L'éclaireur

Part 18

Chapter 183,802 wordsPublic domain

--Ooah! murmura l'Indien, ma sœur dit vrai; ce guerrier est brave, son cœur est large, il est l'ami des peaux-rouges, l'Aigle-Volant est un chef renommé pour sa grandeur d'âme, il n'abandonnera pas le visage pâle aux hideux coyotes.

--Mahchsi-Karehde est le plus grand guerrier de sa nation, sa tête est pleine de sagesse, ce qu'il fait est bien.

L'Aigle-Volant sourit avec satisfaction à ce compliment de la jeune femme.

--Visitons les blessures de cet homme.

L'Églantine alluma une branche d'ocote dont elle se fit une torche; les deux Indiens se penchèrent sur le blessé toujours immobile, et à la flamme vacillante de la torche, ils l'examinèrent de nouveau et plus attentivement.

Balle-Franche n'avait qu'une blessure légère occasionnée par le pommeau du pistolet dont il avait été frappé; la force du coup, en amenant une abondante hémorragie, avait causé un étourdissement suivi d'une syncope; la plaie était assez étroite, peu profonde et placé à la partie supérieure du front entre les deux sourcils; évidemment, don Estevan avait essayé d'assommer le digne chasseur de la même façon que dans les Corridas de toros de México; les espadas expérimentés se plaisent parfois à tuer ainsi un taureaux, afin de faire briller leur adresse aux yeux de tous les spectateurs groupés anxieusement sur les gradins _del acho_. Son coup, bien que lancé d'une main ferme, avait été porté trop précipitamment, et n'avait pas été calculé assez sûrement pour être mortel; seulement, il est évident que si le chef indien ne l'avait pas secouru avant la fin de la nuit, le chasseur aurait été tout vivant dévoré par les bêtes fauves qui rôdaient aux environs en quête d'une proie.

Tous les Indiens, lorsqu'ils sont en voyage, portent sur eux, passé en bandoulière, un sac en parchemin qui a à peu près la forme d'une gibecière et qu'ils nomment _sac à la médecine_; ce sac contient les simples dont ces hommes primitifs se servent afin de guérir les blessures qu'ils reçoivent dans les combats, leurs instruments de chirurgie et les poudres destinées à couper les fièvres.

Après avoir examiné la blessure de Balle-Franche, le chef hocha la tête avec satisfaction, et il se mit immédiatement en devoir de la panser. Avec un instrument tranchant fait d'une pierre d'obsidienne aiguisée et coupant comme un rasoir, il commença d'abord, aidé par l'Églantine, par raser les cheveux autour de la plaie; ensuite il fouilla dans son sac à la médecine, en tira une poignée de feuilles d'_oregano_ qu'il pila et pétrit avec soin, avec de l'eau-de-vie de Barcelone nommé _refino_. Nous ferons remarquer ici que, dans tous les médicaments indiens, l'eau-de-vie joue un grand rôle; il ajouta à ce mélange un peu d'eau et de sel, forma du tout une pâte assez compacte, et après avoir lavé la plaie à deux reprises avec de l'eau coupée de refino, il appliqua dessus cette espèce de cataplasme, en l'assujettissant avec des feuilles d'abanijo.

Ce remède si simple produisit un effet presque instantané: au bout de dix minutes au plus, le chasseur poussa un soupir, ouvrit les yeux, et se redressa en regardant de tous les côtés, comme un homme réveillé en sursaut d'un profond sommeil, et qui ne se rend pas encore bien compte des objets extérieurs.

Cependant Balle-Franche était un homme doué d'une organisation trop solide pour que cet état durât longtemps; bientôt il parvint à remettre de l'ordre dans ses idées, se souvint de ce qui s'était passé, et de la trahison dont il avait été la victime de la part de l'homme qu'il avait sauvé.

--Merci, peau-rouge, dit-il d'une voix faible encore, en tendant la main au chef.

Celui-ci la serra cordialement.

--Mon frère se sent mieux, répondit-il avec sollicitude.

--Je me sens aussi bien maintenant que si rien ne m'était arrivé.

--Ooah! Mon frère se vengera de son ennemi alors.

--Rapportez-vous-en à moi pour cela, le traître ne m'échappera pas, aussi vrai que mon nom est Balle-Franche, répondit énergiquement le chasseur.

--Bon! Mon frère tuera son ennemi, et il suspendra sa chevelure à l'entrée de son wigwam.

--Non, non, chef, cette vengeance peut convenir à un peau-rouge, mais ce n'est pas celle d'un homme de ma race et de ma couleur.

--Que fera donc mon frère?

Le chasseur sourit finement, puis au bout de quelques instants, il reprit la conversation, mais sans répondre à la demande de l'Indien.

--Depuis combien de temps me trouvé-je ici? dit-il.

--Une heure environ.

--Pas davantage?

--Non.

--Dieu soit loué! Mon assassin ne peut être loin encore.

--Och, une mauvaise conscience est un puissant aiguillon, observa sentencieusement l'Indien.

--C'est juste.

--Que veut faire mon frère?

--Je ne sais encore; la position est des plus délicates pour moi, reprit Balle-Franche d'un air pensif; poussé par mon cœur et le souvenir d'un service rendu il y a longtemps déjà, j'ai commis une action qui peut être interprétée de plusieurs façons différentes; je reconnais maintenant que j'ai eu tort; cependant je vous avoue, peau-rouge, que je ne me soucie nullement d'être en butte aux reproches de mes amis; il est dur pour un homme de mon âge, dont les cheveux sont blancs et qui devrait avoir de l'expérience, de s'entendre dire qu'il a agi comme un enfant, et qu'il n'est qu'un sot.

--Il vous faut pourtant prendre un parti.

--Je le sais bien; voilà justement ce qui me tourmente, d'autant plus qu'il est urgent que don Miguel et don Mariano soient avertis le plus tôt possible de ce qui est arrivé, afin de remédier aux suites de ma sottise.

--Écoutez, dit le chef, je comprends combien l'aveu qu'il vous faut faire vous répugne; il est excessivement pénible pour un vieillard de courber la tête sous des reproches, quelque mérités qu'ils soient.

--Eh bien?

--Si vous y consentez, je ferai moi, ce que vous avez tant de peine à vous résoudre à faire. Pendant que vous accompagnerez l'Églantine, j'irai trouver vos amis, les visages pâles; je leur rapporterai ce qui s'est passé, je les mettrai en garde contre leur ennemi, et vous, vous n'aurez rien à redouter de leur colère.

A cette proposition du chef indien, le rouge de l'indignation empourpra le visage du chasseur.

--Non, s'écria-t-il avec véhémence, je n'ajouterai pas une lâcheté à ma faute; je saurai subir les conséquences de mon action, tant pis pour moi; je vous remercie, chef; votre proposition part d'un bon cœur, mais je ne puis l'accepter.

--Mon frère est le maître.

--Hâtons-nous, s'écria le chasseur, nous n'avons perdu que trop de temps; Dieu sait quelles peuvent être les conséquences de mon action et les malheurs qui peut-être en découleront. S'il m'est impossible de les prévenir, il est de mon devoir de faire tout pour en amoindrir la portée; venez, chef, suivez-moi, rendons-nous au camp sans plus tarder.

En prononçant ces paroles, le chasseur se leva avec une impatience fébrile.

--Je suis sans armes, reprit-il, le misérable me les a enlevées.

--Que mon frère ne se chagrine pas pour cela, répondit l'Indien, il trouvera au camp les armes nécessaires.

--C'est vrai; allons retrouver mon cheval que j'ai laissé à quelques pas.

L'Indien l'arrêta.

--C'est inutile, dit-il.

--Comment cela?

--Cet homme s'en est emparé.

Le chasseur se frappa le front avec découragement.

--Que faire, murmura-t-il.

--Mon frère prendra mon cheval.

--Et vous, chef?

--J'en ai un autre,

--Ah! reprit Balle-Franche.

Sur un signe de l'Aigle-Volant, l'Églantine amena le cheval.

Les deux hommes se mirent en selle; le chef prit sa femme en croupe et se penchant sur le cou de leurs chevaux, ils s'élancèrent à toute bride dans la direction du camp des gambucinos, où ils arrivèrent au bout d'une heure environ sans nouvel accident.

XXIV.

Quiepaa-Tani.

Il nous faut maintenant revenir à deux des principaux personnages de cette histoire, que nous avons négligés trop longtemps; pour cela nous ferons quelques pas en arrière, et nous reprendrons notre récit au moment où Addick, suivi des deux jeunes filles que don Leo venait de lui confier, se dirigeait vers Quiepaa-Tani.

Un frisson de volupté inouïe parcourut le corps de l'Indien, dès qu'il se vit dans la plaine avec les jeunes filles, loin des regards inquisiteurs de don Leo et de ceux plus clairvoyants encore de Bon-Affût. Son œil pétillant de plaisir courait de doña Laura à doña Louisa, sans pouvoir s'arrêter plus sur l'une que sur l'autre. Toutes deux il les trouvait si belles, qu'il ne se rassasiait pas de les contempler avec la frénétique admiration qu'éprouvent les Indiens à la vue des femmes Espagnoles, qu'ils préfèrent infiniment à celles de leurs tribus.

Or, tout en faisant remarquer cette particularité au lecteur, nous devons ajouter que, de leur côté, les Espagnols recherchent avidement les bonnes grâces des Indiennes auxquelles ils trouvent d'irrésistibles attraits. Est-ce l'effet d'une sage combinaison de la Providence, qui veut accomplir la fusion des deux peuples d'une façon complète? Nul ne le sait; mais ce qu'on ne peut mettre en doute, c'est qu'il est peu d'Espagnols de l'Amérique du Sud qui n'aient quelques gouttes de sang indien dans les veines.

Le jeune chef indien, en possession de ses deux captives--car c'est ainsi qu'il les considéra aussitôt qu'elles furent placées sous sa garde--avait d'abord songé à les conduire au milieu de sa tribu, sauf à savoir plus tard sur laquelle il jetterait son dévolu; mais plusieurs raisons lui firent abandonner ce projet presque aussitôt qu'il l'eut conçu. D'abord, la distance à traverser pour gagner sa tribu était immense, il était peu probable qu'il parvînt à la franchir en compagnie de deux femmes frêles et délicates qui ne pourraient supporter les fatigues sans nombre d'un voyage dans le désert; d'un autre côté, la ville n'était qu'à deux milles au plus devant lui, la foule qui augmentait de plus en plus lui ôtait la liberté de ses mouvements, et les sombres silhouettes des deux chasseurs qui se détachaient en noir au sommet de la colline, l'avertissaient qu'au moindre mouvement suspect, il verrait se dresser devant lui deux ennemis formidables.

Faisant donc de nécessité vertu, il renferma au plus profond de son cœur les émotions qui l'agitaient, et résolut d'accomplir ostensiblement sa mission en entrant dans la ville; mais il se réservait de confier les jeunes filles à son frère de lait _Chicuhcoatl_--huit serpents[1]--Amantzin[2] de Quiepaa-Tani, qui, en sa qualité de grand-prêtre du temple du Soleil, avait la possibilité de les cacher à tous les yeux, jusqu'au jour où tous les obstacles étant levés, Addick serait libre d'agir à sa guise et de reprendre ses captives.

Les malheureuses jeunes filles séparées violemment des deux seuls amis qui leur restaient, étaient tombées dans un état de prostration qui leur ôtait la faculté de s'apercevoir des hésitations et des tergiversations du guide perfide entre les mains duquel elles se trouvaient. Livrées sans défense aux volontés d'un sauvage, qui pouvait, si l'envie lui en prenait, se porter à toutes les violences envers elles, bien qu'on leur eût garantit sa fidélité, elles savaient qu'elles n'avaient à attendre aucun secours humain. Force leur fut donc d'abandonner leur sort à Dieu, et de se résigner chrétiennement aux dures épreuves que sans doute elles auraient à subir pendant leur séjour au milieu des Indiens.

Les trois voyageurs mêlés à la foule toujours plus épaisse de ceux qui, comme eux, se dirigeaient vers la ville, ne tardèrent pas à atteindre les bords des fossés, suivis par les regards inquisiteurs de ceux qui les entouraient; car les Indiens n'avaient pas tardé à reconnaître les jeunes filles pour Espagnoles.

Addick, après avoir d'un regard ordonné la prudence à ses compagnes, prit l'air le plus insouciant qu'il lui fut possible d'affecter, quoique son cœur battît à lui briser la poitrine, et se présenta pour entrer.

Après avoir franchi le pont de bois, il arriva impassible en apparence devant la porte.

Alors une lance s'abattit devant les étrangers et leur barra le passage.

Un homme, qu'à son riche costume il était facile de reconnaître pour un chef influent de la cité, se leva de dessus une butaca sur laquelle il était nonchalamment assis, occupé à fumer son calumet, s'avança à pas mesurés, et s'arrêta en considérant attentivement le groupe formé par Addick et ses compagnes.

L'Indien, surpris et presque effrayé d'abord de cette démonstration hostile, se remit presque aussitôt. Un éclair de joie brilla dans son œil fauve, il se pencha vers la sentinelle, et murmura à son oreille quelques paroles d'une voix basse et indistincte.

Le peau-rouge releva immédiatement sa lance avec un geste respectueux, fit un pas en arrière, et leur livra passage.

Ils entrèrent.

Addick se dirigea d'un pas rapide vers le temple du Soleil, en se félicitant, à part lui, d'avoir échappé aussi facilement au danger qui, pendant quelques minutes, avait été suspendu au-dessus de sa tête.

Les jeunes filles le suivirent avec cette résignation du désespoir qui ressemble, à s'y méprendre, à de la docilité et à de la déférence, mais qui n'est, en réalité, que l'impossibilité reconnue de se soustraire au sort que l'on redoute.

Pendant que nos personnages traversent les rues de la ville pour se rendre à leur destination, nous décrirons en quelques mots Quiepaa-Tani, dont le lecteur ne connaît encore que l'extérieur.

Les rues étroites, tirées au cordeau et percées à angle droit, viennent aboutir à une place immense, située juste au centre de la ville, et qui porte le nom de _Conaciuhtzin_[3]. Il est probable que c'est dans le but d'être agréable au soleil que les Indiens ont imaginé cette place d'où rayonnent toutes les rues de la ville, car on ne peut se figurer une plus exacte représentation de l'astre qu'ils vénèrent que cette disposition mystérieusement et emblématiquement symétrique.

Quatre magnifiques _Expan_ ou palais s'élèvent dans la direction des quatre points cardinaux; sur la face ouest, se trouve le grand temple nommé _Amantzin-expan_, entouré d'un nombre infini de colonnes ciselées d'or et d'argent.

L'aspect de cet édifice est des plus imposants; on arrive au seuil par un escalier de vingt marches faites chacune d'une seule pierre de dix mètres de long; les murs sont excessivement élevés, et le toit, comme celui des autres édifices, se termine en terrasse. Les Indiens, qui connaissent parfaitement le moyen de construire des voûtes souterraines, ignorent complètement l'art de lancer des dômes dans les airs. L'intérieur du temple est relativement d'une grande simplicité. De longues tapisseries brodées en plumes de mille couleurs, et représentant au moyen de l'écriture hiéroglyphique toute l'histoire de la religion indienne, couvrent les murailles. Au centre du temple est placé un _teocali_ ou autel isolé, surmonté d'un soleil éclatant d'or et de pierreries s'appuyant sur la grande _ayolte_ ou tortue sacrée. Par un artifice ingénieux, chaque matin les premiers rayons du soleil levant viennent frapper et font étinceler des feux les plus brillants cette splendide idole qui semble alors se vivifier et éclairer véritablement tout ce qui l'environne. Devant l'autel est placée la table des sacrifices, immense bloc de marbre ressemblant à un de ces menhirs druidiques si communs dans la vieille Armorique. C'est une sorte de table en pierre soutenue par quatre blocs de rocher. La table légèrement creusée au centre, est pourvue d'un conduit destiné à l'écoulement du sang des victimes. Disons vite que les sacrifices humains tendent chaque jour à se raréfier; nous sommes heureusement loin du temps où pour faire la dédicace d'un temple on immolait en un seul jour, à México, soixante mille victimes humaines; maintenant ces sacrifices n'ont lieu que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, et alors les victimes sont choisies seulement parmi les condamnés à mort. Au fond du temple est une enceinte fermée par d'épais rideaux et interdite au peuple. Ces rideaux cachent l'entrée d'un escalier qui conduit aux vastes souterrains s'étendant sous tout le temple, et dans lesquels les prêtres seuls ont le droit de descendre. C'est dans l'endroit le plus secret et le plus retiré de ces souterrains que brûle sans interruption le feu sacré de Moctecuzoma[4]. Le seuil du temple est jonché de feuilles et de fleurs renouvelées chaque matin.

Sur la face sud de la place s'élève le _tanamitec_ ou palais du chef.

Ce palais, dont le nom traduit littéralement signifie endroit entouré de murailles, n'est qu'une suite de salles de réception et d'immenses cours qui servent aux guerriers chargés de la défense de la ville, pour leurs exercices militaires. Un corps de bâtiments séparé, et dans lequel les visiteurs ne sont pas admis, est affecté au logement de la famille du chef. Un autre corps de bâtiment sert d'arsenal et renferme toutes les armes de la ville, telles que les flèches, les sagaies, les lances, les arcs et les boucliers indiens depuis les temps les plus reculés, les sabres, les épées et les fusils européens, dont, après les avoir tant redoutés, les aborigènes sont parvenus à se servir aussi bien que nous, si ce n'est mieux.

La plus grande curiosité sans contredit que renferme cet arsenal est un petit canon ayant appartenu à Cortez, et que ce conquérant fut forcé d'abandonner sur la grande chaussée, lors de sa retraite précipitée de México pendant la _noche triste_. Ce canon est encore aujourd'hui, pour les Indiens, un objet de vénération et de crainte, tant les souvenirs de la conquête sont restés palpitants au fond de leurs cœurs après tant d'années et de vicissitudes de toutes sortes.

Sur cette même place s'élève le fameux _Ciuatl-expan_, ou palais des vestales. C'est là que, loin du regard des hommes, vivent et meurent les vierges du soleil. Nul homme, le grand-prêtre excepté, ne peut pénétrer dans l'intérieur de cet édifice réservé aux femmes vouées au soleil; une mort affreuse châtierait immédiatement l'audacieux qui tenterait de transgresser cette loi. La vie des vestales indiennes a beaucoup de points de ressemblance avec celle des religieuses qui peuplent les couvents européens. Elles sont cloîtrées, font vœu de chasteté perpétuelle, et s'engagent à ne jamais adresser la parole à un homme, à moins que cet homme ne soit leur père ou leur frère; et dans ce cas, ce n'est qu'à travers une grille et en présence d'une tierce personne qu'elles peuvent converser avec lui, en ayant bien soin de voiler leur visage.

Lorsque, dans les cérémonies, elles paraissent en public ou assistent aux fêtes religieuses dans le temple, elles sont complètement voilées. Une vestale convaincue d'avoir laissé voir son visage à un homme est condamnée à mort.

Dans l'intérieur de leur demeure, elles s'occupent à des travaux de femmes et se livrent avec ferveur à l'accomplissement des rites de leur religion. Les vœux sont volontaires: une jeune fille ne peut être admise à faire partie des vierges du soleil que lorsque le grand-prêtre a acquis la certitude que nul ne l'a forcée à prendre cette détermination, et qu'elle suit réellement sa vocation.

Enfin, le quatrième palais situé à l'est de la place est le plus splendide et en même temps le plus sombre de tous.

On le nomme _Iztlacat-expan_, ou palais des prophètes: il sert de demeure au _Amanani_ et aux _chalchiuh_--prêtres.--On ne saurait exprimer l'aspect mystérieux, triste et froid de cette résidence, dont les fenêtres sont garnies d'un treillage de jonc qui obstrue, tant ses mailles sont serrées, presque tout l'éclat du jour. Un silence morne règne continuellement dans cette enceinte; mais parfois, au milieu de la nuit, lorsque tout repose dans la ville, les Indiens endormis se réveillent terrifiés par d'étranges clameurs qui semblent sortir du Iztlacat-expan.

Quelle est la vie des hommes qui l'habitent? A quoi passent-ils leur temps? Nul ne le sait! Malheur à l'imprudent qui, curieux de s'instruire sur ce point, chercherait à surprendre des secrets qu'il doit ignorer; la vengeance des prêtres offensés serait implacable.

Si le vœu de chasteté est imposé aux vestales, il n'en est pas de même à l'égard du grand-prêtre et de ses prêtres; cependant, nous devons faire observer qu'il en est bien peu qui se marient, tous s'abstiennent, au moins ostensiblement, d'entretenir des liaisons avec l'autre sexe. Le noviciat des prêtres dure dix ans, ce n'est qu'après l'expiration de ce laps de temps, et après avoir subi des épreuves sans nombre, que les novices prennent le titre de chalchiuh. Jusque là, ils peuvent revenir sur leur détermination et embrasser une autre carrière; mais ce cas est extrêmement rare. Il est vrai que, s'ils profitaient de la faculté que leur accorde la loi, ils seraient infailliblement assassinés par leurs confrères qui craindraient de voir une partie de leurs secrets dévoilés au vulgaire. Du reste, les prêtres sont fort respectés des Indiens dont ils savent se faire aimer; on peut dire qu'après le chef, le Amanani est l'homme le plus puissant de la tribu.

Chez ces peuples où la religion est un si formidable levier, il est à remarquer que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel n'entrent jamais en lutte; chacun sait jusqu'où vont ses attributions et suit la ligne qui lui est tracée, sans chercher à empiéter sur les droits de l'autre. Grâce à cette intelligente diplomatie, prêtres et chefs marchent de concert et doublent leurs forces.

L'Européen habitué au tumulte, au bruit et au mouvement des villes de l'Ancien-Monde, dont les rues sont constamment encombrées de voitures de toutes sortes et de passants affairés qui se heurtent, se choquent et se bousculent à chaque pas, serait étrangement surpris à l'aspect de l'intérieur d'une ville indienne. Là, pas de bruyantes voies de communication, bordées de boutiques magnifiques offrant à la curiosité ou à la convoitise des acheteurs et des filous ces superbes et éblouissant spécimens de l'industrie européenne. Là, pas de voitures, ni même de charrettes; le silence n'est troublé que par le pas de rares passants qui se hâtent de regagner leur demeure, et qui marchent avec la gravité empesée des savants ou des magistrats de tous pays.

Les maisons, qui toutes sont fermées hermétiquement, ne laissent au dehors transpirer aucun des bruits du dedans. La vie indienne est concentrée dans la famille; murée pour l'étranger, les mœurs sont patriarcales, et la voie publique ne devient jamais, ainsi que cela arrive trop souvent chez nous autres peuples civilisés, le théâtre honteux des disputes, des luttes ou des rixes des citoyens.

Les marchands se réunissent dans d'immenses bazars, où, jusqu'à midi, ils débitent leurs marchandises, c'est-à-dire leurs fruits, leurs légumes et leurs quartiers de viande; car tout autre commerce est inconnu chez les Indiens, chaque famille tissant et confectionnant elle-même ses vêtements et les objets, meubles ou ustensiles de ménages qui lui sont nécessaires; puis, lorsque le soleil est arrivé à la moitié de sa course, les bazars se ferment et les Indiens marchands, qui tous habitent la campagne, sortent de la ville pour n'y rentrer que le lendemain avec des denrées fraîches. Chacun fait sa provision pour la journée.

Chez les Indiens, les hommes ne travaillent jamais, ce sont les femmes qui, seules, sont chargées des achats, des soins du ménage et de la préparation de tout ce qui est indispensable à l'existence. Les hommes, trop fiers pour s'astreindre aux travaux d'intérieur, chassent ou font la guerre.

Le payement de ce que l'on vend ou de ce que l'on achète ne se fait pas, comme en Europe, au moyen d'espèces sonnantes qui, en général, ne sont connues ou acceptées que par les Indiens du littoral qui trafiquent avec les blancs, mais bien au moyen du libre échange qui se pratique chez toutes les tribus qui habitent l'intérieur des terres. Le moyen est des plus simples. L'acheteur troque un objet quelconque contre celui qu'il veut acquérir, et tout est dit.