L'eau profonde; Les pas dans les pas
Chapter 15
--«Quitter Hyères? M'en aller?» répétai-je. Elle avait un sens si clair, cette phrase! Du moins, le sens m'en paraissait si clair, que j'osai ajouter: «Ah! Mademoiselle, si mon attitude a pu fournir un prétexte à la malveillance, je suis prêt à vous obéir, mais cette promesse même que je vous fais de partir, si vous l'exigez vraiment, me donne le droit de vous dire, moi aussi, des paroles que je ne me serais jamais permises... Pensez à celles que vous venez de prononcer... Si ce n'est pas à cause des propos qui ont pu courir que vous me demandez de renoncer à une intimité si douce, pour moi, plus que douce maintenant, nécessaire, si c'est parce que vous redoutez _ce qui se passe en vous_,--pardon, ce sont vos mots,--alors, permettez-moi...»
--«Non, je ne vous permets pas,» interrompit-elle, et un flot de sang empourpra ses joues minces. «Ce qui se passe en moi, ce n'est pas ce que vous croyez... J'irai jusqu'au bout,» continua-t-elle, après un visible effort de tout son être, en me regardant de nouveau fièrement et bien en face. «Mes sentiments ne sont pas ceux d'une jeune fille qui, ayant engagé sa parole à un homme, s'aperçoit qu'elle s'est trompée et n'ose pas se dégager. Non, je ne me suis pas trompée. Non, je n'ai pas cessé d'aimer mon fiancé. Je l'aime, et je n'aime personne d'autre, entendez-vous, personne d'autre... C'est la vraie Irène qui vous parle en ce moment, c'est la vraie Irène qui sent et qui pense ainsi... Mais il y a une autre Irène en moi, je l'avoue, que je ne connais pas, que je ne comprends pas, qui m'épouvante... Elle a toujours existé, un peu. J'ai toujours, malgré moi, rêvé d'un autre sort, d'un autre milieu, d'autres émotions. A ces chimères, je l'avoue encore, votre arrivée ici a donné comme une forme... Oui. J'ai entrevu une autre existence... Je l'ai entrevue,» répéta-t-elle, d'une voix profonde, «et je n'en veux pas. Je ne l'aurais pas plutôt qu'elle me ferait horreur, à cause de ce qu'il aurait fallu sacrifier pour l'avoir... Déjà la souffrance que je lis dans les yeux de René au retour me rend insupportables nos innocentes promenades. Que serait-ce, si... Et puis...» Elle semblait avoir oublié ma présence maintenant, et elle se parlait tout haut sa pensée: «Et puis, ce monde où j'entrerais, ce ne serait pas mon monde... J'ai tant réfléchi, ces jours derniers, tant compris pourquoi celles de mes amies qui se sont mariées hors de leur cercle de famille ont été malheureuses... Elles n'avaient été fidèles ni à elles-mêmes, ni aux leurs... Je vous le répète, Monsieur Duménil...» Elle était redevenue pâle et une résolution implacable brillait dans ses prunelles. «J'aime mon fiancé, je l'aime profondément, absolument, avec ce que j'ai de meilleur en moi... Si vous êtes un honnête homme, ne me tentez pas... Quittez Hyères, allez-vous-en...»
Je crois bien vous avoir répété presque exactement les termes dont se servit cette étrange fille. Je ne peux pas vous rendre son accent, son visage, la souffrance dont elle était évidemment déchirée, et qui se traduisit soudain par la seule action dont elle fût capable après ce discours: elle s'enfuit. Avant que je n'eusse eu même le temps de commencer à lui répondre, elle avait raccourci les rênes de son cheval, frappé de sa cravache presque avec violence l'épaule du cob, qui bondit en avant sous cette brutalité inusitée. Cette mince allée cavalière que vous voyez serpenter sous bois existait déjà. Irène s'y enfonçait au grand galop de sa bête... J'avais mis, moi-même, ma jument au galop, épouvanté pour elle du train dont nous allions dans ce sentier, étroit et sinueux, à travers des troncs d'arbres si rapprochés... Tout à coup je pousse un cri. Je venais de voir Mlle Miomandre plier en arrière, et glisser de sa selle, tandis que le «cob» rouan, à qui elle avait sans doute, en tombant, donné sur la bouche un à-coup violent, bondissait de côté. Il s'arrêta net, d'ailleurs, et attendit, les naseaux frémissants, la tête droite, comme s'il eût compris le danger de sa maîtresse. Je sautai à terre, en poussant de grands cris pour que le frère arrivât au plus tôt vers Irène. L'accident, qui l'avait jetée à bas de son cheval, aurait pu être mortel. Il avait été rendu inoffensif par un de ces très petits hasards d'où notre vie dépend dans ces secondes-là. Elle avait donné de la tête, dans ce galop fou, contre une branche d'un des pins, tendue à travers la route, juste à la hauteur du rebord de son chapeau, qui avait ainsi amorti le choc. Elle était toute décoiffée, un peu pâle du saisissement de sa chute. Mais, à mes cris, elle avait retrouvé l'énergie de se redresser. Quand j'arrivai auprès d'elle, je la vis qui, déjà assise, essayait de me sourire, et comme, moi-même, la terreur que j'avais ressentie de sa chute et la joie de constater qu'elle n'avait rien, me bouleversaient, je dus m'appuyer à un tronc d'arbre. Je me sentais m'évanouir, et elle me dit:
--«Vous voyez bien qu'il faut que vous vous en alliez..., pour vous aussi!...»
Elle n'attendit pas ma réponse. Elle s'était levée et élancée au-devant de son frère, appelé par mes cris, et qui nous rejoignait, effrayé, aux grandes allures du paisible Fauteuil. En ce moment, ce petit tableau est aussi réel pour moi que cette forêt et que ce ciel... Le cob rouan était là, près de cet arbre, qui arrachait maintenant des pointes de branches et les mangeait en verdissant son mors, son filet et sa gourmette avec délice. Le soleil dorait les cheveux d'Irène, qui courait en relevant son amazone, avec une élégance svelte de jeune page. Son grand dadais de frère l'écoutait, en poussant des exclamations de surprise, penché sur l'encolure de son cheval gris... Une heure après nous étions revenus à Hyères, et j'avais pris congé d'Irène à la porte de sa villa, en lui disant un «Adieu, Mademoiselle,» auquel elle avait répondu un «Adieu» jeté de nouveau d'une voix bien étouffée... Je me rappelle être resté chez moi, après cet adieu, plusieurs heures seul, en proie à une tempête d'émotions contradictoires, qui se termina sur une volonté de départ immédiat, comme elle me l'avait demandé. La certitude s'imposait à moi qu'Irène avait trop raison. Nous étions sur un chemin sans issue. La disputer à son cousin, essayer de transformer l'intérêt qu'elle me portait déjà en un sentiment plus tendre, je pouvais l'essayer. Y réussirais-je? Et ensuite?... Je n'étais plus très jeune. La prendre à sa famille, à son milieu, à ses habitudes, c'était m'engager à lui remplacer ce que je lui ferais perdre. La fantaisie tendre qu'elle avait émue en moi était-elle assez profonde pour tourner à un dévouement absolu, celui que supposait un tel mariage, où je devrais être tout pour elle. J'avais vécu, beaucoup vécu. Je savais que d'un être humain, d'une femme surtout, il ne faut pas attendre des impressions toujours exquises. Je venais d'en éprouver par cette jeune fille de si complètes, de si rares, tandis qu'elle me parlait et que je la sentais à la fois si prise et si révoltée, si vibrante de cette dualité sentimentale dont elle s'effrayait, qu'elle n'acceptait pas, qu'elle subissait cependant. Qui sait? Du fiancé ou de moi, si nous entrions en lutte ouverte, maintenant, peut-être le fiancé l'emporterait-il? Peut-être, s'étant ressaisie, m'en voudrait-elle du trouble qu'elle m'avait montré, et arriverait-elle à ne plus nourrir pour moi que de l'antipathie, à ne plus me regarder qu'avec des yeux où je verrais luire une autre âme?... Et je suis parti le soir même, et je ne l'ai jamais revue!... Vous savez le reste, par ce qu'a raconté le cocher. De tous les fantômes qui hantent ma mémoire, aujourd'hui que je suis de l'autre côté de ma vie, il n'en est pas auquel j'aime davantage à me caresser le coeur. Ce n'est qu'une ébauche d'amour, les quelques lignes d'un dessin, jetées presque au hasard...--et c'est la perle du musée!... Je vous le répète. Vous vieillirez, et vous saurez cela, nos meilleurs bonheurs ne sont pas ceux que nous avons réalisés. Ce sont ceux que nous avons rêvés... Alors, vous comprendrez pourquoi ce pauvre cheval, retrouvé ainsi, m'a donné l'impression d'une ironie trop dure...»
V
... Sept ou huit jours après avoir écouté cette confidence, je rencontrai de nouveau, par un hasard cette fois-là cherché, la diligence de Baptistin, comme elle rentrait de la Tour Fondue à Toulon. Je constatai, au premier regard, que le cob rouan, dont l'étique silhouette avait si péniblement surpris l'amoureux d'Irène, n'était plus là à traîner, en compagnie de Smith et de Tardieu, la pesante guimbarde, vide toujours, malgré les vantardises de son automédon.
--«Miomandre est donc mort?» l'interrogeai-je. Il s'était, de lui-même, arrêté pour me dire bonjour, et aussi pour me poser de son côté une question:
--«J'allais vous demander de ses nouvelles?» me répondit cet homme. «On n'a pas travaillé pendant des années avec une bête, sans s'y attacher...»
--«Des nouvelles?» fis-je, «et comment en aurais-je?...»
--«Vous ne savez donc pas,» reprit-il, «que Monsieur votre ami l'a racheté à M. Besse?... Té! Le patron a eu du nez de lui en demander un billet de mille. Il l'a donné. Et ce monsieur l'a envoyé à Paris, avec un de nos hommes pour l'accompagner, encore, chez... attendez, chez...» et il me baragouina, en l'estropiant, le nom d'un des grands loueurs de chevaux, où je sais que Perron-Duménil a en effet ses bêtes en pension...
--«Voilà qui est singulier,» pensai-je. Perron m'avait quitté, après avoir dîné avec moi, le soir de sa confidence, en m'annonçant qu'il prenait le premier train pour Nice, le lendemain matin. «Il a acheté le cob rouan?... Pour qu'il ne traîne plus cette diligence, évidemment...» Et je me souviens que, visitant les écuries de Eaton Hall, un palefrenier m'avait montré dans un des boxes le meilleur cheval de course du seigneur du lieu, le célèbre Bend'Or, que l'on laissait vieillir, de sa belle vieillesse--sans plus travailler. «Aurait-il eu une fantaisie de ce genre? Dans ce cas faut-il qu'il ait aimé cette jeune fille, et qu'il regrette de ne pas l'avoir disputée!»
Ma curiosité avait été si fort éveillée que revenu à Paris, et tout en me jugeant moi-même extravagant d'une pareille enquête, un jour que j'étais près de la rue Spontini, où le loueur en question a ses écuries, je m'acheminai droit chez lui. J'entrai dans la longue cour, des deux côtés de laquelle ouvrent les portes des boxes réservées aux bêtes les mieux traitées. Il faisait beau. C'était au printemps, par une après-midi tiède, et les parties hautes et mobiles de ces portes étaient ouvertes, pour donner de l'air aux animaux... Et je reconnus la misérable haridelle, presque blanche à cause de l'âge, que j'avais vue, trottant, les jambes enflées, le long de la route de Giens,--le cob rouan d'Irène Miomandre! Seulement, aujourd'hui, les côtes garnies de graisse, le poil luisant, pansé, nettoyé, la crinière peignée, il avançait sa vieille tête osseuse, trouée d'énormes salières, et montrait ses énormes dents avec la placidité reposée d'un cheval rentier qui mange de l'avoine et du foin tout son saoûl, et qui ne se couche plus que sur une litière fraîche de bonne paille épaisse et choisie...
--«A qui est ce cheval?» demandai-je à un homme d'écurie, en train de refaire, pour la cinquantième fois de la journée, avec du sable jaune, sur les dalles de la cour, de ces dessins chimériques, orgueil des palefreniers, que les pieds des bêtes et des cavaliers détruisent, aussitôt tracés:
--«A M. Perron-Duménil» me répondit ce garçon. «Je voudrais bien finir comme ce lascar-là,» continua-t-il en ricanant. «Il a au moins vingt-cinq ans, si pas plus. On ne lui voit plus l'âge. Il était à un des amis de M. Perron. Pour lors, ce monsieur a demandé dans son testament, paraît-il, qu'on ne l'abattît pas, et mon gaillard vieillit sans rien faire. Nous l'appelons Henri IV ici, à cause de la chanson, vous savez, sur le Pont-Neuf: descends donc de ton cheval, feignant... Si vous l'aviez vu quand on nous l'a amené! Il se remplume. Pas vrai, Riquatre? C'est pourtant pas un hôpital de chevaux, ici. Le patron l'a pris par rapport à M. Perron-Duménil, qui est un des bons clients. Il en garde un coeur pour son ami, cet homme-là, car il vient voir cette bête, toutes les semaines, et lui porter du sucre... Ça a dû être un rude cheval dans son temps... Il sait que l'on parle de lui, le malin. Voyez son oeil.»
* * * * *
Et le vieux cheval, en effet, tout en frottant le dessous de sa mâchoire contre le bois de la porte, et réchauffant son crâne bosselé au bon soleil, nous regardait avec ces vagues prunelles troubles où se devine l'éveil d'une conscience confuse, et il avait l'air de dire: «Je ne comprends pas trop ce qui m'arrive; mais c'est très doux...» Et il s'ébrouait gaiement dans la lumière et le vent printanier.
Mars 1903
LE PORTRAIT DU DOGE
I
--«Vous serez assez bien logé,» dis-je à Roger de Montglat, quand nous fûmes arrivés devant l'étonnant château que le vieux Joseph W. Macdougall, de Philadelphie, s'est fait construire à Newport, sur cette haute falaise d'où se découvre un des plus grandioses paysages de mer qui soient au monde. Le pauvre vieux Joe, comme on continue à l'appeler, n'a pas habité une heure ce palais de briques, à coins de pierre, dans le style de la première moitié du dix-septième siècle français, avec son escalier en fer à cheval, ses toits en éteignoir et ses fenêtres copiées sur celles de l'élégant Courances. Ce roi des mines de cuivre, qui avait commencé, tout petit garçon, par vendre des journaux dans les rues de sa ville natale, et qui a laissé dix millions de dollars à sa veuve et à sa fille unique, est mort, comme il convient à un grand homme d'affaires des États, d'une attaque, et à son bureau, tué de travail avant d'avoir même atteint sa cinquante-cinquième année. Cet infatigable ouvrier de millions prévoyait-il, en faisant venir d'outre-mer un artiste parisien pour lui construire ce gigantesque bibelot d'architecture, qu'il préparait une demeure d'été à un gendre issu d'un des gentilhommes de Louis XIII? Le jeune homme de trente-deux ans à qui je décochais gaiement cette innocente épigramme appartenait en effet,--il appartient encore, grâce à Dieu--à la lignée de ce marquis de Montglat, chevalier des ordres du roi en 1632, grand maître de la garde-robe et maréchal de camp en 1637, qui nous a laissé de curieux mémoires sur la vie de la cour et celle des camps à l'époque du cardinal de Richelieu. Le marquis actuel n'est pas trop indigne de cet ancêtre par l'esprit, qu'il a très vif, sinon très cultivé. Mais de l'énorme fortune qui, du mémorialiste à ses descendants, avait passé à peu près intacte, son grand-père a dévoré sous la monarchie de Juillet la plus grande partie. Son père a fortement entamé le reste sous le second Empire. Lui-même a continué sous la Troisième République.--Ils ont tous les trois simplement vécu cette vie d'oisifs qui coûte si cher... Et c'est la raison pour laquelle Roger avait suivi de Cannes à Paris, puis à New-York, puis à Newport, la très belle et très riche Jessie Macdougall. C'était même pour me présenter à elle qu'il m'avait entraîné à Newport, et comme il m'avait fait ses confidences avec cet air de demi-plaisanterie qui lui est volontiers habituel, ma taquinerie,--je n'en défends pas le bon goût,--ne l'offensa point. Il me répondit sur le même ton: «D'autant plus que cela ne me changera pas trop de Montglat, qui était du même temps et du même style...» puis, haussant les épaules: «quand je dis du même style!... Pourquoi la copie d'une bâtisse ancienne, si exacte soit-elle, a-t-elle toujours un air de parodie? Cela paraît si simple de reproduire, à un centimètre près, une façade, un toit, un escalier!... Ah! si vous aviez vu Montglat! Mais nous le rachèterons et nous le restaurerons, pourvu que...»
Il n'acheva pas, et il me sourit de ce sourire qu'il avait chaque fois qu'il faisait devant moi quelque allusion à son mariage possible avec l'héritière des millions de Joe Macdougall. C'est un trait bien français, encore, celui-là, cette disposition à se railler un peu soi-même, pour désarmer les autres. Montglat avait tort cependant de redouter ma critique. Je trouvais parfaitement légitime qu'il offrît des armes et une couronne de marquise à la charmante Américaine, à laquelle d'ailleurs la jolie tournure et la fière mine du jeune homme rendaient cet ennoblissement très agréable. Quant au désir qu'elle avait elle-même de ce mariage, elle m'en donna aussitôt une preuve, car, sachant l'heure de la venue de son futur fiancé, elle l'attendait en se promenant, par ce commencement d'une belle après-midi d'août, dans une des allées du jardin de la villa. Elle le vit. Elle me vit aussi, et une contrariété à peine dissimulée passa sur son visage qu'une ombrelle de soie rose teintait d'un reflet tendre. Je compris qu'elle trouvait que Roger, pour sa première visite à Newport, aurait bien pu venir seul. Mais il avait tant insisté pour m'emmener avec lui à _Cliff Lodge_, et j'éprouvais une telle curiosité de pénétrer dans un de ces intérieurs de millionnaires dont j'avais entendu parler avec tant d'enthousiasme tour à tour et de dénigrement! Je me résignai donc à jouer ce rôle du _terzo incommodo_ qui protégeait évidemment les dernières indécisions de mon compatriote. Ce ne fut d'ailleurs qu'une impression d'une minute, aussitôt domptée. A peine Montglat m'eut-il présenté que miss Jessie causait avec moi aussi familièrement que si nous nous fussions connus depuis des années, et elle m'interrogeait, à la manière des gens de son pays, avec cette maladive envie de savoir au juste quelle impression le nouveau monde fait aux enfants dégénérés de la vieille Europe:
--«Vous avez dû trouver New-York bien laid?...» disait-elle. «Quand le grand-duc Paul est venu l'année dernière sur le yacht de Dickie Marsh, il n'a pas voulu y rester un jour. Tout de suite nous l'avons eu à Newport. En revanche il ne voulait plus partir d'ici. C'est que, pour comprendre l'Amérique, il faut se rappeler que nous avons beaucoup de volonté, trop de volonté. Nous distribuons, nous découpons notre existence en des parties aussi distinctes que les ailes de ce petit château... A New-York, comme dans toutes nos autres villes, nos hommes font une vie d'affaires, et seulement d'affaires. C'est pour cela que les rues sont si laides. Ici nous faisons une vie de société, et seulement de société... Oh! Il y a beaucoup de crudités encore. Mais, vous verrez, ce n'est pas ennuyeux... Nous n'avons pas de mesure, même dans le plaisir, c'est vrai. Lord Ronald Strabane, vous ne le connaissez pas? Le fils du duc de Gairloch, disait toujours: «La _saison_ de Newport à côté de la _saison_ de Londres c'est le Niagara à côté d'une cascade d'Écosse...»
Elle souriait, elle aussi, en prononçant ces phrases et d'autres pareilles, avec un peu de cette ironie défensive qu'avait eue Roger quelques instants auparavant, pour parler d'elle. Cependant, et je sentis cela sur place, avec une extrême intensité, il y avait, dans leurs railleries-paratonnerres, cette différence. La jeune Américaine avait beau être touchée de snobisme international, comme l'attestait l'abus des références nobiliaires rappelées dans sa conversation, elle était profondément, intimement fière de son pays. Si l'on eût fait un écho trop fidèle aux critiques qu'elle se permettait sur sa patrie, ses beaux yeux bleus se fussent foncés bien vite d'irritation. Montglat, au contraire, malgré ses allures de Parisien blasé, avait un peu honte de viser un mariage si riche, et il y avait dans son ironie à lui comme une supplication que l'on ne fût pas trop de son avis. Il répondit cependant à miss Macdougall avec une complaisance que je savais n'être qu'à moitié sincère. Elle ne s'expliquait que par la galanterie d'une cour déjà très avancée:
--«Mais vous calomniez New-York,» disait-il. «Vous vous rappelez mon impression le lendemain de mon arrivée, quand votre mère et vous m'avez mené au Parc Central? Ce sera dans vingt-cinq ans une des plus belles villes du monde. Dès maintenant ces énormes maisons à tant d'étages, ce n'est pas la vilaine bâtisse médiocre de notre boulevard Haussmann. Il y a là comme l'ébauche d'un art nouveau. N'est-ce pas?...» Et il se tournait vers moi, qui ne lui donnais pas de démenti! Mais que cela me déplaisait de le trouver si souple, si prêt à cette duplicité! D'où viennent ces sympathies pour des demi-inconnus, comme celui-ci l'était pour moi, et que l'on voudrait étrangers à de certains calculs, afin de les aimer tout à fait? Je n'avais jamais eu avec Roger que des rapports très superficiels, rendus à peine plus intimes par notre rencontre dans cet ahurissant New-York, où nous avions débarqué à huit jours de distance, et déjà j'étais peiné qu'il se préparât à ce mariage sans amour. Car, je le sentais une fois de plus jusqu'à la dernière évidence, en le regardant auprès de Jessie Macdougall, il ne l'aimait pas. Cela encore était une pitié. Si jamais héritière mérita d'être épousée pour elle, et non pour sa fortune, c'était assurément cette admirable créature. Peut-être la beauté de la jeune fille achevait-elle de me rendre plus pénible l'idée que ce charmant Roger n'eût pour elle que ce sentiment intéressé. Un projet de mariage brutalement arrangé par un viveur avec une fille très riche et très laide comporte moins de mélancolie... Je me souviens. Ce ciel de l'été américain était si bleu ce jour-là! L'horizon de l'Atlantique développait dans une gloire si lumineuse son azur mouvant, taché de blanches voiles! Les plantes autour de nous frémissaient si hautes, si fraîches! Un air si chargé d'arômes vivifiants courait sur cette falaise, dont le gazon nourri d'embruns verdoyait si intensément! La maison vers l'escalier de laquelle nous nous acheminions donnait une telle impression d'un asile comblé! Avec la mousseline de soie de sa toilette, claire et semée de fleurs mauves, sa taille de princesse, son teint éclatant, l'or de ses cheveux, le sourire de ses blanches dents entre leurs lèvres pourpres, la finesse de ses doigts qui maniaient le manche en émail vert sur fond d'or d'une ombrelle de Faverger, la minceur de ses pieds qui se cambraient dans des souliers _Queen Ann_ à boucles d'argent, Jessie Macdougall était une telle apparition de grâce jeune! Elle avait, malgré son air trop paré, un si évident naturel! Et Roger lui-même, quelle délicate physionomie que virilisait le regard très franc de deux grands yeux bruns! Comme sa bouche avait des lignes spirituelles sous sa moustache aux reflets fauves! Avec les souplesses de sa taille demeurée svelte et l'élégance de toutes ses façons, comme il donnait l'impression d'un de ces amoureux-nés, vivante illustration du vers célèbre:
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après lui!...
Et je savais, moi, que ce décor d'opulente idylle n'était qu'un mensonge. Ce délicieux jeune homme ne voyait dans cette délicieuse jeune fille qu'un carnet de chèques à effeuiller, et cette délicieuse jeune fille dans ce délicieux jeune homme, selon toute vraisemblance, qu'un blason sur un panneau de coupé et l'entrée définitive dans l'Olympe de notre faubourg Saint-Germain.
--«Voilà pourtant ce que la Haute Vie fait de la jeunesse et de l'amour!...», songeais-je en regardant marcher ce couple dont l'union prochaine serait annoncée dans tous les journaux des deux mondes. On publierait la liste royale de leurs cadeaux de noce. On les envierait sur l'une et l'autre rives de cet Océan dont le souffle pur rosait leurs joues à tous deux, et ce beau couple comblé aurait en effet tout de la vie, tout, excepté la seule chose qui vaille la peine que l'on vive--un sentiment vrai...
II