L'éclaireur

Part 15

Chapter 153,767 wordsPublic domain

--Comprenez-moi bien, caballero, reprit don Estevan dont la voix se raffermissait de plus en plus: la supérieure des bénédictines est ma parente, cette femme a pour moi une affection sans bornes; lorsque je lui eus laissé entrevoir mes projets de fortune, elle m'engagea à y persévérer, m'assurant qu'elle connaissait un moyen infaillible de faire réussir ces projets; je crus d'autant plus facilement à ses paroles, que pour moi ce moyen était des plus faciles et consistait simplement à obliger ma nièce à prendre le voile et à se faire religieuse; je ne voyais pas plus loin, je vous le jure. Pauvre chère fille, je l'aimais trop pour désirer sa mort! Tout marcha au gré de mes désirs, sans que je me mêlasse de rien absolument; ma belle-sœur mourut; cette mort me parut toute naturelle, après les chagrins sans nombre qui l'avaient accablée. On m'accuse de l'avoir empoisonnée, c'est faux; peut-être l'a-t-elle été, je ne soutiendrais pas le contraire; mais, dans ce cas il faudrait accuser de ce crime ma parente, dont le but était évidemment de rapprocher de moi cette fortune que je convoitais. J'écrivis aussitôt à mon frère pour lui annoncer cette mort qui me peina réellement; il ne reçut pas ma lettre; je ne vois rien d'étonnant à cela, d'autant plus qu'il ne faisait pour ainsi dire que passer dans les villes où le menait son caprice. Souvent j'allais au couvent des bénédictines visiter ma nièce; elle me paraissait assez décidée à prendre le voile; la supérieure, de son côté, me répétait sans cesse de ne m'inquiéter de rien: je laissais donc aller les choses sans m'en occuper. Le jour où ma nièce devait prononcer ses vœux, j'allai au couvent: alors il se passa quelque chose d'inusité et de scandaleux; au moment de faire profession, la jeune fille se ravisa et refusa net d'entrer en religion; je me retirai, désespéré de ce contre-temps. Le soir, une religieuse se présenta à mon hôtel et m'annonça que ma nièce, à la suite d'une scène fort vive avec la supérieure, avait été frappée d'une congestion cérébrale et était morte subitement. Cette nouvelle me causa une douleur inouïe; toute la nuit je marchai dans ma chambre à coucher, déplorant ce nouveau et irréparable malheur qui accablait mon malheureux frère; en y réfléchissant, un soupçon germa dans mon esprit; cette mort me parut extraordinaire; je redoutai un crime. Afin d'éclaircir mes soupçons, au point du jour j'accourus au couvent; là, une nouvelle incroyable m'attendait: la communauté était bouleversée, l'effroi se montrait sur tous les visages; pendant la nuit, une troupe d'hommes armés s'était introduite dans le couvent; ma nièce avait été enlevée de son tombeau et emportée par ces hommes qui, en même temps, avaient emmené une jeune novice. Alors, convaincu que je ne m'étais pas trompé, qu'un crime avait été commis, je m'enfermai avec la supérieure dans sa cellule, et, à forces de menaces et de prières, je parvins à lui arracher la vérité; mon horreur fut au comble en apprenant que mon infortunée nièce avait effectivement été enterrée toute vive. Une chose me restait à faire, un devoir à remplir; découvrir ses traces, la retrouver afin de la ramener dans les bras de son père; je n'hésitai pas: deux jours plus tard, j'étais parti. Voilà la vérité tout entière; ma conduite a été répréhensible, coupable même; mais, je le jure, elle n'a pas été criminelle.

Les assistants avaient écouté cette justification hasardée avec un silence glacial; lorsque don Estevan se tut, pas un geste, pas un signe approbateur ne vint lui donner l'espoir d'avoir convaincu son auditoire.

--En supposant, ce que je n'admets pas, car il existe trop de preuves du contraire, que ce que vous dites soit la vérité, répliqua don Miguel, pour quelle raison avez-vous donc voulu m'assassiner, moi qui ai sauvé celle dont vous déploriez le malheur et que vous vouliez ramener dans les bras de son père?

--Ne le comprenez-vous donc pas? s'écria don Estevan avec un feint étonnement, faut-il donc tout vous dire?

--Oui, tout, répondit sèchement le jeune homme.

--Eh bien! Oui, j'ai voulu vous assassiner, parce que, au presidio de Tubac, on m'avait assuré que vous n'aviez enlevé ma nièce que dans le but de la déshonorer; je voulais venger sur vous l'outrage que je croyais que vous lui aviez fait.

Don Miguel pâlit à cette insulte.

--Infâme! s'écria-t-il d'une voix tonnante; osez-vous proférer une aussi odieuse calomnie!

Les assistants s'étaient récriés avec horreur aux paroles de don Estevan qui, malgré son audace, se sentant vaincu, fut contraint de baisser la tête sous le poids de la réprobation générale.

Bon-Affût se leva alors.

--Caballeros, dit-il, vous avez entendu l'accusation portée contre cet homme par son frère. Pendant tout le temps qu'a duré cette accusation, vous avez remarqué sa contenance; maintenant vous venez d'entendre sa défense; nous l'avons laissé libre de tout dire, sans l'interrompre et sans chercher à l'intimider; or l'heure de prononcer votre jugement est arrivée; c'est toujours une chose sérieuse que de condamner un homme; cet homme fut-il le dernier des misérables; la loi du Lynch, vous le savez tous comme moi, ne connaît pas de moyens termes: elle tue ou elle absout. Bien que choisis pour juger cet homme nous ne voulons pas encourir seuls la responsabilité de cet acte; réfléchissez donc sérieusement avant de répondre aux questions que je vous adresserai, et surtout souvenez-vous que de vos réponses dépendent la vie ou la mort de ce malheureux: caballeros, dans votre âme et conscience, cet homme est-il coupable?

Il y eut un instant de silence suprême; tous les visages étaient graves, tous les cœurs battaient avec force.

Don Estevan les sourcils froncés, le front pâle, les bras croisés sur la poitrine, mais la contenance ferme, car il était brave, attendait en proie à une anxiété que par la seule force de sa volonté, il parvenait à renfermer en lui-même.

Bon-Affût, après avoir attendu quelques minutes, reprit d'une voix lente et solennelle:

--Caballeros, cet homme est-il coupable?

--Oui, s'écrièrent les assistants d'une seule voix.

Cependant don Mariano, grâce aux soins de ses domestiques, commençait à donner quelques signes de vie, précurseurs de son retour à la connaissance.

Balle-Franche se pencha à l'oreille de Bon-Affût.

--Est-il convenable, lui dit-il a voix basse, que don Mariano assiste à la condamnation de son frère?

--Non certes, répondit vivement le vieux chasseur; d'autant plus que maintenant que le premier moment de colère est passé, il est probable qu'il intercéderait en sa faveur; mais comment faire pour l'éloigner?

--Je m'en charge, je vais le conduire au camp des gambucinos.

--Hâtez-vous.

Balle-Franche se leva et s'approcha de Bermudez avec lequel il échangea quelques mots oreille à oreille; puis les deux domestiques, prenant leur maître dans leurs bras, disparurent avec lui dans les taillis, suivis par le chasseur et par l'Églantine, à laquelle le Canadien avait fait signe de venir. Dans l'état d'agitation et de surexcitation où se trouvaient les gambucinos, nul ne remarqua ce départ, le bruit des pas de plusieurs chevaux qui s'éloignaient ne fut même pas entendu.

Don Estevan seul s'aperçut de cet enlèvement dont il comprit la portée.

--Je suis perdu! murmura-t-il.

Bon-Affût fit un geste, le silence se rétablit comme par enchantement.

--Quelle peine a mérité le coupable? dit-il.

--La mort! répondirent les assistants comme un écho funèbre.

Alors se tournant vers le condamné, le chasseur reprit:

--Don Estevan de Real del Monte, venu au désert dans des intentions criminelles, vous êtes tombé sous le coup de la loi du Lynch; la loi du Lynch est la loi de Dieu: œil pour œil, dent pour dent, elle n'admet qu'une peine, celle du talion. C'est la loi primitive des anciens jours rendue à l'humanité. Vous aviez condamné une malheureuse jeune fille à être enterrée vive et à mourir de faim. Vous allez être enterré vif, pour mourir de faim; seulement, comme vous pourriez longtemps appeler la mort avant qu'elle daignât vous répondre, nous vous donnerons les moyens de faire cesser vos souffrances lorsque le courage vous manquera pour les endurer davantage. Nous sommes plus éléments que vous ne l'avez été vous-même envers votre malheureuse victime, vous ne serez enterré que jusqu'aux aisselles; votre bras gauche sera laissé libre, et à votre portée on placera un pistolet afin que vous puissiez vous faire sauter la cervelle lorsque vous aurez assez souffert. J'ai dit. Cette condamnation est-elle juste? ajouta-t-il en s'adressant aux assistants.

--Oui, dirent-ils d'une voix basse et concentrée, œil pour œil, dent pour dent.

Don Estevan avait écouté avec épouvante les paroles du vieux chasseur: l'horrible supplice auquel il était condamné le frappa de stupeur; car bien qu'il s'attendit à recevoir la mort, celle-là lui semblait tellement épouvantable que dans le premier moment il ne put y croire; pourtant lorsqu'il vit sur un signe de Bon-Affût deux gambucinos se mettre en devoir de creuser une fosse, ses cheveux se hérissèrent de terreur sur sa tête, une sueur froide perla à ses tempes, et d'une voix étranglée il s'écria en joignant les mains:

--Oh! Pas cette mort atroce, je vous en supplie, tuez-moi de suite.

--Vous êtes condamné, il vous faut subir votre peine telle qu'elle est prononcée, répondit froidement le vieux chasseur.

--Oh! Donnez-moi ce pistolet que vous m'avez promis, pour que je me brûle la cervelle à l'instant; vous serez vengés.

--Nous ne nous vengeons pas; ce pistolet vous sera remis lorsque nous partirons.

--Oh! Vous êtes implacables, s'écria-il en se laissant tomber sur le sol, où il se roula avec une rage impuissante.

--Nous sommes justes, dit encore Bon-Affût.

Don Estevan, arrivé au paroxysme de la fureur, se releva subitement, et, bondissant comme un jaguar, il se précipita tête baissée contre un arbre dans l'intention de se briser le crâne. Mais les gambucinos surveillaient trop attentivement ses mouvements pour lui laisser accomplir cette résolution désespérée; ils s'emparèrent de lui, et malgré sa résistance acharnée et ses cris de bête fauve, ils le garrottèrent et le mirent dans l'impossibilité de faire un mouvement.

Alors sa colère se changea en désespoir.

--Oh! s'écria-t-il, si mon frère était là, il me sauverait! Mon Dieu! Mon Dieu! Mariano! A moi, à moi!

Bon-Affût s'approcha de lui.

--Vous allez être descendu dans la fosse, lui dit-il; avez-vous quelque disposition à prendre?

--C'est donc vrai cet horrible supplice! dit-il avec égarement.

--C'est vrai.

--Mais alors vous êtes des bêtes féroces.

--Nous sommes vos juges.

--Oh! Laissez-moi vivre, ne serait-ce qu'un jour.

--Vous êtes condamné.

--Malédiction sur vous, démons à face humaine! Assassins! De quel droit me tuez-vous?

--Du droit qu'a tout homme d'écraser un serpent; pour la dernière fois, avez-vous des dispositions à prendre?

Don Estevan, brisé par cette effroyable lutte, garda un instant le silence: puis deux larmes tombèrent lentement de ses yeux brûlés de fièvre, et il murmura d'une voix douce, presque enfantine:

--Oh! Mes fils, mes pauvres chéris, que deviendrez-vous lorsque je ne serai plus là!

--Finissons-en, reprit le chasseur.

Don Estevan fixa sur lui son œil hagard.

--J'ai deux fils, dit-il, parlant comme dans un rêve; ils n'ont que moi, moi seul, hélas, et je vais mourir! Écoutez, si vous n'êtes pas tout à fait une bête fauve, jurez-moi d'accomplir ce que je vais vous demander?

Le chasseur se sentit malgré lui ému par cette douleur poignante.

--Je vous le jure, dit-il.

Le condamné parut rassembler ses idées.

--Du papier et un crayon, fit-il d'une voix brisée.

Bon-Affût avait encore le portefeuille qui lui avait été enlevé; il déchira un feuillet et le lui remit avec le crayon.

Don Estevan sourit amèrement à la vue de son portefeuille; il s'empara du papier et écrivit précipitamment quelques lignes, puis il plia le papier et le rendit au chasseur.

Un changement extraordinaire s'était opéré sur le visage du condamné: ses traits étaient calmes, ses regard doux et suppliants.

--Tenez, dit-il, je compte sur votre parole; prenez cette lettre, elle est pour mon frère; je lui recommande mes enfants, c'est à cause d'eux que je vais mourir. Qu'importe! s'ils sont heureux, j'aurai toujours atteint mon but, c'est tout ce qu'il me faut. Mon frère est bon, il n'abandonnera pas les malheureux orphelins que je lui lègue. Je vous en supplie, remettez-lui ce papier.

--Avant une heure il sera entre ses mains, je vous le jure.

--Merci; maintenant faites de moi ce que vous voudrez, peu m'importe; j'ai assuré le sort de mes enfants, c'est tout ce que je voulais.

La fosse était creusée. Deux gambucinos saisirent don Estevan et le descendirent dedans, sans qu'il essayât une résistance inutile: lorsqu'il fut placé debout dans le trou, le sol arriva juste au niveau de ses aisselles, son bras droit fut attaché le long de son corps, le gauche laissé libre, puis on entassa la terre autour de ce vivant, qui déjà n'était plus qu'un cadavre.

Lorsque la fosse fut comblée, un gambucino prit une écharpe et s'approcha du condamné.

--Que prétendez-vous faire? demanda-t-il avec terreur, bien qu'il devinât l'intention de cet homme.

--Vous bâillonner, répondit brutalement le gambucino.

--Oh! fit-il.

Il se laissa bâillonner, sans avoir la conscience de ce qu'on lui faisait; il était brisé.

Bon-Affût plaça alors un pistolet armé sous la main crispée du misérable, et se découvrant:

--Don Estevan, dit-il d'une voix grave et solennelle, les hommes vous ont condamné; priez Dieu afin qu'il vous fasse miséricorde, car vous n'avez plus d'autre espoir que lui, maintenant.

Puis les chasseurs et les gambucinos remontèrent à cheval, éteignirent les torches et disparurent dans les ténèbres comme une légion de noirs fantômes.

Le condamné demeura seul dans les ténèbres que ses remords peuplaient de spectres hideux.

Le cou allongé, les yeux démesurément ouverts, l'oreille au guet, il regardait, il écoutait.

Tant qu'il entendit résonner au loin les pas des chevaux des gambucinos qui s'éloignaient, un fol espoir demeura au fond de son âme, il attendait, il espérait.

Qu'attendait-il? Qu'espérait-il? Lui-même n'aurait pu le dire; mais l'homme est ainsi fait.

Peu à peu, tous les bruits s'éteignirent, et don Estevan se trouva enfin seul, au milieu d'un désert inconnu, sans secours d'aucune espèce à attendre de qui que ce fût.

Alors il poussa un profond soupir, referma la main sur la crosse du pistolet et appuya l'anneau glacé du canon sur sa tempe, en murmurant une dernière fois le nom de ses enfants.

* * * * *

Cependant les gambucinos s'étaient éloignés en proie à ce sentiment de malaise indéfinissable qui, malgré lui, serre le cœur de l'homme lorsqu'il vient d'accomplir un acte dont tout en reconnaissant la nécessité et même la stricte justice, il sait qu'il n'avait peut-être pas le droit de prendre l'initiative.

Nul ne parlait, tous les fronts étaient inclinés; ils venaient sombres et pensifs aux côtés les uns des autres, n'osant pas se communiquer leurs pensées et prêtant malgré eux l'oreille aux bruits mystérieux de la solitude.

Ils atteignaient à peine les dernières limites du couvert de la forêt: devant eux comme un long ruban d'argent les eaux du Rubio miroitaient aux rayons blafards de la lune; ils allaient arriver au gué, lorsque tout à coup le bruit lointain d'un coup de feu résonna sourdement, répercuté par les échos des Quebradas.

Instinctivement, ces hommes cependant si braves et si éprouvés tressaillirent, et ils s'arrêtèrent avec un mouvement de stupeur, presque d'effroi.

Il y eut quelques secondes d'un silence funèbre.

Bon-Affût comprit qu'il fallait rompre le charme funeste qui pesait comme un remords sur tous ces hommes; domptant avec peine l'émotion qui lui serrait la gorge:

--Frères! dit-il d'une voix grave, la vindicte du désert est satisfaite, le misérable que nous avons condamné s'est enfin fait justice.

Il y a dans la voix humaine une puissance étrange et incompréhensible: ces quelques mots prononcés par l'éclaireur suffirent pour rendre à tous ces homme leur énergie première.

--Dieu lui fasse miséricorde! répondit don Miguel.

--Amen! firent les gambucinos en se signant avec dévotion.

Désormais le lourd poids qui pesait sur leur poitrine en était enlevé; le coupable était mort, la logique implacable du fait accompli donnait encore une fois raison à la loi du Lynch et supprimait du même coup les regrets et les remords en mettant un terme à l'incertitude cruelle qui jusque-là les avait oppressés.

Don Stefano mort, celle qu'il avait si impitoyablement poursuivie était sauvée; aux yeux de tous ces hommes au cœur de bronze, cette raison seule suffisait pour éteindre en eux toute pitié pour le coupable.

Une réaction subite s'opéra en eux, et ces natures rebelles un instant domptées se relevèrent plus fortes et plus implacables que jamais.

Sur un geste du Canadien la troupe reprit sa marche et bientôt elle disparut au milieu des dunes de sable qui couvrent les rives du gué del Rubio.

Le désert un instant troublé par le bruit du pied des chevaux sur les cailloux de la plage, retomba dans son calme et majestueux silence.

XXI.

Balle-Franche.

Balle-Franche, ainsi que nous l'avons dit, avait, aidé par les deux domestiques, enlevé don Mariano, à demi évanoui encore, afin de le conduire au camp des gambucinos, et de lui éviter le spectacle atroce de l'exécution de son frère.

Le mouvement et l'air de la nuit eurent rapidement rappelé le gentilhomme à la vie. En ouvrant les yeux, son premier mot, après avoir jeté un regard autour de lui afin de se reconnaître, fut pour demander son frère. Personne ne répondit; les gens qui l'emportaient continuèrent à marcher: ils redoublèrent même de vitesse.

--Arrêtez! cria alors don Mariano en se redressant avec effort et saisissant la bride du cheval des mains de son conducteur; arrêtez, je le veux!

--Êtes-vous en état de vous conduire vous-même? lui demanda Balle-Franche.

--Oui, répondit-il.

--Alors on va vous rendre votre cheval, mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous vous engagerez à nous suivre.

--Suis-je donc votre prisonnier?

--Non, bien loin de là.

--Pourquoi alors cette pression que vous prétendez exercer sur ma volonté?

--C'est dans votre intérêt seul que nous agissons.

--Comment me trouvé-je ici?

--Ne le devinez-vous pas?

--J'attends que vous me l'expliquiez.

--Nous n'avons pas voulu que, après avoir accusé votre frère, vous assistiez à son exécution.

Don Mariano, accablé, baissa tristement la tête.

--Est-il mort? dit-il d'une voix basse et étranglée en frissonnant.

--Pas encore, répondit Balle-Franche.

L'accent du chasseur était si sombre, son visage si lugubre, que le gentilhomme mexicain fut saisi de terreur.

--Oh! Vous l'avez tué! murmura-t-il.

--Non, répondit sèchement Balle-Franche, c'est par sa propre main qu'il doit mourir; lui-même se tuera.

--Oh! Tout cela est horrible! Au nom du ciel, dites-moi tout: je préfère la vérité, si terrible qu'elle soit, à cette affreuse incertitude.

--A quoi bon vous rapporter cette scène? Vous ne la connaîtrez que trop tôt dans tous ses détails.

--C'est bien, répondit résolument don Mariano en arrêtant son cheval, je sais ce qui me reste à faire.

Balle-Franche lui lança un regard d'une expression indéfinissable, et posant la main sur la bride:

--Prenez garde! lui dit-il sèchement, de vous laisser emporter par un premier mouvement toujours irréfléchi, et de regretter plus tard ce que vous aurez fait ce soir.

--Mais je ne puis laisser périr mon frère, cependant, s'écria-t-il; je serais fratricide.

--Non, car il a été justement condamné; vous n'avez été que l'instrument dont la justice divine s'est servie afin de punir un coupable.

--Oh! Vos spécieux raisonnements ne me convaincront pas, mon maître: si dans un moment de colère et de haine insensée, j'ai oublié les liens qui m'attachaient à ce malheureux, maintenant je vois et je comprends toute l'horreur de mon action, et je réparerai le mal que j'ai fait.

Balle-Franche lui étreignit le bras avec force, se pencha à son oreille, et le regardant fixement:

--Silence! lui dit-il à voix basse, vous le perdrez en voulant le sauver; ce n'est pas à vous à le tenter, laissez ce soin à d'autres.

Don Mariano chercha à lire dans l'œil du chasseur la détermination que celui-ci semblait avoir prise, et, lâchant la bride, il continua à marcher d'un air pensif. Un quart d'heure plus tard, ils arrivèrent au gué del Rubio.

Ils s'arrêtèrent au bord de l'eau, qui, resserrée dans son lit étroit, coulait calme et tranquille en ce moment avec un doux murmure.

--Rendez-vous au camp, dit Balle-Franche; Il est inutile que je vous accompagne plus loin. Je vais, ajouta-t-il avec un regard significatif à don Mariano, rejoindre les gambucinos; continuez paisiblement votre route, vous arriverez au camp quelques minutes à peine avant nous.

--Ainsi vous retournez? fit don Mariano.

--Oui, reprit Balle-Franche. Adieu, à bientôt.

--A bientôt, reprit le gentilhomme en lui tendant la main.

Le chasseur la prit et la serra cordialement.

Don Mariano poussa son cheval dans la rivière, ses domestiques l'imitèrent silencieusement.

Balle-Franche, immobile sur le rivage, suivit des yeux leur passage d'un bout à l'autre; il les vit prendre terre; don Mariano se retourna, fit un geste de la main droite, et les trois hommes s'enfoncèrent dans les hautes herbes. Dès qu'ils eurent disparu, Balle-Franche fit volter son cheval et regagna le couvert de la forêt vierge. Le chasseur paraissait en proie à une grande préoccupation; enfin, arrivé à un certain endroit, il s'arrêta et jeta autour de lui un regard soupçonneux et investigateur. Le silence le plus profond et la tranquillité la plus complète régnaient aux environs.

--Il le faut! murmura le chasseur; ne pas agir ainsi serait plus qu'un crime, ce serait une lâcheté! Allons, Dieu jugera entre nous!

Après avoir une dernière fois examiné avec soin les environs, rassuré probablement par le silence et la solitude, il mit pied à terre, défit la bride de son cheval, afin qu'il pût paître à son gré, l'entrava pour qu'il ne s'éloignât pas trop et qu'il lui fût facile de le retrouver dès qu'il en aurait besoin, jeta son rifle sur l'épaule, et s'enfonça avec précaution dans les buissons en murmurant encore une fois à part lui ce mot:

--Allons!

Le chasseur ruminait sans doute un de ces projets dont l'exécution difficile exige la tension continuelle de toutes les facultés de l'homme, car sa marche était lente; calculée, son œil errait sans cesse dans les ténèbres: la tête tendue en avant, il écoutait les bruits sans nom du désert, s'arrêtant parfois lorsqu'un bruissement insolite dans les broussailles frappait son oreille et lui révélait la présence d'un être inconnu non loin de lui.

Soudain, il s'arrêta, demeura quelques secondes immobile, et, s'affaissant sur lui-même, il disparut tout entier au milieu d'un fouillis inextricable de feuilles, de branches et de lianes entrelacées, au sein duquel il était impossible de le deviner. A peine s'était-il caché ainsi, que les sabots de plusieurs chevaux résonnèrent au loin sous les épais arceaux de verdure de la forêt. Peu à peu le bruit se rapprocha, les pas devinrent plus distincts, et une troupe de cavaliers apparut enfin, marchant en colonne serrée.

Ces cavaliers étaient les gambucinos et les chasseurs.

Bon-Affût causait à voix basse avec don Miguel, porté sur un brancard sur les épaules de deux Mexicains, car il était encore trop faible pour se tenir à cheval. La petite troupe s'avançait doucement, à cause du blessé qu'elle avait au milieu d'elle, et se dirigeait vers le gué del Rubio.