Part 21
La raison en est toute simple et des plus faciles à comprendre.
Les tribus du nord n'ont jamais réellement existé à l'état de puissances politiques; chacune d'elles se gouverne séparément et en quelque sorte selon sa fantaisie; les Indiens dont elles sont formées s'allient rarement avec leurs voisins, et ont, de temps immémorial, constamment vécu de la vie nomade. Aussi n'ont-ils jamais possédé que les instincts très développés, il est vrai, des hommes qui sans cesse habitent les bois, c'est-à-dire une agilité merveilleuse, une grande finesse d'ouïe et une longueur de vue miraculeuse, qualités que, pour le dire en passant, on retrouve au même degré chez les Arabes et, en général, chez tous les peuples errants, quel que soit le coin de terre qui les abrite.
Pour ce qui est de leur sagacité et de leur adresse, les bêtes fauves les leur ont enseignées, ils n'ont eu que la peine de les imiter.
Les Indiens du Mexique joignent aux avantages que nous avons signalés les restes d'une civilisation avancée, civilisation qui, depuis la conquête, s'est réfugiée dans des repaires inabordables, mais qui n'en existe pas moins de fait.
Les familles ou tribus se considèrent entre elles comme les parties d'un même tout: la nation.
Or la nation américaine, continuellement en lutte avec les Espagnols d'un côté et les Américains du Nord de l'autre, a senti le besoin de doubler ses forces pour triompher des deux formidables ennemis qui la harcèlent sans relâche, et peu à peu ses enfants ont modifié dans leurs mœurs ce qui leur était nuisible, pour s'approprier celles de leurs oppresseurs et les combattre par leurs propres armes; ils ont poussé si loin cette tactique, qui, du reste, les a jusqu'à ce jour sauvés non seulement du joug, mais encore d'une totale extermination, qu'ils sont passés maîtres en fourberies et en ruses; leurs idées se sont agrandies, leur intelligence s'est développée, et ils sont parvenus à surpasser leur ennemis en astuce et en diplomatie, si nous pouvons nous servir de cette expression. Et cela est si vrai que, depuis trois cents ans, ceux-ci non seulement n'ont pas réussi à les dompter, mais même à se soustraire à leurs invasions périodiques, ces invasions que les Comanches nomment superbement la _lune du Mexique_, et pendant le cours desquelles ils ruinent impunément tout ce qui se rencontre sur leur passage.
Peut-on véritablement considérer comme des sauvages ces hommes qui, refoulés jadis par la terreur des armes à feu et la vue des chevaux, ces animaux dont ils ignoraient l'existence, contraints de se cacher au sein de montagnes inaccessibles, ont cependant défendu leur terrain pied à pied, et, dans certaines régions, sont arrivés à reconquérir une portion de leur ancien territoire?
Mieux que personne, nous savons qu'il existe des sauvages en Amérique, sauvages dans toute l'acception du mot; mais ceux-là on en a eu bon marché, chaque jour ils disparaissent du sol, car ils n'ont ni l'intelligence nécessaire pour comprendre ni l'énergie pour se défendre. Ce sont ces sauvages dont nous parlons qui, avant d'être soumis aux Espagnols ou aux Anglo-américains, l'étaient aux Mexicains, aux Péruviens et aux Araucans du Chili, et cela à cause de leur organisation intellectuelle qui les élève à peine au-dessus de la brute.
Il ne faut pas confondre ces peuplades d'ilotes qui ne sont que des exceptions dans l'espèce, avec les grandes nations indomptées dont nous essayons ici de décrire les mœurs, mœurs qui se modifient sans cesse; car, malgré les efforts qu'elles font pour se soustraire à son influence, la civilisation européenne qu'elles méprisent plutôt encore par haine héréditaire de leurs conquérants et de la race blanche en général que pour tout autre motif, les cerne, les accable et les envahit de toutes parts.
Peut-être avant cent ans les Indiens émancipés qui sourient de pitié à la vue des luttes mesquines que se livrent entre elles les républiques, fantômes qui les entourent, et le colosse pygmée des États-Unis qui les menace, reprendront leur rang dans le monde et porteront haut la tête; et ce sera justice, car ce sont d'héroïques natures richement douées, capables, bien dirigées, d'entreprendre et de mener à fin de grandes choses.
Au Mexique même, depuis l'époque où à la male heure ce pays a proclamé sa soi-disant indépendance, tous les hommes éminents qui ont surgi soit dans les arts, soit dans la diplomatie, soit dans la guerre, appartiennent à la race indienne pure. A l'appui de ce dire, nous citerons un seul fait d'une immense signification: la meilleure histoire de l'Amérique du Sud qui ait été publiée en espagnol jusqu'à ce jour a été écrite par un Inca: Garcilasso de la Vega! Cela n'est-il pas concluant; n'est-il pas temps de faire justice de toutes ces théories systématiquement absurdes qui s'obstinent à représenter la race rouge comme une race bâtarde, incapable d'amélioration et fatalement appelée à disparaître!
Terminant ici cette digression beaucoup trop longue, mais qui était indispensable pour l'intelligence des faits qui vont suivre, nous reprendrons notre récit au point où nous l'avons interrompu.
Après trois heures d'une marche fatigante et difficile dans les hautes herbes, les aventuriers atteignirent les premiers contreforts qu'ils voulaient franchir.
Vers le milieu de la nuit, Bon-Affût, après avoir accordé deux heures de repos à ses compagnons, se remit en marche.
Au lever du soleil, ils arrivèrent à une espèce de _cañon_ ou gorge étroite formée par deux murailles de rochers perpendiculaires, ils furent contraints de marcher pendant quatre heures dans le lit d'un torrent à demi desséché, où les pas ne laissaient heureusement aucune empreinte visible.
Pendant plusieurs jours leur voyage à travers des montagnes abruptes et désolées s'effectua avec de grande fatigues, mais sans offrir d'incident digne d'être rapporté; enfin ils se trouvèrent de nouveau dans la région des _tierras calientes_; la verdure avait reparu, la chaleur se faisait sentir; aussi les aventuriers, qui venaient de souffrir beaucoup du froid dans les hautes régions de la Serrania, éprouvèrent-ils une sensation de bien-être indicible en aspirant les émanations de cette atmosphère douce et embaumée, en contemplant ce ciel bleu et l'éblouissant soleil qui remplaçaient le ciel gris et blafard et l'étroit horizon chargé de brume et de givre des montagnes qu'ils laissaient derrière eux.
Vers la fin du quatrième jour, après avoir quitté les montagnes, Bon-Affût poussa un cri de satisfaction en apercevant surgir dans les lointains bleuâtres de la Prairie les premiers plans d'une immense forêt vierge vers laquelle il avait dirigé sa marche.
--Courage, mes amis! dit-il, nous rencontrerons bientôt l'ombre et la fraîcheur qui nous manquent ici.
Les aventuriers, sans répondre, allongèrent le pas en hommes qui appréciaient parfaitement la valeur de la promesse qui leur était faite.
La nuit était complète lorsqu'ils atteignirent, non pas la forêt, mais les bords d'une rivière assez large dont les hautes herbes leur avaient dérobé le voisinage, bien que depuis quelques instants ils entendissent le murmure continu de l'eau sur les cailloux de la rive. Bon-Affût résolut d'attendre au lendemain pour chercher un gué.
On campa; mais, par prudence, le feu ne fut pas allumé, les aventuriers se roulèrent dans leurs zarapés après avoir pris un maigre repas, et ne tardèrent pas à s'endormir.
Seul, Bon-Affût veillait.
Cependant la lune descendait à l'horizon, les étoiles commençaient à blanchir et à s'éteindre dans les profondeurs du ciel; le chasseur, dont la fatigue fermait malgré lui les yeux, allait s'abandonner au sommeil, lorsque tout à coup un bruit étrange, inattendu, le fit tressaillir. Il se redressa comme frappé par une commotion électrique, et prêta l'oreille. Un léger frémissement agitait les roseaux qui bordaient la rivière, dont l'eau calme et immobile semblait un long ruban d'argent. Il n'y avait pas un souffle de vent dans l'air.
Le chasseur posa la main sur l'épaule de l'Aigle-Volant; celui-ci ouvrit les yeux et le regarda.
--Les Indiens! murmura le Canadien à l'oreille du chef.
Puis, rampant sur les mains et sur les genoux, il se glissa sur la berge et se mit à l'eau.
Alors il regarda autour de lui.
La lune répandait une clarté suffisante pour laisser distinguer le paysage à une assez grande distance.
Le chasseur, malgré l'attention avec laquelle il inspectait les environs, ne vit rien. Tout était calme. Il attendit, le regard fixe et l'oreille au guet.
Une demi heure s'écoula, sans que le bruit qui l'avait éveillé se renouvelât. Il avait beau écouter, aucun son ne venait troubler le silence de la nuit.
Cependant Bon-Affût était certain de ne pas s'être trompé. Dans le désert, tous les bruits ont une cause, une raison d'être; les chasseurs les connaissent et savent fort bien les distinguer entre eux, sans jamais se tromper.
Cependant le chasseur était plongé dans l'eau jusqu'à la ceinture: en Amérique, si la chaleur du jour est étouffante, en revanche les nuits sont excessivement fraîches; Bon-Affût sentait un froid glacial l'envahir de toutes parts. De guerre lasse et croyant s'être trompé, il se disposait enfin à abandonner la place et à remonter sur la rive, lorsque, au moment où il se décidait à exécuter ce mouvement, un corps dur vint frapper sa poitrine.
Il baissa les yeux et étendit instinctivement les mains en avant. Il étouffa un cri de surprise: ce qui l'avait touché, c'était le flanc d'une pirogue qui glissait sans bruit à travers les roseaux qu'elle écartait sur son passage.
Cette pirogue, de même que toutes les embarcations indiennes de ces parages, était construite en écorce de bouleau, détachée de l'arbre au moyen de l'eau chaude.
Bon-Affût examina cette mystérieuse pirogue, qui semblait s'avancer sans le secours d'aucun être humain, plutôt se laissant dériver au gré du courant que filant en ligne directe. Cependant une chose étonnait le Canadien, c'est que cette pirogue filait droit sans aucune oscillation. Évidemment un être invisible, un Indien probablement, la dirigeait; cela ne faisait pas un doute. Mais où se tenait cet homme? Était-il seul? C'est ce qu'il était impossible de deviner.
L'anxiété du Canadien était extrême: il n'osait faire le moindre geste dans la crainte de révéler imprudemment sa présence; cependant la pirogue filait toujours. Résolu à savoir enfin à quoi s'en tenir, Bon-Affût tira doucement son couteau de sa ceinture, et retenant sa respiration, il s'accroupit dans la rivière, en ne laissant que le haut de son visage à la surface de l'eau.
Ce qu'il avait espéré arriva: au bout d'un instant, il vit briller dans l'ombre, comme deux charbons ardents, les yeux d'un Indien qui nageait derrière la pirogue et la poussait avec le bras. Le peau-rouge tenait sa tête au niveau de l'eau en jetant autour de lui des regards investigateurs.
Le Canadien reconnut un Apache. Soudain les yeux de cet homme se fixèrent sur le chasseur; celui-ci jugea qu'il fallait en finir: s'élançant avec la souplesse et la rapidité d'un jaguar, il saisit son ennemi à la gorge; sans lui donner le temps de pousser un cri d'alarme, il lui plongea son couteau dans le cœur.
Le visage de l'Apache devint noir, ses yeux s'ouvrirent démesurément, il battit un instant l'eau avec ses jambes et ses bras; mais bientôt ses membres se roidirent, une convulsion suprême agita tout tous son corps, il disparut emporté par le courant et laissant derrière lui un léger sillon rougeâtre.
Il était mort.
Le Canadien, sans perdre un instant, enjamba la pirogue, et s'accrochant aux roseaux, il regarda du côté où il avait laissé ses compagnons. Ceux-ci, réveillés par l'Aigle-Volant, s'étaient approchés avec précaution, emportant avec eux le rifle abandonné sur le rivage par le chasseur.
Aussitôt qu'ils furent réunis, ils dégagèrent la pirogue des roseaux qui lui barraient le passage, et d'après le conseil de Bon-Affût, après s'être embarqués, avoir mis l'embarcation en pleine eau et lui avoir fait prendre le courant, ils s'étendirent au fond.
Depuis quelques temps déjà ils dérivaient ainsi doucement, se croyant à l'abri des ennemis invisibles qu'ils soupçonnaient cachés autour d'eux, lorsque soudain une clameur terrible éclata comme un coup de tonnerre et vibra dans l'espace.
Le corps de l'Apache tué par Bon-Affût avait, pendant quelques minutes suivi le fil de l'eau, puis il s'était arrêté dans des herbes et des bois morts, juste en face d'un campement indien auprès duquel les aventuriers étaient passés quelques heures auparavant sans le soupçonner.
A la vue du cadavre de leur frère, les peaux-rouges avaient poussé le formidable rugissement de douleur dont nous avons parlé, et s'étaient précipités en tumulte vers le rivage en se désignant du doigt la pirogue.
Bon-Affût, se voyant découvert, saisit les pagaies, et aidé par l'Aigle-Volant et Domingo, en quelques instants il se mit hors d'atteinte.
Les Apaches déconcertés, furieux de cette fuite, et ne sachant à qui ils avaient affaire, gesticulèrent en accablant leurs ennemis inconnus de toutes les insultes que la langue indienne put leur fournir, les traitant de lapins, de canards, de chiens, de hiboux et autres épithètes empruntées à la nomenclature des animaux qu'ils haïssent ou méprisent.
Le chasseur et ses compagnons s'inquiétaient peu de ces injures impuissantes: ils continuaient à pagayer vigoureusement, ce qui rétablissait dans leurs membres la circulation du sang.
Cependant les Indiens changèrent de tactique: plusieurs longues flèches barbelées furent lancées sur la pirogue, quelques coups de fusil même furent tirés; mais la distance était trop grande, l'eau seule fut fouettée par les balles.
La nuit se passa ainsi.
Les aventuriers pagayaient avec ardeur, car ils avaient reconnu que la rivière, à l'aide de ses nombreux détours, se rapprochait sensiblement de la forêt qu'ils avaient tant d'intérêt à atteindre. Cependant, croyant ne plus avoir rien à redouter de leurs ennemis, ils abandonnèrent pendant quelques instants les pagaies afin de se délasser et prendre un peu de nourriture.
Le jour était venu sur ces entrefaites, un magnifique paysage se déroula aux yeux éblouis des aventuriers.
--Oh! s'écria l'Aigle-Volant avec une expression de surprise.
--Qu'y a-t-il? dit aussitôt Bon-Affût qui comprit que le chef avait aperçu quelque chose d'extraordinaire.
--Voyez! reprit emphatiquement le Comanche en tendant le bras dans la direction qu'ils avaient parcourue pendant la nuit.
--Vertudieu! s'écria le Canadien, deux pirogues à notre poursuite! Oh! Oh! Il va falloir en découdre.
--Cuerpo del Cristo! fit à son tour Domingo avec un soubresaut qui faillit faire chavirer la frêle embarcation.
--Quoi encore?
--Regardez!
--Mille diables! exclama le chasseur, nous sommes cernés.
En effet, deux pirogues s'avançaient rapidement à l'arrière des aventuriers, tandis que deux autres, parties de deux points opposés de la berge, venaient sur leur avant dans l'intention évidente de leur barrer le passage et leur couper la retraite.
--¡Voto a Dios! Voilà des peaux-rouges qui veulent nous faire danser un singulier _jaleo_! murmura Domingo. Qu'en dites-vous, vieux chasseur?
--Bon, bon, fit gaiement Bon-Affût, nous leur payerons la musique. Attention, compagnons, et redoublons d'énergie.
Sur un signe de lui, les hommes saisirent tous des pagaies et imprimèrent un tel élan à leur pirogue, qu'elle sembla voler sur l'eau.
La situation se faisait critique pour les blancs.
Bon-Affût, debout, appuyé sur son rifle, calculait froidement les chances pour et contre de cette rencontre inévitable. Ce n'étaient pas les embarcations qui lui donnaient la chasse qu'il redoutait, elles étaient à une trop grande distance en arrière pour espérer l'atteindre; toute son attention se portait sur celles qui venaient à l'avant et entre lesquelles il fallait absolument passer. Chaque coup de pagaie diminuait la distance qui séparait les blancs des peaux-rouges.
Les pirogues ennemies, autant qu'on pouvait en juger de loin, semblaient surchargées de monde et n'avancer qu'avec une certaine difficulté. Bon-Affût avait jugé la position d'un coup d'œil infaillible; il prit une de ces résolutions hardies auxquelles il devait la grande réputation dont il jouissait, résolution qui, seule, dans ce moment critique, pouvait le sauver, lui et les siens.
XXVIII.
Peaux-blanches et peaux-rouges.
Bon-Affût avait, ainsi que nous l'avons dit, pris une résolution suprême. Au lieu de chercher à s'échapper en passant entre les deux pirogues, ce qui était risquer de se faire couler, il appuya légèrement sur la gauche et mit le cap directement sur la pirogue la plus près de la sienne.
Les Indiens trompés par cette manœuvre dont ils ne comprirent pas d'abord la portée, l'accueillirent par des cris de joie et de triomphe. Les aventuriers gardèrent le silence, mais ils redoublèrent d'efforts et continuèrent à avancer.
Un sourire railleur passa sur les lèvres du chasseur canadien.
Au fur et à mesure que sa pirogue s'approchait de celle des Apaches, il avait reconnu que la rive gauche de la rivière s'échancrait, et il venait de s'apercevoir que cette échancrure était formée par une île assez rapprochée de la terre, mais laissant encore un passage suffisant pour son embarcation, qui évitait ainsi un détour et lui faisait gagner du terrain sur les ennemis qui le poursuivaient.
L'affaire capitale était d'atteindre la pointe de l'île avant les Indiens de la première pirogue.
Ceux-ci avaient fini, sinon par deviner complètement, du moins par se douter de l'intention de leur intrépide adversaire; aussi avaient-ils, de leur côté, changé de tactique et modifié leur manœuvre. Au lieu de marcher à l'encontre des blancs, comme ils avaient fait jusqu'à ce moment, ils avaient brusquement viré de bord et pagayaient vigoureusement dans la direction de l'île.
Bon-Affût comprit qu'il fallait à tout prix retarder leur marche.
Jusqu'alors pas une flèche, pas un coup de feu n'avait été échangé de part ni d'autre; les Apaches étaient si persuadés qu'ils réussiraient à s'emparer des aventuriers, qu'ils avaient jugé inutile d'en venir à cette extrémité.
Les blancs, de leur côté, qui sentaient la nécessité d'économiser leur poudre dans un pays ennemi où il leur serait impossible de renouveler leur provision, les avaient jusque-là imités par prudence, quelque désir qu'ils eussent d'en venir aux mains.
Cependant la pirogue indienne n'était plus qu'à une cinquantaine de mètres de l'île; le chasseur, après avoir jeté un dernier regard autour de lui, se pencha vers ses compagnons, et leur dit quelques mots à voix basse.
Immédiatement ceux-ci rentrèrent les pagaies, et saisissant leurs rifles, s'agenouillèrent en appuyant leur arme sur le plat-bord de l'embarcation, après toutefois avoir fait glisser une seconde balle dans le canon.
Bon-Affût avait fait de même.
--Y sommes-nous? demanda-t-il au bout d'un instant.
--Oui! répondirent les aventuriers.
--Feu alors! Et tirons bas.
Les cinq détonations se confondirent en une seule.
Nous avons fait observer que les deux embarcations étaient excessivement rapprochées l'une de l'autre.
--Aux pagaies maintenant! Et vivement! cria le chasseur en donnant l'exemple, comme toujours.
Huit bras reprirent les pagaies, la légère pirogue recommença à voler sur l'eau. Seul, le chasseur rechargea son rifle et attendit agenouillé, prêt à tirer.
L'effet de la décharge des blancs se fit bientôt connaître: les cinq coups de feu, dirigés tous vers le même endroit, avaient ouvert une énorme brèche au flanc de l'embarcation indienne, juste au niveau de la flottaison.
Des cris d'effroi et de douleur s'élevèrent du groupe d'Apaches qui sautèrent à l'eau les uns après les autres, nageant dans toutes les directions. Quant à la pirogue, abandonnée à elle-même, elle dériva un instant, s'emplit d'eau peu à peu, et finit par couler bas.
Les aventuriers, se croyant débarrassés de leurs ennemis, ralentirent pour un instant leurs efforts.
Tout à coup l'Aigle-Volant leva sa pagaie, tandis que Bon-Affût saisissait son rifle par le canon. Deux Apaches aux membres athlétiques et aux regards féroces cherchaient à s'accrocher à la pirogue pour la faire chavirer. Ils retombèrent bientôt la tête fendue et roulèrent au fil de l'eau.
Quelques minutes plus tard, les chasseurs atteignirent le passage.
Cependant plusieurs Apaches étaient parvenus à la nage jusqu'à l'île; aussitôt sortis de l'eau, ils se mirent à la poursuite des blancs, en courant le long de la berge; faute de mieux, ils leurs jetaient des pierres, car ils ne pouvaient se servir de leurs rifles mouilles, et ils avaient perdu leurs arcs et leurs flèches par suite de leur brusque plongeon dans la rivière.
Toutes primitives que fussent les armes employées en ce moment par les Apaches, cependant Bon-Affût recommanda à ses compagnons de redoubler d'efforts, afin d'être le plus tôt possible à l'abri des projectiles énormes qui, de derrière toutes les touffes d'herbe et tous les accidents de terrain, pleuvaient drus comme grêle autour de la pirogue; car les peaux-rouges, selon leur habitude, avaient un soin extrême de ne pas rester à découvert, de crainte des balles.
Cependant cette situation devenait insoutenable, il fallait en sortir; le chasseur qui guettait attentivement l'occasion de donner une leçon sévère à ses ennemis acharnés, crut enfin l'avoir trouvée: il vit à quelques mètres de lui, sur la rive, un buisson de floripondios s'agiter légèrement; épaulant vivement son rifle, il ajusta et lâcha la détente.
Un cri terrible s'échappa du fouillis de floripondios, de cañaverales, de lianes et de plantes aquatiques qui formaient ce buisson, et un Apache, bondissant comme un tigre blessé, en sortit dans l'intention d'aller s'abriter plus loin derrière les arbres verts qui s'élevaient à peu de distance dans l'intérieur de l'île. Bon-Affût, qui avait rechargé son rifle en toute hâte, le baissa dans la direction du fuyard, mais il le releva aussitôt.
L'Apache venait de tomber sur le sable, et se roulait dans les dernières convulsions de l'agonie.
Au même instant Une dizaine d'Indiens s'élancèrent de derrière les buissons, se précipitèrent sur le cadavre, l'enlevèrent dans leurs bras, et disparurent avec la rapidité d'une légion de fantômes.
Un calme subit, une tranquillité inouïe succédèrent à l'agitation extrême et aux cris désordonnés qui, quelques minutes auparavant, faisaient retentir les échos.
--Pauvre diable! murmura Bon-Affût en replaçant son rifle dans le fond de la pirogue et en saisissant une paire de pagaies, je suis fâché de ce qui lui est arrivé; je crois qu'ils en ont assez; maintenant qu'ils connaissent la portée de mon rifle, ils nous laisseront tranquilles.
Le chasseur avait calculé juste: en effet, les peaux-rouges ne donnèrent plus signe de vie.
Ce que nous disons là n'a rien qui doive surprendre le lecteur: chaque pays comprend l'honneur et sa façon; les Indiens ont pour principe de ne jamais s'exposer inutilement à un danger quelconque. Pour eux, le succès seul peut justifier leurs actions; aussi, dès qu'ils ne se jugent pas les plus forts, ils renoncent sans honte, avec la plus grande facilité, aux projets qu'ils avaient conçus et préparés pendant de longues semaines.
Les aventuriers doublèrent enfin la pointe de l'île.