L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 8

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--«Jeanne?...» dit-il «C'est vous qui avez écrit la lettre?...» Et, la voix comme étranglée par l'indignation: «Tu as écrit la lettre! Tu as écrit la lettre!... Mais avoue-le donc...»

--«Vous me faites mal,» répondit-elle en se levant et en se débattant contre cette brutale étreinte. «C'est honteux. Lâchez-moi.»

Chaligny l'avait laissé aller. Il passa sa main sur son front, et réveillé de son égarement, honteux, presque suppliant:

--«C'est vrai, c'est honteux. Jeanne, je te demande pardon... Mais je t'en conjure maintenant, sans violence, tu vois, réponds-moi. J'ai reçu hier une lettre anonyme. Je l'ai déchirée, et je me suis défendu de penser à ce qu'elle contenait. Si elle venait de toi, tout est changé. C'est qu'alors ce qu'elle renfermait était vrai. Venait-elle de toi?»

--«Elle venait de moi,» répondit-elle, après un nouveau silence.

--«Alors,» et la voix de Chaligny s'étouffa dans un râle pour articuler la question suprême, «alors, c'est vrai?...»

--«C'est vrai...», affirma-t-elle. Puis, les yeux de nouveau baissés, hâtivement, comme si elle voulait ne pas se donner le temps d'être arrêtée par le remords de l'affreuse chose qu'elle faisait, mais l'avoir faite et que cela fût irréparable, elle commença le récit des événements que l'on connaît. Elle dit la rencontre au grand magasin de la rue de Rivoli avec Valentine, la sortie de celle-ci par une porte différente de celle où elle avait laissé son coupé, son départ en fiacre, son mensonge le soir sur l'emploi de son après-dîner; comment elle-même Jeanne s'était promis de se taire, de ne rien lui révéler, à lui Norbert. Elle raconta ensuite la seconde rencontre, en ayant soin de la mettre sur le compte du hasard;--et comment ayant vu, l'avant-veille, sa cousine sortir à pied, elle l'avait suivie presque machinalement;--comment, l'autre ayant de nouveau pris un fiacre, elle n'avait pu se retenir d'en prendre un aussi et qu'elles étaient arrivées, l'une derrière l'autre, dans ce quartier perdu, près du Jardin des Plantes;--et le reste: Mme de Chaligny quittant sa voiture devant l'hôpital, sa marche à pied jusqu'au pavillon de la rue Lacépède, son entrée dans cette maison, et, quelques minutes plus tard, l'arrivée de ce personnage en coupé de remise qui avait consulté sa montre avec l'impatience du retard à un rendez-vous.

--«Et j'aurais continué de me taire,» conclut-elle, «je te le jure. Mais quand je l'ai vue, avant-hier et hier, jouer la comédie du soupçon contre nous, j'ai compris qu'elle savait que je tenais son secret. Ce n'est pas la tante Nerestaing qui nous a dénoncés à elle. C'est elle qui nous a dénoncés à la tante Nerestaing. Elle a pensé que je te parlerais. Elle veut prendre les devants, s'en aller d'ici en nous accusant... Alors j'ai perdu la tête. Je me suis dit que nous étions solidaires, toi et moi; que je ne pouvais pas permettre qu'elle te fît cela, t'ayant trahi, et je t'ai écrit, une première fois... Puis, au moment de t'envoyer la lettre, j'ai eu peur que tu ne me méprises... C'était pour toi, cependant, pour toi seul que je t'écrivais. Oui, j'ai eu cette peur, et j'ai déguisé mon écriture, et je n'ai pas signé!... Tu sais tout, maintenant. Dis-moi que tu comprends que je n'ai agi qu'à cause de toi, pour que tu pusses te défendre avant qu'elle ne t'eût frappé. Dis que tu ne me méprises pas d'avoir employé ce moyen pour t'avertir. Oh! dis-le, mon amour, mon Norbert, dis-le...»

Il l'avait écoutée, sans l'interrompre, avec une physionomie que chaque détail donné par l'accusatrice assombrissait jusqu'à la rendre terrible. S'il est vrai, dans les petits domaines comme dans les grands, suivant le mot du Livre Éternel, que «ses iniquités saisissent le coupable», et que nos mauvaises actions se punissent elles-mêmes en s'accomplissant, l'envieuse était déjà châtiée de sa hideuse délation par cette attitude de Chaligny. Elle lisait sur ce visage la cruelle vérité: en ce moment elle n'existait plus pour cet homme. L'amant avait disparu et le mari survivait seul. Il ne répondit même pas à la supplication que lui adressait Jeanne, épouvantée de sa propre oeuvre. Il ne pouvait pas lui dire qu'il la méprisât ou non. Il ne voyait devant sa pensée que sa femme--sa femme!--s'en allant à ce rendez-vous caché.

--«La misérable!...» s'écria-t-il, et il répéta: «La misérable!...» Et déjà il marchait vers la porte qui conduisait à la chambre de Valentine, quand Jeanne se jeta au-devant de lui, en lui disant:

--«Où vas-tu?»

--«Chez elle,» répondit-il. «La forcer d'avouer.»

--«Tu ne feras pas cela,» gémit-elle. «Tu me dois de ne pas le faire. Si tu lui parles maintenant, elle comprendra que tu as tout su par moi. Ne me livre pas à elle, Norbert. Non, tu ne le feras pas, tu n'en as pas le droit...»

--«C'est juste,» fit-il en la regardant. Il la voyait cette fois dans la réalité de sa pauvre et fausse nature. Il lui lisait jusqu'au fond du coeur. Il resta un instant immobile, sans qu'elle osât le questionner; puis, le geste serré, la voix âpre: «Je te donne ma parole qu'elle ne saura pas d'où j'ai été averti. D'ailleurs, il me faut d'autres preuves, et je les trouverai... Je t'en donne ma parole aussi...»

* * * * *

Il sortit de la pièce sur cette menace, prononcée du ton d'un homme qui ne s'arrêtera plus dans la vengeance. Et pour celle qui l'avait mis sur la voie de cette vengeance, pas un mot d'adieu, pas un geste. Elle l'avait regardé sortir, sans plus interpeller elle-même cet agent de sa vieille haine, qu'elle allait assouvir enfin. Qu'allait-il faire? La fureur froide dont il était animé ne reculerait, elle le sentait, devant aucun procédé d'enquête ni devant aucune extrémité de châtiment. Elle eut soudain la vision d'un guet-apens dressé à la porte de la maison mystérieuse, de Valentine arrivant demain, après-demain, un des jours de la semaine, et d'un meurtre... Et c'était elle, Jeanne, qui en serait la cause... Un mouvement d'irrésistible terreur la précipita à son tour vers la porte de sa compagne d'enfance. Il était temps encore de réparer une partie de son crime, en l'avertissant. Puis au moment de tourner le bouton de cette lourde porte, cachée sous sa portière de soie,--grâce à l'épaisseur de laquelle l'éclat de ce tragique entretien n'avait pu arriver à la calomniée--la délatrice s'arrêta. Elle haussa ses minces épaules, et elle s'en alla de l'autre côté, vers la porte qui conduisait à l'escalier de sortie, qu'elle descendit en se disant:

--«M'aurait-elle ménagée, elle, si elle m'avait tenue à sa merci?... La fureur de Norbert va tomber, le temps qu'il mettra à son enquête. Il n'y aura pas de scandale, à cause des enfants. Il la renverra, et alors, ce sera à moi de me faire épouser. Je m'en charge...»

Et ses petits pieds se posaient sur les marches, avec une énergie de conquête. Ils prenaient possession de cet hôtel où elle était sûre maintenant de remplacer l'autre. Ils se crispaient dans leurs minces bottines. C'était comme si elle eût écrasé, sous ses talons, un remords qu'elle n'arrivait pas à anéantir.

VII

LE PORTRAIT

En s'échappant, comme il avait fait, du petit salon où il avait reçu la blessure d'une si terrible révélation, Chaligny n'avait pas raisonné. Il avait senti qu'il ne se possédait plus. Entre l'affreuse découverte et sa première action, il fallait mettre un peu de solitude. Il fallait surtout qu'il ne vît pas Valentine. Il n'aurait pas été le maître de ne pas lui parler, et il ne _devait_ pas lui parler. Il avait donné sa parole à Jeanne d'abord, et, même sans cela, n'était-il point de toute évidence qu'il ne surprendrait la coupable que s'il dissimulait. Il avait donc quitté l'hôtel, en avertissant qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner. Après leur entretien de ce matin, cette brusque sortie, sans un nouvel adieu, était bien de nature à étonner sa femme. Il comptait qu'une fois rentré et redevenu plus fort que ses nerfs, il saurait fournir une explication plausible. Il marchait vite, de peur que Mme de La Node ne fût sortie derrière lui et n'essayât de le rejoindre. La présence, en ce moment-ci, de sa dangereuse maîtresse lui eût été intolérable. Elle avait ébranlé en lui trop brusquement, trop brutalement aussi, une corde trop profonde. Si fines soient-elles, les femmes ne mesurent pas toujours avec exactitude certaines réactions de l'âme masculine, celles surtout qui procèdent de l'orgueil froissé. Où allait le mari, soudain frappé au plus saignant de sa fierté d'homme? Lui-même n'en savait rien. Il entendait distinctement retentir à ses oreilles les paroles inoubliables. Les images, évoquées savamment par l'envieuse, se fixaient, dans le champ lumineux de sa pensée, en formes aussi nettes que s'il eût assisté en personne à son déshonneur: cette montée de la mère de ses enfants dans ce fiacre furtif, cette descente dans le quartier suspect, cette entrée dans la louche maison. Un tel ensemble de faits positifs emportait avec soi une nécessité probante qui ne laissait pas de place au doute dans cet esprit, suggestionné, sans qu'il s'en doutât, par l'intensité de passion haineuse que Jeanne avait déployée. Un travail d'association d'idées, invincible et spontané, rapprochait, coordonnait certaines impressions mal définies, éprouvées dans son étrange vie conjugale, à base de silence. Toutes les timidités ressenties devant Valentine lui refluaient à la fois au coeur. Elles s'expliquaient trop bien à présent par la force d'hypocrisie de cette femme, si réservée, si repliée, qu'il n'aurait même pas osé l'imaginer coupable de la plus minime légèreté, et il en revenait toujours à ces deux scènes que Jeanne avait vues, elle, de ses yeux: sa femme, la marquise de Chaligny, se glissant à travers la foule des acheteurs du grand magasin, pour aller d'une porte à une autre porte, et de son coupé à un fiacre,--sa femme, la pudique, la craintive Valentine, s'aventurant dans cette rue d'un lointain faubourg. La vision se faisait précise, presque hallucinatoire; ce doux et pur visage qui l'avait abusé si longtemps, sur l'expression duquel il s'était attendri, ce matin encore, lui apparaissait dans ce décor d'adultère, et la révolte mettait à l'homme outragé la fièvre du meurtre dans le sang.

* * * * *

Il avait cheminé droit devant lui, sans savoir où. Il arriva ainsi, près de la gare Montparnasse. Il s'arrêta quelques instants à ce carrefour, toujours encombré à cause de la station et de l'entrecroisement des tramways. C'est alors, et dans l'incertitude de la route à prendre, qu'une tentation s'empara du promeneur, toute puissante aussitôt, celle de pousser jusqu'à cette rue Lacépède, dont le nom s'associait pour lui, depuis la veille, à son propre nom, d'une manière qui lui avait paru si bouffonne, à lire la lettre anonyme, qui lui paraissait maintenant, après la conversation avec Jeanne, si hideusement insultante. Dans l'enquête qui allait devenir, jusqu'à ce qu'il eût surpris sa femme en flagrant délit, la grande, l'unique affaire de sa vie, n'était-ce pas le premier point à élucider que l'existence de ce pavillon des rendez-vous? Et puis, même sans cette raison, comment Chaligny n'eût-il pas éprouvé un besoin physique de voir cet endroit où se jouait le drame de son honneur conjugal? Toutes les jalousies, une fois éveillées, ont cet appétit de la réalité concrète et vivante qui les supplicie et les assouvit. L'irrésistible instinct de l'homme qui se croit trahi est de connaître chaque détail de la perfidie dont il est victime, de s'en figurer avec une implacable brutalité chaque épisode, quitte à subir un paroxysme de sa douleur à ce contact direct avec l'immobile et indestructible cadre de choses qui fut le théâtre de l'ineffaçable outrage.

Il commença, pour Chaligny, ce paroxysme, lorsque son regard rencontra, sur la plaque du coin de la rue qu'il cherchait, ces syllabes déjà détestées. La mémoire de l'ingénieux naturaliste et de l'adroit courtisan, qu'elles perpétuent dans ce quartier de petite vie, semble si peu faite pour s'associer à des émotions de cet ordre! Chaligny avait continué de marcher, demandant son chemin de temps à autre, comme un provincial égaré dans Paris, tantôt à un sergent de ville, tantôt à un simple passant. La petite activité animale du mouvement avait un peu calmé sa fureur. Elle le reprit, dès qu'il foula enfin de ses pieds les pavés de la rue maudite. Il était entré par le tronçon du haut, que la rue Monge sépare de celui d'en bas, de telle sorte qu'en n'apercevant sur les deux lignes des façades aucune construction à deux étages qui répondît au signalement du pavillon, il avait eu, malgré lui, une seconde de doute, et, par suite, de soulagement. L'inspection des numéros lui fit bientôt comprendre son erreur. Encore quelques pas, et, du côté des nombres impairs, la mystérieuse maison lui apparaissait, telle que Jeanne la lui avait décrite, avec les barreaux de fer peints en noir de ses fenêtres d'en bas, sa porte brune exhaussée de trois marches, les croisées du premier et du second étage bourgeoisement garnies de leurs rideaux de mousseline, le mur du jardinet sous les feuillages des tilleuls. Il pouvait être midi, et le ciel de ce beau jour de novembre se nettoyait des vapeurs grisâtres qui l'avaient voilé durant la matinée. Son azur pâle où flottait une humidité douce baignait les branches des antiques arbres, à demi dépouillées. Le vent détachait d'elles par instants une feuille d'or qui tournoyait lentement et venait tomber par delà le mur. La gaieté de l'heure du déjeuner emplissait de sa détente la rue populaire. Chez un restaurateur borgne, sur la devanture duquel étaient écrits ces mots, prometteurs de repas au rabais: «Marchand d'abats», des ouvriers en blouse blanche commençaient de s'attabler. Deux petites apprenties sortaient de la blanchisserie, en cheveux, pour aller manger sur le pouce dans le petit logement familial, au fond de quelque arrière-cour d'une ruelle avoisinante. Le pavillon, lui, gardait ses fenêtres closes. Mais les volets de toutes les pièces étaient rabattus au dehors, et une fumée sortait de deux des tuyaux de cheminées dressés sur le toit. Chaligny, que l'aspect honnête de la maison avait déjà beaucoup étonné, fut plus frappé encore par ces signes qui prouvaient que cette demeure était habitée d'une façon régulière. Il n'était point là devant le gîte de passage, choisi par deux amants qui veulent se retrouver de temps à autre, quelques heures. D'autre part, cet inconnu que Jeanne avait vu arriver dans un coupé de remise, était-il l'hôte permanent de ce logis? C'était peu probable, d'après l'attitude qu'il avait eue, celle d'un homme impatienté de son propre retard et que sa voiture attend pour repartir. Plus le mari de Valentine étudiait la face muette de cette maison, plus sa frénésie froide des premiers instants se mélangeait d'une curiosité, si aiguë qu'elle finit par le pousser à l'acte le plus opposé à son caractère. Avisant un marchand de ferrailles qui fumait sa pipe sur le seuil d'une boutique à quelques pas de là, il s'avança brusquement vers lui, et, sans autre préambule:

--«Voulez-vous gagner un billet de cent francs?» lui demanda-t-il.

--«_Cheu_ n'est pas de refus,» répliqua l'autre, interloqué. C'était, comme tant de négociants en vieux clous et vieilles serrures qui abondent dans ce quartier, un de ces Auvergnats à face ronde, qui prononcent le «cheu» classique de Saint-Flour, pour «ce», après trente ans de Paris. Il avait ces yeux jaunes des provinces du Centre, qui gardent jusqu'au bout une finesse montagnarde, laquelle mène d'ordinaire ces infatigables chineurs de la plus misérable échoppe de revendeur à un magasin de bibelots plein de chefs-d'oeuvre. La prudence innée du fils du Cantal lui fit aussitôt ajouter--toujours avec cette prononciation si pittoresquement qualifiée de _charabia_:--«_Cha_ dépend du travail à faire, _bian chure_.»

--«Ce n'est qu'une réponse à me donner,» dit Chaligny, et, montrant le pavillon: «Qui habite cette maison?...»

--«_Chette maigeon?_» répondit le futur antiquaire avec une niaise finasserie, «_chon_ propriétaire, _pardi_!»

--«Et qui est ce propriétaire?» insista Chaligny; puis, impérativement: «Je vous paie deux cents francs ce renseignement, si vous me le donnez tout de suite, sinon je vais le demander ailleurs...»

--«_Ch'est_ un _Moucheu_ Dumont», dit l'Auvergnat, après avoir réfléchi. Il pensa sans doute qu'un de ses confrères de la rue serait moins scrupuleux, et deux cents francs, à Paris comme à Saint-Flour, _ch'est_ beaucoup de _liards_!

--«Il est vieux ou jeune?...»

--«Vieux», reprit l'homme, «et _bian_ malade. Il est _paralyjé_. L'année dernière, on le _chortait_ en voiture. _Chette_ année, _cheu_ ne l'ai pas vu trois fois...»

--«Est-ce qu'il reçoit beaucoup de visites?» interrogea Chaligny.

--«Très peu,» fit le montagnard, à qui les deux billets de cent francs parurent suffisamment gagnés, car il coupa court à l'interrogatoire--il flairait quelque limier venant tout droit de la préfecture de police,--par cette peu compromettante conclusion: «_Maiche cheu_ ne _chuis_ pas _bian rencheigné_. _Ch'est_ rare que _ch'aie_ le temps de me tenir en _faignant chur_ le pas de ma porte. Il y en a de quoi trimer _ichi_...» Et il montra avec sa pipe,--qu'il ôta de sa bouche pour la circonstance,--le tas de fragments en métal rouillé, dont sa patiente industrie savait extraire des objets à peu près vendables. Le gentilhomme le sentit: il était arrivé au bout du questionnaire qu'il pouvait se permettre sans se déshonorer à ses propres yeux. Il prit dans son portefeuille les billets promis, et il les glissa dans la main du ferrailleur, lequel le vit, avec une stupeur que son large visage finaud ne dissimula point, traverser la rue et sonner à la porte du pavillon. Le plan de Chaligny était très simple. Il lui était venu, brusquement, en cherchant les billets de banque. Il avait constaté qu'il avait sur lui deux cartes, parmi les siennes, au nom de sa femme. Il s'était chargé de les déposer. Puis, un contre-temps l'en avait empêché. Il avait donc pris une de ces cartes, qu'il tenait à la main et qu'il tendit à la personne qui vint lui ouvrir,--un valet de chambre déjà âgé, dont la physionomie décente et la tenue s'harmonisaient avec l'aspect de la maison plus qu'avec celui du quartier. Son visage rasé, son long tablier blanc de service, ses vêtements propres correspondaient bien à l'idée d'un intérieur bourgeoisement réglé, et davantage encore l'escalier que Chaligny avait devant lui, et qu'il dévorait des yeux:--sa femme en avait gravi les marches l'avant-veille!--Une moquette épaisse le garnissait. Les murs étaient tendus d'une étoffe rouge qui encadrait de ces morceaux de tapisserie expressivement appelés des «verdures» en argot d'ameublement. Quelques aquarelles se voyaient dans les interstices. Quand le visiteur eut dit: «Je viens de la part de Mme la marquise de Chaligny», la physionomie du domestique demeura aussi complètement inexpressive que si ce nom n'eût jamais été prononcé devant lui. Valentine entrait donc ici sans que cet homme trouvât sa présence extraordinaire. Ce nouvel indice d'un étrange mystère était fait pour porter à son comble la curiosité du mari, qui insista:

--«Remettez cette carte à M. Dumont, et dites-lui que Mme la marquise de Chaligny m'a chargé pour lui d'une commission très importante, et personnelle...»

Le temps que mit le valet de chambre à transmettre son message, puis à revenir, parut si long à Chaligny,--cette absence dura à peine quelques minutes,--que vingt projets plus déraisonnables les uns que les autres traversèrent sa pensée: monter lui-même à ce premier étage, et forcer la porte de ce M. Dumont qui, évidemment, se préparait à le renvoyer, et ce n'était que justice; cette façon de se présenter lui semblait maintenant par trop maladroite;--acheter ce domestique, quand il redescendrait, et obtenir, sur les visiteurs et les visiteuses de la maison, les renseignements que le marchand de ferrailles n'avait pas donnés;--refuser de sortir, quand on arriverait lui dire que M. Dumont n'était pas chez lui. Bref, le visiteur s'attendait si bien à des difficultés qu'il demeura presque décontenancé lorsque l'homme reparut, et, l'ayant prié de monter, l'introduisit dans une pièce étroite qui servait d'antichambre au premier étage. Il s'en alla en disant:

--«M. Dumont s'excuse de faire attendre un peu monsieur. Il était plus souffrant ce matin. Il sera là dans quelques instants...»

Quoique la certitude d'une explication qui avait pour lui une importance suprême tendît les nerfs de Chaligny dans cette seule et fixe idée: «Comment forcer cet homme, quand nous serons en face l'un de l'autre, à confesser la vérité?» il ne put s'empêcher de regarder autour de lui. Cette chambre d'attente avait sa fenêtre sur la rue. En face s'ouvrait une porte que le domestique, dans sa précipitation, n'avait pas entièrement fermée. Chaligny la poussa d'un geste presque machinal, et il aperçut une seconde pièce dont la physionomie l'étonna: c'était un salon-bibliothèque, qu'éclairaient trois fenêtres donnant sur le jardin, où le pavillon avait sa vraie façade. Cette pièce très longue était meublée avec une élégance personnelle et sobre. Les hautes chaises, garnies de tapisseries, montraient les formes un peu raides du dix-septième siècle, et la patine du noyer où elles avaient été tournées prouvait qu'elles étaient bien de l'époque. Les livres, tous reliés, étaient rangés avec ordre dans des bibliothèques basses, sur la dernière tablette desquelles se voyaient des fragments de marbre et des terres-cuites. Un bureau, placé près d'une des fenêtres du jardin, avait devant lui un fauteuil d'infirme qui justifiait le renseignement fourni par l'Auvergnat sur la maladie du maître du logis, lequel devait beaucoup habiter cette galerie,--le tapis usé en témoignait, et aussi le soin qu'il avait eu de ne laisser sur les murs, entièrement revêtus de boiseries, aucune place où quelque objet ne flattât les yeux. De petites peintures d'intérieur y alternaient avec des aquarelles, des eaux-fortes, des armes ciselées. Devant le bureau, un chevalet drapé d'une étoffe ancienne, d'un rose pâle et broché de grandes fleurs d'argent, soutenait un tableau ovale. Chaligny, qui était entré dans la galerie sans y penser, s'approcha de ce tableau, et, pour le regarder, en fit le tour. Il dut s'asseoir, tant son saisissement à la vue de la figure reproduite sur cette toile fut intense et inattendu. Il venait d'y reconnaître sa mère.

* * * * *