L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI

Chapter 7

Chapter 73,864 wordsPublic domain

Les deux sergents de ville écartèrent un peu trop sans façon ceux qui gênaient leur passage. Dans ces choses accessoires, il est permis de leur conseiller plus de moelleux.

Quand ils furent en face de l'inconnu, l'un d'eux lui dit tranquillement:

--Vos papiers, s'il vous plaît.

--Qu'est-ce que ça fait les papiers! cria-t-on de toutes parts. Ils en ont tous des papiers. L'enfant! l'enfant!

Celui des deux sergents de ville qui n'avait pas parlé répondit:

--Donnez-nous la paix et au large! circulez!

Il y eut un grand murmure, mais le sergent fit un pas en avant et la foule recula.

Ce mouvement mit à découvert la Gloriette, toujours accroupie et n'ayant aucune conscience de ce qui se passait autour d'elle. Médor, qui n'avait plus à garder l'accusé, vint à elle et essaya de la relever. Elle lui sourit sans rien dire, faisant signe qu'elle voulait rester ainsi. Médor s'agenouilla auprès d'elle.

La foule ne donna point attention à cela.

Tous les yeux étaient sur le milord, tiré ainsi par l'animadversion publique, au grand mépris de toutes les notions acceptées sur la couleur du teint et du poil des Anglais. La foule espérait qu'il n'avait point de papiers, car au lieu d'atteindre son portefeuille, le milord, d'un air embarrassé, semblait chercher des paroles d'explication.

Le sergent de ville, défiant par devoir, mais poli à cause du «beau linge», tendait la main d'un air calme et fier.

--C'est un faux milord! suggéra le gamin. Il n'a pas sur lui la preuve de sa naissance!

--Il n'en manque pas, soupira la dame isolée, qui font de la poussière et qui n'ont rien sur eux!

--Voilà plus de vingt ans que je fais les promenades avec succès, disait cependant mère Noblet au second sergent de ville. Un temps qui fut, on aurait serré les pouces de ce polisson-là dans un étau de taillandier jusqu'à ce qu'il ait dit où est la petite et payé gros pour la mère, qui me devrait bien quelque chose en ce cas-là...

--Oh! oh! fit l'assistance en resserrant le cercle, attention! Le voilà qui met la main à la poche! Il a son passeport!

L'étranger, en effet, déboutonnait lentement le revers de sa redingote noire. Il prit dans la poche de côté un portefeuille où il choisit, parmi plusieurs papiers, une simple carte de visite qu'il tendit au sergent de ville.

--En voilà une belle preuve! grondèrent quelques voix.

Mais à la vue du nom gravé sur la carte, le sergent de ville ôta son tricorne comme si c'eût été un simple chapeau bourgeois.

Les deux hommes sans uniforme qui se tenaient à quelques pas échangèrent un regard.

--C'est sûr qu'il a l'air de quelqu'un comme il faut, murmura la dame sans cavalier.

--Avez-vous jamais vu! gronda la Bergère au comble de l'indignation; il ne manquerait plus que de lui faire des excuses!

--Monsieur le duc, dit en ce moment le premier sergent de ville d'une voix basse mais distincte, je vous demande pardon, j'ai dû accomplir mon devoir.

--Voilà, conclut amèrement la mère Noblet. Ni vu ni connu! Et moi mon commerce est flambé! Ah! les riches!

Une huée bruyante s'éleva de la foule.

--L'enfant! l'enfant! l'enfant! criait-on.

La Gloriette mit sa main sur l'épaule de Médor et lui demanda:

--Quel enfant?

On eût dit qu'un travail se faisait en elle et que son intelligence allait s'éveiller. Médor ferma ses gros poings et sa voix domina tous les autres bruits.

--Je n'ai pas menti, dit-il, l'homme a causé avec la voleuse d'enfants. Si on le laisse s'en aller, je le suivrai... et je l'aurai!

La Gloriette répéta en regardant le vague:

--La voleuse d'enfants...

Puis elle devint attentive, et sa pauvre jolie tête se redressa dans une pose inquiète.

Les groupes s'agitaient en colère; on se montrait au doigt l'étranger qui reboutonnait sa redingote paisiblement. Madame Noblet ordonna à son troupeau de se mettre en rangs et dit à Médor avec rudesse:

--À ton ouvrage, toi!

--Non, repartit Médor, celle-là est trop malheureuse, je reste avec elle.

--Ah! fit la Gloriette qui l'interrogea d'un regard éperdu, est-ce moi?... est-ce moi qui suis trop malheureuse!

La Bergère s'élança vers les sergents de ville pour faire respecter son autorité, mais ceux-ci, qui jugeaient l'affaire finie et bien finie, se mirent dos à dos pour prononcer le commandement sacramentel:

--Circulez!

--Mais l'enfant! l'enfant! répéta l'assistance.

Médor ajouta:

--Et la mère!

--Où est la mère? demanda un des sergents.

Personne ne répondit, parce que la Gloriette venait de se mettre sur ses pieds. Elle semblait attendre que quelqu'un parlât. Le sergent la devina et marcha vers elle.

--Vous allez suivre ces messieurs au bureau de police de votre quartier, lui dit-il avec douceur, en montrant les deux agents. C'est heureux qu'ils se soient trouvés là à la gare, vous ferez votre déclaration. S'il y a des témoins, ils déposeront. La Gloriette avait ses grands yeux fixés sur lui.

--C'est donc moi! murmura-t-elle. Tout ce monde-là est ici pour moi! Et on m'a volé ma Petite-Reine!

Médor la prit dans ses bras pour l'empêcher de tomber à la renverse.

Tous les bruits étaient morts comme par enchantement. Un silence profond entourait cette scène. L'angoisse des mères est contagieuse entre toutes. On voyait un large cercle de figures attristées, dont l'expression avait quelque chose de respectueux.

--Je l'ai quittée ce matin, poursuivit la Gloriette; chaque fois que je la quittais, j'avais peur. Il me semblait que j'étais trop heureuse, et qu'on me prendrait mon bonheur. J'ai pensé à elle tout le long du chemin, à elle, rien qu'à elle. Jamais je ne pense qu'à elle... Etes-vous bien sûr qu'on me l'ait volée? Pourquoi me l'aurait-on volée? À quoi peut-elle leur servir, puisqu'ils ne sont pas sa mère!

Elle disait tout cela lentement et presque à voix basse, mais chacun l'entendait, même aux derniers rangs de la foule.

Deux grosses larmes, les premières qu'elle eût versées, coulaient sur sa joue pâle.

--On la retrouvera, insinuèrent quelques voix compatissantes.

La Gloriette se raidit dans les bras de Médor et ses yeux lancèrent un grand éclair, mais sa voix resta faible et brisée, tandis qu'elle disait:

--Que veut-on pour la retrouver? Je donnerai tout ce qu'on voudra, mon sang, ma chair... Ah! les ongles de mes doigts, et mes cheveux et mes yeux, et mon âme!

--En route, ordonna un des deux hommes sans uniforme, qui ajouta entre ses dents: Ça vous retourne, parole d'honneur!

Ils se dirigèrent, lui et son compagnon, vers la sortie. On ne les regarda pas. Le sergent de ville dit:

--Celles qui crient, ce n'est rien, mais de l'entendre plaindre si doucement, j'en ai le coeur étouffé.

Et c'était l'impression de tout le monde. Désormais ce n'était plus l'émotion théâtrale, la curiosité elle-même tombait devant cette déchirante douleur. La foule était comme la jeune mère, elle avait le coeur étouffé.

L'étranger que le sergent de ville avait appelé monsieur le duc et qui avait excité un instant les violents soupçons de la cohue n'avait point profité de la liberté qui lui était donnée. Il restait toujours à la même place et toujours regardant.

Au moment où l'on se mettait en marche, il fit quelques pas vers le groupe principal et aborda les représentants de l'autorité.

--Ce jeune homme a dit vrai, prononça-t-il avec une extrême difficulté en désignant du doigt Médor. J'ai vu la voleuse d'enfants, je lui ai parlé. Conduisez-moi chez le magistrat.

--Vous êtes donc un brave homme, vous! s'écria Médor chaudement.

Il traduisait ainsi avec tant de naïveté la surprise qui était sur tous les visages que l'étranger eut un grave sourire.

--Oui, répondit-il, je suis un brave homme.

Quand il souriait, sa physionomie était remarquablement belle. Il prit avec les sergents de ville la tête de la nombreuse colonne qui descendait vers la place Valhubert.

Les opinions de la foule sont changeantes: elle est femme. La foule n'était pas éloignée maintenant de voir en cet homme, atteint et convaincu naguère de vampirisme, un héros de roman ou même un ange sauveur.

Le premier sergent de ville aidait Lily à droite, pendant que Médor la soutenait à gauche, puis venait la Bergère avec son troupeau, puis la masse du public qui n'avait pas sensiblement diminué.

La Bergère faisait remarquer, autant qu'elle le pouvait, le bon ordre de son petit bataillon.

Comme on dépassait la grande grille, Lily, qui, en apparence, était restée insensible depuis ses dernières paroles, étendit ses bras vers la marchande de jouets et de gâteaux, établie à droite de l'entrée, et un profond sanglot souleva son sein.

--Est-ce vrai, vraiment, ce qu'on dit? demanda la marchande. A-t-on détourné ce joli bijou de Petite-Reine?

--C'est vrai, balbutia Lily, vrai, vrai!... Hier elle s'est arrêtée ici, elle a voulu une bouteille de dragées...

--Et tout ce qu'elle voulait, elle l'avait, dit la marchande. Quand vous n'aviez pas d'argent, je vous faisais crédit de si bon coeur!

--Je l'ai quittée, toute la moitié d'un jour... et on me l'a volée!... Ah! c'est vrai, vrai, vrai!

Ses larmes coulaient avec plus d'abondance, et sa parole prenait plus de volubilité. La fièvre venait.

--Allons, du courage! dit le sergent.

--Toute la moitié d'un jour, répéta la Gloriette. Chaque minute peut apporter un malheur. Ah! celles qui sont riches! celles qui n'ont pas besoin de donner leurs petits à garder!

--C'est ça! gronda mère Noblet en passant à son tour devant la marchande. C'est à moi la faute! elle va me demander une rente. Je connais mon affaire... Et la maison est abîmée!... parce qu'on laisse entrer des communiantes, et des collèges, et des tourlourous, la misère! et des nourrices, la grêle! Il sera bientôt permis d'amener des chiens enragés, va comme je te pousse! Ce n'est pas moi qui défendrai le gouvernement, si on fait des barricades!

On marchait. De tous côtés les gens accouraient sur la place pour voir. Voir! la passion des grands et des petits! Et ils voyaient Lily aller, échevelée, admirablement belle dans ses larmes.

Et dès qu'on avait prononcé le nom de Petite-Reine, ils comprenaient. C'était le quartier. La plupart connaissaient Petite-Reine. Vous eussiez dit un deuil public. Il y en avait qui pleuraient, des femmes, des hommes aussi, quand Lily les regardait de ses grands yeux baignés, et en gémissant:

--Je ne l'ai plus! ils me l'ont volée! c'est vrai! c'est vrai! c'est vrai!

IX

Bureau de police

À la tête du pont d'Austerlitz, la Gloriette s'arrêta brusquement. Elle se dégagea des deux bras à la fois et essuya ses yeux. Là le terrain se relève; en se retournant elle put voir le Jardin des Plantes par-dessus le flot de têtes qui l'en séparait. Elle murmura, perdant une idée qu'elle avait:

--Tous ceux-là sont ici pour elle. On l'aimait bien. S'ils cherchaient tous, comme je chercherai, le jour, la nuit...

--Moi, je chercherai, prononça une voix à son oreille, le jour, la nuit...

Elle regarda celui qui parlait. La pauvre figure de Médor était toute bouffie de larmes.

--Demain, dit-elle, tous ceux-là auront oublié...

--Moi, interrompit résolument Médor, je n'oublierai jamais!

Lily, au lieu de remercier, haussa les épaules comme un enfant à qui on promet une chose impossible.

--Vous verrez, dit Médor avec simplicité.

Mais l'idée de la Gloriette lui revenait.

--Je veux retourner! je veux retourner s'écria-t-elle, on n'a pas cherché, le jardin est grand, et elle est si petite. Pour la cacher, il suffit d'une touffe de fleurs. Aujourd'hui, tout le monde est avec moi, personne ne refusera de chercher pour l'amour de moi, mais demain...

«Et puis, s'interrompit-elle, résistant à ceux qui la soutenaient, j'ai oublié quelque chose là-bas... Vous ne me croyez pas, mais je vous assure que j'ai oublié quelque chose... Écoutez! mère Noblet me montrera l'endroit où elle l'a vue pour la dernière fois... et je retrouverai la place de son petit pied chéri... et j'emporterai la terre... et je l'aurai... et je la garderai...

Un sanglot la suffoqua.

--Voyons! voyons! dit le sergent, dont la paupière battit.

Et comme Médor faisait mine de se révolter, il ajouta:

--Bonhomme, j'approuve ta sensibilité, mais le temps presse. Monsieur Picard et monsieur Rioux me font signe là-bas... J'ai idée qu'ils veulent battre la foire au pain d'épice, dont c'est le dernier jour, place du Trône. En avant!

Médor comprit et enleva la pauvre Gloriette qui ne résistait plus.

Monsieur Picard et monsieur Rioux, les deux agents, avaient disparu.

La procession continua sa marche. À mesure qu'on approchait de la rue Lacuée, l'intérêt des passants augmentait. Sur la place Mazas, le convoi se recruta de tous les badauds rassemblés autour de la danseuse de corde qui est là en permanence et dont Petite-Reine était une cliente assidue. La danseuse de corde vint elle-même avec ses trois petites filles et ses deux petits garçons qui ne se ressemblaient point entre eux.

La Gloriette sembla frappée; elle regarda attentivement la famille de la saltimbanque et murmura:

--Sont-ils bien à elle, tous ces enfants?

--Les mamans sont sorcières, dit le sergent. On va éplucher le Trône. En avant! en avant!

Mais c'étaient maintenant des voisins qui se présentaient sur la route, des gens que Lily voyait tous les jours, et qui tous les jours arrêtaient Petite-Reine pour avoir un baiser ou un sourire.

--Est-ce bien vrai? est-ce bien vrai? Elle était si mignonne ce matin, en partant pour la promenade! Elle se tenait si droite! elle tournait si bien ses jolis pieds en dehors.

--Elle m'a dit bonjour en passant...

--Elle riait, elle chantait...

--Ils me l'ont prise! répondait la Gloriette. Je suis toute seule, je n'ai plus rien, c'est bien vrai, c'est bien vrai!

--Et il faut que ce soit celle-là pour la première fois que ça m'arrive! ajoutait la Bergère qui pleurait aussi sous son grand chapeau de paille: une enfant si connue! mon commerce est flambé, je n'ai plus que l'hôpital!

Par le fait, mère Noblet n'eut pas besoin, ce soir-là, de reconduire ses brebis à domicile.

Tout le long du chemin, on put voir les parents qui venaient l'un après l'autre reprendre leurs enfants sans mot dire, et les emportaient comme une proie.

Quand on arriva devant la maison du commissaire de police, la Bergère n'avait plus de troupeau.

Elle croisa ses mains sous son vieux châle, et lança à Lily un regard plein de rancune en disant:

--Et c'est elle qu'ils plaignent!

On la fit entrer au bureau de police sur les pas de la Gloriette, qui gardait maintenant le silence, affaissée dans sa douleur. Une douzaine de témoins, choisis un peu au hasard, furent introduits, et la grande masse de l'attroupement resta dehors.

Le milord, comme on persistait à appeler dans la foule cet étranger qui avait le teint d'un sang-mêlé, était déjà dans le cabinet du commissaire, avec les deux agents et un des sergents de ville.

Dans la pièce d'entrée, où se tenait le secrétaire, on donna une chaise à Lily, près de qui Médor restait comme une sentinelle.

--Ça fait pis qu'une émeute, dit le second sergent de ville au secrétaire. Depuis douze ans que je suis dans la partie, jamais je n'ai rien vu de pareil. Cette bichette-là, c'est comme si on avait enlevé une princesse.

Le secrétaire, attentif, ayant mis la plume à l'oreille, il fallut, pour la centième fois, entamer le récit détaillé de ce qui avait eu lieu. Lily pleurait silencieusement; la Bergère ponctuait les phrases, en disant:

--Et c'est moi qui en pâtirai! moi toute seule! vous verrez! Dans le cabinet voisin il n'y avait plus personne que le milord assis auprès du commissaire de police qui l'écoutait avec une respectueuse déférence, gardant à la main une large carte sur laquelle étaient inscrits ses noms et qualités.

«Hernan-Maria Gerès da Guarda, duc de Chaves, grand de Portugal de première classe, envoyé de S. M. l'empereur du Brésil.»

Le duc de Chaves parlait lentement et avec une extrême difficulté, mais vis-à-vis d'un magistrat, il avait repris tout naturellement le ton qui convenait à sa dignité.

--Pour des motifs qui me sont personnels, dit-il, je m'intéresse à l'enfant et à la mère. J'aurais pu tout à l'heure réparer le mal rien qu'en étendant la main, car le hasard m'a placé sur le chemin de la misérable créature qui a détourné l'enfant, mais la peine que j'ai à parler votre langage, mon désir de garder l'incognito et encore une circonstance qu'il me plaît de ne point mentionner: tout cela joint à une certaine timidité produite par mon ignorance de vos usages et de vos moeurs (je suis à Paris seulement depuis un mois) m'a empêché de parler et d'agir. J'ai laissé échapper l'occasion et j'en ai un regret mortel, car les larmes de cette malheureuse jeune mère m'ont percé le coeur. Tout ce que je puis faire, c'est de fournir le portrait exact de la femme qui a enlevé l'enfant.

Le commissaire de police prit la plume et écrivit sous sa dictée le signalement minutieux de Saladin déguisé en femme.

--Monsieur le duc, dit-il quand ce travail fut achevé, m'est-il permis d'interroger Votre Excellence?

--Cela vous est permis, répondit le duc de Chaves.

--L'homme qui vous a introduit m'a dit que Votre Excellence avait parlé à la voleuse d'enfants.

--C'est la vérité.

--Il me serait utile de connaître les paroles échangées entre cette femme et Votre Excellence.

Le duc réfléchit quelques instants avant de répondre.

--Ce qui a été dit entre cette femme et moi, déclara-t-il enfin, n'a aucun trait à l'affaire présente, sauf ma première question et sa première réponse. Je lui ai demandé: Où menez-vous cette enfant?

--La petite vous connaissait?

--Oui, car elle m'a souri... La femme m'a répondu: Je suis gardienne chez mère Noblet, la promeneuse, et je conduis Petite-Reine au logis de son père où sa maman viendra la chercher.

--Est-ce tout?

--Non... La femme a ajouté quelques mots qui ne regardent que moi... et a fait appel à ma générosité.

Le commissaire de police mit la main devant ses yeux et enveloppa son interlocuteur d'un regard perçant.

--Vous lui avez donné? prononça-t-il tout bas.

--Oui, repartit le duc simplement. Je suis très riche.

--C'était une pure aumône?

Sous le bronze de sa peau, le duc rougit.

--Monsieur, dit-il au lieu de répondre et avec un visible embarras, dans mon pays, il est possible d'activer les recherches de la police avec de l'argent.

--En France, répliqua simplement le commissaire, les magistrats regardent toute offre d'argent comme la plus grave des insultes.

Le duc s'inclina, puis se leva.

--Je suppose bien pourtant, continua le commissaire, que Votre Excellence n'a point voulu outrager un honnête homme qui ne lui a jamais fait de mal. Je suppose encore, ou plutôt je suis certain, que Votre Excellence a des motifs tout charitables pour s'intéresser à cette affaire.

Peut-être y avait-il ici une toute petite pointe de moquerie, voilée sous la gravité respectueuse du débit. Le duc de Chaves se redressa.

--Je parle ainsi, poursuivit encore le commissaire, pour entrer, autant que cela est possible, dans les idées de Votre Excellence. En France, comme partout, l'administration emploie des subalternes. Ce sont même des subalternes qui cherchent et qui trouvent. Il est certain que l'argent met à leur disposition des moyens de trouver; il est certain aussi que la perspective d'une récompense les encourage et les stimule.

Le duc de Chaves prit dans son portefeuille deux billets de mille francs qu'il déposa sur le bureau.

--C'est trop, dit le commissaire en souriant. Nous n'avons pas de mines d'or chez nous. Avec la moitié de cette somme je ferai plus que le nécessaire, et il vous sera rendu compte de l'emploi de votre argent.

Il prit un des billets et écrivit quelques lignes sur un papier à tête imprimée qu'il présenta ouvert au noble Portugais.

--J'engage Votre Excellence à se rendre sur-le-champ chez monsieur le chef de la sûreté, à la préfecture, dit-il en se levant à son tour. Ce mot servira d'explication et, là-bas, l'autre billet pourra trouver son emploi.

Il salua respectueusement, et le duc prit congé.

Aussitôt qu'il fut sorti, le commissaire sonna. Picard entra.

--Il y a quelque chose là-dessous, lui dit le commissaire. Est-ce que la jeune femme est jolie?

--Plus que jolie, répliqua Picard. Elle est à croquer, malgré ses yeux rouges et ses pauvres joues pâles.

--Faites venir Rioux.

Rioux était un assez vilain bourgeois, mais un bel agent. Son profil affectait un peu la forme fuyante des têtes de levrettes, mais, en dépit de l'évangile phrénologique, il ne manquait pas d'intelligence. Il arriva tout soucieux.

--Ce duc avait sa voiture à la grande grille, dit-il; quoiqu'il soit entré au Jardin des Plantes par la porte de la rue Cuvier. C'est drôle.

--Et la voiture a suivi au pas derrière le monde, par le pont d'Austerlitz, ajouta Picard, elle attend à la porte.

Le commissaire consulta sa montre d'un air égrillard.

--Chacun a ses petites histoires d'amour, fit-il en ramenant les faces de ses cheveux: ce sont des sauvages qui roucoulent comme des tigres, là-bas. Celui-ci n'a pas inventé la poudre. Je l'ai envoyé à la préfecture pour la règle, mais je ne serais pas fâché que le pot aux roses fût découvert par nous. Attention! il y a une prime.

--Le grand seigneur m'en avait l'air, répondit Picard. Je suis resté pour ça.

Rioux étendit les cinq doigts de sa maigre main.

--Preu! dit-il comme les enfants au jeu. J'ai un truc.

--Moi aussi, s'écria Picard. Ecrivons!

Ils saisirent à la fois leurs carnets, qui ne brillaient pas par la propreté, et tracèrent une ou deux lignes au crayon. Le commissaire lut d'abord le _truc_ du brigadier et dit: Pas mal! Il jeta les yeux sur celui du sergent de ville et se prit à rire.

--Le même! fit-il. _Ex aequo_. Ça doit être bon. Carte blanche et cent francs de mise en train pour les frais. Cinq cents au gagnant. À Dieu vat!

Rioux et Picard se précipitèrent dehors.

Le commissaire avait lu sur leurs carnets la même phrase, écrite lisiblement, avec des orthographes diverses, mais également fautives.

«Faire aujourd'hui même l'épluchage de la foire au pain d'épice.»

Rioux et Picard montèrent fraternellement en fiacre place Mazas, car il s'agissait de se hâter.

--Ma vieille, dit Rioux, la prime ne nuit pas, mais j'y mettrais du mien pour retrouver la petiote.

--Rapport à la jeune dame, répliqua Picard, compris, le sentiment, je le partage.

--Et on va y aller comme des tigres pas vrai?

--À l'oeuf! mêle-t-on?

--On mêle... Au galop, le cocher!

Saladin ne se doutait guère d'être serré de si près.

Il ne savait pas que l'ennemi allait l'attendre dans ses propres quartiers.

Il avait manoeuvré comme un ange, et nous ne pouvons nous dispenser de donner au lecteur les détails de son expédition, en faisant toutefois observer qu'il était bien jeune. On ne peut demander la perfection à la quatorzième année. Plus tard, il devait se comporter mieux encore.

Les enfants sont conduits par de singuliers caprices, et Petite-Reine avait les défauts de ses qualités. À force d'être sociable et «gentille avec le monde», elle arrivait à être un peu banale, toujours prête à prodiguer des caresses, pour faire naître ces sourires d'admiration qui partout l'accueillaient. Elle aimait son succès, il lui fallait sa vogue, et la Gloriette, hélas! n'avait pas peu contribué à exalter ce besoin d'être adulée.

Ces murmures d'admiration que soulevait le passage de l'enfant-bijou c'était la vie, c'était le bonheur de la pauvre Gloriette.

Au Jardin des Plantes, quand pour la première fois le regard de Petite-Reine était tombé sur madame Saladin, l'impression avait été une vive répugnance et un mouvement de frayeur instinctive. Le voile bleu pendu au béguin, surtout, lui faisait peur.