L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 17

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--«Mais, est-ce que je pouvais savoir?» reprit-il d'une voix presque suppliante... «Pourquoi ce père orgueilleux se cachait-il de vendre, un par un, à de riches étrangers de passage les tableaux de cette galerie où je ne suis jamais entré, vous entendez bien, jamais? Le vieux Navagero avait honte de ce commerce. Il ne se doutait pas que, pour s'épargner à lui-même cette humiliation, il faisait peser sur sa fille un tel opprobre et que ce doute déshonorant planait sur leurs vraies ressources... J'arrive au soir de ce bal Steno pour lequel elle s'était commandé un magnifique costume de Reine Cornaro d'après la toile du Titien. Ah! quelle était belle, si belle que son entrée souleva un murmure d'admiration!... Et moi, imaginez-vous ma douleur de la voir, qui, souriante, enviée, admirée, parcourait ces salons, au bras de quelqu'un dont on m'avait prononcé le nom à propos d'elle le soir même, comme un de ceux qui aidaient à ses toilettes, un certain marquis Vanini? C'était un homme plus âgé qu'elle de vingt ans, de basse mine, marié et très riche, qui ne se cachait pas de son admiration pour Laura. J'entends, j'entendrai toujours la voix d'un Vénitien, celui qui précisément m'avait le plus calomnié la jeune fille, me soufflant tout bas devant ce groupe: «Vanini a bien fait les choses. Il paraît qu'ils doivent partout et que la Bettina, la couturière, avait pris peur. Elle avait dit qu'elle ne livrerait ce costume que comptant...» Devant cette affirmation qui se trouvait correspondre à quelques propos que j'avais déjà surpris sans bien les traduire sur les probabilités de la présence ou de l'absence de donna Laura à ce bal, une horrible angoisse me serra le coeur. Le soupçon m'envahit, un de ces soupçons de démence où l'on sent d'instinct qu'il faut se cacher pour ne pas jeter à l'être soupçonné ainsi d'irréparables outrages. Je me retirai donc, Laura entrée, par cette belle nuit de printemps, sur un angle de balcon d'où je voyais à ma droite la lagune noire et sillonnée par les gondoles, à ma gauche les salons radieux de lumières. Les couples tournaient au son d'une enivrante musique hongroise, sous un plafond décoré par un élève de Véronèse dans une manière large et voluptueuse. Il me sembla subitement que le secret caractère de la fille des Navagero s'éclairait pour moi tout entier. N'était-elle pas la descendante d'une de ces familles patriciennes où s'est transmis comme un héritage séculaire le goût effréné du luxe et du plaisir? Elle dansait, pendant que je m'abîmais ainsi dans ces réflexions, visiblement heureuse, et je le devine aujourd'hui, m'attendant, s'étant parée pour moi. Ce quelqu'un dont le vieux domestique parlait avec une familiarité toute italienne, c'était moi, et la première parole qu'elle me dit, quand je me décidai enfin à quitter mon poste d'observation pour venir la saluer, n'avait pas d'autre sens. Son succès de cette soirée, la fièvre du bal, la joie de se sentir si belle, allumaient dans ses prunelles sombres, sur son teint éclatant, autour de ses cheveux à reflet d'or comme une phosphorescence de bonheur qui s'éteignit à mon approche. Une fois de plus elle avait lu sur ma physionomie cette irritation intérieure dont elle devinait, comme l'habitude, la cause. Mais cette fois j'eus la dureté, l'inqualifiable dureté de ne la lui pas cacher.--«Qu'avez-vous?» me demanda-t-elle à voix basse, quand nous pûmes causer tête à tête au milieu de cette foule dont l'ondoiement bruyant exaspérait ma colère contre sa beauté. «Ne suis-je donc pas à votre goût?...» Elle implorait une réponse amie, et je lui dis:--«Qu'est-ce cela vous fait, pourvu que vous soyez au goût du marquis Vanini?»--«Du marquis Vanini?» demanda-t-elle. Puis, hautaine soudain:--«Que voulez-vous dire?» «Vous le savez bien...» lui répondis-je... «Adieu!»--«Ne vous en allez pas,» reprit-elle en me retenant, «vous me devez de vous expliquer. On vous a encore dit du mal de moi et à propos de Vanini?...» Elle s'arrêta, et elle me questionna brusquement:--«Et vous l'avez cru?»--«J'ai cru,» répondis-je, «qu'une jeune fille qui ne veut pas être soupçonnée ne doit pas être coquette comme vous venez de l'être avec lui, ni venir au bal avec des toilettes comme celle que vous avez ce soir, quand elle n'a pas le moyen de les payer...» Je prononçais le mot de démence tout à l'heure, et vous voyez bien que c'était de la démence en effet, puisque j'ajoutai:--«Quand elles les paie, ce luxe-là coûte trop cher...» Je n'eus pas plus tôt dit cette phrase d'un sous-entendu atroce que je la vis rougir, puis pâlir jusqu'à la naissance de ses admirables cheveux. Un rire convulsif s'empara d'elle, et comme le marquis Vanini passait à ce moment même, pas très loin de nous, elle me lança un effrayant regard, et d'une voix très haute:--«Cher marquis, voulez-vous que nous dansions cette valse?» Et déjà elle tournait dans les bras de cet homme avec un air de défi triomphant où je voulus voir à cette minute toute la fureur de l'hypocrisie démasquée...»

--«Et ensuite?...»

--«Je quittai le bal aussitôt,» fit-il tristement, «et Venise, le lendemain matin. Je sentais qu'après cette horrible scène et ce soupçon sur le coeur, je ne pourrais plus la revoir sans l'outrager. Et je ne l'ai plus revue, et je n'ai plus rien su d'elle, je n'ai voulu en rien savoir, mais je ne l'ai jamais oubliée!... Sentez-vous maintenant à quelle profondeur le récit de Jessie Macdougall m'a remué, et comprenez-vous ce qui m'a été soudain révélé,--tandis que cette fille de millionnaire nous racontait en riant sa visite au palais Navagero et cet achat de tableau? Vous étonnez-vous maintenant que je veuille aller où je veux aller?...»

--«A Venise?» lui demandai-je.

--«A Venise.»

--«Mais puisque vous ne savez rien de cette pauvre fille. Et si vous la trouvez mariée?»

--«Je lui aurai toujours demandé pardon,» dit-il.

--«Et l'autre?» continuai-je, «vous n'aviez donc pour elle aucun sentiment?»

--«Pour miss Macdougall?... Avant aujourd'hui je croyais qu'elle me plaisait assez pour que de l'épouser fût possible. A présent, c'est très injuste, elle me fait horreur...»

IV

... Et c'est ainsi que l'héritière du roi du cuivre a porté cette colossale fortune dans la famille d'un duc anglais, qui serait bien étonné s'il apprenait qu'il a dû cette chance à un caprice sentimental d'un petit marquis français, lequel était pourtant grand favori dans cette course à la dot miraculeuse. Et de celui-ci je ne sais rien depuis cette confidence qui date déjà de trois années, sinon qu'après s'être terré un temps dans le petit domaine de l'Anjou vendéen d'où sa famille est originaire, il a recommencé de voyager très au loin. Je sais autre chose encore pourtant: lorsqu'il est arrivé à Venise, il a trouvé que la belle Laura Navagero était assez riche maintenant pour racheter tous les portraits de doges vendus par son père à des Américains millionnaires. Elle a épousé l'affreux marquis Vanini, devenu veuf--ce qui prouve que les femmes arrivent souvent à ressembler à ce que nous avons pensé d'elles dans certaines minutes où elle avaient mis leur coeur entre nos mains. Soupçonner une âme jeune est quelquefois un inexpiable crime. On risque trop de la rendre pareille à ce soupçon, par désespoir de ne pouvoir pas s'en laver.

Décembre 1897.

DERNIÈRE POÉSIE

I

Quel encyclopédiste disait donc méchamment de Voltaire, alors au faîte de la renommée: «Il y a pour deux cent mille livres de gloire, mais il en voudrait bien encore pour deux sous?» Cette épigramme devrait consoler, une fois pour toutes, le peuple d'envieux qui pullule autour des artistes célèbres, de ceux que le grandiloquent Balzac dénommait impérialement les «maréchaux de la littérature», et que notre âge de chemins de fer et de tramways appelle démocratiquement les «arrivés». Si aucun d'eux n'a de nos jours le génie de Voltaire ni son prestige, ils ont tous ceci de commun avec l'homme aux deux cent mille livres de gloire qu'ils «en voudraient bien encore pour deux sous». Ces deux sous de gloire, c'est la lettre, si banale soit-elle, du quémandeur d'autographes,--c'est la missive, abondante en fautes de français, de l'inconnue qui implore un conseil sur l'état de son âme,--c'est l'éloge d'une feuille du Quartier Latin ou de Montmartre, tirée à vingt exemplaires.--Moins que cela, c'est la mention du nom dans un article quelconque d'un journal quelconque. Un de ces signes de popularité vient-il à lui manquer, le pauvre «maréchal de la littérature» commence à douter de son bâton. L'«arrivé» se dit que cette flatteuse épithète pourrait bien signifier qu'il n'est plus «dans le train». C'est le moment que les Apaches narquois de la petite critique choisissent volontiers, pour lui décocher un autre mot, le plus cruel du dictionnaire à ces sensibilités fémininement vaniteuses: «démodé». S'il était sage, l'écrivain saurait que les Apaches ne sont pas seulement narquois. Ils sont aussi perspicaces, et ils ne perdent pas leur encre à tourmenter des réputations mortes et des oeuvres finies. C'est leur silence, ou leur éloge, qu'il faut craindre comme un brevet de la décadence définitive qui n'excite plus ni l'envie, ni même la mauvaise humeur. Mais l'écrivain n'est pas sage et il tend la sébile «aux deux sous de gloire». Alors s'inaugure la période des longues épîtres élogieuses à des débutants qui font, comme ricanait l'autre, «rimer _spectacle_ et _détestable_»,--celle des complaisantes réponses aux enquêtes saugrenues que vous connaissez,--celle des présidences de distributions de prix ou de sociétés de secours mutuels. C'est le moment où l'homme de lettres si prudent, si ménager de sa fortune et qui a tour à tour convoité et obtenu tous les honneurs sociaux, fait une volte-face subite. Il va où foisonnent les éléments de popularité grossière mais bruyante, à gauche, encore plus à gauche, et il apporte l'appui du nom le plus officiel aux manifestations des pires utopies révolutionnaires, en échange d'une claque retentissante. Il devient l'homme des «idées généreuses», comme jadis Hugo et Michelet, qui connurent et cette terreur de perdre le vogue et la honte de cette popularité mendiée, par quel moyen! La sébile est alors si bien déguisée que le mendiant des deux sous de gloire, en la tendant, esquisse un geste d'apôtre ou de martyr. Du moins l'auteur des _Misérables_ et celui de l'_Oiseau_ continuaient-ils de produire, et des oeuvres de génie. Mais il arrive que réellement l'auteur vieilli se trouve frappé de sénilité. Il ne peut plus écrire et il veut à tout prix rester actuel. Il procède alors à la visite minutieuse de ses tiroirs. L'expressif argot du journalisme dit qu'il les râcle. Il exhume de leurs profondeurs les «souvenirs», où figurent les personnages les plus insipides de sa propre famille, où sont imprimés les plus insignifiants billets des camarades de sa jeunesse. Il recueille les articles de la vingtième année, réimprimés avec commentaires, s'il est un critique, et, s'il est un poète, les vers ébauchés sur les bancs du collège. Une promenade devant quelques étalages où il voit, sur un volume ainsi composé, flamboyer le traditionnel «Vient de paraître», tel est le bilan de ce suprême effort. Il ne s'agit même plus de deux sous de gloire, mais d'un centime. Nos gens le savent, et préfèrent ce centime de réclame à l'oubli.

* * * * *

Quoique cette véritable maladie morale, avec ses phases tantôt comiques et tantôt tragiques, n'éclate guère dans son intensité que sur le tard de la vie, les premiers symptômes apparaissent parfois au lendemain de la quarantaine, à cet âge où nos énergies vitales commencent de subir cette légère atteinte qui demain sera la déchéance. Ce fut le cas, l'hiver dernier, pour l'un de ceux qui peuvent vraiment se dire les enfants gâtés de Paris, pour cet heureux René Vincy que nous avons tous connu, nous, ses contemporains, portant timidement à la Comédie-Française, en 1878,--il avait vingt-cinq ans, c'était hier!--sa petite comédie en un acte et en vers, comme tous les camarades: le _Sigisbée_, sous le patronage de feu Claude Larcher. Et aujourd'hui, il a fait représenter plus de dix pièces avec un tintamarre de toutes les trompettes autour de chacune. Il vivait chétivement chez une soeur mariée à un pauvre diable de professeur libre, et il a, du chef de son répertoire et par la fortune de sa femme, cent mille francs, non seulement de gloire, mais, ce qui est plus confortable, de rentes. Le premier fauteuil vacant à l'Académie Française est pour lui, s'il consent à se présenter. Il a eu, jusqu'ici, la coquetterie de s'abstenir. Il est officier de la Légion d'honneur et, avant le plus jeune et plus heureux auteur de _Cyrano_, aucun faiseur de pièces en vers n'avait connu, sur les brochures de ses comédies et de ses drames, un chiffre de «mille» aussi élevé. Mais l'auteur de _Cyrano_ est venu, et il s'est trouvé qu'en 1897 le _Savonarole_ de Vincy, donné à l'Odéon, n'a pas fait recette,--qu'en 1898, son recueil de vers, _les Vents du large_, a été durement critiqué dans les jeunes revues,--qu'en 1899, son _Hannibal_ a failli tomber aux Français,--et en 1900, son drame fantaisiste, _Couleur du temps_, n'a été reçu qu'à corrections, à la même Comédie! En faut-il plus pour expliquer comment vingt années d'un succès férocement jalousé dans toutes les brasseries littéraires se sont trouvées abolies du coup au regard du «jeune et illustre maître», comme les gazettes continuent à l'appeler,--malgré que ses cheveux blonds d'autrefois soient rayés de fils d'argent et qu'un embonpoint de prébendier ait remplacé chez le quadragénaire la svelte cambrure de l'auteur du _Sigisbée_.

--«Que veux-tu?» lui avait dit avec la plus fausse bonhomie son rival en arrivisme, le romancier-dramaturge Jacques Molan, qui l'avait rencontré le lendemain de la décision du comité. «On n'est plus heureux à nos âges. C'est le mot d'un plus grand que nous.»

Et cet «à nos âges» encore, avait piqué le poète à un endroit bien sensible. Il avait haussé les épaules avec une bonhomie aussi fausse que celle de Molan lui-même. Puis, à sentir peser sur lui le regard scrutateur de celui-ci,--un regard d'Anglais suivant le dompteur pour le voir dévorer par ses lions,--tout son orgueil s'était tendu.

--«Je n'y pense déjà plus,» avait-il répliqué, «je suis tout entier à mon prochain livre.»

--«Tu fais un nouveau volume?» avait demandé Jacques. «Bravo!» Et toujours sur son ton d'ironie cordiale: «As-tu seulement ton titre?...»

--«Pas encore,» avait répondu René. «Mais j'ai mieux que cela. Le livre est fini.»

L'autre l'avait de nouveau regardé, avec une goguenardise et une curiosité dans ses prunelles de mauvais confrère, où se lisait distinctement cette question: «Ah çà! Ne serait-il pas vidé?...» Puis il s'était tu, après un «Ah!» sans commentaires. L'indifférence est encore la variété de rosserie la plus mortifiante. Ce silence avait achevé de préciser, chez l'auteur déçu de _Couleur du temps_, une résolution, ébauchée dans son esprit depuis quelque temps déjà et devant laquelle il reculait; mais, comme il arrive, la parole, en devançant presque sa pensée, l'avait du coup rapproché de l'action. Ce projet de volume, annoncé à Molan comme définitif, avait été d'abord la plus vague, la plus lointaine rêverie. Voulez-vous que nous en suivions rétrospectivement les phases? Elles rendront plus pathétique peut-être le petit drame de conscience auquel ces réflexions servent de préface. Dans la semaine qui avait suivi la première représentation de l'_Hannibal_, Vincy, irrité des critiques dirigées contre l'appareil trop érudit de ses vers, s'était dit: «Trop érudit! Hé bien! Je vais leur donner un recueil de poésies intimes!...» Et la recherche à travers les tiroirs avait commencé. Il avait retrouvé ainsi une trentaine de morceaux, débris d'oeuvres abandonnées aussitôt que conçues, sous cette pression du travail commandé, des diverses rançons de succès la plus dangereuse peut-être. On ne participe pas impunément aux bénéfices de ces vastes maisons de commerce: un grand théâtre, une grande revue, un grand journal. Des gains d'industriel imposent des vertus d'industriel. Le respect de l'échéance est la première. Elle n'est pas toujours favorable à l'inspiration. Éclairé par ce désir passionné du succès, qui acquiert parfois, dans la nature littéraire, une infaillibilité d'instinct, René avait, après cette visite dans ses tiroirs, refermé sous clef ces papiers où il pouvait lire l'histoire de son caractère, presque de son talent, à la qualité de l'écriture, si impulsive, si hardie dans la jeunesse; si froidement régulière, presque bureaucratique dans l'âge mûr. Il avait eu le courage de conclure: «Non. Je ne publierai pas cela...» Il n'avait gardé qu'une des feuilles, l'une des plus vieilles, à en jurer par la couleur de l'encre décolorée sur le papier jauni. En haut étaient tracés ces trois mots énigmatiques: _Pour la fleur_, suivis de quelques vers jetés, sans rature:

La rose pâle de sourire De l'enfant que j'aime en secret, A charmé mon coeur, qui souffrait, D'un parfum doux comme la myrrhe.

De la musique de sa voix Ma tête énamourée est pleine, Et je sens passer son haleine Dans les fraîches senteurs des bois. . . . . . . . .

Vincy l'avait lu et relu, ce début d'une élégie inachevée, et le plus lointain roman de sa vie sentimentale s'était évoqué soudain devant sa pensée. Il s'était revu à vingt-quatre ans, inconnu, et se laissant prendre au charme d'une toute jeune enfant qui s'appelait Rosalie Offarel. Elle était la fille de bien humbles bourgeois, amis de Mme Fresneau, la soeur de René. Mais qu'était-il lui-même alors, qu'un humble bourgeois, et dont les ambitions indéterminées ne pressentaient pas son opulence comblée d'aujourd'hui? Rosalie avait de beaux yeux noirs, un sourire frémissant, une fraîcheur digne de son nom, celle d'une rose. Elle lui était apparue, à cette époque d'élans confus vers la gloire et l'amour, comme la Béatrice que les plus glacés et les plus utilitaires des poètes s'en vont cherchant, à leurs débuts, pour avoir un prétexte à s'exalter la plume à la main. Quelques phrases trop tendres, chuchotées à deux pas des parents; des regards, des serrements de main, de furtifs et innocents baisers sur une joue rougissante,--tels avaient été les grands épisodes de cette idylle, brisée, dès le premier succès de l'écrivain, par sa rencontre avec la perverse et jolie Mme Moraines. C'était une de ces curieuses de la haute société qui correspondent trop bien aux portions sensuelles et vaniteuses du coeur de l'artiste pour que la grâce modeste d'une pauvre petite Offarel puisse tenir là contre. René Vincy avait aussitôt rompu ses secrètes fiançailles pour s'engager dans cette aventure à la suite de laquelle (les lecteurs des _Mensonges_ s'en souviennent) il avait essayé de se tuer. Il en avait réchappé, pour continuer, à travers les hasards de la vie d'auteur célèbre, une série d'expériences amoureuses où l'image de Rosalie avait tenu d'autant moins de place qu'il ne l'avait plus jamais rencontrée. A peine s'il en avait entendu parler: sa soeur, Mme Fresneau, était morte, et toutes ses relations avec ce milieu de sa première jeunesse s'étaient peu à peu dénouées tout naturellement. Il savait cependant que «la Fleur»,--comme il l'appelait en tête de ces strophes composées jadis à son intention,--avait de son côté obéi à la loi inévitable du changement. Rosalie s'était mariée avec un professeur de dessin du nom de Passart, qui fréquentait, lui aussi, chez les Fresneau... Et c'était tout. Quelle mélancolie dans cette poussée irrésistible de la vie, qui nous porte loin les uns des autres, jusqu'à faire de nous des étrangers pour les amis et les amies qui nous tinrent un instant de si près au coeur! Il y a pourtant une mélancolie pire, c'est que la confrontation avec le passé nous trouve aussi insensibles que s'il ne s'agissait ni de notre jeunesse, ni de notre premier éveil d'amitié ou d'amour. Devant cette feuille de papier, où il avait jadis griffonné ces stances incomplètes, René s'était ressouvenu d'avoir, pendant des semaines, composé tous les jours, ainsi, quelques vers pour sa fiancée. Il les roulait dans sa pensée, en se promenant sous les arbres du jardin du Luxembourg. C'était tantôt une chanson, tantôt des tierces-rimes, d'autres fois un sonnet, qu'il transcrivait ensuite, comme il avait fait ces deux quatrains, avec cette même dédicace, ce «Pour la fleur», mignarde et caressante allusion au prénom de Rosalie. Le soir, aux réunions de famille, ou bien au cours d'une visite durant la journée, il glissait ces vers dans la main tremblante de la jeune fille, qui prenait ces furtifs billets avec un sursaut de tout son coeur. Comment n'aurait-elle pas cru à la profondeur d'un sentiment traduit de la sorte? De plus expérimentés qu'elle, s'ils en avaient reçu la confidence, y auraient cru aussi, à un trait bien significatif: Vincy ne gardait pas copie de ces poèmes! S'il se trouvait avoir conservé en sa possession cette romance: _la Rose pâle du sourire_... c'est qu'elle n'avait jamais été remise à Rosalie Offarel. Il l'avait commencée, à la veille de la rupture, quand il commençait de s'éprendre déjà de la demi-grande dame qui devait, en l'initiant aux délicatesses de la volupté dans le luxe, tarir pour toujours en lui la source du vrai sentiment. Le maniérisme de ces deux strophes prouvait trop que cette source était déjà bien épuisée à cette date. Pas tout à fait cependant, puisque dans cette rupture avec sa modeste fiancée René n'avait pas eu le courage de redemander à l'abandonnée tous ces vers écrits pour elle. Leur intimité d'âme avait duré un peu plus d'une demi-année. Ces vers étaient au nombre de quinze cents peut-être, et il les avait sacrifiés! Oui, sacrifiés... Les laisser en effet entre les mains de Rosalie, sans en avoir seulement un double, n'était-ce pas renoncer à les publier? Mais quoi? Vincy était jeune. Il avait l'illimité de ses oeuvres à venir devant lui. Ses torts envers cette enfant étaient bien grands. Il avait trouvé, dans ce renoncement à une satisfaction possible d'amour-propre littéraire, une espèce de réhabilitation. Cette générosité d'artiste l'avait absous, à ses propres yeux, de son égoïsme d'homme. Disons tout. Cette immolation avait comporté des heures de regrets. A maintes reprises, depuis ces vingt ans, la tentation s'était élevée chez le poète de les ravoir, de les relire du moins, ces anciens vers. Il l'avait toujours repoussée, par scrupule sentimental, par un de ces mélanges d'orgueil et de timidité habituels à ces comédiens et aussi sincères que sont si souvent les poètes. Pour avoir ces vers, il fallait faire auprès de Rosalie Offarel, devenue Mme Passart, une démarche par trop humiliante. D'ailleurs, le vent du succès enflait les voiles de René. Ses drames et ses comédies avaient des «centièmes» triomphantes. Et quand il pensait à ces vers de jeunesse, il se disait:

--«Ils ne sont pas perdus, j'en suis sûr... Une femme ne brûle jamais des choses si flatteuses pour sa vanité... Après ma mort, on les retrouvera. Ce sera mon livre posthume, un bien joli livre. Ça ne s'imite pas, l'accent de la jeunesse et de l'amour!... Et l'étais-je, jeune! L'étais-je, amoureux!...»

Et la tentation s'en était allée avec ces propos, une fois, deux fois, vingt fois, jusqu'à la première représentation de cet _Hannibal_ si violemment contesté. Car, au lendemain de cette demi-chute, et devant la romance retrouvée dans l'amas de ses vieux papiers, la réponse de la voix intérieure n'avait plus été tout à fait la même: