L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 11

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Le médecin avait quitté la pièce, et le roulement de sa voiture, ce dernier bruit de la vie perçu une heure plus tôt par le mourant, avait annoncé que ce grand savant était en route, comme il l'avait dit, vers d'autres misères. Celle au dévouement de laquelle son scepticisme avait rendu justice en des termes d'une vénération attendrie, continuait, elle aussi, sa mission de charité, accomplie, depuis des années, dans cette vieille maison du vieux quartier, asile jadis de tant de vocations religieuses. Les quelques tilleuls du jardin, à l'époque où leurs charmilles ombrageaient le préau d'un couvent, avaient vu passer sous leurs feuilles vertes en été, dorées en automne, bien des ouvrières de consolation. Aucune n'avait eu le coeur inondé d'une charité plus pitoyable et plus brûlante que cette femme, quand elle s'agenouilla dans la chambre du mort. Elle avait pris dans sa main, de nouveau, la main de son mari, qui, debout, regardait son père, immobile dans son fauteuil de malade. La soudaineté des attaques répétées n'avait pas permis qu'on transportât M. de Rayneville--rendons-lui son nom véritable--jusque dans son lit. On avait seulement, pour prévenir tout choc dans les convulsions, glissé sous sa tête un épais oreiller sur lequel se détachait un visage, détendu maintenant, et dont l'extrême maigreur attestait le marasme d'une physiologie usée par une longue maladie. Les lèvres ne recouvraient pas tout à fait les dents, dont la pointe brillait dans la bouche livide. Les paupières abaissées ne recouvraient pas non plus les globes déjà vitreux des yeux. Les os des joues tendaient sous la peau, décolorée, comme collée à eux. Mais le professeur Salvan avait dit vrai: malgré ces signes de dépérissement qui auraient dû rendre cette dépouille sinistre, un apaisement s'en dégageait, la détente de la délivrance enfin atteinte. Le prêtre, appelé au dernier moment, et qui priait dans un autre coin de la chambre, avait déjà placé sur la poitrine du mort un crucifix sur lequel étaient croisées les mains. Elles semblaient de cire, et les spasmes de la dernière attaque en avaient comme noué les doigts. Les cheveux rares et la barbe blanche avaient été peignés. On avait boutonné jusqu'au col le veston de drap fin que le malade portait chez lui, et disposé un châle sur ses jambes, sans doute pour dissimuler la contraction qui tordait ses pieds. A une seconde, Valentine sentit, sous la pression de main de son mari, que les idées soulevées en lui par ce spectacle étaient trop douloureuses. Elle se leva, et elle l'entraîna, presque malgré lui, dans le salon attenant, où la Mme de Chaligny de 1875 souriait dans son cadre ovale,--comme elle avait dû sourire en pensée, tandis qu'elle posait, à celui pour qui elle faisait faire ce portrait.--Là, sérieuse, caressante, persuasive, elle lui dit:

--Tu vas retourner rue de Varenne. Norbert, je te le demande. Je resterai ici encore un peu pour un dernier devoir. Le tien, à toi, c'est de leur rendre justice, à présent, dans ton coeur...» Et, de sa main, elle montra l'image de la mère, d'abord, puis la porte de la pièce où reposait le mort. «Tu entreras dans mon petit salon. Tu chercheras dans le tiroir qui est sous la tablette de mon secrétaire un coffret en cuir. Tu l'ouvriras...» et elle décrocha d'un bracelet où étaient appendues quelques breloques une petite clef d'or qu'elle lui tendit. «Tu y trouveras une enveloppe sur laquelle j'ai écrit de ma main: _Pour mon mari, après ma mort_... Tu prendras connaissance de ce qu'elle contient... Et si tu désires revenir ensuite ici, nous reviendrons ensemble... C'est ta mère qui le veut...»

* * * * *

Le fils était à ce point usé par tant de secousses, et trop violentes, qu'il obéit à sa femme, comme il eût, vingt-six ans plus tôt, obéi à une prière émanée de celle dont l'effigie, apparue à cette même place, lui avait été un saisissant indice. Il prit la clef et se laissa conduire par Valentine jusqu'à la porte. Une demi-heure plus tard, ayant trouvé le coffret de cuir noir dont elle lui avait parlé, et, dans ce coffret, l'enveloppe, avec la suscription annoncée, voici les pages qu'il commença de lire. Elles étaient toutes de l'écriture de Valentine et datées du 3 septembre 1897, deux jours exactement avant la mort de la mère. Les mots tracés sur l'enveloppe étaient reproduits en tête de ces pages dont la première ligne, par un rappel de la tendre appellation que Valentine donnait à Mme de Chaligny, toucha aussitôt le fils aux larmes. Comme il avait été coupable de ne pas avoir senti, lui aussi, dès cette date, ce qu'était cette femme! Pourquoi sa mère ne le lui avait-elle pas révélé? Quelle misère! Les mêmes silences sur lesquels il avait vécu dans son ménage, et comme mari, il les avait connus jadis, au foyer familial, et comme enfant. Ils tenaient aux côtés obscurs et farouches de son être, conçu dans le mensonge et dans la terreur. Portant elle-même de tels poids sur son coeur, comment sa mère aurait-elle pu vivre avec lui dans cette communion qui suppose l'entière sincérité? C'est l'inévitable expiation des bonheurs défendus que ce devoir du mystère qui ne permet même pas à une femme de dire à son fils quel sang coule dans ses veines et le nom de celui qu'il devrait appeler son père!

* * * * *

«_Pour mon mari, après ma mort_

«3 septembre 1897.

«Maman avait été si mal hier que le médecin appréhendait qu'elle ne passât pas les vingt-quatre heures. Elle m'a demandé de la veiller, elle qui d'ordinaire veut toujours que j'aille me reposer. Sa garde devait me relever dans la seconde moitié de la nuit. J'avais aussitôt compris, à son insistance passionnée, qu'elle avait une recommandation dernière à me faire, à laquelle elle attachait une importance extrême. Je ne pouvais pas deviner combien cet entretien serait solennel et quelle confidence j'y recevrais, que je dois transcrire ici, en ce moment où toutes ses paroles sont encore si précises dans ma mémoire. Elle veut que, si je meurs avant une certaine personne, mon mari soit le dépositaire de ce secret qu'elle n'a pas eu la force de lui dire. Elle le veut, pour qu'un certain devoir soit rempli, qu'elle m'a confié. Je me conformerai à son désir, en laissant après moi, si cela est nécessaire, ce témoignage. Il faut qu'il soit sa voix elle-même et que je n'y mêle pas mes émotions. Je ne pourrais pas les dire, d'ailleurs. Depuis cette conversation, je suis comme brisée, comme nouée. Je ne vois qu'elle. Je n'entends qu'elle.

* * * * *

«Il flottait autour de l'hôtel un immense silence. Les voitures qui passent rue de Varenne dans cette saison ne sont pas nombreuses. La paille que nous avons fait mettre sur la chaussée étouffait même ce bruit. Je m'étais installée au chevet du lit, avec mon ouvrage que je n'avais pas le coeur de continuer. Je le posais sans cesse pour regarder le pauvre visage de cette femme qui était encore si belle quand je me suis mariée, et où je voyais la mort. Elle fermait les yeux et semblait sommeiller. Elle priait mentalement pour demander le courage de me parler, et quand elle releva ses paupières, je lus dans son regard une si intense ardeur que je devinai son désir. J'essayai de la devancer, pour lui épargner un peu cet effort d'articuler qui lui fait si mal:

--«Vous êtes tourmentée, maman?...» lui dis-je. «Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? J'y suis prête.»

--«Oui,» répondit-elle. Son accent, faible ces derniers jours, était redevenu fort. Je sentis que sa dernière flamme de vie s'y consumait. Elle ajouta: «Que c'est dur!»

Le trouble où je la voyais m'effraya tellement que je lui dis:--«Chère mère, vous êtes trop souffrante en ce moment. Si vous avez quoi que ce soit à me demander, vous savez que vous m'aurez là, toujours. Attendez demain, après-demain, huit jours... Vous aurez repris des forces...»

--«Non,» répondit-elle, en me montrant son visage terreux, couleur de buis, «je serai morte. C'est à présent qu'il faut que je vous parle... Valentine», continua-t-elle avec sa voix d'autrefois, revenue presque entièrement, par un miracle d'énergie, «je vous répète que je vais mourir. Je le sais. J'ai obtenu du médecin la vérité, en lui disant que j'avais une affaire extrêmement importante à régler. Cette affaire, c'est de confier à votre honneur un secret qui ne doit être su de personne, excepté de Norbert, peut-être, un jour, dans deux circonstances que je préciserai. C'est aussi de vous charger d'une mission très délicate, très pénible. Si elle l'est trop, vous me le direz. Cela, je le veux...»

--«Je garderai votre secret, maman,» fis-je, «et si la mission n'est pas impossible, je la remplirai. Je vous le promets.»

--«Merci,» dit-elle... «Mais pour avoir le courage de vous parler, il faut que je prie.» Elle referma ses yeux. Sur sa pauvre figure, si malade, je lus une expression d'intense douleur. Ses lèvres décolorées récitaient tout bas une oraison que je n'entendais point. J'avais peur... Quand sa prière fut finie, elle me dit: «Enlevez la lumière de la chambre. Je ne peux pas parler si vous me voyez, ou si je vous vois.» Je lui obéis: «Venez près de moi,» reprit-elle encore, «tout près, et tenez-moi la main.» Je lui obéis de nouveau. L'étreinte de ses doigts brûlants de fièvre, dans l'obscurité où nous étions maintenant, le son de cette voix qui semblait venir d'au delà de la vie,--et n'était-ce pas la confession d'une âme réellement sortie du monde?...--jamais je n'oublierai cela.

--«Ma fille,» commença-t-elle, «ce que j'ai à vous dire doit être dit tout de suite. J'ai aimé un homme qui n'était pas mon mari. Cet homme vit toujours, et il est le père de Norbert. Il s'appelait;» elle insista, «je dis: _il s'appelait_ Philippe de Rayneville... Sur le point de paraître devant Dieu et d'être jugée, pour une faute que j'ai pourtant bien expiée, que j'expie encore à cette minute, je n'essaierai pas de m'excuser. J'avais connu Philippe avant mon mariage. Il était le fils d'un voisin de campagne de mes parents. Nous nous étions aimés, sans nous le dire, avec l'espérance, avec la certitude d'une union, qu'un événement inattendu, une brouille violente entre son père et le mien, pour une question d'intérêt, rendit impossible. Nos familles savaient nos sentiments. La sienne le fit voyager. La mienne me cacha qu'il fût parti par ordre. On me persuada qu'il m'oubliait. Je me laissai marier à M. de Chaligny. Je vous répète que je ne m'excuse pas. C'était mal d'épouser quelqu'un que je n'aimais point, avec un sentiment pour un autre dans mon coeur. Ce fut plus mal de ne pas cacher à mon mari mon indifférence à son égard. Ce fut très mal, l'ayant éloigné de moi par ma froideur, de prendre prétexte de son infidélité pour justifier la mienne. Il eut une maîtresse. Je le sus. Je me dis que son manque de foi me rendait libre. J'avais retrouvé Philippe dans le monde. Notre ancienne passion se réveilla. Je fus à lui. Il me rendit mère.»

Elle s'était tue. Je serrai sa main avec toute la pitié qui, devant cet aveu d'une tragédie si simple mais si poignante en son expression toute humaine, me remplissait l'âme. De mon autre main, celle qui était libre, j'essayai de lui donner une caresse sur la joue, comme je fais quelquefois quand elle souffre trop et qu'elle ne peut qu'à peine supporter qu'on la touche. Mes doigts se mouillèrent à des larmes qui coulaient, coulaient silencieusement, sous ma caresse, dans cette nuit. Pour me prouver combien cette caresse, après ce qu'elle venait de me confier, lui était douce, elle fit le geste de me prendre cette main libre, et elle la posa sur ses lèvres. Je n'ai jamais pleuré moi-même comme à ce moment-là.

* * * * *

--«Le pire reste à dire,» reprit-elle. «Quand Norbert naquit, je vous jure qu'il n'aurait pas reçu le nom de Chaligny si je n'avais pas eu déjà un autre enfant. Je n'avais pas trouvé dans ma tendresse pour ce premier enfant la force de rester une honnête femme. Je n'eus pas celle de le quitter. J'endormis ma conscience en me justifiant par tant d'exemples de compromis pareils autour de moi, et aussi parce que la grande fortune était de mon côté. Ces misérables sophismes furent bien punis. Si je m'étais enfuie avec Philippe, rien de ce qui arrive, et qui est affreux, ne fût arrivé. J'étais très riche, vous le savez. Je vivais dans notre monde, comme vous y vivez, sans plus prendre garde que vous n'y prenez garde, à ces questions d'ordre matériel que je n'avais jamais rencontrées. M. de Rayneville, lui, avait hérité des siens une fortune très entamée. Pour se maintenir dans ma société, et y faire figure, il dépensait plus que ses revenus. La mauvaise chance, je l'ai su depuis, s'en mêla. La faillite d'une banque où il avait imprudemment placé une partie de ses fonds acheva de le ruiner. S'il m'avait parlé, seulement!... Mais j'ignorais tout. Acculé à cette nécessité de changer entièrement sa vie, c'est-à-dire,--il le croyait, le malheureux!--de me perdre, il commit un crime. Il avait un oncle très âgé, et très fortuné, sans enfants. Aucun de ses cousins n'avait un vrai besoin de cet héritage. Cet oncle mourut d'une attaque, à l'époque même où Philippe était le plus tourmenté. Appelé à ce lit de mort, la tentation fut la plus forte. Il détruisit le testament de son oncle, et il en fabriqua un qui lui laissait tout... Un matin, à mon réveil, M. de Chaligny entra dans ma chambre, et il me montra un journal où la découverte de ce faux était racontée, et l'arrestation de M. de Rayneville... Si je ne suis pas devenue folle du coup, c'est que le regard de mon mari me fit comprendre qu'il soupçonnait notre liaison. Je pensai à Norbert, et j'ai su me taire...»

--«Ah! pauvre mère!» m'écriai-je, «vous avez trop raison de dire que vous avez expié. Vous avez tout payé par ce dévouement à votre fils dans ce quart d'heure-là. Est-ce votre faute si vous vous étiez trompée sur ce M. de Rayneville et s'il était un misérable?»

--«Ne l'appelez pas ainsi!» interrompit-elle. Quand j'avais qualifié de ce mot si dur l'amant faussaire, mon imagination avait devancé sa confidence. Je m'attendais à l'histoire sinistre d'un chantage. A l'énergie avec laquelle sa main se crispa sur mon bras, je compris que ses sentiments pour le père de Norbert n'étaient pas ceux de la haine et du mépris. Et je l'écoutai continuer:

--«Tout ce que Philippe avait fait, il l'avait fait parce qu'il m'aimait. Je peux me rendre cette justice que j'en ai eu l'intuition dès ce premier moment. C'est la certitude d'un horrible malentendu qui m'a permis de ne pas succomber là, tout de suite. Mon instinct de femme ne m'avait pas trompée... Mais» et son accent se fit désespéré, «comment vous prouver ce que je sais pourtant, ce dont j'ai tant eu la preuve depuis? On juge les hommes par leurs actes, et celui-là est de ceux que l'on ne pardonne pas. Quelqu'un a tué, parce qu'il aimait. Il trouve encore des gens pour lui donner la main, pour le plaindre, pour l'estimer. Un faux, c'est la honte, la honte éternelle, ineffaçable, inexpiable... Et pourtant!... Écoutez, Valentine; vous me connaissez... Aussi vrai que je vais paraître devant Dieu, je n'ai jamais, dans ma vie, commis une seconde faute, jamais menti qu'alors. Vous m'avez vu vivre. Vous me verrez mourir. Un serment d'une femme qui en est où j'en suis, cela compte... Hé bien! je vous jure que Philippe n'a pas été plus coupable que celui qui tue, parce qu'il aime. Il n'y a eu que de l'amour dans son crime, je vous répète que je vous le jure, que de l'amour. La société avait le droit de le frapper comme elle a fait. Les siens avaient le droit de l'exécuter, comme ils ont fait; ses amis de ne plus le connaître. Lui-même, il avait le droit, il avait le devoir de se condamner, comme il a fait aussi... Mais moi, moi pour laquelle il avait commis ce crime, pour ne pas me quitter, pour vivre de ma vie, parce qu'il m'aimait, enfin, j'étais la seule qui ne l'avais pas, ce droit de le condamner, et je ne l'ai pas condamné...»

--«Il vit toujours?» demandai-je, comme elle se taisait. «Vous savez qu'il vit, où il vit?»

«Quoique je n'aperçusse pas distinctement le but où tendait ce suprême entretien, je comprenais qu'elle voulait m'associer d'une façon qui m'épouvantait à l'avance, mais que j'étais déjà décidée à accepter, à quelque oeuvre de pitié envers cet homme. Sans doute elle avait continué d'entretenir une correspondance avec ce malheureux, retiré loin de Paris, et, lui ayant caché son état, elle appréhendait qu'une lettre de lui, arrivée après la mort, ne tombât entre les mains de Norbert. Allait-elle me demander d'être la messagère de la funeste nouvelle? Je ne pressentais qu'une partie de sa volonté. Pouvais-je deviner à quelle folie de dévouement l'avait conduite sa fidélité pour ce criminel par amour, dont elle était restée la seule consolation, dans son désastre? J'avais très souvent entendu dire que le monde est rempli de romans cachés, plus fantastiques, dans leur réalité vécue, que les plus folles inventions des livres. Mais qu'une aventure comme celle-là fût possible;--qu'une femme de notre société eût poussé l'exaltation du sentiment jusqu'à consacrer la part la meilleure de son existence, des années durant, à un amant déchu;--(et de cette déchéance!)--qu'elle eût trouvé le moyen de lui apporter cette aumône de sa tendresse, dans sa prison, par des lettres qui l'avaient empêché de se tuer;--qu'elle les eût continuées, ces lettres, pendant qu'il accomplissait sa peine;--qu'elle l'eût revu, cet amant, cette peine accomplie;--qu'elle eût pu, non pas une fois, mais cent, mais mille, échapper à toutes les servitudes de son rang pour aller dans une maison perdue au fond d'un faubourg, passer une heure avec lui, le réconforter dans sa détresse, l'aider de ses conseils dans son relèvement moral;--que cet homme coupable d'un si grand crime, n'eût plus, sous cette influence, nourri qu'une seule pensée: se montrer digne d'une telle amie, racheter un instant d'aberration par une vie tout entière consacrée à de bonnes oeuvres;--et que les relations de ces deux êtres se fussent prolongées ainsi, de mois en mois, pendant des années, sous la menace d'un danger continuel, dans ce Paris de la fin du dix-neuvième siècle, si positif, si brutal...--non, ce roman-là, je ne l'aurais jamais même imaginé, et moins encore que l'héroïne fût la mère de mon mari, cette marquise de Chaligny qui m'avait tant séduite quand je lui avais été présentée, par sa grâce fine, son charme, sa douceur d'accueil, et maintenant j'écoutais frémir, dans sa voix de mourante, le martyre intime de ses tragiques amours:

--«... Quand tout fut découvert,» disait-elle, «il n'eut plus qu'une idée: me faire savoir pourquoi il avait cédé à cet égarement, obtenir mon pardon et mourir. J'ai sa lettre. Vous la lirez. Vous saurez alors ce que j'ai souffert... Ah! que j'ai souffert...! Il m'indiquait un moyen de lui répondre. J'obtins de lui qu'il vécût. J'obtins qu'il se laissât juger et condamner, quand il pouvait échapper par le suicide. Mais je ne voulais pas. Je l'aimais, et aussi je _croyais_. J'ai toujours _cru_, même quand je m'abandonnais à ce bonheur défendu... J'eus l'évidence, dès lors, que cette horrible épreuve était notre châtiment à tous deux, et que Dieu ne nous punirait pas ailleurs, si nous acceptions de porter cette croix. Mais qu'elle fut lourde, et pour lui, à cette époque, et pour moi, qui devais écouter les commentaires du monde sur son action, sans avoir la liberté ni de le défendre, ni même de pleurer! On étouffa de l'affaire ce que l'on put, grâce à sa famille, pas assez pour que le compte rendu du procès n'arrivât pas au public... Et les années suivantes, pendant qu'il faisait sa peine, moi, je vivais dans le luxe, dans l'honneur, et je n'embrassais jamais son fils sans me dire: «le père est là-bas...»; sans le voir, lui, dans la maison centrale, que je connaissais d'après ses lettres. Il a toujours su me les faire tenir... Et puis, lorsqu'il en est sorti, et que je me suis retrouvée en face de lui, pour la première fois, depuis l'affreuse chose!... Allez. Je ne souffrirai pas plus demain, quand je passerai... Pendant qu'il était en prison, une ironie du sort voulut qu'il héritât, par la mort subite d'un cousin décédé _intestat_, d'une nouvelle fortune. C'est alors que j'ai pu le juger tout entier, en le voyant, redevenu libre, se retirer dans un quartier pauvre de Paris, sous un faux nom, et y commencer une existence de charité, qui n'a eu, pendant des années, d'autres événements que des recherches de misères à soulager, et que mes visites... Jusqu'à ce que j'aie été emprisonnée dans cette chambre par la maladie, il ne s'est point passé de semaine, quand j'étais à Paris, où je ne l'aie vu une ou deux fois. Veuve, ces courses m'ont été faciles. Auparavant, elles étaient bien périlleuses. Je n'ai tremblé que pour Norbert... Ce que j'ai senti, d'ailleurs, importe peu. Ce qui importe, c'est que je vais mourir, et c'est mon désespoir qu'il apprenne ma mort ainsi... Voilà ce que j'ai voulu vous demander, Valentine, d'aller le voir quand je n'y serai plus, pour lui rendre des lettres d'abord que je n'ai pas eu le courage de détruire, et puis, pour essayer de lui adoucir le coup... C'est un vieillard maintenant, et un malade... Il a eu une attaque de paralysie, il y a plus d'un an. Il vous connaît. Il sait par moi ce que vous êtes, tout votre coeur, ce coeur pour qui j'ai tant d'estime. Je crois que je vous le prouve... Votre présence lui sera la seule douceur qu'il puisse recevoir... Et puis, si j'ai été bonne pour vous, si vous me gardez un souvenir, vous y retournerez quelquefois, pour l'aider à attendre le moment qui nous réunira...»

--«Je vous promets que je ferai ce que vous me demandez, ma mère,» ai-je répondu à travers des larmes. A ce seul souvenir, ces larmes coulent de nouveau sur ce papier; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Il faut seulement que j'ajoute ces autres phrases, qu'elle m'a dites encore:

--«Norbert doit toujours tout ignorer. Si pourtant la fatalité voulait que vous fussiez très malade vous-même, et exposée à disparaître avant que son père ne fût mort, je vous demande de lui parler. Parlez-lui encore si Philippe réclame son fils à son lit de mort... Sinon, le silence!»

* * * * *

«J'ai transcrit cette conversation tout de suite, pour que si l'une des deux circonstances se produit, je puisse obéir vraiment à la pauvre femme. Je n'aurai qu'à faire tenir ce témoignage à Norbert. Ce ne sera plus moi, ce sera elle dont il entendra l'appel. Qu'il l'écoute, comme je l'ai écouté! Et qu'il me croie si je lui dis que j'ai pour elle, en ce moment où nous venons de vivre, âme contre âme, pendant cette heure d'agonie autant de vénération que de pitié!

«Elle m'a dit encore que M. de Rayneville, à cette date, habite rue Lacépède, nº11, sous le nom de _Monsieur Dumont_.

«VALENTINE.»

X

ÉPILOGUE