L'eau profonde; Les pas dans les pas

Chapter 10

Chapter 103,710 wordsPublic domain

--«Ah!» gémit-elle avec un accent que Norbert ne lui connaissait pas. «Vous avez pu me faire cela!... Non, ce n'est pas la lettre anonyme qui vous a précipité là-bas, ce n'est pas la dénonciation, ce n'est pas mon trouble, c'est... Mon Dieu!» et elle leva les mains en les serrant dans un geste désespéré: «Et moi qui étais si touchée de votre délicatesse, ce matin, moi qui me disais: on l'a calomnié!... Ce qui vous a fait aller rue Lacépède,» continua-t-elle en marchant sur son mari, son beau et noble visage convulsé d'indignation: «c'est votre entretien avec Jeanne... Elle est venue. Elle vous a parlé. Ce qu'elle vous a dit, je n'en sais rien. J'ai entendu vos voix à travers cette porte. Je n'ai pas voulu les avoir écoutées... Mais quand elle est partie, sans avoir osé me revoir, j'ai bien compris qu'il s'était passé entre vous quelque chose d'extraordinaire... Je devine tout maintenant. Je vois tout... C'est elle qui a écrit la lettre anonyme; elle qui m'a suivie, qui m'a dénoncée; elle qui vous a jeté sur cette piste, pour vous prendre à moi!... Dieu! La malheureuse!... On avait donc raison. Il y avait une intrigue entre vous. Pour que vous l'ayez laissée vous parler ainsi de votre femme--de la mère de vos enfants--c'est qu'elle vous tient, c'est...» Elle s'arrêta devant les mots d'amant et de maîtresse qui lui brûlaient le coeur rien qu'à les penser, et, dans un cri où la légitime révolte de l'épouse trop outragée protestait douloureusement: «Non, vous n'êtes pas allé là-bas parce que vous étiez jaloux de moi! Vous y êtes allé parce que vous me trahissez!... Vous avez cru avoir une preuve, un moyen de vous rendre libre, pour être à elle davantage!... Mais quelle femme avez-vous donc cru que j'étais? Quand vous ai-je donné le droit de me juger ainsi?... Et elle?... Ah! C'est trop amer, trop amer! Et je ne l'ai pas mérité!...»

--«Il est bien naturel que vous pensiez ainsi...» répondit Chaligny d'une voix plus basse encore. Il se sentait incapable, en ce moment, de discuter des évidences qui n'étaient cependant que morales, incapable de s'innocenter sur le point, si essentiel, de sa liaison avec Mme de La Node. Il était trop affamé de vérité pour mentir. Et puis, comment nier cette explication violente avec sa maîtresse, à la porte de la chambre de sa femme, et dont celle-ci avait surpris la rumeur? Comment justifier la volte-face qui l'avait, aussitôt après cette visite de Jeanne, jeté à cette enquête qu'il était bien forcé d'avouer, puisqu'il n'était rentré chez lui que pour la prolonger? Il ajouta seulement: «Les apparences sont contre moi. Et néanmoins...» Il hésita une seconde, et sa voix se releva pour proférer ce solennel serment: «Je vous le jure sur la tête des enfants, puisque vous venez de me les rappeler. Non, ma démarche n'avait pas cette abominable intention. Non, je ne voulais pas me rendre libre. Non, je n'allais pas chercher des preuves contre vous. Je n'avais pas de plan, pas d'arrière-pensée. J'ai été fou, je vous le répète.. Vos visites dans cette rue perdue, les précautions que vous preniez, ce secret dans votre vie... Mais si je vous ai méconnue un instant, j'ai été bien puni... Quand je suis arrivé devant cette maison, je n'ai pas pu dominer le doute affreux qui me rongeait... J'ai interrogé les boutiquiers voisins... J'ai su qui vivait là... Ne m'interrompez pas. C'était de l'espionnage, un infâme espionnage. Je me méprisais tant de m'y livrer!... Et puis j'ai sonné à cette porte... J'ai donné votre nom pour entrer... On m'a reçu... J'ai vu M. Dumont... Qui est-ce? Valentine, qui est-ce?...»

A mesure que son mari parlait, racontant, avec la pourpre de la honte aux joues, et, dans les yeux, la fièvre de _savoir enfin_, le visage de la jeune femme changeait d'expression. A la colère indignée des premiers moments, se substituait une anxiété qui alla de nouveau jusqu'à la terreur, quand elle eut entendu la phrase irréparable: «On m'a reçu...» Ce fut une émotion si violente qu'elle se mit à trembler de tout son corps. Puis, ramassant sa volonté dans un suprême effort, elle eut le courage de défendre encore ce secret, qui n'était pas le sien, contre l'inquisition passionnée de Chaligny.

--«Puisque vous avez vu M. Dumont, vous le savez, qui c'est... Un malade à qui je fais l'aumône de quelques visites, parce que je l'ai promis à une personne qui est morte... Laissez-moi remplir ce devoir de charité jusqu'au bout. Je ne le remplirai pas longtemps, et ayez, vous, la charité de ne pas m'en demander plus que je n'ai le droit de vous en dire...»

--«Je vous obéirai,» reprit Chaligny, «si vous voulez seulement me jurer sur la tête des enfants, comme j'ai fait, moi, tout à l'heure, que cette personne morte dont vous parlez, envers qui vous accomplissez un voeu, n'était pas...» Il hésita une seconde, tout bas: «... n'était pas ma mère?... Mais vous ne jurerez pas, vous ne pouvez pas jurer... A quoi bon vous le demander d'ailleurs? Je le sais, que c'était ma mère... Ce n'est pas seulement M. Dumont que j'ai vu dans cette maison de la rue Lacépède. Je l'y ai vue, elle aussi... Son portrait est là, un portrait que je ne connaissais pas, chez cet homme que je ne connaissais pas non plus. Il n'y a pas que son portrait. Il y a le vôtre. Il y a le mien...» Et, tout d'un coup, la mémoire illuminée par cet éclair du souvenir qui ravive en une seconde le détail d'une impression oubliée des années: «Mais si, je le connais, cet homme. Je me rappelle son nom maintenant. C'est M. de Rayneville.» Il répéta: «Rayneville? Rayneville? Il venait chez nous autrefois. Et puis, il a disparu... Si, attendez. Je me rappelle encore... Un procès. Une condamnation... Mais maintenant que je tiens le nom, je reconstruirai tout... Ce n'était cependant pas notre parent,» continua-t-il en suivant tout haut ses pensées, «et ma mère a continué à le voir secrètement jusqu'à sa mort?... Elle vous a demandé de continuer à le voir quand elle n'y serait plus?... L'affaire Rayneville?... Oui. Il y a eu une condamnation... Mais le motif? Le motif?... Je ne me rappelle plus. Je retrouverai. Je vais de ce pas chez mon notaire. Il fera la recherche dans les collections de la _Gazette des Tribunaux_. Je veux savoir...»

--«Je vous en supplie, mon ami,» dit Mme de Chaligny en le retenant. «Calmez-vous.» Et, avec une expression de la même terreur, toujours grandissante: «Vous n'irez pas chez votre notaire. Vous ne prononcerez le nom de M. de Rayneville à personne. Vous l'avez reconnu. C'est vrai, il s'appelait ainsi. Quant à l'affaire dont vous parlez, c'est vrai encore qu'un procès a eu lieu et qu'il a été condamné... Mais qu'est-ce que cela vous fait?» implora-t-elle. «Pourquoi voulez-vous tourmenter les morts?... Oui. C'était un ami d'enfance de votre mère. Elle a eu pitié de lui après qu'il avait commis une grande faute, dont il avait été horriblement puni. Quand elle s'est vue sur le point de mourir, elle a eu pitié de lui encore. Il était malade. Il était seul. Elle m'a demandé de la remplacer... Ah! mon ami,» et elle éclata en sanglots, «n'outrage pas ta mère, après m'avoir outragée!... Respecte-la dans cette dernière volonté, comme j'ai fait...» Que les reproches du début de leur conversation étaient loin, et loin Jeanne de La Node et la jalousie! Valentine ne voyait plus, à cette minute, que la découverte vers laquelle son mari marchait, avec cette irrésistible logique du soupçon une fois éveillé, et elle se jetait à la traverse. «Promets-moi que c'est fini,» conclut-elle, «que tu en resteras là! Que veux-tu apprendre de plus?»

--«Ce que je veux apprendre? Pourquoi ma mère m'a caché cette charité...» répondit-il, «pourquoi elle vous a demandé de me la cacher... Valentine,» continua-t-il avec une supplication: «vous avez commencé de me dire la vérité. Allez jusqu'au bout... Comment voulez-vous que je vous croie? Est-ce que la pitié envers un homme condamné explique ce don d'un portrait tel que j'ai vu, et exécuté en se cachant de nous aussi? Jamais je n'avais entendu parler de cette peinture, ni moi, ni personne. Elle avait été faite pour cet homme, vous entendez, _pour cet homme!_... Et mon portrait, à moi? Pourquoi cet homme l'a-t-il là sur sa table? Ne me dites pas que c'est par reconnaissance pour sa bienfaitrice. Non, non, non. Il y a autre chose... Et quand il m'a vu, ce cri qu'il a jeté, cette crise dont il a été saisi... Vous avez parlé de charité, et vous n'aurez pas celle de m'aider à chasser une idée qui commence à s'emparer de moi, qui m'obsède, qui ne veut plus me quitter,--à la chasser,» ajouta-t-il d'un air sombre, «ou à l'accepter.»

--«Quelle idée?...» balbutia Valentine.

--«Mais que cet homme, pour que ma mère ait tenu à le ménager jusqu'au bout, et, par vous, jusqu'au delà de sa mort, avait entre les mains le moyen de la perdre, de nous perdre tous... Vous ne voulez pas que j'aille chez mon notaire. Pourquoi? C'est que vous avez peur que son nom et le nôtre soient prononcés ensemble. Avons-nous donc été mêlés à son procès? Et me l'a-t-on toujours caché? Vous ne m'empêcherez pas de le savoir...»

--«Vous saurez que cette triste affaire n'a rien de commun avec nous,» répondit Mme de Chaligny. «Elle est sinistre, mais bien simple: M. de Rayneville avait un oncle très riche... Il était lui-même un peu embarrassé dans ses affaires d'argent, s'étant laissé entraîner par Paris, comme tant de jeunes gens... Tous les autres héritiers de cet oncle étaient, eux aussi, très fortunés. Le malheureux n'a cru faire de tort à personne en essayant de s'assurer cette succession, que des intrigants captaient. Il a imité l'écriture de son oncle et minuté un faux testament. Voilà son crime. Il est énorme. Il l'a expié par tant d'années de martyre!... Il a été condamné, et depuis qu'il a fini sa peine, il n'a plus vécu, dans ce quartier où il achève de mourir, que pour les pauvres et pour Dieu... Vous vérifierez vous-même, quand vous voudrez, ce que je viens de vous dire...»

--«Ainsi cet homme était un escroc,» répondit Chaligny, durement, âprement. «Et vous me demandez de ne pas chercher quelles raisons ma mère a eues de le revoir, quand il est sorti du bagne,--de vous forcer, vous, à le connaître? On peut garder des rapports avec un assassin, parce qu'on peut ne pas le mépriser, mais un faussaire, un ignoble faussaire...»

--«Tais-toi, mon ami, tais-toi,» cria Valentine. «Je ne veux pas t'avoir entendu prononcer ces mots, à propos de lui!...»

Elle s'arrêta, comme terrifiée des mots qu'elle-même avait osé dire. Ils se regardèrent, sans trouver, ni lui ni elle, la force de continuer ce tragique entretien, que l'entrée d'un domestique qui apportait une lettre rendit tout d'un coup plus tragique encore. En remettant ce pli à Chaligny, le garçon dit, en effet:

--«C'est de la part de M. le docteur Salvan, pour monsieur le marquis. Sa voiture attend là en bas.»

--«Dites que c'est bien et qu'il n'y a pas de réponse. La voiture peut repartir,» fit Chaligny, après avoir jeté les yeux sur le billet, qu'il tendit à sa femme quand ils furent seuls. Ce n'étaient que dix lignes, hâtivement tracées au crayon par le médecin, mais quelles lignes pour celle qui les lisait sous le regard du malheureux qu'elle avait en vain tenté d'abuser! «_J'ai trouvé M. Dumont bien atteint. Il ne peut plus parler. Je crois cependant comprendre qu'il désire vous revoir. Son agitation est telle que je prends sur moi de vous demander d'achever votre bonne action de ce matin en revenant rue Lacépède, aussitôt. Ma voiture vous conduira. Je ne quitte pas le malade. Venez, Monsieur, si vous le pouvez. Ce soir, peut-être, serait-il trop tard._»

--«Ah! Norbert,» supplia-t-elle, «ce n'est pas possible que tu le laisses mourir ainsi, que tu lui refuses ce qu'il demande!... Il est encore temps. Viens. La voiture de Salvan n'est pas partie. Nous la prendrons. Viens! Mais viens!... Courons!...»

--«Non», dit Chaligny, en se laissant tomber sur une chaise, et serrant sa tête dans ses mains, «je n'irai pas. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus rien, sinon que cet homme et tout ce qui touche à lui me fait horreur.»

--«Tais-toi», s'écria-t-elle de nouveau, d'un accent sauvage. Puis, le serrant dans ses bras avec une ardeur désespérée, elle l'entraîna en lui disant: «Mais viens. Viens vite. Viens... Ah! Pourvu que ce ne soit pas trop tard. Mais c'est ton père! C'est ton père!...»

IX

LA MORTE

Valentine n'avait plus ajouté une parole à l'aveu. Il lui était échappé malgré elle, mais comment éviter la conclusion nécessaire où la convergence de tant d'indices révélateurs aurait, tôt ou tard, entraîné Norbert? Lui, n'avait plus posé une question. Il avait suivi, presque automatiquement, sa femme affolée, descendu avec elle le grand escalier, avec elle traversé la cour. Quand ils arrivèrent à la porte de l'hôtel, le coupé du médecin était déjà parti:

--«Mon Dieu!» gémit Valentine. «Ce que je craignais tant est arrivé. C'est trop tard!... Dire qu'il meurt peut-être en ce moment!...»

Il leur fallut quelques minutes pour arrêter une voiture de louage qui mit près d'une longue demi-heure, malgré les objurgations, à franchir cette moitié de Paris que la jeune et charmante femme avait traversée si souvent, en se cachant, et maintenant elle faisait le même trajet, ses doigts serrés autour de la main de celui à qui elle avait tant voulu dérober ces visites. Norbert continuait de se taire. Mais, de temps à autre, il répondait à la pression de ces doigts fidèles, et, dans la détresse intime où il sombrait, sous le coup de la plus douloureuse révélation, cette présence de cet être qu'il avait méconnu, qu'il sentait si tendre, si dévoué, lui prenait tout le coeur. Valentine n'ignorait rien, aujourd'hui, de ses trahisons. Il l'avait entendue crier de douleur, quand elle avait compris qu'il l'avait si injurieusement soupçonnée, poussé par une maîtresse,--et quelle maîtresse!...--Trahisons, injures, humiliations, elle n'avait plus même à les lui pardonner. Elle les avait oubliées, dans sa pitié pour lui qui souffrait, qu'elle voyait souffrir. Pourquoi n'avait-il pas deviné plus tôt la délicatesse unique de cette âme, si haute et si fidèle? Mais pourquoi elle-même n'avait-elle pas montré plus tôt, envers un homme qu'elle aimait cependant, plus de passion dans cet amour, plus d'ouverture de coeur, plus d'élan? Hélas! la prophétique formule du poète antique sera toujours vraie, dans le domaine des modestes destinées privées, aussi bien que dans celui du vaste développement des sociétés: «La Science au prix de la Douleur...» Que de fois il y faudrait ajouter: «et de la Faute!» Sans que la généreuse Valentine s'en rendît compte, cette flamme qui brillait dans ses prunelles en ce moment venait de la fièvre que la jalousie lui mettait dans les veines, depuis qu'elle savait l'infidélité de son mari. A son chagrin violent devant cette trahison, elle avait senti combien elle était à lui, en sorte que, là encore, les ténébreuses intrigues de l'envieuse Jeanne avaient produit un résultat justement opposé à celui qu'elle méditait. Et comment le mari perfide n'eût-il pas établi, dans ces instants mêmes, une comparaison, écrasante pour ses indignes amours? Valentine et lui, ils avaient depuis longtemps déjà vécu une vie secrète à côté de leur vie avouée. Seulement, c'était, lui, pour l'outrager, et, elle, c'était pour le servir, pour remplir une mission de piété filiale dont elle avait, à tout prix, voulu lui éviter l'amertume... Toutes ces émotions étaient là, entre eux, dans la voiture qui les emportait,--vers quelle scène suprême de tristesse et d'agonie? Il y a dans les qualités de père et de mère un caractère auguste qui rend insupportable d'y associer des idées comme celles qui allaient désormais et pour toujours se mêler chez Norbert au souvenir de ceux dont il était issu. Cet adultère de sa mère,--cette condamnation infâme de son vrai père,--son nom qui n'était pas son nom!... Que de hontes! Que de misères! Et comme si elle eût distinctement lu dans la pensée du malheureux, Valentine lui dit, rompant la première ce cruel silence, devant la petite maison où l'ancien amant de Mme de Chaligny achevait de mourir:

--«J'avais promis à ta mère de ne jamais t'apprendre la vérité que s'_il_ te demandait à ses derniers moments. Adoucis-les-lui. C'est elle qui t'en prie par moi, puisque c'est le seul cas où elle ait voulu que tout te fût révélé... Sois sûr qu'elle te voit en ce moment... C'est peut-être sa dernière expiation...»

--«Ne me demande rien en son nom,» répondit-il tout bas. «Tu m'ôterais mon courage.»

--«Ne parle pas d'elle ainsi,» implora Valentine, en lui mettant sa main sur la bouche d'un geste épouvanté. «Tu ne la connais pas.»

--«Je connais ma honte,» répondit-il, en se dégageant, «et que je porte un nom volé.»

--«Elle en a tant souffert!» dit-elle. «Ils ont tant expié! Tu sauras... Tu sauras... Tu sauras...» Elle répéta ces mots par trois fois avec une certitude qui, même dans l'émotion de cette minute, fit venir aux lèvres du fils une question, mais désespérée:

--«Qu'y a-t-il donc à savoir encore?»

--«Tout,» répliqua-t-elle d'un accent profond. «Ce ne sont pas les actes qu'il faut juger, dans la vie, ce sont les coeurs. Ah! cède au tien en ce moment, mon Norbert, tu regretterais tant plus tard de n'avoir pas aidé à effacer!»

* * * * *

Ils étaient arrivés près de la maison, devant laquelle se profilait la silhouette du coupé du médecin. Le cocher, descendu de son siège, se tenait près de la porte. Il reconnut Mme de Chaligny et marcha vers elle, comme elle s'élançait de sa voiture.

--«Qu'y a-t-il?» lui demanda-t-elle en devinant à sa physionomie qu'il se passait quelque chose de nouveau.

--«Il est mort,» répondit l'homme, tout bas, en montrant de la main les fenêtres du premier étage de la petite maison, et, de cette voix, si indifférente dans sa gravité feinte, que prennent les gens du peuple pour annoncer un événement tragique, à l'importance duquel il semble qu'ils participent par ce message même.

--«Il est mort...» répéta Valentine, et elle saisit la main de son mari pour lui dire: «Il n'a pas pu savoir ta réponse et ton premier refus, je te le jure... N'est-ce pas», ajouta-t-elle en s'adressant au cocher du médecin: «C'est pendant que vous alliez d'ici à la rue Barbet-de-Jouy qu'il a passé?»

--«Juste quand j'ai quitté, paraît-il. Je n'ai pas eu de détail, vous comprenez. Comme j'arrivais tout à l'heure, le domestique, qui rentrait de chercher le prêtre, m'a raconté l'accident.»

Mme de Chaligny avait senti qu'en entendant cette nouvelle son mari s'appuyait sur son bras pour ne pas tomber. Elle avait vu que l'émotion de cette mort apprise ainsi se doublait du repentir d'avoir hésité à venir et d'avoir manqué cette occasion suprême et unique de montrer un peu de piété filiale à celui qu'il savait son père. C'est à cause de cela et pour adoucir aussitôt cette douleur, qu'elle avait forcé le cocher à préciser un détail qui devait, lui semblait-il, atténuer, du moins sur un point, l'impression subie par Norbert. Elle put voir que la seconde réponse le laissait tout aussi troublé. Il avait pâli affreusement. Elle crut qu'il allait défaillir. Elle ignorait encore que l'attaque qui avait emporté le malade s'était déclarée dès la minute de sa rencontre si absolument inattendue avec le visiteur soi-disant venu de sa part à elle, et, frissonnante, elle le repoussa vers la voiture, en insistant:

--«Tu es trop ému. Il faut que nous rentrions... Si tu veux lui dire adieu, nous reviendrons demain...»

--«Non,» répondit-il. «Je veux le voir, maintenant.»

--«Ah! mon ami!...», fit-elle tout bas. «Tu leur as pardonné. Ah! que c'est bien!»

--«Leur pardonner!...» répéta-t-il, en mettant dans ce soupir tous les sentiments contradictoires qui l'agitaient à cet instant: l'horreur d'avoir été la cause, quand même, de cette crise dernière où le moribond avait succombé;--la révolte encore frémissante de son honneur contre la révélation faite sur sa mère;--un sursaut d'humanité, malgré tout, et un attendrissement à l'idée que là, entre les murs de ce pavillon solitaire, venait de mourir celui que cette mère avait aimé, celui dont il était né;--une reconnaissance, grandissante à chaque seconde, pour l'épouse méconnue et trahie, oui, qu'il avait trahie, comme sa mère avait trahi M. de Chaligny. Avait-il le droit de s'en indigner, de «pardonner», avait dit Valentine? Pour pardonner, ne faut-il pas avoir le droit de condamner? Et il subissait aussi cet impérieux besoin: revoir, avant la complète dispersion, le cadre d'objets où s'était déroulée cette longue tragédie cachée à laquelle il venait d'être initié lui-même si tragiquement;--contempler les traits de celui qui en avait été le héros, de cet homme qui avait assez passionnément ému le coeur de sa mère pour qu'elle ne l'eût pas renié après son crime;--chercher sur ce masque immobile la trace d'une ressemblance avec son propre visage, la preuve de cette filiation qui lui rendrait désormais si cruel d'entendre seulement prononcer le nom qu'il devait continuer de porter! Il avait, certes, sonné à cette petite porte, quelques heures auparavant, avec une amère émotion, lorsqu'il croyait tenir la preuve de l'adultère de sa femme. Qu'était-ce auprès du serrement de coeur qui l'étouffait maintenant!... La porte se rouvrit comme l'autre fois; il aperçut l'étroit escalier, avec son tapis, ses tentures, ses tableaux, à l'arrangement duquel sa mère avait sans doute présidé. Comme l'autre fois, il entra dans l'antichambre, puis dans le salon-bibliothèque où se tenait à présent le professeur Salvan, auquel dans le désarroi de la catastrophe, on n'avait pas transmis la première réponse, car il accueillit les deux nouveaux venus en leur disant:

--«Je vous attendais... Il a fini de souffrir, et dans une émotion douce qu'il vous aura due,» ajouta-t-il, en s'adressant à Norbert. «Il avait repris sa connaissance, et j'avais pu comprendre qu'il voulait vous revoir. Dans ces paralysies bulbaires progressives on est toujours à la merci d'une syncope. Elle s'est produite exactement comme ma voiture partait. J'ai entendu le bruit des roues. Lui aussi... Il m'a regardé avec une reconnaissance!... Cinq minutes après il n'était plus... Il y avait longtemps qu'il avait fait son sacrifice et qu'il s'était mis en règle. Il se pourrait bien que ce fût le plus sûr... D'ailleurs vous allez voir quel air de paix il a maintenant... Moi je n'ai plus rien à faire ici. Je vais à d'autres misères. Il y en a de pires, et qui n'ont pas une sainte pour les consoler...»