L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 14

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Il avait proféré cette prière avec une expression si impatientée de tous ses traits, l'énervement où je le voyais, contrastait si fort avec la légèreté coutumière de ses ironies que je lui obéis. Quoiqu'en me parlant du «joli souvenir» qu'il avait voulu retrouver entre Hyères et Porquerolles, il ne se fût pas départi de son ton d'«homme de goût, » cette histoire,--sa réticence subite me l'avait prouvé--lui tenait au coeur plus profondément qu'il ne l'avouait et peut-être ne se l'avouait. D'ailleurs, aurait-il fait cette excursion mystérieuse, tout seul, dans ces parages peu fréquentés et peu confortables, si ce projet de mariage manqué, dont il m'avait parlé, n'eût pas été très sérieux quand il l'avait conçu? Évidemment un des trois noms prononcés par le cocher y était mêlé: «Smith?... Tardieu?... Miomandre?...» me répétai-je, en me taisant moi-même, et je regardais s'enlever les croupes maigres. Je me figurais tour à tour l'héroïne des énigmatiques demi-fiançailles de mon compagnon comme la fille ou la veuve du général anglais, comme une des clientes du médecin, comme une parente ou une amie de cette Mlle Miomandre, qui courait autrefois ces routes, assise sur le cob rouan, si piteusement déchu... Pourquoi ne pensais-je pas à Mlle Miomandre elle-même? Cette hypothèse, la vraie, ne me venait pas à l'esprit, à cause du détail que le cocher avait donné sur les conditions de son séjour dans ce pays. Ce cocher se taisait, lui aussi, maintenant. Il commençait de sommeiller vaguement, sans lâcher ses rênes qui flottaient au petit bonheur. L'instinct des excellentes bêtes n'avait pas besoin d'être dirigé. Elles prenaient la droite de la chaussée, naturellement, quand un appel un peu énergique, poussé par quelque autre conducteur, arrivait sur le derrière, et l'ivrogne se réveillait juste assez pour laisser la place réglementaire. Nous descendîmes ainsi vers Hyères, pendant près d'une demi-heure, sur la chaussée carrossable qui longe le vaste étang des Pesquiers. Mais le panorama que Perron-Duménil s'était promis de contempler eut beau se déployer devant nos yeux, les caps qui gardaient Toulon à gauche, puis la colline de Costebelle semée de villas, et dominée par sa chapelle, puis la ville au flanc de sa montagne, la noble ruine de son château, la chaîne des Maures, à droite, le promontoire de Brégançon, et la mer partout, dans les déchiquetages de cette vaste ligne de côte--une mer si bleue, si douce, si caressante au regard!--Mon camarade ne desserra pas les lèvres une fois pour laisser échapper un mot d'admiration. Il semblait n'avoir d'attention, lui non plus, que pour les haridelles de notre attelage, qu'il fixait obstinément. Je respectai son silence. C'était respecter une émotion dont je le voyais possédé et dont j'eus un signe indiscutable lorsqu'à un moment de la route il m'interpella lui-même. Nous étions arrivés à l'extrémité de la chaussée, au bord d'une petite forêt de pins maritimes, qui sépare les marais salants de la mer. Il me demanda, avec une voix presque altérée:

--«Voulez-vous que nous descendions ici? Nous irons à la plage, à travers ce bois, et si nous ne rencontrons pas une voiture là-bas, nous gagnerons Hyères à pied...»

Rien qu'à la façon dont il s'engagea dans un certain sentier, après que nous eûmes pris congé de la diligence et de Baptistin, j'aurais deviné que cette place était associée de très près aux images dont l'évocation l'avait si vivement brutalisé tout à l'heure. Vraiment, avec la rumeur du vent dans les hautes branches sombres étalées en parasol, avec le jeu du soleil déjà baissé sur les troncs rougeâtres, avec les clairières où blanchissaient les longues tiges sèches des asphodèles de l'autre année, cette pinède était un endroit unique, où se rappeler, où revivre tout haut des impressions passionnées et fines, des heures délicates et brûlantes! C'est là ainsi que je reçus la confession de cet homme si délicat dont je n'avais jusqu'ici connu que l'esprit. Mais, encore une fois, de qui connaît-on jamais le coeur, dans le monde où nous nous étions rencontrés? Que de hasards il avait fallu pour que nous en vinssions à cheminer ainsi, dans les sentiers de ce petit bois, moi l'écoutant, et lui parlant, dans toute la sincérité de son être le plus intime!...

IV

Il disait, où à peu près:--«... Vous comprendrez le saisissement dont je vous ai donné le spectacle,--je m'en excuse,--quand vous saurez que cette personne avec qui j'ai rêvé de me marier, ici même, s'appelait Mlle Miomandre. Irène Miomandre,» répéta-t-il, «Irène Miomandre!... J'ai eu la folie, la niaiserie, si vous voulez, de venir chercher ici son fantôme, un peu de l'attendrissement que j'ai éprouvé auprès d'elle. Quand vous vieillirez, vous connaîtrez ces nostalgies!... Et puis cette rencontre est-elle assez grotesque, de ce grotesque navrant comme la vie seule en invente! Que reste-t-il de son passage ici? Cette antique rosse, que j'ai trop bien reconnue, quand cet ivrogne a prononcé son nom, ce fut le charmant cheval sur lequel je l'ai vue galoper, non pas une fois, mais dix, mais vingt, son frère et moi la suivant, sur toutes les routes de ce pays, tenez, dans ce chemin même où nous sommes!... Tout le temps que nous avons mis à longer l'étang, je m'hypnotisais à le revoir, ce cheval, tel qu'il était: si coquettement doublé, ses larges reins souples, son garrot nettement attaché, sa tête qu'il portait si bien, ses jambes de cerf, et Irène sur la selle, sa taille ronde et mince, sa grâce un peu sauvage... Elle était là, me regardant de ses yeux clairs, très gris, presque pâles, dans son visage un peu long, aux traits menus, dont l'expression habituelle était un attirant mélange de curiosité et de réserve, de caprice et de surveillance de soi. Elle n'était pas très régulièrement jolie, mais si intéressante, par ce que l'on devinait en elle de frémissant et de contenu, de spontané et de réfléchi, tout ensemble. On la sentait si honnête, si chaste, et si attirée par la vie en même temps, si naïve et si intelligente! Je revoyais ses cheveux blonds, massés sous le chapeau rond, son teint frais sous son voile, son sein qui battait sous le corsage ajusté après des courses trop rapides, sa petite main qui tenait légèrement les rênes, et, sous elle, son cob, si allant, si perçant et si sage, si heureux, eût-on dit, de la porter... Et maintenant, cette pauvre chose, cette échine pelée dans ces ignobles harnais, cette tête pendante, ces épaules écorchées, ces boulets gros comme mon poing... Le cheval est devenu cela. Et elle?...»

Il s'arrêta une minute, en fermant les paupières. La vision de la morte dans son tombeau, plus hideusement dégradée encore que sa monture d'autrefois, avait surgi devant lui. Les sensibilités les plus frivoles éprouvent cette amertume, quand elles réalisent la vieillesse, la déchéance inévitable et la fin. Ce frisson animal, qui est une des formes secrètes de la peur de la mort, ne frémissait-il pas dans la petite révolte nerveuse de cet épicurien? Il l'avait tant connu, lui aussi, cet attrait de la vie dont il venait de me parler à propos de cette jeune fille. Il s'y était si librement abandonné, et il arrivait à l'âge où il faut apprendre à dire adieu. Pourtant, sa mélancolie avait une nuance plus noble. La suite de son récit le prouvera:

--«... Comment le père d'Irène avait-il trouvé cette bête admirable pour sa fille, alors qu'il s'y connaissait en chevaux à peu près comme en peinture, et que nous autres, qui avons monté toute notre vie, nous sommes régulièrement enrossés? Où avait-il découvert ce cheval étonnant, qui tenait du cob du pays de Galles et du cob de la New-Forest. Vous savez? Ces poneys qui descendent de quelques étalons andalous de l'Armada, jetés sur la côte anglaise par la tempête?... Surtout, comment avait-il eu cette fille, si fière et si fine, si demoiselle, dans le sens aristocratique de ce joli vieux mot, aujourd'hui gâté? Il avait fort honorablement fait une fortune dans la commission et l'exportation. Vous avez dû voir, comme moi, des annonces: «Maison Miomandre, Richard frères et fils, Successeurs.» C'était un bon vivant, très infatué de son argent, bouffi de vanité naïve, aimant à rappeler sans cesse qu'il était le fils de ses oeuvres, lui; qu'il avait commencé sans un sou de capital, lui... Enfin, c'était le type du parvenu qui étale ses origines, plus insupportable que le parvenu qui les cache. Le snobisme est un hommage rendu à la bonne éducation par la mauvaise. M. Miomandre était du moins, les manières à part, un très brave homme, et sympathique à force de cordialité. Il était veuf, avec un fils qui lui ressemblait et une fille qui ressemblait sans doute à sa mère. Il faut pourtant bien tenir de quelqu'un... Comment je les avais connus? Oh! c'est très simple et très terre à terre. J'avais eu, en plein décembre, à Paris, une forte crise d'influenza. Mon médecin, me voyant traîner des crises d'insomnie qui n'en finissaient pas, prononce le grand mot de surmenage. Il m'envoie dans le Midi, en m'ordonnant une station calme, où je n'eusse pas d'émotions. Vous connaissez encore cette formule, qu'ils vous édictent doctoralement: Pas d'émotions!... Ils en parlent à leur aise. C'était m'interdire Monte-Carlo, Cannes, Nice. Je débarque donc à Hyères, toujours sur le conseil de la faculté. J'arrive à une heure. A deux je m'installe dans mon hôtel. A trois, j'avais rencontré un camarade de Paris, comme vous venez de me rencontrer. A quatre et demie, il me mène au cercle. A cinq, j'avais fait la connaissance de Miomandre et de son fils,--il s'appelait Gaston, je me rappelle,--et d'un neveu, René, le fils d'une soeur. A six j'avais figuré dans une partie de «poker,» avec deux des hommes. A sept, en nous quittant, le père Miomandre nous avait dit, à mon ami et à moi: «On fait un peu de musique à la maison, ce soir, voulez-vous y venir?» Mon ami avait accepté, moi aussi, malgré ma ferme intention de ne pas me rendre à cette invitation, lancée tout de go, avec cette bonhomie bourgeoise que j'abomine. Un peu de cérémonie, quelle prime d'assurance contre les raseurs! Et puis, mon ami insiste: «Venez donc, ça ne vous engage à rien, et il y a une fille charmante.» Bref, à neuf heures et demie, j'entrais dans l'énorme villa--la plus riche de l'endroit bien entendu--que les Miomandre occupaient, avec la tante et le neveu René. Un autre trait de moeurs bourgeoises que j'abomine plus encore, cette vie en tribu! Et à neuf heures trente-cinq, j'étais présenté à Irène... L'entendez-vous, le médecin: «Un endroit calme... Pas de monde, pas de jeu, pas de petites dames... Pas d'émotions surtout... Pas d'émotions!»

--«Celles-là ne sont pas bien dangereuses,» interrompis-je. Avouerai-je que j'étais déçu? L'expérience aurait dû me l'apprendre depuis longtemps: toutes les histoires d'amour se ressemblent, ou presque, comme tous les printemps et toutes les roses. C'est exquis quand on est en train d'en jouir, et très banal quand on essaie de ressusciter ce charme pour d'autres. J'avais attendu mieux, d'un Perron-Duménil, que cette aventure d'un Parisien de la haute vie rencontrant dans une ville d'hiver la fille d'un industriel enrichi, se laissant piper par ses beaux yeux, ayant envie de l'épouser, et, à fin de saison, reprenant sagement le train pour réintégrer son appartement de célibataire... Donc, pensant malgré moi tout haut: «C'est égal, je ne vous vois pas gendre chez les Miomandre! En voilà un mariage qui aurait fait du bruit!»

--«Vous n'avez pas connu Irène,» répondit-il, gravement et tristement. «Mais je sais... Une grâce de femme, on ne la fait pas comprendre. Vous jugerez pourtant de ce qu'elle était, par ce qui me reste à vous dire... On venait à Hyères, dans cette famille, à cause du cousin, qui était délicat de la poitrine. Il était fiancé à Mlle Miomandre, mais sans qu'on en parlât. L'ami qui m'avait servi d'introducteur ne put donc m'avertir. Sans quoi je ne me serais point laissé prendre aux jolies manières de cette enfant. Je n'ai pas, dans mon existence, troublé un seul bonheur arrangé. Je remarquai bien, dès le premier soir, que ce jeune homme regardait souvent sa cousine. Il avait une physionomie souffrante et plus menue que celle des autres membres de la tribu, plus analogue à celle de la jeune fille. Je pensai qu'il avait pour elle le sentiment classique du petit cousin, et je n'y pris pas garde davantage, tout occupé que j'étais à m'étonner, quand tant de princesses ont un air de femme de chambre, que cette fille d'un bourgeois si voisin du peuple eût naturellement cet air de princesse... Un fait vous résumera mon impression de cette soirée. Irène m'avait raconté que son grand plaisir était de faire de longues promenades à cheval. Le lendemain matin j'envoyais une dépêche, pour qu'on m'adressât une jument que vous m'avez connue, une baie, avec trois balzanes... Vous ne vous rappelez pas? Non? Je l'ai gardée si longtemps!... Et, quatre jours après cette présentation, Mlle Miomandre, sortie avec son frère, me rencontrait, comme par hasard, trottant avec Manette sur ces routes si dures, si dures! La pauvre bête a failli y laisser ses pieds... Et la semaine d'après, nous commencions, elle, le frère, et moi, à faire ensemble des expéditions quasi quotidiennes, et je me sentais devenir aussi bêtement amoureux que si je n'eusse pas gagné la neurasthénie que la faculté m'avait envoyé guérir en Provence, à collectionner un nombre convenable de gentils souvenirs féminins...»

--«Et le petit-cousin, que disait-il de ces promenades?» demandai-je.

--«Il me faisait très froide mine,» reprit Perron-Duménil, «et je continuais à n'y prendre pas garde, d'autant plus que les attitudes de la jeune fille à mon égard furent tout de suite assez singulières pour ne plus me permettre de penser à rien, sinon à elle, et encore à elle. Je vous ai dit qu'il y avait dans son délicat visage un mélange inexprimable de curiosité et de réserve. C'étaient aussi les deux traits marquants de son caractère, et je reconnus vite qu'elle était, en effet, l'une et l'autre avec moi:--une curieuse à qui le prestige de ma toute modeste situation parisienne en imposait,--une sauvage à laquelle une intimité grandissante, avec un homme différent de ceux qu'elle voyait d'habitude, infligeait un frisson de crainte... Vous le savez comme moi, mieux que moi, puisque c'est votre métier d'observer: les sphères diverses du monde, ou plutôt des mondes français, se pénètrent très peu. Vous savez aussi quelle fascination puissante certaines de ces sphères exercent sur certaines autres... Une petite Miomandre a beau n'avoir d'autres relations que le milieu de commerçants cossus où elle est née, elle est allée aux courses quelquefois, au spectacle, à Trouville une semaine l'été, à Nice et à Monte-Carlo une semaine l'hiver. Elle a lu dans les journaux des comptes rendus de toutes les «premières»,--celles du théâtre et les autres. Elle s'est formé ainsi une vague et fantastique idée d'un Olympe social, et la présence d'un personnage, si mince soit-il, dont elle a vu le nom imprimé parmi les figurants de cet Olympe, ne peut pas ne pas émouvoir un peu sa jeune imagination, surtout si ce personnage lui laisse voir qu'il s'intéresse à elle, qu'elle l'impressionne, elle aussi, d'une façon toute particulière. Je lisais cet intérêt grandissant dans ses jeunes yeux clairs. Je voyais qu'ils se fixaient sur moi, quand elle me croyait occupé ailleurs, avec un regard d'une observation minutieuse et enfantinement étonnée. Je m'approchais, et elle commençait à me poser toutes sortes de questions, sur des choses du monde, sur mes voyages, sur des écrivains et des artistes célèbres... Puis elle se taisait subitement, elle me quittait et à peine me répondait-elle, si je m'avisais de vouloir causer de nouveau. Qu'elle fût ainsi dans les réunions où je fréquentais à cause d'elle, je le comprenais à cause des commentaires possibles. Mais il en était de même dans ces courses à cheval où nous n'étions que trois, et son frère comptait si peu! Quoiqu'il montât fort convenablement, et une bête si paisible qu'Irène l'avait surnommée «Fauteuil», il était toujours pendu à la bride, et il commentait, pour notre plus grande joie, à sa soeur et à moi, les moindres incidents du chemin. Je crois l'entendre: «Pas si vite, Irène, je ne peux pas tenir mon cheval... Bon! Le chemin de fer! Il va avoir peur... Un tronc d'arbre coupé; il ne les aime pas, il va me faire un écart...» Et le cob rouan ralentissait son allure pour que Fauteuil n'allongeât pas trop la sienne, et l'on attendait, à distance, que le train fût passé, et l'on évitait les jonchées d'arbres coupés, quitte à converser devant le peureux, comme s'il n'était pas là, sans qu'il pensât à rien qu'aux mobiles oreilles de son cheval, inquiet quand elles se penchaient et quand elles se tenaient droites. Le chaperonnage de ce bouffe rendait plus significatives encore les sautes d'humeur de la jeune fille. Elle eût été une coquette finie qu'elle ne s'y fût pas prise d'une autre manière. Il y eût eu pourtant cette différence que je ne me fusse sans doute pas laissé duper à son jeu. L'ensorcellement qu'elle exerça bientôt sur moi venait de ce que ces caprices de sa sympathie, tantôt donnée, tantôt retirée, n'étaient justement pas de la coquetterie. Elle se montrait comme elle était, inégale, parce qu'elle éprouvait tour à tour de l'attrait vers moi et des remords d'avoir cédé à cet attrait,--tantôt gracieuse à m'enlever le peu de raison qui me restait, parce que je lui plaisais infiniment, ou, sinon moi, la sorte d'existence que je lui représentais;--tantôt maussade, parce qu'elle ne voulait pas être entraînée au delà d'un point, ni dans ses manières, ni surtout dans son coeur. Ce point, elle était sans cesse au delà ou en deçà... Autour de ce petit drame sentimental que je sentais s'ébaucher en elle, d'une âme de jeune fille qui palpite d'ardeur et de terreur, qui veut et ne veut pas, qui va aimer et qui n'aime pas encore, imaginez la lumière et les horizons de cette merveilleuse Provence. Vous la connaissez, et la prise qu'elle a sur tout l'être, par ses alternances de journées idéalement tièdes et de soirées si fraîches, par la qualité vibrante de son air et l'ivresse qu'elle vous met au sang, par la morsure caressante de ses brises, où l'on sent à la fois des arômes de fleurs et la crudité des neiges des montagnes... Tenez: celle de maintenant... Et vous comprendrez qu'il arriva un moment où je vis dans la vulgarité du père Miomandre la plus délicieuse bonhomie, dans la nigauderie de Gaston la plus aimable simplicité. Bref, je vous répète que si jamais j'ai pensé au mariage sérieusement, c'est cette fois... Je savais toutes les objections. Elles se dispersaient en poussière comme les mottes de terre sous les sabots du cob rouan, de Manette ou de Fauteuil, dans nos chevauchées le long de ces grèves... Cet enfant n'avait pas d'alliances? Je n'aurais pas les bénéfices d'un beau cousinage? Soit! On la recevrait d'abord à cause de moi; puis, quand on l'aurait vue une fois, à cause d'elle... Et déjà elle m'apparaissait, dans le costume de l'équipage dont je suis, chassant à côté de moi, et son succès, et mon orgueil!... Et sans succès et sans orgueil, je me l'imaginais mienne, tout simplement, et j'avais le petit frisson qui précède les grands bonheurs... ou les grandes sottises...»

Comme il prononçait ces mots, nous étions arrivés à un carrefour. Il s'arrêta un instant, pour s'orienter. Il prit à gauche, et nous nous trouvâmes dans une espèce de vallonnement que traverse une petite rivière, avec deux berges assez abruptes. Il s'arrêta derechef, parut hésiter et, me montrant l'endroit:

--«... Nous y sommes.» dit-il, sans se soucier de continuer son récit avec ordre. «J'arrive tout de suite à l'épisode définitif. Ce fut d'ailleurs le premier et le dernier, et il se passa ici... oui, ici... Essayez donc de vous figurer Irène Miomandre telle que je vous l'ai décrite, et voyez-la qui débouche du bois, et qui arrive au galop de son cob, droit sur cette petite rivière, moi à dix pas, sur Manette, et le frère là-bas, tirant sur le filet, tirant sur le mors, les bras cassés à retenir Fauteuil, qui s'obstine à suivre le train de ses camarades... Irène est devant la rivière. Le cob hésite. Elle l'enlève. Il saute. Manette saute aussi, et Fauteuil aurait bien envie d'en faire autant. Son cavalier ne le lui permet pas. Il nous interpelle. Il est furieux.--«Où vais-je vous retrouver maintenant?...»--«A la plage,» lui crie sa soeur. «Va plus bas chercher le pont...» et, se tournant vers moi, aussitôt que nous avons fait quelque dix mètres sous bois: «--J'ai voulu que nous fussions seuls, Monsieur Duménil,» commença-t-elle, «parce que je dois avoir avec vous un entretien très grave...» Il y avait deux mois que durait, en s'aggravant chaque jour, cet étrange état que j'ai essayé de vous peindre. Il y avait une semaine qu'à la suite d'un bal où elle avait été presque familière, mieux encore, presque tendre, elle avait affecté de me fuir. Pourtant c'était elle-même qui, par son frère, m'avait fait demander de sortir avec eux ce matin,--dans quel but? L'audacieuse action qu'elle venait de se permettre pour nous assurer un tête-à-tête avait dû coûter beaucoup à sa modestie. Quand je ne l'aurais pas deviné à son regard, un signe me l'aurait révélé: les secouements de tête de son cheval indiquaient qu'elle lui tourmentait la bouche, sans même s'en apercevoir, par la nervosité de sa main, d'ordinaire si fixe. Qu'allait-elle me dire? L'évidence que je touchais à une minute solennelle de cette étrange aventure, où je m'étais laissé entraîner, me fit, à moi aussi, battre le coeur. Jamais elle n'avait été plus jolie, et le frémissement que je sentais courir dans ses fines épaules, l'émoi qui lui gonflait la gorge, l'impatience de son pied qui, involontairement, touchait sans cesse du talon le flanc de son cob et le faisait se grandir, animaient sa beauté virginale d'une vie passionnée et pure tout ensemble. Elle était si jeune fille, et cependant c'était la femme qui allait me parler, je le sentais--«ma femme,» pensais-je, «si je le veux...» Et le rêve se faisait réalité dans mon désir, tandis que je lui répondais:

--«Je suis prêt à vous écouter, Mademoiselle...» et j'ajoutai, dans un demi-sourire, pour encourager sa timidité, et la mienne peut-être. A quelque âge que l'on soit, on ne devient jamais amoureux, sans devenir timide: «Et j'ai un peu peur...»

--«J'ai d'abord un aveu à vous faire,» dit-elle: «Si je vous l'avais fait plus tôt, rien de ce qui arrive ne serait arrivé. Je n'ai pas été libre de parler. Ma famille, vous avez pu le constater, a des idées très strictes sur certains points. Mon père et ma tante n'admettent pas que l'on annonce des fiançailles, sans annoncer en même temps la date du mariage... Je suis fiancée, depuis un an, à mon cousin René. Nous devons nous marier quand il sera rétabli. Je vous demande de me garder le secret. Maintenant que vous le savez, je peux parler librement...»

--«Je vous garderai le secret, Mademoiselle, je vous en donne ma parole, mais...»--et la subite douleur dont cette déclaration inattendue m'avait frappé passa dans ma voix, quoi que j'en eusse.--«Mais c'est vrai. Vous me deviez peut-être de m'apprendre plus tôt que vous n'étiez pas libre...»

--«Oui,» répliqua-t-elle avec une fermeté singulière, celle de quelqu'un qui, obéissant à l'appel impérieux de sa conscience, ne ménage plus rien ni personne: «Je vous le devais, et je me le devais à moi-même. Mon excuse est que je n'ai pas compris d'abord ce qui se passait en moi... Monsieur Duménil...» Et elle me regardait bien en face, de ses grands yeux, où je lisais une angoisse: «Si vous êtes un honnête homme, quittez Hyères, allez-vous-en...»