L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 9

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Sa mère?... Oui, c'était bien elle, et peinte par un artiste dont il reconnut aussitôt le faire et la signature: Miraut. Il existait d'elle un portrait, exécuté par le même maître, en pied, et qui se trouvait dans le salon de l'hôtel de Chaligny. Ce grand portrait avait été fait à cette même date,--rappelée dans le coin de ce portrait-ci: 1875. C'était l'époque où ce portraitiste, aujourd'hui vieilli, eut sa pleine vogue. Le fils n'avait jamais vu cette réplique qui, de la plus large toile, répétait seulement un motif: la tête et la naissance du buste. Oui, c'était sa mère, non pas telle qu'il l'avait contemplée sur son lit de mort, quatre ans auparavant, vieillie avant l'âge par l'affreuse maladie qui l'avait emportée, un cancer au foie, avec un profil amaigri, jauni, sculpté en douleur,--mais la «maman» de sa toute première enfance. Il retrouvait ses beaux yeux veloutés d'alors, si noirs, si doux dans son visage d'une idéalité digne de Prudhon; son sourire heureux sur ses lèvres sinueuses et souples; les masses brunes de ses cheveux qu'elle portait divisés sur son front en deux bandeaux ondulés à la mode d'alors; la ligne fine et pleine de ses joues, où son teint prenait une délicatesse de pétale de fleur. Par quel inexplicable hasard ce portrait se trouvait-il, devant ce bureau, dans le salon de cette maison où il venait, lui, le fils de cette femme, chercher le mot d'un secret qui touchait à son honneur de mari?... Un hasard? Non. Sur le bureau même, un cadre en cuir à trois compartiments était posé, où il reconnut trois photographies de sa mère encore, à trois autres moments de sa vie:--une plus jeune que le portrait, une à l'âge de quarante ans et une troisième à l'âge de cinquante. Tout à côté, dans un cadre oblong, noir celui-là, il vit une reproduction d'une autre photographie qu'il avait fait faire, lui, Chaligny, d'après la morte! Une mèche de cheveux grisonnait sous le verre, et la date de cet anniversaire sacré: «5 septembre 1897», se lisait sur le cuir sombre. Rêvait-il? Voici que, dans un troisième cadre, placé près du premier, sur ce même bureau, des photographies de lui-même lui apparaissaient: une qui le représentait tout enfant, une jeune homme, une plus récente!... Il aurait vu, comme dans certains cas d'hallucination, son «double» surgir, qu'il n'aurait pas éprouvé une impression plus violente, si violente qu'elle allait jusqu'à de la terreur... Où était-il?... Et chez qui?... Quel lien caché et qu'il n'avait jamais soupçonné le rattachait à la personne qui vivait, parmi ces objets, et qui le connaissait, lui, depuis son enfance; qui avait connu sa mère depuis tant d'années; qui connaissait sa femme,--à son insu? Un nouvel indice, et qui acheva de confondre sa raison, confirmait la dénonciation qui l'avait conduit ici: contre la croisée, un paravent d'étoffe montrait, parmi des miniatures de famille accrochées là, celle de Valentine avec leurs deux enfants!...

L'étrangeté d'une découverte, si complètement imprévue qu'elle touchait au fantastique; le silence de cette pièce ménagée en retrait, où les bruits de la rue, silencieuse elle-même, arrivaient à peine; le contraste entre ce qu'il était venu chercher ici et ce qu'il y trouvait,--tout avait contribué à frapper Chaligny d'une sorte d'hypnose dont il fut réveillé d'un coup par l'approche de l'homme auquel il se préparait, dix minutes plus tôt, à imposer une explication, fût-ce en le menaçant. Une porte à deux battants, située entre deux des corps bas de la bibliothèque et que dissimulait une tapisserie, venait de s'ouvrir. Le bruit d'un lourd fauteuil manoeuvré sur des roues annonçait l'arrivée du malade. M. Dumont,--car c'était lui,--était immobile dans ce siège mécanique, que poussait un infirmier et que précédait le domestique qui avait ouvert au visiteur. Le paralytique était un homme, de soixante ans peut-être, tout blanc. Il avait dû être très beau, car son visage, émacié par de longues souffrances, gardait ces larges et nobles lignes qui révèlent la race. De toutes légères déformations: le coin de la bouche tiré en haut vers la gauche, l'oeil droit un peu dévié, marquaient, sur ce masque d'une infinie mélancolie, les stigmates de l'inexorable névrose. Son bras gauche, celui qui ne pouvait plus bouger, reposait inerte sur sa jambe, tandis que, de sa main droite, il actionnait lui-même une poignée de cuivre attachée au fauteuil et qui en assurait la direction. Sa toilette, mieux que propre, presque recherchée, trahissait la minutie de ces soins personnels, rare chez ces condamnés à mort, et qui sont une dernière et pathétique protestation contre leur déchéance. L'éclat des yeux, si remarquable dans ces longues agonies, dénonçait la lutte désespérée de l'énergie animale contre la fin toute voisine. Ils n'exprimaient, ces yeux brûlants et très noirs, tandis que les roues caoutchoutées du fauteuil glissaient vers la porte, aucun pressentiment de l'impression qui allait y apparaître tout à l'heure. Il faut ajouter,--et c'est l'explication de la facilité avec laquelle le visiteur avait été reçu,--que, lors de sa dernière visite rue Lacépède, ce funeste lundi, Mme de Chaligny avait parlé au malade d'un marchand qui avait de jolies statuettes du dix-huitième siècle. L'achat de quelque bibelot capable de prendre place sur une de ses bibliothèques ou dans sa grande vitrine, au fond de sa galerie, était la seule joie de l'interné. Un de ces malentendus qui tiennent de la fatalité, et qui sont sans doute une forme de notre destinée, avait voulu qu'à la réception de la carte de Valentine le collectionneur se souvînt de la demi-promesse qu'elle lui avait faite de lui envoyer cet homme. Lorsque son fauteuil roulant passa le seuil et qu'il aperçut, au lieu du brocanteur attendu, la silhouette de Norbert de Chaligny, sa main vivante se crispa sur le bras du meuble, d'un mouvement presque convulsif. Son buste se redressa à demi. Une émotion d'une intensité extraordinaire décomposa ses traits. Un cri s'échappa de sa bouche pantelante. Il dit aux deux serviteurs qui le conduisaient un: «Arrêtez, arrêtez...» étouffé comme un râle. Ceux-ci s'arrêtèrent en effet, juste assez de temps pour que Chaligny, immobile lui-même de surprise devant cette étonnante apparition, vît deux grosses larmes jaillir de ces prunelles fixes et glisser sur ces joues ridées et creuses. Puis, de sa voix, toujours râlante, le vieillard gémit: «Rentrez, mais rentrez donc, rentrez...» L'angoisse de son accent et de son visage épouvanta sans doute les domestiques, habitués à ces prodromes d'une dangereuse crise. Ils se hâtèrent de tirer le fauteuil en arrière et de refermer les portes. Chaligny n'était pas encore remis du frisson que lui avait donné cette scène, aussi terrible qu'elle avait été courte, quand un des serviteurs, celui-là même qui l'avait introduit, reparut, tremblant de tout son corps et littéralement affolé:

--«Monsieur a une attaque,» répondit-il à l'interrogation du visiteur, «et il n'y a personne à la maison que l'infirmier et moi...»

--Quelle est l'adresse de son médecin?» interrompit Chaligny, «je me charge d'aller le prévenir.»

--«Ah! monsieur!» dit l'homme. «Je n'osais pas vous le demander!... Mais vite, vite. A midi et demi vous le trouverez encore chez lui. C'est monsieur le docteur Salvan. Il habite 30, boulevard Saint-Germain...»

VIII

L'ÉNIGME

De la rue Lacépède à la maison de l'extrémité sud de l'interminable boulevard Saint-Germain, où le célèbre spécialiste en maladies nerveuses s'est logé, pour rester à proximité de la Salpêtrière, son hôpital, la distance n'est pas grande. Durant le demi-quart d'heure que Chaligny mit à la franchir, il n'essaya pas de raisonner sur la suite des faits, pour lui absolument incompréhensibles, qui venaient de se produire. Dans le bouleversement de toute sa pensée par l'énigme à laquelle il se heurtait d'une manière presque affolante, un point de lumière apparaissait très au loin: ce visage du paralytique, surgi devant lui au seuil de cette bibliothèque étrangère, où il avait trouvé avec stupeur les portraits de sa mère, les siens, ceux de sa femme, de ses enfants, il se rappelait maintenant l'avoir déjà rencontré... Mais quand? Mais où?... Il revoyait, dans les plus obscures profondeurs de ses souvenirs, une physionomie d'homme jeune encore, sur laquelle ce masque de vieillard et de moribond se juxtaposait. C'était une de ces réminiscences si lointaines, si noyées d'incertitude, que la réalité s'y confond avec le rêve... «M. Dumont?... M. Dumont?...» Chaligny se répétait ce nom mentalement. Il n'arrivait pas à l'associer aux images, vagues et pourtant discernables déjà, qui remuaient dans sa mémoire. Des lambeaux de scènes s'estompaient dans les portions à demi-inconscientes de son intelligence, et, à toutes ces scènes, sa mère et le mari de sa mère, --celui qu'il avait toujours cru, qu'il croyait toujours son père, --étaient mêlés. Mais comment s'appelait alors ce personnage qui avait bien les grands traits nobles, les yeux profonds du malade?... Et voici que des syllabes indistinctes commençaient de se prononcer en lui toutes seules: «_Magneville?... Raneville?... Layneville?_...» En même temps,--par quel mystérieux travail de son esprit angoissé?--il revoyait le regard de son père, du défunt marquis de Chaligny dont il avait conduit le deuil, il y avait longtemps déjà. A quel propos s'en souvenait-il, et pourquoi éprouvait-il de nouveau, après des années, l'indéfinissable malaise trop souvent ressenti en présence de cet homme, auquel il n'avait pourtant jamais eu rien à reprocher, sinon une préférence marquée pour son frère aîné? Mais tous deux, ce frère et lui, n'avaient-ils pas été élevés de même, placés chez les Pères au même âge, dans les mêmes conditions? Sans doute, si ce frère n'était pas mort un peu de temps avant leur père, il eût été très fortement avantagé dans l'héritage. Un document, retrouvé parmi les papiers du marquis, prouvait qu'il avait voulu réserver à son aîné toute la quotité dont les lois lui laissaient la disposition. Norbert connaissait trop les idées du défunt gentilhomme pour s'être étonné de cet essai de reconstitution du droit d'aînesse. Quel rapport établissait-il donc tout d'un coup entre ces indices de la froideur paternelle et l'événement auquel la dénonciation de sa femme par sa maîtresse l'avait mêlé? Il n'aurait pas su le dire, ni quelle hypothèse s'esquissait, douloureusement, obscurément, dans son imagination, hypothèse aussitôt rejetée, comme sacrilège autant qu'insensée... Absurde cauchemar, que dissipa l'arrêt de sa voiture devant la maison du professeur Salvan!

--«Je saurai quelque chose par lui,» se dit-il. «Pourvu qu'il soit là!...»

* * * * *

Le professeur était chez lui. Chaligny ne lui eut pas plus tôt fait passer sa carte, sur laquelle il avait écrit: «_De la part de M. Dumont, qui est plus mal_», qu'il fut introduit. Le mari de Valentine le devina du premier coup d'oeil: cet homme de quarante ans passés que Mme de La Node avait vu arriver, dans un coupé de remise, au pavillon de la rue Lacépède, c'était le médecin. Le professeur Salvan avait, en réalité, dix ans de plus; mais, conservé par une existence continûment active et ascétique, il ne les paraissait pas. Il était mince et robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot. Dans ce monde des grands docteurs parisiens, où se rencontrent aujourd'hui plusieurs personnalités si remarquables, Salvan a su se faire une figure à part, en associant, comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu, ses immenses travaux l'ont toujours tenu éloigné des salons, et son goût pour les recherches d'ordre purement scientifique de la clientèle. La mort de son fils unique, arrivée en 1898 dans des circonstances cruelles,--le jeune homme s'est empoisonné, par désespoir d'amour, loin des siens, dans un hôtel de Naples,--l'a rendu plus sauvage encore. C'est à cette date qu'il a quitté son installation du boulevard Malesherbes pour se réfugier ici, dans une maison plus modeste,--mais elle est à lui, et elle ne lui rappelle pas l'enfant tragiquement perdu. Ce détail prouve assez combien ce manieur de misères humaines reste sensible, malgré des allures volontiers brusques qu'explique son métier de neurologue, malgré aussi la dureté chirurgicale de son perçant regard. On se rappelle combien l'éclat de ses yeux avait frappé l'espionne, quand elle les avait rencontrés, à sa descente de voiture. Cet éclat aigu, où semble passer une froide lueur de bistouri, frappa Chaligny aussi, tandis qu'il racontait l'attaque dont venait d'être victime M. Dumont. Le médecin était debout devant un feu, dans un petit salon d'ordinaire réservé à sa femme, le torse serré dans la redingote noire de deuil qu'il ne quitte plus depuis la mort de leur fils. A mesure que son visiteur avançait dans son récit, son visage, d'une expression si énergique, s'assombrissait singulièrement:

--«Il est bien malade, n'est-ce pas?» finit par dire Chaligny.

--«Bien malade,» répondit Salvan. «Il est à la merci de la plus petite secousse. C'est même étonnant qu'il ait tant duré,» continua-t-il, «étonnant!... Sa première attaque remonte à six ans. Je l'ai cru perdu vingt fois. Mais il a une telle volonté de vivre!... Et tant qu'on veut vraiment vivre, on vit... Pourtant, monsieur, j'ai le droit de vous le dire: sans les soins de ces dames de Chaligny, il n'aurait pas résisté. Elles ont été admirables toutes deux. C'est leurs visites qui l'ont soutenu... Vous vous êtes décidé à le voir, vous aussi. Croyez-moi, vous avez bien fait. Les brouilles de famille doivent disparaître devant la mort... Mais j'espère qu'il ne s'agit pas de cela encore aujourd'hui. Cependant, nous n'avons pas de temps à perdre. Je serai là-bas dans vingt minutes. Vous pouvez m'annoncer...»

Dieu! Comme Chaligny, en écoutant ces mots qui obscurcissaient encore l'énigme, aurait voulu interroger le célèbre professeur, le contraindre de s'expliquer! A quoi bon? Même si l'honneur ne lui eût pas défendu de poser des questions qui convainquissent sa mère et Valentine d'un mensonge, n'était-il pas évident que Salvan croyait à ce prétexte des difficultés familiales, imaginé par les deux femmes pour justifier leur présence au chevet du mourant, sans qu'aucun homme de leur nom y fût jamais? Que leur était donc ce M. Dumont? Quel devoir étaient venues accomplir, auprès de ce malheureux, dans ce quartier perdu, sa mère d'abord, puis Valentine,--et en se cachant de lui, Norbert, comme elles s'en étaient cachées, avec des prudences de criminelles? Il avait fallu, pour qu'il surprît le secret de ces visites, un concours presque fou de circonstances! Et ces visites n'étaient pas seulement innocentes. Le témoignage du médecin en proclamait la noble, la bienfaisante charité. Les deux femmes avaient donc eu peur,--de quoi? Que lui, le fils et le mari, les leur défendît? Non. Qu'il les connût simplement. Quelle impérieuse raison les avait dominées, au point qu'elles ne l'avaient pas dite non plus au médecin, pour qui elles avaient inventé cette fable d'un parent brouillé? Et le docteur Salvan y avait cru, sans faire de question à personne sur ce parent caché des Chaligny? Pourquoi pas? Le secret professionnel était là. D ailleurs n'arrive-t-il pas souvent qu'un membre déshonoré d'une grande famille se terre dans Paris, change de nom? Que sa mère et Valentine eussent raconté une histoire de ce genre au docteur, c'était certain, et que cette histoire fût fausse, c'était certain encore. Si elle eût été vraie, lui, Norbert, le chef actuel de la famille, l'aurait sue... Ces portraits cependant, sur le bureau du malade, les représentant: sa mère, lui, sa femme, leurs enfants, à différents âges, que signifiaient-ils?... La perspective maintenant ouverte devant son esprit lui infligeait une angoisse si forte, qu'elle l'empêchait de sentir le soulagement d'être délivré d'un autre soupçon; celui qu'il avait, deux heures auparavant, subi avec tant de violence, à l'occasion de sa femme. Son attente actuelle, pour être d'un autre ordre, n'était pas moins affreuse. Elle s'accrut encore lorsque, étant retourné au pavillon de la rue Lacépède pour annoncer la venue de M. Salvan, le domestique lui répéta, avec un visage plus consterné, que le malade reprenait à peine connaissance. Quand, tout à l'heure, le médecin l'avait félicité d'être, lui aussi, venu chez M. Dumont, Chaligny s'était senti rougir sous ce compliment. Quelle atroce ironie, si réellement son apparition dans ce salon, où il n'avait jamais figuré qu'en image, avait donné à l'hôte de cette retraite cette secousse, interdite et peut-être mortelle! Maintenant, et tandis qu'il s'éloignait de la petite maison silencieuse, sous les rideaux bourgeois de ses vitres closes et parmi les feuillages dorés de ses vieux tilleuls, érigés au-dessus du mur du jardinet, le commencement d'un obscur, d'un insecouable remords grandissait en lui. Il lui avait été impossible de rester là sans chercher à en savoir davantage. Il avait donc donné, au cocher qui l'avait conduit de la rue Lacépède au boulevard Saint-Germain, puis ramené du boulevard Saint-Germain à la rue Lacépède, l'adresse de la rue de Varenne et de son propre hôtel. Une seule personne pouvait l'aider à résoudre l'énigme de plus en plus redoutable qui se précisait devant lui, de minute en minute. C'était Valentine...

--«Elle ne me refusera pas de me parler,» se disait-il, «elle me le doit, et je l'exigerai. Elle ne peut pas me laisser dans cet horrible doute... J'ai le droit de tout savoir, puisqu'il s'agit d'elle et de ma mère...»

* * * * *

Bien qu'il s'efforçât de se prouver ainsi à lui-même l'imprescriptible souveraineté de ses titres comme fils et comme mari, il ne pouvait s'empêcher de se rappeler sur quelle explication sa femme et lui s'étaient quittés vers les onze heures.--Il en était à peine deux, et quelle volte-face dans sa situation vis-à-vis d'elle! Il l'avait laissée bouleversée des soupçons que le zèle malheureux d'une parente imprudente avait insinués dans son coeur. Elle luttait contre ses soupçons. Elle ne voulait pas y croire. Elle, qui n'avait rien à se reprocher, elle ne se permettait pas d'être jalouse, et, pendant ce temps, lui qui la trahissait, il courait, sur la foi de la plus calomnieuse, de la plus gratuite dénonciation, à la plus insultante enquête! Pour engager avec cette épouse outragée l'entretien qui lui donnerait enfin la lumière dont il avait besoin, il fallait que le mari perfide l'avouât d'abord, cette enquête. Ce qu'il entrevoyait des profondeurs de cette âme, si tendre et si secrète, lui donnait, en ce moment, et par-dessus les autres troubles de son être, une honte de lui-même et de sa démarche là-bas. Ces émotions, d'ordre si divers, lui rendirent horriblement douloureuse la rentrée dans le petit salon où Valentine se tenait de nouveau après le déjeuner. Elle avait auprès d'elle leurs deux enfants, leur fils François et leur fille Armande, lui nommé d'après son oncle, le frère aîné de Norbert, mort si jeune, elle, d'après sa grand'mère. Mme de Chaligny, quand son mari ouvrit la porte, caressait les cheveux bouclés des deux têtes rieuses, dans une attitude très pareille à celle de la photographie suspendue à l'étoffe du paravent, près du bureau de ce malade qui n'avait jamais vu ces enfants, et ils faisaient une partie vivante de sa vie! Cette analogie, en redoublant de nouveau chez Chaligny la sensation du mystère, lui rendit la force de provoquer la redoutable conversation. Pourtant, à vingt petits signes, au tremblement de ces blanches mains de femme autour des cheveux des petits, à la rougeur de ses paupières, à l'expression de ses prunelles, il devinait bien que, de son côté, elle était toute remuée, toute vibrante. Elle ne savait pas encore son action; de quoi donc pouvait-elle frémir, sinon du chagrin qu'elle lui avait confié le matin en termes si clairs, quoique si voilés? La «cruauté du monde,» comme elle avait dit, l'avait blessée, et elle essayait de l'oublier au contact de ces jeunes âmes, issues de la sienne, et dont l'innocence lui souriait à travers des prunelles si bleues et sur des bouches si roses. La mère leur souriait aussi, d'un sourire qui se changea, sur ses lèvres nerveuses, en un frémissement, lorsqu'elle vit entrer Norbert. Elle laissa aller les deux enfants, qui coururent au-devant du nouveau venu, avec les jolis mouvements et le babil aimable des instants où ces fines créatures se sentent en faveur. Dans des crises comme celles que traversaient ce mari et cette femme, cette gaieté si spontanée, si ignorante, de ce petit garçon et de cette petite fille devait leur faire mal. L'antithèse entre le poids que les parents portent sur leur coeur et la légèreté de ces sensibilités fraîches et neuves, fait le tragique poignant de certains drames de famille. Elle en fait aussi la consolation. C'est le rajeunissement, c'est l'avenir qu'annoncent ces insouciances des enfants à l'homme et à la femme qui souffrent. Norbert et Valentine éprouvèrent à la fois l'une et l'autre impression, et leurs premières phrases, quand, d'un commun accord, ils eurent renvoyé les petits, exprimèrent cette tristesse et cette douceur:

--«Comme ils avaient l'air contents d'être avec vous!...» dit-il. «Vous les gâtez un peu, et que vous avez raison!... Quand on n'a pas été heureux tout petit, on risque beaucoup de mourir sans l'avoir jamais été...»

--«Je ne les gâte pas,» répondit la mère, «je me gâte en eux. Dans mes moments de lassitude, comme celui que j'ai eu la faiblesse de vous montrer ce matin, ils me rapprennent à espérer. Mais, vous voyez, cela va mieux, j'ai repris sur moi. Je ne me suis pas recouchée. J'ai déjeuné avec eux, puisque vous m'aviez fait dire que vous ne pouviez pas être là, et c'est fini...»

Il y eut un silence entre eux. Devant cette nouvelle preuve de grâce et d'énergie donnée par cette âme, qui voulait lui cacher combien elle avait été frappée jusqu'en son tréfonds par la dénonciation de la lettre anonyme, le mari infidèle et jaloux eut un remords plus vif encore, mais aussi un sentiment plus aigu du mystère contre lequel il se débattait. Fallait-il que la jeune femme y attachât de l'importance pour qu'elle continuât de le défendre, ce mystère, par toute son attitude, comme une épouse coupable, tandis qu'elle n'avait à dissimuler que le plus pur dévouement!... Mais à qui? Mais pourquoi?... Et trouvant, dans l'angoisse accrue de cette question, la force d'avouer son dégradant accès de soupçon:

--«Valentine,» commença-t-il, «je viens de la rue Lacépède.»

Tandis qu'il prononçait ces mots, dont elle était seule au monde, maintenant que la mère de Norbert était morte, à comprendre la funeste portée sur ces lèvres, elle l'avait regardé avec une épouvante dans ses prunelles soudain fixes. Elle répéta, comme si elle ne pouvait pas croire aux paroles qu'elle avait entendues:

--«Vous venez de la rue Lacépède?... C'est là que vous êtes allé en me quittant, après que je vous avais parlé comme je vous avais parlé? C'est là?...»

--«Oui,» répondit-il d'une voix basse, et, avec la fermeté, accablée mais décidée, de quelqu'un qui, voulant réclamer un droit, se force à remplir d'abord le plus pénible devoir: «J'ai eu un accès d'égarement... Cette lettre anonyme, l'indication si précise de cette adresse, votre trouble quand je vous avais parlé... J'ai perdu la tête... La jalousie m'a pris. J'ai voulu savoir... J'y suis allé...»