L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 5

Chapter 53,167 wordsPublic domain

Cette familiarité d'un inférieur, au niveau de qui ce dialogue l'abaissait, fit rougir Mme de La Node. Elle ne renonça pas pour si peu à un projet dont elle n'attendait pourtant pas un résultat aussi définitif et aussi facile. Sa crainte que la bête attelée à cette voiture de hasard ne pût pas suivre les juments anglaises de sa cousine se trouva vaine, et la vantardise du cocher n'eut pas lieu d'être mise à l'épreuve, par ce simple fait qu'à deux heures Mme de Chaligny sortit en effet de son hôtel, mais à pied. De son fiacre, par l'interstice du rideau de soie bleue, élimé et taché, que sa main nerveuse écartait à peine, l'autre la vit qui venait sur le trottoir, lentement, paisiblement, en femme qui profite du beau temps sec pour marcher un peu. Elle ne parut même pas prendre garde à l'anomalie que représentait, dans ce quartier si peu propice aux aventures parisiennes, la silhouette d'un coupé aux stores fermés, immobile à l'extrémité de la vertueuse rue de Varenne. Car elle traversa le boulevard sans se retourner, gagna le petit jardin des Invalides, qu'elle longea de cette allure toujours indifférente. Mme de La Node, qui avait dit à son cocher de descendre cette même avenue au pas, ne perdait pas un geste de la promeneuse. Déjà sa certitude du matin commençait de l'abandonner. Elles avaient toutes deux une grand'tante, une vieille comtesse de Nerestaing, qui demeurait au quai d'Orsay, de l'autre côté de l'Esplanade. Valentine allait-elle tout bonnement rendre ses devoirs à cette douairière?... Mais non. Au lieu d'obliquer dans cette direction, elle se dirigeait vers le boulevard de La Tour-Maubourg. Elle n'y fut pas plutôt arrivée qu'elle arrêta, elle aussi, un fiacre qui passait. Le coeur de Jeanne battait à l'étouffer. Dans quelques instants, elle saurait si sa cousine faisait simplement une course dont l'idée lui était revenue en route, ou bien si elle fuyait vers ce rendez-vous caché, seule explication plausible de son abandon de ses gens, l'autre jour, et de son mensonge. Valentine avait pris un fiacre dont la caisse, peinte en jaune, permettait la poursuite d'autant plus aisément qu'il avançait au trot lent d'une bête très fatiguée. Il alla le long de ce boulevard de La Tour-Maubourg d'abord, puis de l'avenue Duquesne, pour contourner le chevet de Saint-François-Xavier et gagner, un peu au delà, le long boyau populaire de la rue de Vaugirard, qu'il ne quitta plus jusqu'au Luxembourg. Jeanne, dont la voiture roulait à vingt mètres en arrière, était sûre maintenant qu'elle tenait la véritable piste. Elle vit le fiacre jaune s'engager dans la rue de Médicis, dans la rue Soufflot. Il suivait le mur des vastes cours du lycée Henri IV. Des noms, que jamais Mme de La Node n'avait même entendus, défilaient sur les plaques d'angle: «Rue Clovis... Rue de la Vieille-Estrapade... Rue Thouin... Rue Mouffetard...» Encore quelques tours de roue, la bruyante artère de la rue Monge était traversée, et la voiture enfilait cette fin de la rue Lacépède qui débouche en face du Jardin des Plantes. Elle s'arrêta. Mme de Chaligny en descendit et paya la course, avec une monnaie préparée à l'avance,--autre petit signe qu'elle voulait se débarrasser vite de son cocher.--Mais ne se rendait-elle pas à la Pitié, dont la façade grise se dressait un peu plus loin à droite? Jeanne, de qui la voiture avait continué et stationnait maintenant près de la grille du jardin, eut un moment l'idée que sa cousine allait passer le seuil de l'hôpital. L'hypothèse d'un mystère de charité qu'elle avait formée, on se souvient, une première fois déjà, presque malgré elle, et rejetée de toute la force de sa haine, était-elle donc la vraie?... Non encore. Mme de Chaligny avait simplement attendu sur le seuil que son fiacre partît. A présent, elle remontait à pied le mince trottoir de la rue Lacépède. Elle fit de la sorte cinquante pas peut-être, et Jeanne la vit qui sonnait à la porte d'une maison petite, à deux étages. La porte s'ouvrit. La marquise, qui avait paru jusque-là étrangère à tout désir de se cacher, lança cependant autour d'elle le regard circulaire de la femme qui veut être bien sûre qu'elle n'est pas reconnue,--et elle disparut derrière le battant refermé.

* * * * *

Mme de La Node avait assisté à ce manège, autant du moins que l'éloignement forcé de son poste d'observation le lui permettait, avec une joie cruelle, une joie de prise, qui se mélangeait néanmoins à trop d'étonnement pour être complète. Par son expérience personnelle et par les confidences d'hommes qu'elle avait pu recevoir, elle était trop initiée aux conditions habituelles des secrets bonheurs parisiens. Comment n'eût-elle pas été déconcertée jusqu'à la stupeur par le quartier où sa cousine avait ses rendez-vous? La plus élémentaire prudence interdisait un pareil choix, d'autant plus compromettant qu'il était plus excentrique. Descendue de sa voiture elle-même, et marchant le long du pauvre trottoir que Mme de Chaligny avait suivi quelques instants auparavant, Jeanne regardait les obscures boutiques de ce commencement du faubourg Saint-Marcel: ici une blanchisseuse, au linge rare et pauvre; plus loin, une échoppe de revendeur; là-bas, une teinturerie au rabais; ailleurs, un étalage de journaux à cinq centimes. Le tassement des bâtisses, sans doute contemporaines de l'époque où Mme de Miramion construisait à côté Sainte-Pélagie, aujourd'hui détruite; l'humidité des allées, les suintements des crépis éraillés, tout dans l'aspect de la vieille rue attestait d'humbles existences pour lesquelles les visites plus ou moins régulières d'une femme jeune, jolie, supérieurement élégante, devaient faire événement. Le caractère même de la maison où Mme de Chaligny venait d'entrer était de nature à provoquer la curiosité, et, par suite l'enquête, avec les conséquences de chantage qui risquaient presque inévitablement d'en découler. C'était un pavillon, isolé entre deux constructions plus hautes, avec un mur qui le prolongeait d'un côté. Les branches jaunies d'une demi-douzaine de tilleuls assez grands dépassaient la crête, et révélaient le luxe d'un petit jardinet. Ces étroites et presque microscopiques enclaves de verdure abondaient encore, voici vingt-cinq ans, sur ce versant sud-est de la Montagne Sainte-Geneviève. C'étaient les minuscules débris, sauvés par quelque hasard, de ces vastes parcs appartenant à des couvents, que George Sand a décrits avec tant de poésie dans l'_Histoire de ma Vie_. La communauté des Augustines anglaises, où la romancière fut élevée, était tout auprès,--tout auprès l'immense potager des dames de la Miséricorde, dont elle célèbre «les raisins dorés et les oeillets panachés». Et puis, ces pavillons à jardinets ont disparu les uns après les autres. Celui-ci, à cette extrémité de la rue Lacépède, n'avait pas dû être plus remarquable autrefois que ceux de la rue Rollin et de la rue des Boulangers. Aujourd'hui sa survivance était une bizarrerie et qui nécessairement attirait l'attention. Mme de La Node passa et repassa plusieurs fois sur le trottoir opposé pour considérer l'endroit avec une attention qui ne fit qu'accroître sa surprise. Le pavillon avait deux fenêtres au rez-de-chaussée, à côté de la porte, et trois à chacun des deux étages au-dessus. Les croisées d'en bas étaient garnies de verres dépolis et protégées par des ferrures; celles du premier et du second n'offraient aucune autre particularité que cette légère différence de couleur entre les vitres qui atteste la très grande vétusté de certains carreaux. Des rideaux blancs à fleurs tombaient par derrière. D'autres rideaux d'étoffe les doublaient, relevés par des embrasses. On voyait seulement l'envers de la satinette crème et la frange, rouge ou bleue, suivant les pièces. Les passants, étrangers au quartier, s'il en était qui s'arrêtassent devant cette façade, imaginaient, sans doute, un de ces doctes intérieurs bourgeois, celui d'un savant ou d'un professeur, tels que le voisinage du Muséum, de deux grands lycées et de la Sorbonne, les multiplie, entre le Luxembourg et le Jardin des Plantes. Mais qu'un pareil logis servît d'abri aux amours d'une authentique marquise, venue ici d'un des plus nobles hôtels du faubourg Saint-Germain, c'était une hypothèse extraordinaire jusqu'à l'invraisemblance. Il fallait à Jeanne de La Node presque un effort pour se persuader qu'elle était bien là, qu'elle avait bien vu Valentine de Chaligny poser sa main sur cette poignée de fer qui pendait à une chaîne, à la vieille mode,--sonner,--pousser cette porte au milieu de laquelle une ligne de cuivre marquait l'ouverture d'une boîte aux lettres, destinée à recevoir le courrier, sans que le facteur entrât,--franchir ce seuil exhaussé de trois marches au-dessus du trottoir... En ce moment, elle était dans une de ces chambres closes. Auprès de qui? Quel était l'homme de leur monde, arrivé dans cette maison quelques instants avant elle? Il le fallait, puisqu'on était venu lui ouvrir. Ou bien cette maison abritait-elle quelque aventure plus romanesque encore? Valentine avait-elle, par suite de circonstances qu'aucune personne de sa société ne soupçonnait, formé une liaison hors de sa caste? Retrouvait-elle ici un jeune homme qui n'allait jamais chez elle? Qu'il s'agît d'une intrigue d'amour, en effet, la chose n'était plus douteuse. Rien au monde ne s'opposait à ce qu'elle vînt devant cette porte, avec sa voiture, dans cette rue pauvre mais parfaitement décente, si elle y venait pour un motif avouable, et le caractère, sinon riche, du moins très convenable de la maison excluait aussi l'idée d'une visite de charité. Valentine était auprès d'un amant. Quel amant?

Une telle véhémence de curiosité possédait Jeanne qu'oubliant toute prudence elle se tenait immobile, sur ce trottoir, la tête levée, au risque d'être aperçue de l'intérieur, si quelqu'un s'avisait de regarder dans la rue, à travers les rideaux. Elle aurait peut-être, dans sa fièvre d'en savoir davantage, sonné elle-même à la porte mystérieuse, offert de l'argent aux boutiquiers voisins pour les faire parler, si un événement nouveau n'avait soudain donné une réponse à la question qu'elle se posait et se reposait: l'arrêt d'une voiture devant cette maison dont elle dévorait des yeux la face énigmatique et muette. C'était un coupé de remise d'où s'élança un homme encore jeune qui se reprochait évidemment d'arriver en retard, car, ayant tiré sur la chaîne, et durant le temps que l'on mit à lui ouvrir, il consulta sa montre, avec un hochement de tête. Il se précipita, aussitôt le battant poussé, pas assez vite cependant pour que Mme de La Node n'aperçût des tableaux et des tentures, un escalier avec un tapis, --mais pas même la silhouette de la personne arrivée à l'appel de la sonnette. A peine si elle avait pu distinguer les traits de l'homme: un visage intelligent et maigre, tout glabre, des cheveux encore très noirs, quoique ce masque portât quarante ans, des yeux bruns qui luisaient sur un teint gris avec un éclat singulier. Ils avaient croisé les yeux de Jeanne, et, sous ce regard, celle-ci s'était sentie rougir. Pour n'avoir pas l'air d'espionner, elle avait fait quelques pas, comme quelqu'un qui n'est pas sûr de son chemin. A quelle classe sociale pouvait appartenir cet homme dont elle ne doutait pas qu'il ne vînt rejoindre Valentine de Chaligny? Il lui avait semblé très bien mis, et cependant elle n'avait pas eu la sensation d'un personnage de son monde. Elle avait marché dans la direction de la rue Monge avec l'idée que l'inconnu l'aurait remarquée et ouvrirait peut-être la croisée pour vérifier si elle était encore là. Elle tourna la tête et constata que les fenêtres de la petite maison restaient closes. La voiture qui avait amené l'homme ne s'en allait pas. La tentation la saisit de ne pas s'en aller, elle non plus, et d'attendre que Valentine ou l'inconnu reparussent,--peut-être tous les deux. Mais qu'apprendrait-elle de plus? Et pourquoi s'exposer à les avertir?... Elle tenait la preuve tant désirée. Elle n'avait plus maintenant qu'à chercher quel usage en faire? Et déjà elle était remontée dans un autre fiacre, et elle retournait vers le Paris aristocratique,--leur Paris à sa cousine et à elle.--L'image de l'étrange endroit où cette cousine avait caché le roman de sa vie lui aurait paru un songe si la mauvaise voix intérieure à laquelle dans son premier sursaut de conscience elle avait répondu: «Je ne ferai pas cela», n'avait recommencé à lui prononcer des paroles trop nettes, trop précises, trop mêlées aux réalités quotidiennes de sa vie, et aux intérêts les plus positifs de son avenir. Elle avait le moyen de perdre Valentine auprès de Norbert. Ne l'utiliserait-elle pas?

V

LA LETTRE ANONYME

Il convient de le reconnaître, à l'honneur ou à la charge de la nature humaine,--cela dépend du point de vue,--les très mauvaises actions ne sont guère commises tout de go, et comme telles. Nos basses passions excellent à nous déguiser leur perversité native sous les plus spécieux prétextes et quelquefois les plus justes d'apparence. Il est rare que nous leur cédions en nous en rendant bien compte. Il tient toute une psychologie du crime dans le mot cynique de cet assassin, qui racontait sa lutte avec une vieille femme, sa victime: «Elle se défendait, _la canaille!_...» Quand un homme en hait un autre pour des motifs aussi vils que l'envie, par exemple, il arrive presque toujours à voir son ennemi tel que sa haine a besoin qu'il soit. Il se permet contre lui des infamies, mais il les perçoit comme d'équitables représailles. Cette illusion, qui n'est pourtant qu'à demi volontaire, explique seule que certains méfaits d'un ordre abominable puissent être exécutés par certains êtres, lesquels, au demeurant, ne sont pas des monstres. Mme de La Node,--puisqu'il s'agit d'elle,--n'en était pas un. La preuve en est que, de nouveau, en rentrant chez elle après sa course de policière improvisée, elle avait répondu à la voix tentatrice un «non» plus énergique que le premier. Dans le temps qu'elle avait mis à franchir la distance qui sépare la rue Lacépède de la rue Barbet-de-Jouy, les possibilités de reconstruire sa propre existence sur les débris du ménage Chaligny,--coupable chimère à laquelle elle s'abandonnait en idée depuis ces treize jours d'attente--s'étaient de nouveau offertes à son esprit. Par un détour singulier de sa sensibilité, elle avait, maintenant qu'elle savait tout, trouvé en elle pour les repousser, et, avec elles, l'acte dénonciateur qu'elles impliquaient, plus de force qu'aux moments où elle doutait encore. C'est qu'une intime, une passionnée satisfaction d'amour-propre l'inondait toute entière, et, pour une heure, endormait la cuisson de la vieille blessure. Sa force de haine,--le principe moteur de son âme durant tant d'années,--était comme paralysée par l'orgueil de savoir, cette fois d'une façon qu'elle jugeait décisive, la faute de sa cousine. Cette supériorité de la vertu conjugale que toutes les femmes reconnaissent au fond de leur conscience, en la dédaignant des lèvres, Valentine de Chaligny ne l'avait plus sur Jeanne. Jeanne, au contraire, pouvait avoir sur l'autre une supériorité en se montrant généreuse. «Je me tairai et nous serons quittes...» Cette phrase qu'elle se répétait à haute voix: «Nous serons quittes...» résumait assez bien le paradoxal travail de sa pensée démoralisée par sa vie. Elle mettait d'un côté le tort qu'elle avait fait à sa cousine en lui prenant son mari, et elle trouvait le plateau de la balance trop léger, comparé à l'autre, où elle pesait les avantages qu'elle sacrifiait,--en ne se rendant pas coupable d'une infamie!

Elle devait aller à l'Opéra, le soir, et dans la loge des Chaligny. Elle y avait sa place à poste fixe, chaque lundi de quinzaine. C'était une des innombrables gâteries de Valentine à son égard, cette invitation une fois pour toutes, un des procédés que la charmante femme employait pour aider sa cousine à se maintenir, malgré sa fortune diminuée, dans le courant de la haute vie parisienne. D'ordinaire l'ingrate ne montait l'escalier du théâtre pour gagner cette première loge qu'avec les sentiments d'une amertume toujours renouvelée. Elle se souvenait de l'époque où elle avait elle-même une baignoire à son nom. Elle y avait prié sa cousine, alors jeune fille, --et maintenant c'était elle qui recevait, qui subissait cette humiliante aumône d'une élégante hospitalité.--Mais ce lundi-ci, et après l'épisode de l'après-midi, une seule impression la dominait, un désir, presque un besoin de revoir la visiteuse de la petite maison clandestine; d'épier, d'étudier sa physionomie. Elle voulait jouir du contraste entre la marquise de Chaligny fière et parée, respectée et vertueuse, qui trônait dans le cadre opulent de sa royauté mondaine, et l'adultère voilée, vêtue de sombre, en train de suivre une rue perdue dans un lointain faubourg. Elle était arrivée exprès, un peu tard, pour être sûre de trouver Valentine installée. Ce lui fut une déception, dès son entrée dans l'arrière-salon qui précédait la loge, de ne pas apercevoir les cheveux blonds cendrés, les doux yeux bleus et le profit délicat qu'elle espérait, mais seulement Mme de Bonnivet et sa petite tête de coquet oiseau de proie; la lourde carrure du duc d'Arcole; la pâle, la fine figure sans âge d'Abel Mosé, et le masque tourmenté de Chaligny, qui devança son interrogation en lui disant:

--«Valentine m'a demandé de l'excuser auprès de vous, ma chère Jeanne. Elle s'est sentie souffrante au dernier moment, et elle s'est couchée...»

--«Ce n'est rien de grave, au moins?» interrogea-t-elle.

--«Non», répondit-il, «une simple migraine...» Puis, dans l'entr'acte, et quand ils furent assis, la jeune femme et lui, sur le même sofa, dans le petit salon où les autres hôtes de la loge eurent la discrétion de les laisser en tête à tête, sans que le mari ombrageux s'en offensât, cette fois: «Je ne sais pas ce qu'elle a,» commença-t-il à voix basse. «Elle avait été parfaitement bien ce matin. Elle avait fait des visites cet après-dîner. Elle a reçu, comme d'habitude, à cinq heures. A six heures, votre tante de Nerestaing est venue. Je me suis renseigné. Elles ont été seules une demi-heure. Je suis arrivé sur la fin de leur conversation. A leur saisissement à toutes deux, au regard de Valentine, j'ai deviné que Mme de Nerestaing venait de lui parler de choses très graves, où j'étais mêlé... Quand je dis moi, c'est nous...»

--«Vous voilà de nouveau dans vos chimères,» interrompit Jeanne en haussant ses jolies épaules. «Est-ce que vous croyez que la tante de Nerestaing s'occupe de nous? D'abord moi, je suis brouillée avec elle depuis des années... Elle ne me voit jamais. Elle ne pense pas plus à moi qu'à son premier bal, et il est loin... Quant à Valentine, personne n'a rien à lui apprendre. Je me tue à vous le répéter...»

--«Et moi je vous répète que Valentine, ce matin encore, ne soupçonnait rien, absolument rien. Elle ne m'aurait pas parlé de vous, elle si franche, comme elle a fait à déjeuner... Nous nous sommes quittés à une heure,--j'avais rendez-vous chez un camarade pour une heure et demie,--dans des termes de parfaite entente. Je l'ai retrouvée bouleversée. Quand je lui ai demandé ce qu'elle avait, j'ai vu distinctement qu'elle tremblait, au seul son de ma voix. J'ai voulu lui tendre la main, à peine si elle a pu prendre sur elle de me la donner. A mes questions, elle a répondu en prétextant une migraine foudroyante. Quand j'ai parlé d'envoyer chercher le médecin, elle a refusé. Elle a prétendu n'avoir besoin que de repos. Je l'ai laissée aller. J'étais trop troublé moi-même. J'avais peur, en insistant pour savoir la cause de son changement, de me trahir... Si ce ne sont pas des preuves qu'elle ignorait tout et qu'on vient de tout lui apprendre, que vous faut-il?...»

--«Quand cela serait?» dit la maîtresse, «et après?...»

--«Comment, après?» interrogea Chaligny.