L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 16

Chapter 163,765 wordsPublic domain

Je ne saurai jamais si, en pensant de la sorte, je me trompais ou non sur la sensibilité de miss Macdougall. Trouvait-elle le moyen, comme tant de filles dans son pays, d'être à la fois sentimentale et positive, romanesque et pratique? Tout en souhaitant de s'appeler: _la marquise de Montglat_, peut-être préférait-elle sincèrement à un autre fiancé le porteur de ce titre désiré. Quant à lui, je devais avoir presque aussitôt, et d'une façon bien inattendue, la preuve que sa silhouette d'exquis jeune premier ne mentait pas: il ne jouait le personnage de coureur de dot qu'à son coeur défendant, et, si singulière que paraisse cette expression, par devoir. Les jeunes Parisiens de sa classe sont parfois ainsi, roués par principe, intéressés et cyniques par point d'honneur, et toujours à la veille de détruire, dans un caprice d'attendrissement, l'échafaudage de leur propre ruse. Certes il ne se doutait pas plus que moi de la volte-face soudaine dont il allait me donner le spectacle, lorsque nous pénétrâmes dans le _hall_, et que, regardant le plafond à poutrelles peintes, il me dit à voix basse, avec une malice d'enfant:

--«Penser que dans deux ou trois siècles, je serai portrait d'ancêtre sur un de ces panneaux! Quel peintre me conseillez-vous?...» Et tout haut, comme l'héritière, qui était allée ouvrir la porte d'un petit salon voisin, revenait:--«Miss Jessie, nous étions en train de nous demander où vous aviez fait faire le plafond?...»

--«Comment, fait faire?» répondit la jeune Américaine avec un peu d'indignation, «mais c'est un morceau absolument authentique, du plus pur quinzième siècle. Nous l'avons acheté au cours de notre voyage en Touraine, maman et moi, dans un vieux château; on l'a transporté ici, poutre par poutre... Maman a sans doute été obligée de sortir, car je ne la trouve pas. Je vais vous montrer seule nos quelques bibelots. Ils ne sont pas tous aussi rares. Mais il n'y en a pas un qui ne soit authentique, entendez-vous, monsieur de Montglat, malgré votre peu de confiance dans notre goût, à nous autres pauvres barbares des États...»

--«Des barbares qui conquièrent tout ce qu'il y a de beau en Europe,» dit Montglat... «Mais c'est un musée ici... Que de merveilles!» répétait-il, «que de merveilles!...»

Je fis écho à son exclamation. Beaucoup des curiosités appendues aux murs de ce hall n'auraient pas déparé le Louvre. Le seul défaut de cette collection était l'incohérence. Là se trahissait l'origine improvisée. Pêle-mêle, à coups d'argent, le magnat du cuivre avait acheté deux tapisseries du moyen âge, dignes de figurer au musée de Cluny, avec: «La Dame à la Licorne», quatre sarcophages antiques, un bas-relief en terre-cuite coloriée de l'un des Robbia, un _cassone_ avec un devant peint dans la manière Florentine, et, pêle-mêle, des tableaux de Philippe de Champaigne et de Courbet, du Pérugin et des plus récents impressionnistes modernes. Cela sentait la hâte et l'à-coup d'une avidité sans discernement. On devinait, derrière cette réunion de choses trop disparates, les voyages mal préparés en Europe, et l'accaparement inconsidéré d'une masse d'objets indiqués par quelque connaisseur,--moyennant une forte commission. La trace du culte pour Napoléon, si fréquent chez les citoyens de la Grande République, se retrouvait dans ce splendide bric-à-brac: un portrait de Robert Lefèvre, réplique de celui de Gros-Bois, dominait un drapeau d'un régiment de la Garde, arrivé là après quelle odyssée? La soie décolorée pendait sur la hampe. Les noms prestigieux de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, d'Essling, de Wagram s'y lisaient brodés en lettres d'or flétries. Cet héroïque haillon, chose morte parmi d'autres choses mortes, faisait un commentaire saisissant à la phrase de Roger sur la conquête du vieux monde par le nouveau, et je ne pus me retenir de demander à miss Macdougall d'où venait cette relique.

--«De chez un marchand de curiosités, à Paris, tout simplement,» dit-elle. «Vous voyez que cet étendard n'a pas d'histoire...» Elle énonça cette phrase étonnante tout simplement, elle aussi! Et coquette: Ce n'est pas comme ce portrait de doge que vous regardez avec tant d'attention, monsieur de Montglat... C'est un Palma le vieux, signé et daté. Il vous intéresse?...»

--«Beaucoup,» répondit Roger qui se tenait en effet immobile depuis plusieurs minutes devant la toile du maître vénitien. Il demanda: «C'est le portrait d'un Navagero, si je lis bien l'inscription?...»

--«Exactement,» fit la jeune Américaine, «et je parie que jamais vous ne devinerez ce qu'il a servi à payer... Mais non. Vous perdriez... J'aime mieux vous raconter l'histoire... Je vous la donne,» ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Je passe les compliments dont s'accompagna le cadeau... «C'était il y a deux ans et demi,» continua-t-elle, «vers la fin de l'hiver. Nous avions quitté Rome, maman et moi, pour courir quelques semaines le nord de l'Italie, à un moment où il n'y a pas trop de monde et pas trop d'acheteurs. A Venise on nous avait recommandées, entre autres personnes, à un vieux prêtre, à un certain abbé Lagumina, un tout petit bonhomme qui portait le chapeau à haute forme, la redingote, les bas et les souliers à boucles. «Vous verrez son église,» nous avait dit notre compatriote, Lincoln Maitland, le peintre. Il disait la messe dans un bijou de petite chapelle, où il y avait une vierge de Bellin, un chef-d'oeuvre! Maman lui en a offert vingt mille dollars. Je l'entends encore s'écriant: «Si elle était à moi, _cara signora_, je vous la donnerais pour rien. Mais elle est au bon Dieu...» Puis, après avoir un peu réfléchi: «Mais si Votre Seigneurie cherche quelque belle peinture, je pourrai la mener dans un endroit...» Il aurait fallu voir sa mine discrète pour insister: «Seulement vous ne raconterez à personne que vous y êtes allées...» Nous lui promettons le silence. Il nous dit: «Demain je vous verrai à votre hôtel. Je saurai s'_ils_ vendent quelque chose...»

--«_Ils_,» dis-je en riant, «que je les connais ces _ils_, en Italie! On vous introduit dans une famille annoncée comme illustrissime, et vous trouvez à un troisième étage un taudis habité par un ménage d'usuriers qui vous parlent du _quattro cento_ en vous offrant des croûtes de la basse école bolonaise.»

--«Vous avez raison,» répondit l'Américaine, «quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Cette fois fut la centième... Vous connaissez Venise? Imaginez cet abbé échappé d'un _quadro_ de Longhi, arrivant un soir vers les six heures, à la porte de notre hôtel, en gondole. Il nous fait appeler et nous dit avec un ton de conspirateur que nous pourrons acheter un chef-d'oeuvre, si nous nous engageons vraiment d'honneur à ne pas chercher qui nous l'a vendu, ni à retrouver le palais où il va nous mener. Nous montons en gondole après avoir accepté le pacte. Nous allons. L'abbé avait fait signe à son gondolier sans prononcer aucun nom. Après un quart d'heure de détours dans les canaux, durant lequel notre guide nous dit seulement: «Il faudra donner l'argent tout de suite. S'_ils_ n'en avaient pas besoin pour demain, _ils_ ne vendraient pas...» nous débarquons devant un palais sur un tout petit canal, très écarté. On nous introduit dans un de ces vestibules qui suffirent autrefois à des fêtes royales. Tout y trahissait le délabrement. Là nous voyons arriver un personnage aussi fantastique que notre guide lui-même, un géant boiteux avec deux yeux louches. Il tenait une lampe en cuivre à trois becs, de la forme de celles de Pompéi... «Ah!» gémissait-il, «si le seigneur comte m'écoutait, il ne le vendrait pas. Non, il ne le vendrait pas... Bon! j'ai oublié les clefs...,» ajouta-t-il quand nous fûmes au premier étage. Nous l'entendîmes qui, de son pas inégal, entrait dans une autre pièce. Dans son trouble il négligea de fermer entièrement la porte. Nous étions donc là, sur le palier, et voici que le plus étrange dialogue arrive jusqu'à nous. Cette porte à moitié ouverte donnait évidemment sur les pièces habitées par la famille... Les interlocuteurs parlaient vénitien. Je venais d'en prendre des leçons, assez pour comprendre la dispute: «Il est encore temps, seigneur comte,» disait la voix du géant, qui, dans son désespoir de vieux serviteur, avait trouvé cette dernière ruse pour rompre un marché qui lui faisait horreur. «Ne l'écoutez pas, mon père,» disait une autre voix, celle d'une jeune femme, «ne l'écoutez pas. Si nous ne lui donnons pas l'argent, la Bettina n'apportera pas les costumes. Elle ne veut plus nous faire de crédit. Et il faut que Tea et moi allions à ce bal, il le faut. Quelle excuse donnerons-nous à la Steno?...»--«Tu vois bien que je dois vendre le portrait,» faisait une troisième voix, celle du comte...--«Vendre le portrait pour payer un costume de bal,» gémissait de nouveau la première voix. «Ah! donna Laura, cela vous portera malheur.»--«Aujourd'hui ou demain!...» reprenait donna Laura. Nous devons à tout le monde... Si nous ne paraissons pas à cette fête, on dira que nous n'avons pas eu l'argent de nos toilettes. Les autres créanciers le sauront. Ils viendront tous. Nous vendrons le tableau à perte, comme le dernier--Non, mon père, n'écoutez pas Gigi...» --«N'écoutez pas donna Laura,» répondait l'homme. «Elle veut sa robe parce qu'elle croit qu'il y aura là quelqu'un. Elle sait bien qui... Mais il ne l'épousera jamais...» Pendant que durait ce débat qui nous livrait le secret de la misère de cette famille, le bon abbé Lagumina faisait de vains efforts pour empêcher le comte, sa fille et l'intendant de soutenir ce dialogue à voix si haute. Mais deux des trois au moins étaient trop intéressés à l'issue de cette discussion. Ils ne remarquaient pas les petits appels de toux par lesquels le pauvre abbé les avertissait de notre présence. A un moment ils durent cependant entendre quelque chose, car ils refermèrent la porte... Je vivrais cent ans, je n'oublierais pas cette scène sur cet escalier de ce palais désert. Les trois becs de la lampe posée à terre nous éclairait d'une lueur fantastique et sous les fenêtres clapotait l'eau de la lagune. Le cri des gondoliers résonnait seul maintenant, jusqu'à la minute où le géant reparut avec les clefs. Il ouvrit, sans s'excuser de sa longue absence, la porte d'une galerie abandonnée, où se voyait une suite de cadres, tendus à l'intérieur d'une étoffe verte qui remplaçait les tableaux absents, jusqu'à ce qu'il nous eût menées devant ce chef-d'oeuvre... Et voilà comment une famille héritière des doges a vendu cet ancêtre--pour payer deux toilettes de bal!... Ne trouvez-vous pas cette histoire très gaie?...»

--«Moi,» répondit Roger après un silence, «je la trouve très triste...» Il avait dit ces quelques mots d'un ton si étrange que nous le regardâmes, Jessie Macdougall et moi, avec une surprise que redoubla l'aspect de sa physionomie soudain toute changée, comme crispée. Il s'aperçut lui-même de notre étonnement:--«Que voulez-vous? Il m'aurait suffi de savoir pourquoi ces pauvres gens vendaient ce tableau. Je n'aurais pas pu l'acheter...»

--«Et qu'auriez-vous fait?» lui demandai-je. L'histoire racontée par la jeune Américaine l'avait jeté dans une irritation qui m'était aussi évidente qu'inintelligible. Je sentais qu'il fallait détourner l'entretien. Je continuai: «Tout a été pour le mieux dans le meilleur des vieux mondes. Miss Jessie a eu son tableau, qui est admirable et qu'elle soigne si bien. Voyez comme la toile est tenue, sous son verre, et comme ces chairs sont peintes, et cette finesse des yeux et ces étoffes!... Donna Laura et sa soeur Tea auront eu leur toilette de bal et se seront amusées, comme des folles, qu'elles étaient sans doute. Les créanciers auront reçu des acomptes. Allons! N'ayez pas de mauvaise humeur contre l'inévitable. Il faut que les chefs-d'oeuvre voyagent et aillent porter loin du pays où il sont nés leur message de beauté... C'est du pur Ruskin, cela, n'est-il pas vrai, miss Jessie?...

--«Il paraît,» répondit miss Macdougall en s'efforçant de rire «que M. de Montglat n'est pas ruskinien... On dirait qu'il m'en veut d'avoir raconté cette histoire...»

--«Pas le moins du monde,» répondit Roger. «Vous êtes contente d'avoir fait une bonne affaire. C'est très naturel dans votre pays, et vous avez bien raison. Moi, je ne suis ni d'un pays, ni d'une race de gens d'affaires, voilà tout...»

III

--«Vous n'avez vraiment pas été gracieux pour elle,» disais-je à Montglat, un quart d'heure plus tard, comme nous sortions de _Cliff Lodge_. Après cette injustifiable et presque grossière boutade la causerie avait, comme on pense, cessé d'être cordiale. J'éprouvais la trop naturelle curiosité de savoir quel motif avait déterminé une si bizarre volte-face. J'insistai donc: «Elle n'a rien dit cependant qui pût vous froisser...»

--«Elle ne m'a pas froissé,» répondit-il. «J'ai eu un moment de nerfs, comme une jolie femme que je ne suis pas... Parlons d'autre chose, voulez-vous?...»

Nous parlâmes en effet d'autre chose. Mais, je voyais que son impression avait dû être bien profonde, car sa maussaderie augmentait au lieu de diminuer, de seconde en seconde. Il finit par me quitter avec une soudaineté qui, de tout autre, m'aurait froissé moi-même. Avec lui, je n'eus pas l'idée de m'en offenser. Je m'en rendais trop compte: il avait reçu un coup, dont je ne comprenais d'ailleurs ni la cause ni la nature. Ce fut le soir seulement, et comme je me préparais à descendre pour le dîner, que j'eus le mot de cette énigme. Je me vois encore, regardant la pendule, dans mon petit salon d'hôtel, et envoyant prévenir Roger, comme il était convenu; et je le vois, lui, entrant presque aussitôt... en costume de voyage!

--«Je viens vous dire adieu,» furent ses premiers mots. «Je dînerai dans le train qui part à huit heures et demie...»

--«Vous partez?» lui dis-je. «Vous retournez à New-York? Vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle?...»

--«Aucune,» fit-il, «mais je ne veux pas manquer le paquebot de demain matin pour l'Europe...»

--«Vous retournez en Europe?» m'écriai-je. «Voyons! Ce n'est pas sérieux!... Et miss Jessie Macdougall?...»

--«Miss Jessie Macdougall trouvera autant de marquis anglais et français qu'elle voudra pour l'épouser,» répondit-il, «et pour régner en maître parmi les somptuosités de _Cliff Lodge_. Moi, je vais savoir si je n'ai pas manqué ma vie par la plus folle, par la plus indigne des calomnies...»

Qu'il ressemblait peu en ce moment au Parisien railleur de notre arrivée dans le jardin de ce somptueux _Cliff Lodge_! Et que je l'aimais mieux ainsi, quoique je ne démêlasse toujours pas le lien qui rattachait l'anecdote racontée par la jeune Américaine aux troubles dont je le voyais saisi! Une expérience déjà longue aurait dû m'apprendre que la vie dépasse en hasards inattendus et en rencontres invraisemblables les imaginations de nos livres. Pourtant j'éprouve toujours, et j'éprouvai cette fois encore, une déconcertante surprise à constater comme le monde est petit et comme les événements les plus étrangers en apparence les uns aux autres jouent les uns sur les autres, par des hasards aussi surprenants dans leur ensemble que naturels dans leur détail:

--«Oui,» reprenait Montglat, en réponse aux questions qu'avaient autorisées son commencement de confidence, «l'histoire de la vente de ce portrait, vous l'écoutiez, vous, comme elle vous le racontait. L'anecdote vous intéressait. Moi, elle me bouleversait. C'était le mot surpris là, par la plus fantastique rencontre, d'une énigme qui m'a si souvent tourmenté... Cela vous étonne de m'entendre parler sur ce ton? Vous ne connaissez de moi que l'homme de plaisir, et vous ne le croyez pas très capable de sentiments profonds... Ne vous défendez pas,» continua-t-il, comme je l'interrompais, «c'est très naturel, et vous n'avez pas si tort... Sans l'incident de cet après-midi, ne serais-je pas à la veille de faire sans aucun scrupule cette assez triste opération qui s'appelle un mariage d'argent? Mais je l'aurais fait, ce mariage,--et cela, je n'avais pas à vous le dire,--parce que je n'ai pas fait le seul mariage d'amour qui m'ait tenté dans ma vie, et la vente de ce portrait se trouve avoir été la cause indirecte de cette rupture... Vous allez comprendre. Il y a deux ans et demi, précisément à l'époque où miss Macdougall était à Venise, je m'y trouvais aussi. Alors, je ne savais même pas son nom. En revanche j'étais un visiteur assidu de ce palais Navagero qu'elle vous a décrit tout à l'heure, et chacune de ses paroles éveillait un écho dans mon souvenir. Ce géant boiteux, qui servait de Kaleb à ces patriciens ruinés, qu'il m'a conduit souvent, avec sa lampe de cuivre à trois becs, dans ce petit salon qui donne sur ce palier du premier étage! Et cette voix de la jeune fille que miss Jessie n'a pas vue, combien j'en ai aimé le frémissement ému, le chantonnement doux, quand elle parlait le dialecte de la lagune!... Cela me fait mal d'y penser seulement!...»

Il s'arrêta de sa confidence et je vis qu'il avait des larmes au bord des paupières. Je lui pris la main, et ce mouvement de sympathie achevant de lui ouvrir le coeur, il poursuivit:

--«Je vous remercie de ne pas sourire d'un récit qu'il faut pourtant que je fasse à quelqu'un. Vous jugerez vous-même si mon devoir n'est pas de partir, d'aller tout de suite là-bas demander pardon à celle que j'ai outragée d'un si injurieux soupçon? Donna Laura Navagero, car c'est elle, vous le comprenez, dont je veux parler, était à cette époque une fille de vingt-deux ans. Elle avait un peu de sang lombard dans les veines et avec ses cheveux bruns teints de roux, ses yeux noirs, son ovale allongé, c'était un visage délicieux, comme on en voit dans les vieilles fresque de Milan. Elle avait perdu sa mère très jeune. Ses seuls parents étaient une soeur plus âgée qu'elle d'un an, cette Téa et son père. De ce père, je ne vous dirai rien, sinon qu'ayant hérité une fortune déjà délabrée il en mangeait le reste dans des spéculations de Bourse. J'ajoute, et, vous ne vous en étonnerez par trop, vous qui avez tant vécu en Italie, qu'il nourrissait plusieurs ternes secs au Loto. La soeur était aussi laide que Laura, c'était le nom de mon amie, était jolie. Entre ce père et cette soeur, elle vivait, sans direction, sans surveillance. Il était inévitable que, jolie, confiante et coquette--de cette coquetterie de la vingtième année, qui n'est qu'un enfantin désir de plaire--elle donnât prétexte aux médisances. Je vois cela distinctement aujourd'hui, et je le voyais bien dès lors, mais quand on est amoureux, et je le devins presque tout de suite de donna Laura, on ne raisonne pas, on sent!... Voilà qui excuse, qui explique au moins que j'ai cru si facilement au mal que l'on disait d'elle.»

--«Hélas!» l'interrompis-je, «c'est l'éternel malentendu. En amour, comme en religion, les seuls sages sont ceux qui professent la foi du charbonnier. S'ils sont trompés, c'est comme s'ils ne l'étaient pas, puisqu'ils n'en savent rien; et du moins ils ne courent pas le risque de méconnaître un coeur sincère en doutant de lui...»

--«Combien vous avez raison!» s'écria-t-il, «Pourquoi n'ai-je pas pensé ainsi, avant le petit drame où ce portrait de Palma, que nous avons vu aujourd'hui, joue un rôle si complètement inattendu?... Il me faut vous dire d'abord où nous en étions, Laure et moi, lors de ce bal à l'occasion duquel ce tableau fut vendu, et qui se donnait chez cette comtesse Sténo que vous devez connaître... Quoique je visse Mlle Navagero deux fois, et souvent trois fois par jour, chez elle, à la promenade, dans le monde, avec la liberté si particulière, même aujourd'hui, à la vie vénitienne, je ne m'étais jamais permis de lui dire que je l'aimais, et elle ne m'avait jamais dit qu'elle m'aimait. Nous savions pourtant tous les deux que nous avions l'un pour l'autre ce vif intérêt qui n'a pas besoin de mots pour s'exprimer. Lorsque j'entrais dans une chambre où elle se trouvait et qu'elle m'apercevait, je la voyais changer de couleur; et moi, quand elle tardait à venir dans un endroit où je savais devoir la rencontrer, j'avais la fièvre d'impatience. Quand nous causions tous les deux seuls, ce qui nous arrivait sans cesse, nous parlions toujours des choses du sentiment, sur lesquelles cette étrange fille avait tantôt des opinions d'une naïveté d'enfant, tantôt des idées si fines, si pénétrantes, qu'elle me donnait l'impression d'une femme, et d'une femme qui aurait aimé. Prononçait-elle ainsi quelque parole trop profonde? Je me souvenais des allusions dénigrantes que telle ou telle personne m'avait faites sur elle, et je commençais de tomber dans ces doutes dont je vous parlais tout à l'heure. Comment vous rendre perceptible en quelques phrases le malaise singulier où je finis par être jeté à son égard, et qui, tantôt aboutissait à la conviction de son innocence absolue, tantôt à celle de sa rouerie précoce, si bien que je prenais un soir la résolution de la demander en mariage le lendemain matin, et, le soir suivant, celle de quitter Venise sans la revoir et pour ne plus jamais y revenir?...»

--«Et elle?» demandai-je, comme il se taisait, «s'apercevait-elle de vos doutes?...»

--«Hélas!» répondit-il. «Et sa perspicacité justement contribuait à augmenter ce trouble et cette indécision. On eût dit qu'elle lisait en moi à livre ouvert, tant elle discernait les moindres passages de mon humeur intime. Étais-je triste et feignais-je la gaieté? Elle devinait que je n'étais pas sincère et elle me questionnait jusqu'à ce que j'eusse inventé une explication à laquelle elle faisait semblant de croire. Je voyais si bien qu'elle n'y croyait pas... Jusqu'à un certain jour où elle me demanda anxieusement, douloureusement à l'occasion d'un de ces moments de mélancolie:--«Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez? On vous a dit du mal de moi...» Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec des yeux qui firent baisser les miens.--«Oui,» lui répondis-je après un silence. J'en avais assez de lui mentir, et je me préparais à tout lui répéter. Cela aurait mieux valu pour nous deux. Elle le comprit et elle m'arrêta. Elle voyait distinctement sur mes lèvres les mots que j'allais prononcer.--«Je ne veux rien savoir de ces vilenies,» fit-elle avec une fierté qui, sur le moment, eut raison de ma défiance.--«Mais regardez-moi donc,» et une si impérative supplication émana d'elle que je la regardai:--«Croyez-vous que j'aie jamais été capable, dans ma vie, de faire quelque chose que je n'aurais pas dû faire?...»

--«Mais, que vous disait-on d'elle?» interrogeai-je, «et qui vous en parlait?»

--«Qui? Presque tout le monde dans ce milieu très malveillant où se déroulait notre silencieuse idylle. Laure avait tant d'envieuses! Elle était si imprudente et elle s'était fait tant d'ennemis, sans doute, par ces commencements d'intérêt qui laissent de tels ferments de rancune dans l'amour-propre des hommes, lorsqu'une femme d'abord toute gracieuse ne leur montre plus que de l'indifférence... Ce que l'on disait? Tenez, j'ai honte de vous le répéter. Mais j'ai besoin de confesser que j'y ai cru... C'était l'éternelle calomnie. Elle avait le goût de la toilette; elle s'habillait avec autant d'élégance que les plus riches d'entre les grandes dames autrichiennes et russes qui faisaient la mode à Venise. On la savait ruinée... Et alors... alors... on disait qu'elle se faisait payer ses notes par ses amants...»

--«Et vous l'avez cru!» m'écriai-je, «et vous l'aimiez! Je comprends tout. Dieu! La pauvre enfant!...»