L'éclaireur

Part 13

Chapter 133,792 wordsPublic domain

--Cet homme n'est pas réellement blessé, répondit l'Indien, il a reçu seulement une contusion sérieuse à la tête qui l'a plongé dans une espèce d'évanouissement léthargique, dont il ne sortira pas avant une heure.

--Fort bien; et en se réveillant, dans quel état se trouvera-t-il?

--Il sera très faible, mais peu à peu cette faiblesse se dissipera, et demain il sera aussi bien portant qu'avant le coup qu'il a reçu.

Un sourire amer plissa les livres de don Mariano.

--Priez ce chasseur, votre ami, d'approcher, dit-il, j'ai à vous parler à tous deux; un service à vous demander.

Le chef obéit.

--Me voici à vos ordres, seigneurie, dit Ruperto.

--Nous allons tenir conseil, reprit alors don Mariano; n'est-ce pas la locution dont vous vous servez au désert lorsque vous avez à traiter d'affaires sérieuses?

Le chasseur et l'Indien firent un geste affirmatif.

--Ecoutez-moi avec attention, continua le gentilhomme d'une voix ferme et accentuée: l'homme qui est là est mon frère, cet homme doit mourir; je ne veux pas le tuer, je veux le juger; vous tous ici présents serez ses juges, moi je l'accuserai. Voulez-vous m'aider à accomplir, non pas un acte de vengeance, mais un acte de la plus rigoureuse justice? Je vous le répète, je l'accuserai devant vous présents, et, pièces en main; votre conscience sera éclairée; cet homme pourra se défendre, liberté entière lui sera laissée pour cela devant vous, de plus vous serez libres de le condamner ou de l'absoudre, suivant que vous le trouverez innocent ou coupable. Vous m'avez entendu, réfléchissez, j'attends votre réponse.

Il y eut un silence suprême.

Après quelques minutes, Ruperto prit la parole.

--Dans le désert, où ne pénètre pas la justice humaine, dit-il, la loi de Dieu doit régner; lorsque nous avons le droit de tuer les bêtes féroces et malfaisantes, pourquoi n'aurions-nous pas le droit de punir un scélérat? J'accepte la mission dont vous me chargez, parce que, dans mon cœur, j'ai la persuasion qu'en agissant ainsi j'accomplis un devoir et que je suis utile à la société tout entière, dont je me fais le vengeur.

--Bien, répondit don Mariano, je vous remercie. Et, vous chef?

--J'accepte, dit nettement le Comanche; les traîtres doivent être punis, n'importe à quelle race ils appartiennent. L'Aigle-Volant est un chef, il a le droit de siéger au feu du conseil au premier rang des sachems et de condamner ou d'absoudre.

--A vous maintenant, reprit don Mariano en se tournant vers ses domestiques, répondez.

Bermudez fit un pas en avant, et saluant respectueusement don Mariano:

--Seigneurie, dit-il, nous connaissons cet homme: enfant, nous l'avons fait sauter et jouer sur nos genoux; plus tard il a été notre maître; nos cœurs ne seraient pas libres en sa présence; nous ne pouvons le juger, nous ne devons pas le condamner, nous ne sommes bons qu'à exécuter le jugement, quel qu'il soit, qu'on porte contre lui si nous en recevons l'ordre; d'anciens esclaves, libres par la bonté de leur maître, ne sont jamais égaux à lui.

--Ces sentiments sont ceux que j'attendais de vous; je vous remercie de votre franchise, mes enfants. En effet, vous ne devez pas intervenir dans cette affaire; Dieu, je l'espère, nous enverra deux hommes au cœur loyal et à la volonté ferme pour vous remplacer et remplir sans arrière-pensée les fonctions de juges.

--Dieu vous a entendu, caballero, dit une voix rude, nous voici, disposez de nous.

Les branches du taillis auprès duquel étaient réunis nos personnages s'écartèrent alors brusquement, et deux hommes parurent.

Ils firent quelques pas en avant, appuyèrent à terre le canon de leur rifle, et attendirent.

--Qui êtes-vous? demanda don Mariano.

--Chasseurs.

--Votre nom?

--Bon-Affût.

--Et vous?

--Balle-Franche. Depuis une demi-heure environ, nous sommes embusqués derrière ce taillis, nous avons entendu tout ce que vous avez dit, il est donc inutile de revenir sur l'exposé que vous avez fait, seulement il est un autre homme qui doit assister au jugement de cet individu.

--Un autre homme? Et qui donc?

--Celui qu'il a traîtreusement attaqué, que vous avez sorti de ses mains et que nous avons sauvé, nous autres.

--Mais cet homme, qui sait où il se trouve maintenant?

--Nous, dit Bon-Affût, nous qui l'avons quitté il y a une heure à peine pour nous mettre sur votre piste.

--Oh! S'il en est ainsi, vous avez raison; il faut que cet homme vienne.

--Malheureusement il est assez gravement blessé; mais s'il ne peut venir, il se fera porter, et je ne sais pourquoi, mais il me semble que non seulement sa présence est nécessaire parmi nous, mais encore qu'elle est indispensable pour l'éclaircissement de certains faits qu'il est de notre devoir de dévoiler.

--Que voulez-vous dire?

--Patience, caballero, bientôt vous nous comprendrez; le campement de cet homme n'est pas éloigné, il peut-être ici avant le coucher du soleil.

--Mais qui le préviendra.

--Moi! répondit Balle-Franche.

--Je vous remercie de cette offre loyale.

--Nous sommes peut-être plus intéressés que vous à l'éclaircissement de cette machination mystérieuse, répondit Bon-Affût.

Sur un signe de son ami, Balle-Franche remonta sur son cheval qu'il avait laissé dans le taillis, et s'éloigna à toute bride, pendant que don Mariano le suivait d'un regard curieux et troublé tout à la fois.

--Vous me parlez par énigmes, dit-il, en s'adressant au Canadien toujours appuyé sur son rifle.

Bon-Affût secoua la tête.

--C'est une triste histoire que celle dont les odieuses péripéties vont se dérouler devant vous, et dont vous ne savez pas le premier mot, malgré les preuves que vous croyez posséder, seigneurie.

Don Mariano poussa un soupir, deux larmes brûlantes coulèrent sur ses joues creusées par la douleur.

--Courage, _mi amo_, lui dit Bermudez, Dieu est enfin pour vous!

Le gentilhomme serra la main de son fidèle domestique, et détourna la tête pour cacher l'émotion qu'il éprouvait.

XVIII.

Avant le jugement.

Lorsque Balle-Franche se fut éloigné, Bon-Affût, l'Indien et Ruperto se rapprochèrent du blessé, toujours plongé dans le même état d'insensibilité, et se groupèrent autour de lui afin de surveiller son réveil.

Don Mariano, dont les scrupules étaient éteints désormais et qui avait hâte de connaître, dans tous leurs détours, les ténébreuses machinations de son frère, afin de baser sur de solides arguments l'accusation qu'il voulait porter contre lui devant le tribunal suprême qu'il avait si inopinément installé, se retira avec ses domestiques dans un épais taillis, et là, loin des regards, il ouvrit le portefeuille avec une impatience fébrile, et commença la lecture des papiers qu'il contenait avec une horreur qui croissait à chaque lettre nouvelle qu'il dépliait.

Don Mariano ne voulait pas que son frère connût sa présence avant de comparaître devant ses juges, il comptait sur son apparition inopinée pour déjouer sa perspicacité et sa présence d'esprit en lui faisant perdre le sang-froid; voilà pour quelle raison il s'était caché dans un endroit inaccessible aux plus clairvoyants regards, se réservant d'apparaître subitement lorsque le moment serait arrivé.

Plus d'une heure s'écoula encore sans que don Stefano, malgré les soins incessants de l'Églantine, fit un mouvement qui indiquât son retour à la vie. Cependant les trois hommes accroupis silencieusement autour de lui ne s'étaient pas un instant relâchés de leur surveillance: ils comprenaient toute la portée de l'acte qu'ils étaient appelés à accomplir, et désiraient, avec cette intuition, que possèdent instinctivement les âmes loyales, que l'homme qu'ils allaient juger fût assez remis et assez en possession de ses facultés intellectuelles pour défendre bravement sa vie.

Au moment où le soleil, déclinant rapidement à l'horizon, allongeait démesurément l'ombre des arbres et n'apparaissait plus entre les plus basses branches que comme un globe de feu, la brise du soir passa en se levant comme un souffle rafraîchissant sur le front pâle du blessé, qui poussa un profond soupir à cette sensation de bien-être que lui faisait éprouver, après la chaleur accablante du jour, cette bienfaisante fraîcheur.

--Il va ouvrir les yeux, murmura Bon-Affût.

L'Aigle-Volant posa un doigt sur ses lèvres en montrant le blessé.

Si bas qu'eût parlé le chasseur, don Stefano l'avait entendu, sans comprendre peut-être le sens des paroles qui avaient frappé ses oreilles, mais pourtant suffisamment pour lui faire faire un mouvement prononcé et rappeler en lui le sentiment de l'existence.

Don Stefano n'était pas un homme ordinaire; digne fils de la race abâtardie du Mexique, la ruse formait le point le plus saillant de son caractère, profondément dissimulé: habitué à toujours juger mal des hommes et des choses, la méfiance semblait innée dans son cœur. Les paroles de Bon-Affût l'avertirent de se tenir sur ses gardes. Sans bouger, sans ouvrir les yeux, afin de ne pas révéler son retour à la vie, il fit un effort suprême pour se rappeler les circonstances qui avaient précédé l'événement dont il était victime, afin d'arriver de déduction en déduction à se rendre compte de la position dans laquelle il se trouvait, et deviner, s'il était possible, entre les mains de qui le hasard ou sa mauvaise fortune l'avait fait tomber.

La tâche que s'imposait don Stefano n'était pas facile, puisqu'il était, par la force des circonstances, privé de son plus solide auxiliaire, la vue, qui lui aurait permis de reconnaître les gens qui l'entouraient, ou du moins lui aurait révélé s'ils étaient amis ou ennemis. Aussi, bien qu'il écoutât avec la plus grande attention, afin de saisir une phrase ou un mot qui le guidât dans ses suppositions, et lui permit d'assoir son calcul sur des données sinon positives, du moins probables, comme les chasseurs, avertis par le chef et soupçonnant une ruse, s'abstinrent de leur côté de faire un geste et de prononcer un mot, toutes ses prévisions furent déjouées, et il demeura dans la plus complète ignorance.

Ce silence prolongé augmenta encore l'inquiétude de don Stefano, et le plongea au bout de quelque temps dans une anxiété telle qu'il résolut, coûte que coûte, d'en sortir. Mettant presque aussitôt son projet à exécution, il fit un mouvement comme pour se lever, et ouvrit brusquement les yeux en jetant autour de lui un regard circulaire et investigateur.

--Comment vous sentez-vous? lui demanda Bon-Affût en se penchant vers lui.

--Bien faible, répondit don Stefano d'une voix dolente; j'éprouve une pesanteur générale et je sens d'affreux bourdonnements dans les oreilles.

--Hum! continua le chasseur, cela n'est pas dangereux, il en est toujours ainsi à la suite d'une chute.

--J'ai donc fait une chute, reprit le blessé, que la vue de Ruperto, qu'il avait reconnu, commençait à rassurer.

--Dame! Il est probable, puisque nous vous avons ramassé étendu sur le sable auprès du gué del Rubio.

--Ah! C'est là que vous m'avez trouvé?

--Oui, il y a environ trois heures.

--Merci du secours que vous m'avez donné, sans lui il est probable que je serais mort.

--C'est fort possible; mais ne vous hâtez pas de nous remercier.

--Pourquoi donc? demanda don Stefano en dressant subitement les oreilles à cette réponse ambigüe qui lui paraissait une menace déguisée.

--Eh! Qui sait, repartit Bon-Affût avec bonhommie, nul ne peut répondre de l'avenir.

Don Stefano, dont les forces revenaient rapidement et qui déjà avait reconquis toute sa lucidité d'esprit, se dressa brusquement, et fixant sur le Canadien un regard qui semblait vouloir fouiller au fond de ses pensées les plus secrètes:

--Mais je ne suis pas votre prisonnier cependant.

--Hum! fit le chasseur sans répondre autrement. Cette interjection donna fort à penser au blessé et l'inquiéta plus qu'une longue phrase.

--Parlons franchement, dit-il au bout de quelques minutes de réflexions.

--Je ne demande pas mieux.

--De vous trois, il y en a un que je connais, continua-t-il en désignant Ruperto, qui fit silencieusement un geste affirmatif; je n'ai jamais, que je sache offensé cet homme, au contraire.

--C'est vrai, répondit Ruperto.

--Vous, je ne vous ai jamais vu, donc vous ne pouvez nourrir contre moi aucun sentiment d'inimitié.

--En effet, voici la première fois que la Providence nous met face à face.

--Reste ce guerrier indien qui, de même que vous, m'est parfaitement inconnu.

--Tout cela est exact.

--Pour quelle raison pourrais-je donc être votre prisonnier? A moins, ce que je ne crois pas, que vous soyez de ces oiseaux de proie nommés pirates qui pullulent dans le désert.

--Nous ne sommes pas des pirates, mais de loyaux et honnêtes chasseurs.

--Raison de plus pour que de nouveau je vous adresse ma question, et vous demande si je suis, oui ou non, votre prisonnier.

--Cette question n'est pas aussi simple que vous le supposez; bien que nous n'ayons, nous autres, aucun reproche à vous adresser personnellement, n'avez-vous pas insulté ou offensé d'autres individus depuis que vous errez dans les Prairies?

--Moi?

--Qui donc, si ce n'est vous? N'avez-vous pas cherché, pas plus tard que cette nuit, à assassiner un homme dans une embuscade que vous lui aviez tendue.

--Oui, mais cet homme est mon ennemi.

--Eh bien! Supposez pour un instant que nous soyons les amis de cet homme.

--Mais cela n'est pas, cela ne peut pas être.

--Pourquoi donc? Qui vous le fait supposer?

Don Stefano haussa les épaules avec dédain.

--Vous me croyez donc bien simple, dit-il, que vous supposez que je me payerai d'une telle défaite?

--Ce n'en est pas autant une que vous le croyez.

--Allons donc! Si j'étais tombé entre les mains de cet homme, il m'aurait fait transporter à son camp, afin de se venger de moi devant les bandits qu'il commande et auxquels la vue de mon supplice aurait été sans doute beaucoup trop agréable pour qu'il cherchât à les priver de ce ravissant spectacle.

Le vieux chasseur, dont jusqu'à ce moment la parole avait été ironique et le visage narquois, changea tout à coup de ton et devint aussi sérieux et aussi sévère que précédemment il avait été railleur.

--Écoutez, dit-il, et profitez de ce que vous allez entendre: nous ne sommes pas les dupes de votre feinte faiblesse; nous savons très bien que vos forces sont à peu près revenues; l'avis que je vous donne est franc et a pour but de vous prévenir contre vous-même: vous n'êtes pas notre prisonnier, il est vrai, et pourtant vous n'êtes pas libre.

--Je ne vous comprends pas, interrompit don Stefano dont le visage s'était éclairci, mais que ces dernières paroles avaient subitement rembruni.

--Aucune des personnes présentes, continua Bon-Affût, n'a de reproches à vous faire; nous ne savons qui vous êtes, et avant aujourd'hui, moi, au moins, j'ignorais complètement votre existence; mais il y a un homme qui prétend avoir contre vous, non pas des sentiments de haine, ce serait une affaire à régler entre vous et lui dans une rencontre loyale, mais des motifs de plainte assez forts pour provoquer votre mise en jugement immédiate.

--Ma mise en jugement immédiate! répéta don Stefano au comble de l'ébahissement; mais devant quel tribunal cet homme prétend-il donc me faire comparaître? Nous sommes au désert ici.

--Oui, et vous paraissez l'oublier; au désert ou les lois des villes sont impuissantes pour atteindre les coupables, il existe une législation terrible, sommaire, implacable, à laquelle, dans l'intérêt commun, tout homme offensé à droit de faire appel, lorsque d'impérieuses circonstances l'exigent.

--Et cette loi, demanda don Stefano, dont le visage pâle déjà prit une teinte cadavéreuse, quelle est-elle?

--C'est la loi du Lynch.

--La loi du Lynch!

--Oui, c'est en son nom que nous, qui, comme vous l'avez dit, ne vous connaissons pas, nous avons été réunis afin de vous juger.

--Me juger! Mais cela n'est pas possible. Quel crime ai-je commis? Quel est l'homme qui m'accuse?

--Je ne puis répondre à ces questions; j'ignore le crime dont on vous accuse; je ne sais pas davantage le nom de votre accusateur; seulement, croyez-moi, nous n'avons ni haine ni préventions contre vous; donc, nous serons impartiaux; préparez votre défense pendant le peu d'instants qui vous restent, et lorsque le moment sera arrivé, tâchez de prouver votre innocence en confondant votre accusateur, chose que je vous souhaite ardemment.

Don Stefano laissa tomber sa tête dans ses mains avec une expression de désespoir.

--Mais comment voulez-vous que je prépare ma défense, puisque j'ignore quels sont les faits que l'on m'impute? Éclairez-moi dans ces ténèbres, faites luire à mes yeux une lueur, si faible qu'elle soit, afin que je puisse me guider, savoir où je vais enfin.

--En parlant ainsi que je l'ai fait, caballero, j'ai obéi à ma conscience qui m'ordonnait de vous avertir du danger qui vous menace; vous en dire davantage me serait impossible, puisque, ainsi que vous, j'ignore tout complètement.

--Oh! C'est à en devenir fou! s'écria don Stefano.

Sur un geste de Bon-Affût, Ruperto et l'Aigle-Volant se levèrent; le chasseur fit signe a l'Églantine de les imiter; tous quatre se retirèrent et don Stefano demeura seul.

Le Mexicain se laissa aller sur le sol avec cette fureur insensée de l'homme fort devant lequel se dresse tout à coup un obstacle infranchissable, et qui, acculé dans une position désespérée, est contraint de s'avouer vaincu. En proie à la plus profonde anxiété, ne sachant de quel côté se tourner pour conjurer la tempête qui grondait sur sa tête, il cherchait vainement dans son esprit les moyens d'échapper aux mains qui le tenaient. Son génie inventif, si fécond en ruses de toutes sortes, ne lui fournissait aucun faux-fuyant, aucun stratagème qui put l'aider à soutenir avantageusement cette lutte suprême contre l'inconnu; en vain il se creusait la tête, il ne trouvait rien.

Tout à coup il se releva, et par un mouvement prompt comme la pensée, il porta la main à sa poitrine.

--Ah! s'écria-t-il avec découragement en laissant retomber le bras le long de son corps, qu'est donc devenu mon portefeuille?

Il chercha avidement autour de lui, mais il ne trouva rien.

--Je suis perdu, ajouta-t-il, si ces hommes s'en sont emparé; que faire, que devenir?

Un bruit de chevaux se fit entendre au loin, se rapprochant de plus en plus de l'endroit où campaient les chasseurs.

Bientôt le bruit devint plus distinct et il fut facile de reconnaître la marche d'une nombreuse troupe de cavaliers. En effet, au bout d'un quart d'heure, une trentaine de chasseurs, conduits par Balle-Franche, entrèrent dans la clairière.

--Balle-Franche parmi ces bandits, murmura don Stefano, qu'est-ce que cela veut dire?

Son incertitude ne fut pas de longue durée; les arrivants conduisaient au milieu d'eux un homme, cet homme, don Stefano le reconnu immédiatement.

--Don Miguel Ortega! Oh! Oh! Puis il ajouta au bout d'un instant, avec un de ces sourires narquois dont il avait l'habitude, je connais mon accusateur maintenant. Allons, allons, fit-il à part lui, la position n'est pas aussi désespérée que je le supposais; ces hommes, il est évident qu'ils ne savent rien, et que mes précieux papiers ne sont pas tombés entre leurs mains. Hum! Je crois que cette terrible loi du Lynch aura tort cette fois, et que j'échapperai à ce péril comme j'ai échappé à tant d'autres.

Don Miguel avait passé sans voir don Stefano, ou peut-être, ce qui est plus probable, sans paraître l'apercevoir. Quant à don Stefano, intéressé à se renseigner et à ne pas laisser échapper le moindre détail de ce qui se passait autour de lui, il suivait d'un œil attentif, bien qu'en affectant le maintien le plus indifférent, tous les mouvements des chasseurs. Après avoir doucement déposé la civière à l'extrémité opposée du lieu où don Stefano était étendu, les gambucinos, sans quitter leurs chevaux, formèrent un grand cercle autour de la clairière et demeurèrent immobiles la carabine sur la cuisse, rendant par cette manœuvre toute tentative de fuite impossible.

Des crânes de bisons destines à servir de sièges furent disposés en demi-cercle devant un feu de branches sèches. Sur ces crânes, au nombre de cinq, cinq hommes prirent place immédiatement. Ces cinq hommes se rangèrent dans l'ordre suivant: don Miguel Ortega, remplissant les fonctions de président, au centre, ayant à sa droite Bon-Affût et à sa gauche Balle-Franche, puis le chef indien et un gambucino.

Ce tribunal en plein air, au milieu de cette forêt vierge, entouré de ces cavaliers aux costumes étranges, immobiles comme des statues de bronze florentin, offrait un aspect imposant et saisissant à la fois; ces cinq hommes, au front sévère, aux sourcils froncés, calmes et impassibles, ressemblaient à s'y méprendre, à cette sainte véhémence qui, dans les anciens jours, sur les bords du Rhin, s'était substituée à la justice légale impuissante à réprimer les crimes, et rendait ses arrêts en plein air, au grondement sourd des vents et aux murmures mystérieux des grandes eaux.

Malgré lui, don Stefano sentit un frémissement de terreur parcourir son corps, en jetant un coup d'œil circulaire sur la clairière et en apercevant tous ces regards fatalement dirigés sur lui avec cette implacable fixité de la force et du droit du désert.

--Hum! murmura-t-il à part lui, je crois que j'aurai peine à m'en tirer, et que je me suis trop hâté de chanter victoire.

En ce moment, deux chasseurs, sur un signe de don Miguel, quittèrent leur rang, mirent pied à terre et s'approchèrent du blessé. Celui-ci fit un effort sur lui-même et parvint à se mettre debout; les chasseurs le prirent par-dessous les bras et le conduisirent en présence du tribunal.

Don Stefano se redressa, croisa les bras sur la poitrine, et, jetant un regard sardonique aux hommes devant lesquels on l'avait amené:

--Oh! Oh! dit-il avec un accent railleur en s'adressant à don Miguel, c'est donc vous, caballero, qui êtes mon accusateur?

Le capitaine haussa imperceptiblement les épaules.

--Non, répondit-il, je ne suis pas votre accusateur, je suis votre juge.

XIX.

Face à face.

Après ces paroles, il y eut un moment d'attente, presque d'hésitation. Un silence de plomb semblait planer sur la forêt.

Don Stefano le premier surmonta l'impression de terreur qui, malgré lui, se glissait dans son âme.

--Eh bien, dit-il avec un regard méprisant et une voix claire et incisive, puisque ce n'est pas vous, où donc est-il, cet accusateur? Se cacherait-il, à présent que l'heure est arrivée? Reculerait-il devant la responsabilité qu'il a assumée? Qu'il paraisse, je l'attends.

Don Miguel secoua la tête.

--Peut-être lorsqu'il paraîtra, trouverez-vous qu'il est venu trop tôt, répondit-il.

--Que voulez-vous de moi, alors?

--Vous allez l'apprendre.

Don Miguel était pâle et sombre; un sourire triste errait sur ses lèvres blêmies; on voyait qu'il faisait des efforts inouïs pour surmonter sa faiblesse et se tenir ferme sur son siège.

Après quelques minutes de réflexion, il releva la tête.

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.

--Don Stefano Cohecho, répondit l'accusé sans hésiter.

Les juges échangèrent un regard.

--Où êtes-vous né?

--A Mazatlán, en 1808.

--Quelle est votre profession?

--Négociant à Santa Fe.

--Quel motif vous a conduit dans le désert?

--Je vous l'ai dit déjà à vous même.

--Répétez-le, reprit don Miguel toujours impassible.

--Je vous ferai observer que ces questions oiseuses Et fort inutiles pour vous me fatiguent.

--Je vous demande quel motif vous a conduit dans le désert?

--La faillite de plusieurs de mes correspondants m'a obligé de faire un voyage afin d'essayer de sauver quelques bribes de ma fortune compromise; je suis dans le désert, parce que pour me rendre où je vais il n'y a pas d'autre route.

--Où allez-vous?

--A Monterey, vous voyez la docilité que je mets à répondre à toutes vos questions, fit-il de ce même ton goguenard qu'il employait depuis qu'il avait été amené devant ses juges.