L'Avare

Part 3

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Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.

- Harpagon -

Tout de bon ?

- Frosine -

Comment ! vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes ; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.

- Harpagon -

Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.

- Frosine -

Eh bien, qu'est-ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C'est la fleur de l'âge, cela, et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme.

- Harpagon -

Il est vrai ; mais vingt années de moins, pourtant, ne me feraient point de mal, que je crois.

- Frosine -

Vous moquez-vous ? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte à vivre jusques à cent ans.

- Harpagon -

Tu le crois ?

- Frosine -

Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. Oh ! que voilà bien là, entre vos deux yeux, un signe de longue vie !

- Harpagon -

Tu te connais à cela ?

- Frosine -

Sans doute. Montrez-moi votre main. Mon Dieu, quelle ligne de vie !

- Harpagon -

Comment ?

- Frosine -

Ne voyez-vous pas jusqu'où va cette ligne-là ?

- Harpagon -

Eh bien ! qu'est-ce que cela veut dire ?

- Frosine -

Par ma foi, je disais cent ans ; mais vous passerez les six-vingts.

- Harpagon -

Est-il possible ?

- Frosine -

II faudra vous assommer, vous dis-je ; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.

- Harpagon -

Tant mieux ! Comment va notre affaire ?

- Frosine -

Faut-il le demander ? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout ? J'ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux. Il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler ; et je crois, si je me l'étais mis en tête, que je marierais le Grand Turc avec la République de Venise. Il n'y avait pas, sans doute, de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j'ai commerce chez elles, je les ai à fond l'une et l'autre entretenues de vous ; et j'ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue et prendre l'air à sa fenêtre.

- Harpagon -

Qui a fait réponse...

- Frosine -

Elle a reçu la proposition avec joie ; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée pour cela.

- Harpagon -

C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme ; et je serai bien aise qu'elle soit du régal.

- Frosine -

Vous avez raison. Elle doit, après dîner, rendre visite à votre fille, d'où elle fait son compte d'aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au souper.

- Harpagon -

Eh bien, elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.

- Frosine -

Voilà justement son affaire.

- Harpagon -

Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille ? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle-ci ? Car encore n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose.

- Frosine -

Comment ! C'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.

- Harpagon -

Douze mille livres de rente ?

- Frosine -

Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche. C'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudrait pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui ; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente et quarante, vingt mille francs cette année. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres, et mille écus que nous mettons pour la nourriture: ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptés ?

- Harpagon -

Oui ; cela n'est pas mal ; mais ce compte-là n'est rien de réel.

- Frosine -

Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu ?

- Harpagon -

C'est une raillerie que de vouloir me constituer sa dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.

- Frosine -

Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien, dont vous serez le maître.

- Harpagon -

Il faudra voir cela. Mais Frosine, il y a encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois, et les jeunes gens, d'ordinaire, n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie : j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût, et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderaient pas.

- Frosine -

Ah ! que vous la connaissez mal ! C'est encore une particularité que j'avais à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.

- Harpagon -

Elle ?

- Frosine -

Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants ; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avait que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.

- Harpagon -

Sur cela seulement ?

- Frosine -

Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.

- Harpagon -

Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.

- Frosine -

Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit ? Des Adonis, des Céphales, des Pâris, et des Apollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise, sur les épaules de son fils.

- Harpagon -

Cela est admirable. Voilà ce que je n'aurais jamais pensé, et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avais été femme, je n'aurais point aimé les jeunes hommes.

- Frosine -

Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ! et je voudrais bien savoir quel ragoût il y a à eux !

- Harpagon -

Pour moi, je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

- Frosine -

Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins, et peut-on s'attacher à ces animaux-là ?

- Harpagon -

C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs hauts-de-chausses tombants et leurs estomacs débraillés !

- Frosine -

Hé ! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous ! Voilà un homme, cela ; il y a là de quoi satisfaire à la vue, et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu pour donner de l'amour.

- Harpagon -

Tu me trouves bien ?

- Frosine -

Comment ! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre, et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.

- Harpagon -

Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n'y a que ma fluxion qui me prend de temps en temps.

- Frosine -

Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.

- Harpagon -

Dis-moi un peu : Mariane ne m'a-t-elle point encore vu ? N'a-t-elle point pris garde à moi en passant ?

- Frosine -

Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite et l'avantage que ce lui serait d'avoir un mari comme vous.

- Harpagon -

Tu as bien fait, et je t'en remercie.

- Frosine -

J'aurais, monsieur, une petite prière à vous faire. J'ai un procès que je suis sûr le point de perdre, faute d'un peu d'argent ;

(Harpagon prend un air sérieux.)

et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir.

(Harpagon reprend un air gai.)

Ah ! que vous lui plairez, et que votre fraise à l'antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses attaché au pourpoint avec des aiguillettes. C'est pour la rendre folle de vous ; et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.

- Harpagon -

Certes, tu me ravis de me dire cela.

- Frosine -

En vérité, Monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout a fait grande.

(Harpagon reprend son air sérieux.)

Je suis ruinée si je le perds, et quelque petite assistance me rétablirait mes affaires... Je voudrais que vous eussiez vu le ravissement où elle était à m'entendre parler de vous.

(Harpagon reprend son air gai.)

La joie éclatait dans ses yeux au récit de vos qualités, et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.

- Harpagon -

Tu m'as fait grand plaisir, Frosine ; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.

- Frosine -

Je vous prie, Monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande.

(Harpagon reprend encore un air sérieux.)

Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée.

- Harpagon -

Adieu, je vais achever mes dépêches.

- Frosine -

Je vous assure, Monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.

- Harpagon -

Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.

- Frosine -

Je ne vous importunerais pas si je ne m'y voyais forcée par la nécessité.

- Harpagon -

Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.

- Frosine -

Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, Monsieur, le plaisir que...

- Harpagon -

Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.

- Frosine -

(seule.)

Que la fièvre te serre, chien de vilain, à tous les diables ! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques ; mais il ne me faut pas pourtant quitter la négociation ; et j'ai l'autre côté, en tout cas, d'où je suis assurée de tirer bonne récompense.

ACTE TROISIÈME. ---------------

Scène première. - Harpagon, Cléante, Élise, Valère, Dame Claude, tenant un balai ; Maître Jacques, La Merluche, Brindavoine.

- Harpagon -

Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude ; commençons par vous. Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout ; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le souper, au gouvernement des bouteilles ; et, s'il s'en écarte quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous et le rabattrai sur vos gages.

- Maître Jacques -

(à part.)

Châtiment politique.

- Harpagon -

(à Dame Claude.)

Allez.

Scène II. - Harpagon, Cléante, Élise, Valère, Maître Jacques, Brindavoine, La Merluche.

- Harpagon -

Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.

- Maître Jacques -

(à part.)

Oui. Le vin pur monte à la tête.

- La Merluche -

Quitterons-nous nos souquenilles, monsieur ?

- Harpagon -

Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits.

- Brindavoine -

Vous savez bien, Monsieur, qu'un des devants de mon pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe.

- La Merluche -

Et, moi, Monsieur, que j'ai mon haut-de-chausses tout troué par-derrière, et qu'on me voit, révérence parler...

- Harpagon -

(à la Merluche.)

Paix ! Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde.

(A Brindavoine, en lui montrant comment il doit mettre son chapeau au-devant de son pourpoint, pour cacher la tache d'huile.)

Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez.

Scène III. - Harpagon, Cléante, Élise, Valère, Maître Jacques.

- Harpagon -

Pour vous, ma fille, vous aurez l'oeil sur ce que l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun dégât : cela sied bien aux filles. Mais cependant préparez-vous à bien recevoir ma maîtresse, qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle à la foire. Entendez-vous ce que je vous dis ?

- Élise -

Oui, mon père.

- Harpagon -

Oui, nigaude.

Scène IV. - Harpagon, Cléante, Valère, Maître Jacques.

- Harpagon -

Et vous, mon fils le damoiseau, à qui j'ai la bonté de pardonner l'histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage.

- Cléante -

Moi, mon père ? mauvais visage ! Et par quelle raison ?

- Harpagon -

Mon Dieu, nous savons le train des enfants dont les pères se remarient, et de quel oeil ils ont coutume de regarder ce qu'on appelle belle-mère ; mais si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous recommande surtout de régaler d'un bon visage cette personne-là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu'il vous sera possible.

- Cléante -

A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d'être bien aise qu'elle devienne ma belle-mère : je mentirais si je vous le disais ; mais pour ce qui est de la bien recevoir et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.

- Harpagon -

Prenez-y garde au moins.

- Cléante -

Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre.

- Harpagon -

Vous ferez sagement.

Scène V. - Harpagon, Valère, Maître Jacques.

- Harpagon -

Valère, aide-moi à ceci. Oh çà, maître Jacques, approchez-vous ; je vous ai gardé pour le dernier.

- Maître Jacques -

Est-ce à votre cocher, Monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l'un et l'autre.

- Harpagon -

C'est à tous les deux.

- Maître Jacques -

Mais à qui des deux le premier ?

- Harpagon -

Au cuisinier.

- Maître Jacques -

Attendez donc, s'il vous plaît.

(Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paraît vêtu en cuisinier.)

- Harpagon -

Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?

- Maître Jacques -

Vous n'avez qu'à parler.

- Harpagon -

Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.

- Maître Jacques -

(à part.)

Grande merveille !

- Harpagon -

Dis-moi un peu : nous feras-tu bonne chère ?

- Maître Jacques -

Oui, Si vous me donnez bien de l'argent.

- Harpagon -

Que diable, toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : De l'argent, de l'argent, de l'argent ! Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent ! toujours parler d'argent ! Voilà leur épée de chevet (12), de l'argent !

- Valère -

Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent ! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant ; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.

- Maître Jacques -

Bonne chère avec peu d'argent !

- Valère -

Oui.

- Maître Jacques -

(à Valère.)

Par ma foi, Monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier ; aussi bien vous mêlez-vous céans d'être le factotum.

- Harpagon -

Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra ?

- Maître Jacques -

Voilà monsieur votre intendant qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.

- Harpagon -

Haye ! Je veux que tu me répondes.

- Maître Jacques -

Combien serez-vous de gens à table ?

- Harpagon -

Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit : quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

- Valère -

Cela s'entend.

- Maître Jacques -

Eh bien ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Potages... Entrées.

- Harpagon -

Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.

- Maître Jacques -

Rôt...

- Harpagon -

(mettant la main sur la bouche de maître Jacques.)

Ah ! traître, tu manges tout mon bien.

- Maître Jacques -

Entremets...

- Harpagon -

(mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.)

Encore ?

- Valère -

(à maître Jacques.)

Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.

- Harpagon -

Il a raison.

- Valère -

Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que, suivant le dire d'un ancien, "il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger" (13).

- Harpagon -

Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : "Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi..." Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis ?

- Valère -

Qu'"il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger."

- Harpagon -

(à maître Jacques.)

Oui. Entends-tu ?

(À Valère.)

Qui est le grand homme qui a dit cela ?

- Valère -

Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

- Harpagon -

Souviens-toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.

- Valère -

Je n'y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire : je réglerai tout cela comme il faut.

- Harpagon -

Fais donc.

- Maître Jacques -

Tant mieux ! j'en aurai moins de peine.

- Harpagon -

(à Valère.)

Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord : quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.

- Valère -

Reposez-vous sur moi.

- Harpagon -

Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.

- Maître Jacques -

Attendez. Ceci s'adresse au cocher.

(Il remet sa casaque.)

Vous dites...

- Harpagon -

Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...

- Maître Jacques -

Vos chevaux, Monsieur ? Ma foi ! ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière : les pauvres bêtes n'en ont point, et ce serait fort mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.

- Harpagon -

Les voilà bien malades ! ils ne font rien.

- Maître Jacques -

Et, pour ne faire rien, Monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger ? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le coeur de les voir ainsi exténués ; car, enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche, et c'est être, Monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

- Harpagon -

Le travail ne sera pas grand d'aller jusqu'à la foire.

- Maître Jacques -

Non, je n'ai pas le courage de les mener ; et je ferais conscience de leur donner des coups de fouet, en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.

- Valère -

Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard à se charger de les conduire : aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.

- Maître Jacques -

Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.

- Valère -

Maître Jacques fait bien le raisonnable !

- Maître Jacques -

Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire !

- Harpagon -

Paix !

- Maître Jacques -

Monsieur, je ne saurais souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous : car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie ; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.

- Harpagon -

Pourrais-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi ?

- Maître Jacques -

Oui, monsieur, si j'étais assuré que cela ne vous fâchât point.

- Harpagon -

Non, en aucune façon.

- Maître Jacques -

Pardonnez-moi ; je sais fort bien que je vous mettrais en colère.

- Harpagon -

Point du tout ; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

- Maître Jacques -

Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde ; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton ; celui-ci, que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui était celui d'avant moi, vous donna, dans l'obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise ? On ne saurait aller nulle part où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu.

- Harpagon -

(en battant maître Jacques.)

Vous êtes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent.

- Maître Jacques -

Eh bien, ne l'avais-je pas deviné ? Vous ne m'avez pas voulu croire. Je vous l'avais bien dit que je vous fâcherais de vous dire la vérité.

- Harpagon -

Apprenez à parler.