L'Avare

Part 6

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Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire ; et l'on m'écoutera, au moins, avant que de me condamner.

- Harpagon -

Je me suis abusé de dire une potence ; et tu seras roué tout vif.

- Élise -

(aux genoux d'Harpagon.)

Ah ! mon père, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n'allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez-vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez (17) ; il est tout autre que vos yeux ne le jugent, et vous trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que, sans lui, vous ne m'auriez plus il y a longtemps. Oui, mon père, c'est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l'eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille dont...

- Harpagon -

Tout cela n'est rien ; et il valait bien mieux pour moi qu'il te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait.

- Élise -

Mon père, je vous conjure par l'amour paternel, de me...

- Harpagon -

Non, non ; je ne veux rien entendre, et il faut que la justice fasse son devoir.

- Maître Jacques -

(à part.)

Tu me payeras mes coups de bâton !

- Frosine -

(à part.)

Voici un étrange embarras !

Scène V. - Anselme, Harpagon, Élise, Mariane, Frosine, Valère, un commissaire, Maître Jacques.

- Anselme -

Qu'est-ce, seigneur Harpagon ? je vous vois tout ému.

- Harpagon -

Ah ! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez faire ! On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur ; et voilà un traître, un scélérat qui a violé tous les droits les plus saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille.

- Valère -

Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias ?

- Harpagon -

Oui, ils se sont donné l'un à l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme ; et c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice à vos dépends, pour vous venger de son insolence.

- Anselme -

Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un coeur qui se serait donné ; mais, pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les miens propres.

- Harpagon -

Voilà monsieur qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien, à ce qu'il m'a dit, de la fonction de son office.

(Au commissaire, montrant Valère.)

Chargez-le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles.

- Valère -

Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille, et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis...

- Harpagon -

Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre.

- Valère -

Sachez que j'ai le coeur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.

- Anselme -

Tout beau ! Prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez, et vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez.

- Valère -

(mettant fièrement son chapeau.)

Je ne suis point homme à rien craindre, et si Naples vous est connu, vous savez qui était don Thomas d'Alburci.

- Anselme -

Sans doute, je le sais ; et peu de gens l'ont connu mieux que moi.

- Harpagon -

Je ne me soucie ni de dom Thomas ni dom Martin.

(Harpagon voyant deux chandelles allumées en souffle une.)

- Anselme -

De grâce, laissez-le parler ; nous verrons ce qu'il en veut dire.

- Valère -

Je veux dire que c'est lui qui m'a donné jour.

- Anselme -

Lui ?

- Valère -

Oui.

- Anselme -

Allez. Vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.

- Valère -

Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture, et je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier.

- Anselme -

Quoi ! vous osez vous dire fils de don Thomas d'Alburci ?

- Valère -

Oui, je l'ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.

- Anselme -

L'audace est merveilleuse ! Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans, pour le moins, que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.

- Valère -

Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol ; et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi ; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m'en trouvai capable ; que j'ai su depuis peu que mon père n'était point mort, comme je l'avais toujours cru ; que, passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise ; que cette vue me rendit esclave de ses beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parents.

- Anselme -

Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité ?

- Valère -

Le capitaine espagnol, un cachet de rubis qui était à mon père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avait mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

- Mariane -

Hélas ! à vos paroles, je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connaître clairement que vous êtes mon frère.

- Valère -

Vous, ma soeur ?

- Mariane -

Oui, mon coeur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; et notre mère, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté, et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté ; et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avait déchirée ; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.

- Anselme -

Ô ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles ! Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

- Valère -

Vous êtes notre père ?

- Mariane -

C'est vous que ma mère a tant pleuré ?

- Anselme -

Oui, ma fille ; oui, mon fils ; je suis dom Thomas d'Alburci que le ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portait, et qui, vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparait, après de longs voyages, à chercher, dans l'hymen d'une douce et sage personne, la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à Naples m'a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avais, je me suis habitué ici, où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses.

- Harpagon -

(à Anselme.)

C'est là votre fils ?

- Anselme -

Oui.

- Harpagon -

Je vous prends à partie pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés.

- Anselme -

Lui, vous avoir volé ?

- Harpagon -

Lui-même.

- Valère -

Qui vous dit cela ?

- Harpagon -

Maître Jacques.

- Valère -

(à maître Jacques.)

C'est toi qui le dis ?

- Maître Jacques -

Vous voyez que je ne dis rien.

- Harpagon -

Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.

- Valère -

Pouvez-vous me croire capable d'une action si lâche ?

- Harpagon -

Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.

Scène VI. - Harpagon, Anselme, Élise, Mariane, Cléante, Valère, Frosine, un commissaire, Maître Jacques, La Flèche.

- Cléante -

Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.

- Harpagon -

Où est-il ?

- Cléante -

Ne vous mettez point en peine. Il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.

- Harpagon -

N'en a-t-on rien ôté ?

- Cléante -

Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.

- Mariane -

(à Cléante.)

Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement et que le ciel,

(montrant Valère.)

avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père

(montrant Anselme.)

dont vous avez à m'obtenir.

- Anselme -

Le ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos voeux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père : allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est pas nécessaire d'entendre ; et consentez, ainsi que moi, à ce double hyménée.

- Harpagon -

Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.

- Cléante -

Vous la verrez saine et entière.

- Harpagon -

Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants.

- Anselme -

Eh bien ! j'en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point.

- Harpagon -

Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?

- Anselme -

Oui, je m'y oblige. Etes-vous satisfait ?

- Harpagon -

Oui, pourvu que pour les noces, vous me fassiez faire un habit.

- Anselme -

D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente.

- Le commissaire -

Holà ! messieurs, holà ! Tout doucement, s'il vous plaît. Qui me payera mes écritures ?

- Harpagon -

Nous n'avons que faire de vos écritures.

- Le commissaire -

Oui ! Mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.

- Harpagon -

(montrant maître Jacques.)

Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.

- Maître Jacques -

Hélas ! comment faut-il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir !

- Anselme -

Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

- Harpagon -

Vous payerez donc le commissaire ?

- Anselme -

Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

- Harpagon -

Et moi, voir ma chère cassette.

Notes [from 1890 edition]

(1) C'est-à-dire, elles ne sont pas fort "accommodées des biens de la fortune". Cette expression est encore d'usage aujourd'hui, et l'Académie cite cet exemple : Je l'ai vu pauvre, "mais il s'est bien accommodé."

(2) On trouve pour la première fois le mot "moucher" pour "épier", dans la légende de Faifeu, imprimée en 1532. Le mot "mouchard" n'est donc pas ancien dans notre langue.

(3) On dit proverbialement "parler à la barette de quelqu'un", pour lui parler sans ménagement, porter la main sur lui, le frapper à la tête.

(4) Un denier d'intérêt pour douze prêtés, c'est-à-dire un peu plus de huit pour cent.

(5) "Fluet". On disait autrefois "flouet" et "flou", dont "flouet" est le diminutif.

(6) Ce tour de phrase est latin. Boileau a dit dans la "Satire sur les Femmes" :

Je ne puis cette fois que je ne les excuse.

Ni Boileau ni Molière n'ont pu faire adopter ce latinisme.

(7) Avant sa conversion, saint Mathieu était receveur des tributs, et la malignité lui attribuait des prêts usuraires. De là l'ancienne expression proverbiale, "fester saint Matthieu", pour prêter à usure, et, par corruption, "fesse-Matthieu".

(8) C'est-à-dire un denier d'intérêt pour dix-huit prêtés, ce qui équivaut à un peu plus de cinq et demi pour cent.

(9) A vingt pour cent.

(10) A vingt-cinq pour cent.

(11) Les soldats portaient autrefois un bâton terminé d'un bout par une pointe qu'ils enfonçaient en terre, et de l'autre, par un fer fourchu sur lequel ils appuyaient leur mousquet, pour tirer plus juste. C'est ce qu'on appelait "la fourchette d'un mousquet".

(12) Expression proverbiale : "L'épée de chevet", l'épée qui ne nous quitte jamais. Au figuré, "l'expression qu'on a sans cesse à la bouche".

(13) C'était une formule ancienne de santé et d'économie qu'on trouve quelquefois chez les Latins, énoncée par les seules lettres initiales de chaque mot E.V.V.N.V.V.E. : "ede ut vivas, ne vivas ut edas.", "Mange pour vivre, et ne vis pas pour manger."

(14) Expression proverbiale : "Il n'y a pas même pour un double", c'est-à-dire "il n'y en a point". Le double était une petite pièce de monnaie qui valait deux deniers.

(15) Suivant Ménage, cette expression a été imaginée pour éviter de se servir du mot "diable". Molière n'est pas le seul qui ait employé ce mot dans ce sens : longtemps avant lui, Rabelais avait dit : "Créature du grand vilain diantre d'enfer" (liv. III, ch. III).

(16) Du temps de Molière, le mot "scandaliser" se prenait quelquefois dans le sens de "décrier", "diffamer". (Voyez le dictionnaire de l'Académie, édition de 1694).

(17) "Offenser" est la traduction littéraire d'"offendere", mot dont le sens est beaucoup moins restreint en latin qu'en français. Il signifie ici, "celui dont vous avez à vous plaindre". L'exemple de Molière n'a pu le faire adopter avec cette acception.

End of Project Gutenberg's L'Avare, by Jean-Baptiste Poquelin [AKA Molière]