homme pacifique, auquel le Wacondah tout puissant a donné la mission de soulager, selon la science qu'il lui a accordée, les maux de l'humanité; je ne dois pas, faible arbrisseau, chercher à déraciner le chêne noueux dont le poids, en tombant, suffirait pour me renverser. Que mon frère me pardonne, je me suis imprudemment laissé emporter par mon indignation.
--Non, non, s'écria le chef en lui serrant le bras avec force, cela ne peut être ainsi; mon père a commencé, il faut qu'il termine et qu'il me dise tout.
Avec cette promptitude de conception qui le distinguait, le chasseur avait subitement conçu tout un plan fondé sur la méfiance qui forme le fond du caractère indien; il feignit de résister aux injonctions du chef et de ne pas vouloir entrer dans de plus grands détails sur ce qu'il avait laissé entrevoir; mais plus le soi-disant médecin s'obstinait à ne rien dire, plus le chef, de son côté, insistait pour le faire parler. Enfin le chasseur feignit de se laisser intimider par les prières mêlées de menaces que lui faisait son hôte, et, tout en protestant de la crainte qu'il avait de s'attirer la haine de deux chefs renommés, il consentit enfin à donner les renseignements qui lui étaient demandés avec tant d'insistance.
--Voici les faits, dit-il; je les raconterai à mon frère tels qu'ils sont venus à ma connaissance; seulement mon frère m'engage sa parole que, quelle que soit la résolution qu'il prendra après m'avoir entendu, il ne me mêlera en rien, moi, homme paisible et craintif, dans cette affaire; que mon nom même ne sera pas prononcé, et que les chefs dont je vais lui dévoiler la conduite ignoreront ma présence à Quiepaa-Tani.
--Que mon père parle en toute confiance; je lui jure par le nom sacré du Wacondah et par la grande _Ayotl_--tortue--que, quoi qu'il arrive, son nom ne sera pas mêlé à cette affaire: nul ne saura de quelle façon j'ai obtenu les renseignements qu'il me donnera. Atoyac est un des premiers sachems de Quiepaa-Tani; lorsqu'il lui plaît de dire une chose, ses paroles n'ont pas besoin d'être confirmées par d'autres témoignages que le sien.
Ainsi que cela arrive souvent, dans la circonstance présente, à part l'inquiétude causée par les habiles réticences du chasseur, le chef n'était pas fâché de l'importance qu'allaient sans doute lui donner les détails qu'il allait apprendre et le rôle qu'il serait indubitablement appelé à jouer dans les événements qui en seraient la suite.
--Och! reprit le chasseur avec un geste de satisfaction, puisqu'il en est ainsi, je parlerai.
Alors le Canadien fit à son complaisant et crédule auditeur une longue histoire extrêmement embrouillée, où la vérité était si adroitement mêlée au mensonge qu'il aurait été impossible à l'homme le plus fin de distinguer l'une de l'autre; mais dont il résultait que, si les blancs étaient parvenus aux environs de la ville, c'étaient Addick et le Loup-Rouge qui les avaient entraînes sur leurs traces, en ne cachant leur piste que tout juste ce qu'il le fallait pour que ceux qui les poursuivaient ne la perdissent pas. L'ensemble des faits racontés par le chasseur était si habilement groupé que les deux chefs enveloppés dans ce réseau de mensonges et de vérités, devaient incontestablement être convaincus de trahison s'ils étaient sérieusement interrogés, ainsi que le digne chasseur l'espérait, nous devons l'avouer, dans son for intérieur.
--Je ne me permettrai aucune réflexion, ajouta-t-il en terminant; mon frère est un chef sage et un guerrier expérimenté, il jugera beaucoup mieux que je ne saurais le faire, moi pauvre vermisseau, de la gravité des choses qu'il vient d'entendre; seulement je le supplie de se souvenir de ce qu'il m'a promis.
--Atoyac n'a qu'une parole, répondit le chef; que mon père se rassure; mais ce que j'ai entendu est extrêmement sérieux; ne perdons pas davantage de temps, il faut que je me rende auprès du premier chef de la ville.
--Peut-être est-ce dans une bonne intention que les deux sachems ont attiré si près de nous les visages pâles, insinua le chasseur; ils espèrent peut-être s'en emparer ainsi plus facilement.
--Non, répondit d'un air sombre Atoyac, leur intention ne peut être que perfide; il faut déjouer le plus tôt possible leurs machinations: sans cela de grands malheurs arriveront, surtout après la décision du conseil, qui donne au Loup-Rouge, sous les ordres du gouverneur, le commandement des guerriers destinés à agir à l'intérieur.
Heureusement pour le Canadien, le chef Atoyac était l'ennemi personnel du Loup-Rouge et d'Addick, ce qui l'empêcha de remarquer avec quelle adresse sournoise le chasseur l'avait amené à écouter son récit.
Les deux hommes reprirent à grands pas leur course interrompue, et au bout de quelques minutes ils atteignirent le palais des vestales. Après quelques pourparlers avec le guerrier chargé de la garde de la porte, le chef et le soi-disant médecin furent introduits dans l'intérieur. Le grand-prêtre vint avec empressement au devant des arrivants qu'il attendait avec impatience. L'amantzin envisagea le chasseur avec une attention soupçonneuse et lui fit subir un interrogatoire semblable à celui auquel, dans la matinée, l'avait déjà soumis Atoyac.
Ses réponses, préparées de longue main, convinrent au grand-prêtre; car, quelques minutes plus tard, il le conduisit, suivi par le chef, dans les appartements réservés du palais, afin de constater l'état de maladie des deux jeunes filles.