L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI
Chapter 6
--Il paraît qu'on veut me faire une grosse niche! murmura-t-elle. La foule s'écoulait lentement. Le troupeau ne demandait qu'à se débander pour reprendre ses jeux. Médor, inflexible, maintenait la discipline, mais il y avait une chose singulière: Médor avait lâché son pain et ne faisait pas sa randonnée habituelle comme un bon chien de berger; il restait derrière le groupe d'enfants, allant de l'un à l'autre, les dérangeant même pour voir l'intérieur de la phalange. Il avait l'air de compter; il était tout pâle, et, sous ses cheveux crépus, de larges gouttes de sueur perlaient.
--Allons! ordonna madame Noblet, rompez les rangs pour qu'on voie Petite-Reine! c'est assez se cacher, maman a peur.
La Gloriette écoutait d'avance le rire argentin de l'enfant qui allait crier «coucou» avant d'être découverte, puis courir et se précipiter dans ses bras.
Mais ce ne fut pas cela qu'elle entendit.
Une voix s'éleva derrière le troupeau, disant:
--Il manque quelqu'un!
Cette voix était sourde et rauque.
Elle parlait si bas, que madame Noblet n'avait point saisi le sens des mots prononcés.
Mais Lily frissonna de la tête aux pieds, et la teinte rose que la course avait amenée à ses joues tourna subitement au livide.
--M'obéit-on, à la fin! s'écria la Bergère avec impatience. Ici, Petite-Reine! mademoiselle!
Les rangs s'ouvrirent, Médor passa au travers en chancelant. Ses gros yeux battaient, et il faillit s'étrangler de l'effort qu'il fit pour prononcer ces mots:
--C'est elle qui manque!
Lily se leva toute droite et porta ses deux mains à son coeur. La Bergère ne comprenait point encore, ou ne voulait point comprendre.
--Qui manque! répéta-t-elle.
Puis elle ajouta:
--Avec mon organisation c'est impossible!
Lily marchait vers les enfants qui reculèrent à l'aspect de son visage déconcerté. Médor se mit à la suivre pas à pas, tandis que madame Noblet, retrouvant un peu de présence d'esprit dans le sentiment de sa fonction, s'écriait:
--Messieurs, allez aux grilles, pour l'amour de Dieu! Prévenez les gardiens et les factionnaires et tout le monde! Il y a un enfant de volé!
--Justine! Justine! appela en ce moment la Gloriette d'une voix caressante et douce.
Elle ne donnait aucune attention au grand mouvement qui se faisait autour d'elle. La foule s'était reformée avec une rapidité extraordinaire. La nouvelle du malheur arrivé courait comme le vent. Quelques braves gens, moins pressés de bavarder que de bien faire, se hâtaient de courir aux grilles.
La Gloriette disait:
--Justine! ne te cache plus, je t'en prie! je sais bien que tu es là, mais je ne veux plus jouer. C'est un jeu cruel. Réponds-moi, où es-tu?
Elle dérangeait chaque enfant l'un après l'autre, et ceux-ci la regardaient, ébahis, avec des larmes dans les yeux.
Ils avaient compassion instinctivement, parce qu'elle les suppliait à mains jointes.
--Mes petits, mes petits, priait-elle avec un sourire qui mendiait une consolation, laissez-moi voir ma chérie. Je sais bien qu'elle n'est pas perdue, mais... mais voyez-vous, je n'ai plus la force de jouer!
Il y eut un enfant qui répondit:
--Cherchons!
Et le troupeau s'éparpilla, tournant autour des arbres, quêtant, furetant, appelant:
--Petite-Reine! Petite-Reine!
Médor laissait faire, il semblait anéanti.
Madame Noblet, au milieu du groupe, détaillait le signalement de Justine, mais chacun répondait:
--Nous connaissons bien Petite-Reine!
Et beaucoup partaient, les bonnes âmes, pour fouiller le jardin de bout en bout. D'autres arrivaient: le bosquet était plein, l'allée aussi. Le nom de Petite-Reine allait et venait par la foule.
Tous l'aimaient et disaient à ceux qui ne l'avaient jamais vue, sa gentillesse, sa grâce et la mignonne vivacité de ses reparties. Tout à l'heure encore on l'avait applaudie, sautant à la corde, comme si on eût été au théâtre.
Et sa mère qui en était si fière! si folle! sa mère qui, à cause d'elle, s'appelait la Gloriette!
On se la montrait de partout. Elle ne pleurait pas. On devinait bien qu'elle avait un coup au cerveau.
Je ne sais comment dire cela: elle était belle, à l'adoration, là-bas, tout isolée au milieu des groupes qui semblaient craindre son approche, tant il y avait de douleur terrible, navrante, prête à faire explosion sous l'apparente sérénité produite en elle par l'engourdissement moral.
Elle avait l'air d'une dame; on n'avait jamais si bien remarqué cela qu'aujourd'hui, et pourtant ce n'était qu'une pauvre ouvrière. Sa fille était tout son bien, tout son coeur: elle n'avait au monde que sa fille.
Elle ne parlait plus. Elle regardait la foule avec une sorte d'indifférence; seulement ses doigts tremblants touchaient son front et dénouaient peu à peu ses cheveux, qui tombèrent bientôt en boucles mêlées sur ses épaules.
Il y avait un homme au visage bronzé, encadré dans une barbe noire épaisse, qui se tenait à l'écart et suivait d'un oeil fixe tous ses mouvements. Cet homme semblait de marbre, tant son immobilité était complète. Nous l'avons vu déjà par deux fois, au théâtre forain et dans le coupé qui stationnait au coin du boulevard Mazas lors du départ de la Gloriette et quand la Gloriette était montée en omnibus, c'était lui qui avait dit au cocher: Suivez.
Depuis le départ de Justin, la Gloriette n'en était plus à compter ceux qui avaient essayé en vain de s'approcher d'elle. À supposer que celui-ci fût un amoureux, il ne ressemblait point aux autres qui parlent, qui s'insinuent, qui osent. Il était muet.
La Gloriette rencontrait souvent sur son chemin sa figure régulière et sombre, mais elle ne connaissait pas le son de sa voix.
Elle se tourna enfin vers madame Noblet qui lui dit au hasard:
--On la retrouvera! jamais rien de pareil ne m'est arrivé.
--Oui, oui, fit Médor, qui secoua ses cheveux hérissés, comme s'il se fût éveillé tout à coup, je promets bien qu'on la retrouvera!
Lily revint sur le banc et s'y assit, les mains croisées sur ses genoux. De toutes les parties du Jardins des Plantes, les curieux affluaient maintenant. La perte d'un enfant est malheureusement chose peu rare dans les promenades parisiennes; il n'y a pas toujours vol: l'incurie proverbiale des bonnes et les distractions que leur apportent leurs galants civils et militaires causent des alertes fréquentes.
Il n'est guère de semaines sans qu'on rencontre aux Tuileries quelque rougeaude, essoufflée à force de courir et qui demande aux gens si l'on n'a pas vu Alfred ou Emma, qui s'est perdu.
Le public est très sévère en ces circonstances, et il a raison. La faute de la bonne est invariablement mise sur le compte de «son soldat». Ce n'est pas toujours juste, mais c'est juste beaucoup trop souvent.
On nous a dit que des mesures disciplinaires avaient été prises pour modérer la fougue de ces vaillants coeurs à qui la paix laisse trop de loisirs. Si les mesures n'ont pas été prises, il faudrait les prendre.
La liberté d'action de chacun est chose sacrée; mais d'autre part, certains jeux sont défendus au nom de la morale ou dans l'intérêt de la sécurité générale. Au nom de la sécurité et de la morale, il faut dénoncer ce jeu qui met de si vilains tableaux sous nos marronniers et qui constitue un danger permanent pour les familles.
Ici, rien de semblable ne s'était produit; madame Noblet, par son âge, était au-dessus des séductions, et pourtant, d'un bout à l'autre du bosquet, les groupes répétaient la légende de la Picarde, amusée par son voltigeur, pendant que l'enfant confié à ses soins est entraîné Dieu sait où. La caricature a essayé de provoquer le rire à l'aide de cette terrible histoire de Mars, changé en chenille et infestant nos jardins.
Paris ne demande jamais mieux que de rire, mais il n'est pas désarmé pour cela.
Soyez sûrs que la rancune inexplicable contre l'armée qui apparaît chez nous à de certains moments n'est pas sans connexion avec ces misères. Le bouillon du sapeur, grenadier déclarant sa flamme pendant que le marmot crie et pleure à plat ventre sur le sable, ce ne sont pas là des plaies bien profondes, n'est-ce pas? c'est du moins une irritante démangeaison qui s'attaque justement à des épidermes très susceptibles. Les mères de famille et les maîtresses de maison n'aiment pas jouer des rôles de Prussiennes dans cette parodie de la comédie du pays conquis.
Ceux qui professent pour l'armée affection et respect voudraient voir l'armée elle-même appliquer un remède quelconque à de si burlesques maladies.
Il y avait cependant un fait bizarre: de tous les gens directement intéressés à retrouver Petite-Reine, personne ne bougeait, madame Noblet mettait en rang le troupeau consterné, Médor restait immobile à regarder la Gloriette, et celle-ci, courbée en deux, l'oeil à demi fermé, semblait incapable d'agir et même de penser.
Les gardiens arrivaient, et ceux qui s'étaient chargés d'aller aux grilles revenaient l'un après l'autre. Les factionnaires n'avaient rien remarqué.
Lily leva les yeux, parce que le nom de Petite-Reine fut prononcé près d'elle par ceux qui donnaient des renseignements aux gardiens.
--Elle est cachée, dit-elle doucement, elle se met comme cela derrière les arbres pour me faire des niches.
Le fossile se leva et s'en alla. On le vit tirer son mouchoir pour s'essuyer les yeux. C'était poignant. Médor dit avec un sanglot:
--Si on ne retrouve pas la petite ce soir, celle-là sera morte demain.
--Quelqu'un connaissait-il la femme qui a tourné la corde? demanda tout à coup une voix dans la foule.
Madame Noblet frémit et Médor sauta sur ses pieds.
--Après? fit-on de toutes parts.
Celui qui avait parlé sortit des rangs, mais il n'ajouta rien, sinon ceci:
--Elle avait méchante mine, c'est sûr!
Un des enfants dit:
--Elle a donné un sucre de pomme à Petite-Reine.
Et un autre:
--Quand les soldats ont foncé pour aller aux paysannes, la femme a embrassé Petite-Reine et lui a encore donné un bonhomme de pain d'épice. Petite-Reine était bien contente; elle a dit à la femme: mène-moi voir les communiantes.
En trois coups de coude, Médor perça le cercle formé par la foule. On le vit courir lourdement mais de toute sa force dans l'allée Buffon.
Un des gardiens prit par écrit le signalement de Petite-Reine et celui de la femme qui avait tourné la corde, puis il indiqua à madame Noblet la série de démarches à faire pour mettre la police sur les traces de l'enfant.
--Mais, ajouta-t-il, ce n'est pas en restant comme ça, les bras croisés, que vous la retrouverez, non!
--Parbleu! firent vingt voix, et c'est de drôle de monde tout de même!
--J'ai mes autres petits... balbutia madame Noblet pour s'excuser.
--Mais la mère! que diable! quand on a perdu son enfant...
Les yeux de Lily tombèrent par hasard sur celui qui allait parler.
Il eut froid dans les veines et se tut, en reculant de plusieurs pas.
--Moi d'abord, dit une grosse femme qui portait un chien dans ses bras, je n'ai jamais eu d'enfants, mais je ne les aurais pas donnés à garder à une promeneuse!
--Ah! s'écria madame Noblet avec désespoir, je sais quel tort cette histoire-là va faire à mon commerce!
Elle jeta à Lily un regard où il y avait de la rancune et ajouta:
--Voyons, ma bonne dame, remuons-nous un peu! Vous devriez être déjà chez le commissaire.
Lily ne bougea pas. De ses deux mains qui étaient blêmes comme des mains de morte, elle rejeta ses cheveux en arrière et dit tout bas:
--Tout ce monde lui fait peur et m'empêche de la voir... Je sais bien qu'elle n'est pas perdue.
Un travail mental se faisait en elle pourtant, car le cercle bleuâtre qui entourait ses yeux devenait plus profond, et par intervalles, une sorte de grelottement agitait tout son corps.
Au bout d'une minute, elle se mit sur ses pieds avec effort et marcha droit devant elle, toute chancelante. Les gens s'écartaient pour la laisser passer, et je ne sais pourquoi sa merveilleuse beauté, prenant un caractère enfantin par le voile qui était sur son intelligence, rappela plus énergiquement à tous, en ce moment, Petite-Reine perdue.
--Comme elle lui ressemble! balbutia madame Noblet, au milieu d'un murmure composé de cent voix qui échangeaient des paroles à voix basse.
Tout est spectacle à Paris. C'était ici un spectacle étrange et qui ne rappelait en rien les scènes analogues. Il n'y avait ni grand mouvement, ni pleurs, ni cris, mais toutes les poitrines étaient oppressées. Et depuis que Lily avait quitté son banc, une douloureuse curiosité se peignait dans tous les regards.
Ceux qui connaissaient Petite-Reine redisaient à satiété comme elle était belle et douce, et riante, quel enchantement c'était que de la voir jouer sous les arbres, entourée d'enfants qui semblaient ses sujets et ses courtisans.
Certes, Lily n'entendait pas. Elle allait comme si elle eût essayé d'étouffer le faible bruit de ses pas pour surprendre quelqu'un. Un sourire où il y avait de l'espièglerie entrouvrait ses lèvres décolorées.
Je l'ai dit et je le répète: c'était navrant, mais d'une autre façon que l'angoisse ordinaire.
Elle n'alla pas bien loin. Elle s'arrêta au premier arbre qui se trouva sur son chemin et s'y appuya.
Puis, ainsi soutenue, elle en fit le tour vivement.
Ce n'était pas de l'espoir qui éclairait son visage, c'était comme une certitude de voir derrière l'arbre ce qu'elle cherchait.
Quand elle vit que, derrière l'arbre, il n'y avait rien, elle secoua la tête lentement et reprit sa marche vers l'arbre suivant.
Le silence s'était fait. On voyait des gens qui pleuraient.
Rien encore derrière le second arbre. Lily toucha son front et appela d'une voix chevrotante:
--Justine, ma petite fille!
Mais elle ne se découragea point et continua sa route vers le troisième arbre.
En marchant, elle dit avec des pleurs dans la voix:
--Je t'assure que je ne veux plus jouer, Justine... quand je souffre tu m'obéis toujours.
Au pied du troisième arbre, l'homme au visage bronzé était debout. Ceux qui suivaient Lily le remarquèrent, plus pâle qu'elle et le regard cloué sur elle comme s'il eût subi une fascination.
À l'approche de la jeune femme, il se retira pas à pas, à reculons, sans cesser de la regarder.
Elle atteignit l'arbre, elle chercha derrière; elle se laissa aller, accroupie et disant:
--Je ne veux plus jouer, je ne veux plus jouer... ah! que je souffre!
À ce moment, Médor, lancé comme un boulet de canon, perça la foule de nouveau. Il était baigné de sueur.
Il se rua sur l'homme au teint de bistre qui regardait Lily d'un oeil égaré, et le saisit au collet avec violence, en criant:
--C'est lui! le factionnaire l'a reconnu! Il a parlé à la voleuse d'enfants! Si personne ne m'aide à l'arrêter je l'arrêterai tout seul!
VIII
La foule
Médor s'appelait de son nom Claude Morin. Il n'en était pas plus fier, attendu que cette étiquette lui avait été fournie par l'administration de l'hospice des Enfants trouvés.
Il était bon chien de berger; peut-être n'aurait-il point su faire autre chose. On lui donnait chez mère Noblet quinze sous par jour et le déjeuner. Le soir, il travaillait en chambre et gagnait encore cinq sous à piquer des bretelles. C'était juste son loyer. Sa chambre lui appartenait en propre; il louait seulement le terrain, au sixième étage d'une maison de la rue Moreau, entre deux toits, dans les plombs.
Sa chambre était une ancienne stalle d'écurie des Arènes nationales, où il avait été balayeur. Il l'avait eue à bon compte, lors de la vente; il l'avait montée, couverte, installée, meublée, cramponnée; il y tenait, ainsi qu'à son ménage, comme tout homme établi tient à son avoir.
Quand on parlait devant lui d'embellir la ville et d'exproprier des immeubles, il devenait sombre; il avait peur d'être démoli.
On ne lui connaissait d'amitié que pour sa chambre, et il ne souriait jamais qu'à Petite-Reine.
Lorsqu'on avait fait allusion, tout à l'heure, à la femme inconnue qui s'était offerte si obligeamment pour tourner la corde, Médor avait été frappé d'un trait de lumière. Ce n'était pas assurément un observateur, mais il avait l'instinct, et au moment où il prit sa course à travers la foule, il était sûr de tenir la piste de la voleuse d'enfants.
La figure de cette femme se représentait à lui de plus en plus suspecte, à mesure qu'il interrogeait sa mémoire. Médor ne savait même pas qu'on pût «se faire une tête», mais les tons bizarres et violents de ce teint, les rides farineuses, tout ce que le voile du béguin laissait entrevoir lui sauta aux yeux par souvenir, bien mieux que dans la réalité même.
Il avait son idée. Les factionnaires avaient pu ne pas remarquer l'enfant, mais cette caricature n'avait pu passer inaperçue.
Il fit le tour des grilles à toute course, demandant sur son chemin si on n'avait point vu une fillette, jolie comme les amours avec de grands cheveux bouclés sous un petit toquet à plumes et conduite par une manière de folle qui portait un bonnet de béguine, auquel pendait un voile bleu.
Ses questions restèrent longtemps sans réponse, mais enfin, à la petite porte donnant sur la rue Cuvier, derrière les bâtiments de l'administration, un brave soldat du centre se mit à rire dès les premiers mots de la phrase, répétée déjà tant de fois.
--En plus, qu'elle est cocasse, la bonne soeur, répondit-il, et qu'elle bourrait la petite de biscuits.
Médor s'était arrêté haletant.
--Par où a-t-elle pris? interrogea-t-il.
--Par un fiacre qui passait et qui a remonté au grand trot vers la place Saint-Victor... et qu'il y a eu quelque chose de rigolo par un particulier bien mis et beau linge avec une peau de basané mulâtre, approchant, et une barbe noire comme du cigare qui a fait mine de lui barrer la route. Il a regardé l'enfant, mais la vieille lui a rivé son clou en deux temps, et puis elle a tendu la main, qu'elle avait l'air de se moquer de lui, disant: payez-moi mon dû. Il a tiré sa bourse: comme quoi ça me paraît que c'est lui qui a soldé le fiacre avec son or.
Le soldat continua de rire et tourna le dos, se disant à lui-même:
--Il y a des personnes farces tout de même!
Médor resta un instant pensif. Suivre le fiacre n'offrait aucune chance. Comment savoir la route qu'il avait prise en arrivant au bout de la rue Cuvier? Médor se remit à courir et revint au bosquet pour chercher conseil.
En arrivant, la première personne qu'il vit fut l'homme à la peau bronzée, dont le regard était fixé sur la Gloriette par une sorte de fascination.
Toute la personne de cet homme se rapportait d'une façon si frappante au signalement donné par le soldat que Médor n'arrêta même pas son élan et tomba sur lui comme on s'empare d'une proie.
L'homme n'essaya pas de résister. Le rouge lui monta au visage et ses yeux, qui exprimaient l'étonnement de quelqu'un qu'on eût éveillé en sursaut, interrogèrent la foule avec une sorte de timidité sauvage.
La foule, Dieu merci, répondit à ce regard. L'incident lui plaisait au suprême degré. C'était une péripétie nouvelle apportée au drame et qui poussait la curiosité de tous jusqu'à la fièvre.
Notez que cette curiosité endémique de nos Parisiens n'empêche ni la compassion, ni aucun bon sentiment. En nul autre pays du monde les chagrins d'un héros de mélodrame ne font couler tant de larmes qu'à Paris.
Seulement, en place publique comme au théâtre, l'émotion a son côté amusant qu'il est permis de cueillir.
Chacun regardait l'inconnu et s'étonnait de ne l'avoir pas encore remarqué. C'était bien vraiment une figure fatale comme disaient volontiers les romans de cette époque. Sa tête ne ressemblait point à celles qu'on rencontre du matin au soir dans la rue.
Mère Noblet dit la première.
--Il a l'air méchant, c'est un étranger.
--Et surtout calé! ajouta une dame sans cavalier, dont l'accent n'avait rien de malveillant.
--Un beau mâle, oui-da! fit observer une autre personne du sexe qui avait dépassé la quarantaine.
--Ses yeux font peur! murmura une jeune ouvrière. Une bonne d'enfant ajouta:
--Dire qu'on rencontre de cela à Paris!
Les petits n'étaient pas éloignés de le prendre pour l'ogre et le regardaient avec de grands yeux épouvantés.
Il n'y avait pour ne le point voir que Lily, la pauvre créature. Elle restait affaissée sur elle-même au pied de son arbre, les yeux fixes et sans lumière. Sur ses lèvres qui remuaient lentement, sans produire aucun son, un nom se devinait, toujours le même, le nom de sa fille: Justine.
Le cercle s'était resserré autour de l'inconnu qui venait d'abaisser les deux mains de Médor, en disant avec un fort accent étranger que personne n'avait jamais entendu:
--Laissez-moi, je ne m'échapperai pas.
Sa voix était sourde et grave.
--Pas de danger qu'il s'échappe! cria un gamin, moins haut qu'une botte, on veille au grain par ici!
--Son affaire est bonne, ajouta mère Noblet. Il donnera des dommages et intérêts.
--Mais que voulait-il faire de l'enfant? demanda un naïf au second rang.
--On en a besoin quelquefois comme ça, dans les grandes familles, répondit d'un air important la jeune ouvrière, pour la chose des successions.
--Ou perpétuer le nom des nobles, fit sa voisine, c'est connu.
--Sans compter, insinua la dame sans cavalier, que la petite mère est jolie comme un coeur, et qu'on a pu subtiliser l'enfant pour faire suivre la mère.
Cette idée eut un succès. Elle produisit un mouvement dans la foule qui eut envie d'applaudir. Désormais, l'étranger qui avait la barbe trop noire, atteint et convaincu d'être un traître de mélodrame, était percé à jour.
Dans la foule, on cria:
--Ici les gardiens! Et d'autres:
--Voilà les sergents de ville!
Il était temps d'arrêter ce coupable, et, contre l'ordinaire, les sergents de ville avaient aussi du succès.
L'opinion publique est sujette à de singulières erreurs; elle accuse volontiers de brutalité ce corps utile des sergents de ville dont le costume sert de modèle aux tailleurs de l'École polytechnique. Je parie qu'en prenant au hasard un sergent de ville et en mettant un oeuf dans sa poche, vous retrouverez l'oeuf intact au bout de huit jours.
C'est l'état paisible par excellence, pratiquant avec religion la philosophie péripatéticienne et dévot à la maxime _festina lente_.
Ils arrivent toujours quand la roue a passé sur la jambe de la vieille dame renversée; jamais on ne les voit qu'au moment où la rixe s'apaise, et je sais beaucoup de fâcheux esprits qui demanderaient leur suppression, s'il n'était bien doux de les contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables, et présentant l'image consolante de ce suprême _farniente_ qui est la récompense des justes aux Champs-Elysées.
Les sergents de ville arrivaient, fidèles à leur devise: «Mieux vaut tard que jamais.» Ils ne se pressaient pas, de peur de casser l'oeuf. Derrière eux venaient deux hommes qui n'avaient pas d'uniforme, mais que personne n'eût pris pour vous ou moi.
Une partie de la foule courut à eux et les entoura pour les mettre au fait de l'affaire.
Elle était bien simple; il y avait là un malfaiteur, anglais, russe ou de quelque autre pays suspect qu'on venait de prendre en flagrant délit de vol d'enfant, c'est-à-dire, non pas lui, mais sa complice, une femme déguisée en soeur grise, à qui il avait donné devant témoins, une bourse pleine d'or.
Peut-être est-ce ici la raison qui pousse la prudence des sergents de ville jusqu'à l'immobilité. Ils savent de quelle manière Paris s'y prend pour raconter une histoire.
D'un air sérieux, mais sceptique, les deux fonctionnaires abordèrent l'attroupement.
Ils avaient les mains derrière le dos, ce qui fait partie du fourniment.
À leur suite marchaient toujours les deux hommes en bourgeois.
Vingt voix dirent avec colère:
--C'est ça, ne vous pressez pas!
--L'enfant voyage pendant ce temps-là!
--Allons, pas de faiblesse parce qu'il s'agit d'un milord!
--Et qui gagnera mon pain, si je n'ai plus la confiance des familles? ajouta mère Noblet. Le voilà; empoignez-le!
Médor étendit sa main crispée en disant:
--Devant Dieu! je jure que c'est lui!